Soumission de Michel Houellebeck

Unknown

 

DOMINIQUE BOISVERT :

Je ne suis pas critique littéraire. Et Soumission est le premier livre de Houellebecq que je lis, malgré ses nombreux romans parfois primés.

J’ai aimé et j’ai trouvé qu’il y avait là un propos fort et troublant. Car sous des dehors romanesques, il s’agit presque d’un essai : notre société occidentale est déliquescente et elle invite, par sa propre pusillanimité, son remplacement par n’importe quelle autre société forte et qui « se tient debout ».

Beaucoup ont écrit, lors de sa parution, que Soumission était un livre sur l’islam ou un pamphlet islamophobe. Évidemment, les propos controversés de Houellebecq sur l’islam par le passé, et la coïncidence fortuite entre la publication et l’attentat contre Charlie Hebdo, ont favorisé cette interprétation.

Mais pour moi, ce roman est d’abord une dénonciation prophétique de l’état actuel de notre Occident démocratique : pour l’auteur, nos institutions et notre volonté collective de vivre sont devenues anémiques et ne méritent guère de subsister. Sa critique de l’université française est cinglante et toute la société semble de la même eau : les valeurs traditionnelles ont disparu et il n’y a plus grand-chose à quoi se raccrocher. Si bien qu’en présence d’une culture affirmée comme la culture musulmane, qui croit en sa religion et en son destin, et qui est prête à « payer le prix » de ses convictions, la société française ne fait tout simplement plus le poids. Et la prise du pouvoir par un gouvernement musulman (modéré, d’ailleurs, ce qui lui permet de prendre le pouvoir en douce) n’est qu’une question de temps (dans le roman, ce sera mai 2022).

Le narrateur, professeur de littérature spécialiste de J.K. Hysmans, écrivain français du 19e siècle auquel il s’identifie beaucoup, a une vie plutôt lamentable : vie professionnelle plutôt facile et réussie, mais bien superficielle, vie sentimentale et sexuelle clairement insatisfaisante, vie spirituelle qui n’arrive pas à se trouver ou à s’accepter, finalement rien ne compte vraiment pour lui au point de se mobiliser pour atteindre quelque objectif que ce soit. Pas très sympathique (à l’image de Houellebecq?), ce narrateur et ses errances (?), ses dérives (?), ses ballottements (?), sa « soumission », quoi, à l’air du temps ne sont que le portrait symbolique de cette société faible qui s’abandonne à l’erre d’aller qui est devenue la sienne.

Houellebecq a-t-il raison d’être aussi pessimiste? Je n’en suis personnellement pas sûr. Mais son point de vue mérite d’être entendu, ne fût-ce que pour nous réveiller et prendre conscience des énormes défis qui sont les nôtres. Et ces défis ne sont pas l’islam et sa prise du pouvoir (ceux-ci n’étant que la conséquence de notre abandon du terrain); ces défis sont plutôt les valeurs que nous choisissons (ou non) encore de défendre, le sens collectif que nous retrouvons (ou non) pour vivre ensemble, le prix que nous sommes prêts à payer (ou non) pour les réaliser et les défendre, etc.

Un roman qui a l’avantage de poser de bonnes questions. Et qui est fort bien écrit.

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Dominique Boisvert

Membre du Barreau pendant 20 ans, Dominique Boisvert a choisi de travailler essentiellement en milieux populaires dans les domaines de la solidarité internationale, des droits humains, des immigrants et des réfugiés, de l'analyse sociale, de la paix et de la nonviolence et des questions spirituelles. Co-fondateur du Réseau québécois pour la simplicité volontaire (RQSV) en 2000, il a publié aux éditions Écosociété L'ABC de la simplicité volontaire (2005) et ROMPRE! ou Le cri des « indignés » ( 2012). Il a également publié aux Éditions Novalis, Québec, « tu négliges un trésor ! Foi, religion et spiritualité dans le Québec d'aujourd'hui » (2015) et La « pauvreté » vous rendra libres !, Essai sur la vie simple et son urgente actualité (2015). Il anime, depuis 2010, le blogue du RQSV (www.carnet.simplicitevolontaire.org) et il a aussi son propre site (www.dominiqueboisvert.ca) depuis le printemps 2014.

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