Constantine, la saga des beys

 

NOTE DE L’ÉDITRICE : C’est avec plaisir que nous vous présentons l’avant-propos, l’introduction et un extrait du premier chapitre du dernier livre de M. Chérif Abdedaïm intitulé Constantine, la saga des beys publié aux Éditions ANEP. Le tout, précédé d’une préface de M. René Naba.

Nous souhaitons un grand succès à l’auteur.

2015-10-30 18.29.01-2 - copie

DERNIER LIVRE DE  CHÉRIF ABDEDAÏM :

Préface de M. René Naba
Un salutaire retour vers le passé pour une meilleure appréhension de l’avenir. Pour tirer des erreurs anciennes de meilleures armes pour le futur alors que l’Algérie est à la veille d’un saut générationnel de pouvoir. Tel est l’exercice auquel s’est livré Chérif Abdedaïm dans son ouvrage Constantine : la Saga des beys.

La description minutieuse, méthodique de la lutte pour le pouvoir à laquelle se sont livrés les divers protagonistes de ce drame, et que l’auteur restitue admirablement, sonne comme un rappel à l’ordre. A savoir qu’une lutte pour le pouvoir au détriment du développement d’un pays sacrifie l’essentiel à l’accessoire, la satisfaction d’intérêts immédiats à des objectifs futurs. Pour le plus grand malheur du pays.

Cela vaut pour le passé comme pour le présent et explique le déclassement de l’Espagne dans la hiérarchie des puissances mondiales et la longue sujétion de l’Algérie. Hors de l’Union, point de salut. Cela vaut pour l’Algérie comme pour le Monde arabe.

L’ouvrage ne relève pas d’un exercice de contemplation sur la gloire passée, forcement négatif, ni d’une nouvelle séquence nostalgique d’une nouvelle séquence de «pleurs sur la colline» (bouka’a aala al atlal). Il se veut un exercice pédagogique en vue d’impulser une nouvelle dynamique d’ation alors que l’Algérie est à la veille de grands bouleversements induits par un saut générationnel. La biologie a ses propres lois que l’on ne peut retarder, ni écarter. Des lois inéluctables. Il importe donc de s’y préparer.

Seizième pays pétrolier par ordre d’importance, avec des ressources en voie de tarissement, mais huitième producteur de gaz, par ailleurs producteur d’or, de zinc, de fer, voire de lithium et d’uranium, première armée d’Afrique à égalité avec l’Afrique du Sud, l’Algérie patit toutefois de sérieux déséquilibres structurels, avec une démographie galopante, une jeunesse affligée par le chômage de l’ordre de 35 pour cent pour une population de 38 millions d’habitants dont 50 pour cent ont moins de 20 ans.

La période de cicatrisation consécutive à la «décennie noire» s’est achevée en Algérie qui doit secouer sa léthargie diplomatique et reprendre un rôle pilote dans un monde arabe déboussolé, fracturé, brisé et humilié. Pour la survie du monde arabe, l’hégémonie de la diplomatie arabe ne saurait être, sous aucun prétexte, laissée aux bédouins du Golfe, inci- vils.

L’Algérie ne saurait se contenter de son statut de «pays émergent», qui n’est rien d’autre qu’un strapontin, autrement dit « un piège à cons », mais monter au créneau par une meil- leure répartition de ses richesses, la relance de son agriculture, le développement de son énergie solaire en même temps que son tourisme, pour rejoindre les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Aux BRICS, en tant que représentante des pays arabes et musulmans, elle développera une coopération Sud-Sud, en substitution à une coopération verticale de subordination et de prédation des économies nationales des pays arabes. En un mot, établir un rapport de qualité entre les deux sphères de la Méditerranée et entre les deux hémisphères de la planète.

Sous peine de marginalisation, sous peine de sclérose du pays, sous peine de nécrose, l’Algérie se doit de libérer sa société civile des pesanteurs de l’autoritarisme bureaucratique, de se mettre au diapason des nouvelles exigences de son environnement, en réactivant sa relation jadis stratégique avec l’Egypte du temps du tandem Nasser-Boumediene, en vue de reconstituer un bloc républicain arabe solide à l’effet de veiller à créer les conditions d’un Fukushima politique sur les pétromonarchies, particulièrement l’Arabie saoudite, le cœur nucléaire de l’intégrisme mondial et le foyer absolu de la régression sociale, afin de redonner une plus grande cohérence sociale et économique entre les deux versants du monde arabe, la zone méditerranéenne de pénurie et la zone d’abondance du Golfe pétrolier, à l’effet d’établir un rapport de force qui lui soit favorable tant vis-à-vis de l’Union européenne que des autres blocs géostratrégiques.

Tel est le vœu que tous les épris de justice formulent à l’égard d’un pays qui fut un phare de la lutte du tiers monde vers sa libération, et, à un auteur pour son abnégation et sa constance, dans ses amitiés, sa rigueur intellectuelle et morale.

Chroniqueur à La Nouvelle République, avec pour base opérationnelle la région de Constantine, l’auteur égrène le récit en connaisseur de la région, le couplant avec les enseignements de l’Histoire. Et de son expérience multiforme. Psychopédagogue de formation, proche des grands maîtres de la musique andalouse (malouf), l’auteur de l’ouvrage n’est pas un multicartes, un de ces cumulards que l’on rencontre fréquemment dans la profession, mais un multitalents. Pour rappel, Chérif Abdedaïm anime une chronique à La Nouvelle République dispose d’un blog dont voici le lien : http://cherif.dailybarid.com

 

CONSTANTINE : LA SAGA DES BEYS de Chérif Abdedaïm

Avant-propos
On l’appelait jadis la «forteresse africaine», citée en proverbe lorsqu’on parlait de fortification, car bâtie sur un rocher que le vide entoure encore de tous les côtés, comme la bague enserre le doigt, sauf cependant du côté ouest. Jamais un ennemi n’y pénétra de force.

Anciennement bâtie, Constantine existait depuis le temps de Carthage, fondée à l’époque d’Ad, antérieurement à Ibrahim, l’ami de Dieu (que le Salut de Dieu soit sur lui). «Ce fait est bien établi et des savants nous ont affirmé l’existence de Constantine au temps d’Ibrahim.»(1)

C’était une ville très peuplée et qui n’a cessé d’être florissante. Sous la domination des rois étrangers, Constantine conservera ses anciennes bâtisses, mais ses fortifications ne furent pas restaurées. Ainsi, Phéniciens, Berbères, Numides, Romains, Vandales, Byzantins, Arabes et Turcs se sont relayés, avant la colonisation française, pour estampiller cette ville considérée comme l’une des plus belles du monde.

Certains ont contribué à sa construction ; d’autres, en revanche, n’ont laissé que les décombres de leurs luttes incessantes pour le pouvoir.

Trois mille ans d’histoire à restituer demeure une tâche collective à laquelle chaque chercheur, chaque historien pourrait recomposer cet énorme édifice bâti sur les dépouilles de plusieurs générations.

Aussi, la réalisation d’une telle tâche pose-t-elle l’éternel problème du manque de matériau, tant ce pan historique n’a été rapporté que par une vingtaine de chercheurs français, pour la plupart membres de la Société archéologique de Constantine, qui, dans la foulée de la prise de la ville, se sont contentés des seuls documents à leur disposition.

Ainsi que l’explique Eugène Vayssees, dans son avant-propos sur l’étude de l’époque turque à Constantine, «les Turcs savaient mieux manier le sabre que la plume, l’Arabe courbé sous le poids du plus brutal despotisme oublia entièrement les productions de l’intelligence, pour ne songer qu’à soustraire ses biens ou sa vie à la rapacité de l’oppresseur. Le père racontait au fils ce qu’il tenait de la bouche de son aïeul, les rancunes devenaient héréditaires, on se léguait la haine, mais les faits historiques restaient perdus dans le secret des familles. Bien des générations se sont succédé depuis, et celle qui pourrait dire encore les actes d’un gouvernement qui n’est plus disparaît elle-même petit à petit. Les têtes blanchies qu’épargna la hache du bourreau ne sauraient trouver grâce devant la faux de la Mort. »(1)

Ces propos expliquent en partie le manque de matériau à même d’étayer cee période précise. Il incombe, toutefois, de remarquer qu’après la prise de Constantine, la soldatesque française, qui s’était livrée au pillage, n’avait aucunement ménagé les documents historiques comme en témoigne un membre de la commission scientifique de l’expédition française : «M. Bergrugger recueillit pour la bibliothèque d’Alger, dont il est le conservateur, environ huit cents livres arabes, qu’il acheta des soldats, après le pillage. Le général Vallée lui refusa l’autorisation de mettre ses livres sur les fourgons vides. M. Berbrugger gagna alors quelques officiers des bagages, mais ses caisses furent deux fois pendant la route jetées par terre, et il fallut toute l’énergie infatigable de ce bibliothécaire zélé pour transporter ses trésors jusqu’à Bône. Parmi ces livres se trouvent quelques ouvrages d’une valeur inestimable ; par exemple une histoire de la ville de Constantine, une collection des rois des Kadrs, une néographie des Indes-Orientales, et enfin l’ouvrage de l’auteur El Makay, de Tlemcen, L’histoire de l’empire des Sarrazius. » (1)

Cela étant dit, notre travail a consisté en une œuvre d’un compilateur, comme l’avait également souligné Vayssees dans son étude : «Quand il s’agit d’écrire l’histoire, on n’invente pas.»

Introduction
Dans les premières années du XVIe siècle, les Espagnols occupent Mers el Kébir (1505), Oran, Bougie (1510) et obligent les villes de la côte à envoyer en Espagne des émissaires qui se soumettent au tribut. C’est le cas de Ténès, de Mostaganem, de Cherchell, de Dellys. Alger, ville alors autonome, se laisse même imposer l’humiliation d’une garnison-îlot (alors séparée de la terre ferme) sur lequel s’élève le Penon où s’installe une garnison espagnole.

Si précaire que fût la vie de cette garnison, suspendue aux relations par mer avec la métropole, les Algérois étaient incapables de la chasser. La puissance turque, qui s’était élevée sur les ruines de la dynastie abasside, s’étendait alors sur la péninsule balkanique, l’Asie occidentale, l’Egypte. Cependant, les Algérois ne s’adressèrent pas à elle pour obtenir des secours. Ils demandèrent ceux des frères Barberousse.

Ces quatre frères, dont seulement Arroudj et Kheïreddine appartiennent à l’histoire, étaient des aventuriers. Fils d’un potier de Metelin (Mytilène), ils devaient leur richesse et leur re- nommée à la piraterie, qu’ils avaient exercée d’abord, avec des alternatives de succès, en Méditerranée orientale, puis, avec plein succès en Méditerranée occidentale.

L’aîné Arroudj fut appelé d’abord par un prince de la dynastie hafside, pour reconquérir Bougie. Il échoua une première fois en 1512 et une seconde fois peu après. Mais l’époque était favorable aux aventuriers ; Arroudj fit triompher un préendant kabyle, et avec cinq mille hommes que lui fournit son obligé, et qui vinrent renforcer ses compagnons, il entra à Cherchell, puis à Alger.

Là, se posait toujours la question du Penon. Arroudj, n’ayant pu la résoudre immédiatement, fut menacé par une grave révolte, qu’il mata énergiquement. Les Espagnols envoyèrent une nouvelle expédition qui échoua complètement. Mais l’événement avait montré des hésitations du sultan de Ténès, et du Beni Abd el Ouahad de Tlemcen. Après avoir soumis dans sa marche Médéa et Miliana, Arroudj les battit l’un après l’autre et s’installa à leur place. Il fut assiégé sans succès par les Espagnols dans Tlemcen et mourut. Mais son domaine était singulièrement étendu.

Kheïreddine, son frère, qu’il avait laissé dans Alger, consolida définitivement sa puissance par un acte politique adroit et par la prise du Penon. Il se reconnut le vassal de la Porte, qui lui envoya deux mille janissaires et permit à quatre mille volontaires turcs de le rejoindre. Quant au Penon, après l’avoir enlevé, il réunit l’îlot à la terre ferme par une digue, donnant ainsi à Alger un port étroit mais sûr. Il quitta Alger pour aller mourir à Constantinople (1546). Il avait désigné comme son successeur Hassan Agha, avec le titre de beylerbey (émir des émirs). Hassan Agha était né en Sardaigne, où il avait été capturé, encore enfant, dans une des nombreuses descentes que les corsaires faisaient sur les côtes de cette île. Il était échu en partage à Barberousse, qui l’avait pris en affection, l’avait affranchi, et dont il était devenu le majordome.

Toute la puissance d’Alger à sa belle époque reposait sur la milice des janissaires, toute sa richesse sur les corsaires. Ces conditions suffisent à expliquer que le gouvernement n’ait jamais pu être fort. La guerre sainte, qui était son principe le plus ferme, ne fut qu’un prétexte à des exactions : à l’extérieur par la course ; à l’intérieur par une administration purement fiscale. Le jour où la décadence de la course et de la milice des janissaires fit disparaître le prétexte même, l’Alger turque ne put pllus se maintenir et son pouvoir ne fut plus considéré que comme de l’oppression.

Le moyen de gouverner de Barberousse et des beylerbeys, ses successeurs, était la milice (odjak) des janissaires.

C’était une troupe bien recrutée à l’origine ; tous les grades étaient acquis à l’ancienneté, y compris celui du chef suprême (agha), qui ne restait en fonction que deux ou trois mois. La plupart des janissaires vivaient dans les casernes ; ils ne se livraient à aucun exercice militaire, leur emploi du temps étant réglé par année (un an de garnison, un an en colonnes pour aider à la collecte de l’impôt (denouche), un an de repos). Ils étaient administrés par un diwan, et leur chefs réussirent à s’introduire dans le grand diwan, conseil administratif du beylerbey, avec voix consultative d’abord, puis en prenant une part grandissante au gouvernement. Point sur lequel nous reviendrons exhaustivement dans le premier chapitre.

Barberousse lui-même avait eu à se défendre contre leurs empiètements. Ses successeurs, dont le pouvoir était accru par le fait même de leur éloignement de Constantinople et par l’autorité qu’ils avaient à titre de beylerbey d’Afrique sur les pachas de Tunisie et de Tripoli, furent dans le même cas. L’un d’eux imagina de former une garde indigène qui fût mieux dans sa main. Ce fait donna lieu au dernier acte de souveraineté de Constantinople, qui, en 1587, remplaça le beylerbey par un pacha nommé pour trois ans et n’ayant plus autorité sur ses collègues de Tunis et de Tripoli.

A cette époque, la course était florissante et encouragée par les pachas, qui y trouvaient un bénéfice personnel en même temps que celui du trésor et de la ville, elle prenait une extension toujours croissante, dès le milieu du XVIe siècle, ce fait avait inquiété l’Espagne. Mais la grande expédition de Charles-Quint en 1541, contrariée par la mer, se termina en désastre, et une nouvelle tentative en 1567 n’eut pas meilleur sort. Le renom d’invincibilité d’Alger commença à s’établir, encore favorisé par la politique française, conciliante et pacifique à l’égard des musulmans. Cette politique ne fut pas sans résultats locaux, un consul installé par Henri III obtenait des «concessions » (droit d’établissement de certains ports) et des privilèges (pêche du corail).

Mais l’instabilité des musulmans et les fluctuations des puissances européennes permirent à la course de devenir, vers 1620, un véritable fléau. L’Europe n’arrivait pas à une action concertée : en 1622, les Anglais bombardèrent Alger ; mais, vers la même époque, un Français, Sanson Napollon, fut sur le point d’obtenir par des négociations l’établissement de relations acceptables entre son pays et Alger. Rien n’y fit, et, vers, 1650, on comptait dans Alger environ trente mille captifs chrétiens enlevés par les corsaires. Un nouveau bombardement anglais en 1655 resta sans effet.

Alger s’enrichissait. Cette richesse même devait faire sa ruine. La corporation des patrons corsaires, sur qui reposait cette prospérité, était en rivalité avec les janissaires ; rivalité armée qui dégénérait en émeutes fréquentes. En 1659, la milice l’emporta et le pacha, réduit à un rôle purement honorifique, fut remplacé en fait, à la tête du gouvernement par l’agha (1) chef des janissaires. Caricature de gouvernement : les pouvoirs de l’agha ne duraient théoriquement que deux mois ; dans la pratique, c’est encore pire : tous furent successivement assassinés. La faction des patrons corsaires l’emporta en 1671 et confia le gouvernement à un dey (oncle) nommé à vie : les quatre premiers furent marins.

Mais la belle époque étant passée, ces révolutions affaiblissaient Alger. De plus, sans qu’une action concertée des puissances européennes se produisît, Français et Anglais bombardaient la ville, ceux-ci en 1672, ceux-là en 1683 sous Duquesne, puis, en 1688, sous d’Estrées. Chacune de ces opérations en elle-même n’obtenait pas le résultat décisif; dans l’ensemble, et combinées avec des croisières fréquentes, elles arrivèrent à diminuer notablement l’impertance de la course. Dans le XVIIIe siècle, le nombre des captifs dans Alger tombait à deux mille.

En même temps, le recrutement des corsaires, comme celui des janissaires, se faisait plus difficile. Les éléments nouveaux étaient médiocres. Dans cette décadence générale, la milice conserva son importance avec sa turbulence ; la moitié des deys furent assassinés, les janissaires, comme les prétoriens de la fin de l’Empire romain, cherchant à percevoir le plus souvent possible le don de joyeux avènement.

A ce régime incroyable, Alger ne pouvait retrouver sa splendeur. Une tentative de débarquement espagnol échouait encore dans la seconde moitié du XVIIIe siècle ; les petites puissances comme Naples, la Suède, le Danemark, la Hol- lande, se soumettaient bien à l’humiliation d’acheter la sécurité de leurs vaisseaux ; mais les grandes assuraient par la force celle des leurs.

Au début du XIX ème siècle, il ne restait plus dans Alger que mille deux cents captifs, dont, en 1816, la plus grande partie dut être libérée à la suite d’une démarche énergique de lord Exmouth exigeant, au nom des puissances, l’abolition de l’esclavage.

Le gouvernement du dey subsista, tel qu’il avait été organisé en principe en 1671, jusqu’en 1830. Les pouvoir du dey désigné par la milice sont absolus, et, en fait, il est indépendant de Constantinople, qui lui envoie tous les deux ou trois ans un caftan d’honneur. Il est assisté de son diwan comprenant cinq « puissances » ou ministres.

Ainsi, si nous devons résumer la période turque de l’histoire de l’Algérie, elle se divise en quatre phases : celle des beyler- beys (1518-1587), celle des pachas triennaux (1587-1659), celle des aghas (1659-1671), celle des deys (1671-1830). Il y a là plus qu’un changement de titre; ces diverses phases correspondent à un détachement croissant vis-à-vis du sultan de Constantinople et aussi à une anarchie de plus en plus complète.(1)

CHAPITRE I
De l’organisation générale

Cette organisation, telle que l’avait conçue Arroudj, contenait trois éléments : l’initiative d’un chef vigoureux, dont le caractère et le génie étaient le pivot principal du mécanisme, et qui prenait son point d’appui sur la race turque et, à l’époque où Constantinople conservait encore toute sa puissance, était désigné ou agréé par le Grand Seigneur ; une milice turque, formée à l’instar de celle des janissaires, animée à la fois de leur intrépidité et de leur esprit remuant; enfin, les corsaires, ces aventuriers hardis qui furent la principale force de Barberousse, et des rangs desquels il était sorti; hommes redoutables, animés, dans leurs expéditions, par le triple mobile du fanatisme, de la cupidité et des séductions de cee vie de hasard, de jouissances et de périls.

Ce sont ces trois éléments, l’unité du commandement, la supériorité d’une milice recrutée parmi des hommes aguerris, mais dans une race unique, l’esprit d’entreprise des corsaires qui, modifiés, combinés, diversement représentés, mais toujours représentés dans l’organisation de la puissance turque, qui expliquent la vigueur et la durée de cet étrange gouvernement.

La concentration du pouvoir dans les mains d’un homme qu’on appela tantôt pacha, tantôt agha, tantôt dey, prévenait l’anarchie des volontés, toujours si fatale, et imprimait aux efforts l’unité et la suite sans lesquelles ils sont inutiles.

L’institution de l’odjak, formé de soldats d’élite recrutés dans la même race et dans une race conquérante, créait une force militaire redoutable, parce qu’elle était unie par la solidarité des intérêts et des périls, toujours menaçante, toujours menacée, contrainte à se faire redouter pour pouvoir subsister, nourrie par des combats continuels, et par conséquent suérieure, dans le métier des armes, aux populations dont elle était entourée, obligée de ne se permettre que de courtes anarchies, car, inférieure en nombre aux peuples qu’elle gouvernait, elle eût été bientôt exterminée, si elle ne s’était hâtée de se rallier au tour d’un chef. Sans doute ce n’était point une aristocratie militaire, mais c’était au moins une milice aristocratique, redoutable dans la main de ce chef, redoutée par ce chef lui-même, qu’elle empêchait de s’endormir dans l’oisiveté fatale aux despotismes orientaux, car un dey endormi était un dey appauvri, et par là même condamné aux yeux de la milice, qu’il eût été incapable d’enrichir.

Tandis que la milice était la force du gouvernement d’Alger au dedans, les corsaires étaient sa force au dehors, et lui apportaient un élément nécessaire, la richesse. Il lui devait les dé- pouilles du commerce européen, les esclaves chrétiens, esclaves non seulement du gouvernement, mais des indigènes eux-mêmes, qui se réconciliaient ainsi avec la domination des Turcs, à laquelle ils devaient les marchandises à bon marché, le travail à prix réduit et, par le rachat des esclaves que les chrétiens firent bientôt sur une grande échelle, une nouvelle source d’opulence.

Lorsque l’affaiblissement de l’empire turc, déjà sensible après la bataille de Lépante, eut fait de nouveaux progrès, l’odjak d’Alger qui, dès l’origine, avait tenté d’intervenir dans l’élection du chef, dont le choix était d’une si grande importance pour ses intérêts les plus chers et pour son existence même, se lassa vite de recevoir ce chef des mains du sultan, dominé par les intrigues du sérail, et trop éloigné, d’ailleurs, pour bien juger les hommes et les choses….

 

 

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Chérif Abdedaïm

Chérif Abdedaïm est journaliste écrivain algérien. Auteur de plusieurs essais et recueils de poèmes dont "Aux portes de la méditation", "Le Bouquet entaché", "Abdelhafid Boussouf, le révolutionnaire aux pas de velours", "Constantine, la saga de beys", "la Contrée désolée", etc.

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