Lettre de fin d’année : s’enraciner et écrire

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DOMINIQUE BOISVERT :

S’enraciner et écrire

Cher,
Chère,

Vous

Je trouve chaque année plus difficile de ne pas pouvoir entretenir les liens personnels que je souhaiterais avec tous ceux et celles qui me font le plaisir et l’honneur de créer des liens ou même d’offrir l’amitié.

C’est bien sûr la conséquence des limites humaines : il paraît qu’on ne peut pas entretenir de liens significatifs avec plus de 150 personnes à la fois (le nombre de Dunbar[1]). Malgré les moyens technologiques sans cesse plus performants (courriels, Skype, réseaux sociaux, etc.).

Désolé pour chacun et chacune de ceux et celles avec qui j’aimerais aller prendre un café ou répondre personnellement à votre courriel ou votre carte de vœux, demander ou donner des nouvelles… 😉 Vous m’aidez, sans le savoir, à grandir en apprenant à lâcher prise et à mieux accepter les (et mes) limites! J

L’informatique
La technologie fait d’ailleurs partie (intime!) de mes difficultés (excusez-moi de commencer cette lettre par ce qui ressemble à des plaintes. Appelons plutôt ça une « complainte » : ça fait plus chic, et plus positif!). En effet, l’ordinateur a, pour moi du moins, cette triple caractéristique : il est puissant, faillible et addictif (anglicisme adopté par nos amis français).

Puissant, car il permet tout, ou presque, et peut donc occuper un curieux comme moi à plein temps toute sa vie. Faillible, comme toute technologie, et qui semble avoir un faible pour moi : c’est fou les problèmes informatiques que j’ai eu depuis ma première rencontre avec cet univers. Et addictif, sans doute pour beaucoup de gens mais certainement pour moi : je suis attiré par l’écran et j’y passe nettement plus de temps que je ne le souhaiterais.

Et comme j’aime beaucoup lire et que je suis curieux, il est bien rare que quelque recherche que ce soit sur internet se limite à la question initialement posée. Cette navigation virtuelle me permet de découvrir une foule de choses, très souvent intéressantes, parfois utiles (à plus ou moins long terme), mais toujours distrayantes (à la fois au sens de passe-temps et d’éloignement de l’objectif visé).

Pour régler la seconde caractéristique, je viens tout juste de me rendre aux conseils maintes fois répétés de mes fils et de passer à l’univers Macintosh : je suis l’heureux propriétaire d’un joli petit MacBook Air que j’apprivoise lentement.

Et j’essaie de profiter de ce changement technologique pour corriger aussi la troisième caractéristique et modifier mon comportement fasse à l’ordinateur. Avec quel succès? Vous le saurez (peut-être) l’an prochain!

Scotstown
Nous étions venus « à l’essai ». L’essai a été suffisamment concluant pour que nous décidions de nous acheter une maison ici (ce qui explique notre déménagement du 44 rue Albert au 121 rue Albert : nous avons traversé la rue en juillet. Prière de bien faire le changement d’adresse car notre maîtresse de poste applique les règlements avec encore plus de zèle que Postes Canada : elle est capable de demander ses papiers d’identité à notre mairesse qu’elle connaît depuis 30 ans!).

J’ai déjà parlé dans mon Carnet[2] (blogue), avec tendresse je crois, de la vie de petit village que je découvre avec Céline à Scotstown (des textes intitulés 1ère, 2ème et 3ème impressions de Scotstown). Cela demeure toujours vrai, avec l’épaisseur de vie partagée qui s’y ajoute peu à peu. Comme pour la grande ville, mais si totalement différemment, la vie de village a les forces de ses faiblesses et les faiblesses de ses forces : il faut choisir celles qu’on préfère, du moins à cette étape-ci de nos vies.

Parmi les grands moments de cette année, la palme va sans aucun doute au Sain Café[3], cette expérience pilote de café communautaire que nous avons vécue du 26 juin au 12 octobre 2015, entièrement portée par des bénévoles (presque une cinquantaine autour du noyau dur d’une quinzaine) et qui a été une grande (et très belle) aventure. L’avenir du Sain Café pour 2016 demeure pour l’instant incertain. Trois défis doivent être relevés : la viabilité financière dans un contexte « normal »; la propriété de la « petite église » si charmante; et la nécessité d’identifier un groupe de « porteurs du flambeau » (personnes qui feraient du café leur principal projet ou engagement). Une décision devrait être prise à ce sujet en janvier.

Et malgré mon intention ferme, avant de venir à Scotstown, de ne pas m’impliquer du tout dans le village (je vous entends rire!), car je venais essentiellement –pensais-je– pour écrire, je peux clairement affirmer : « Mission ratée! » Céline et moi nous sommes très rapidement intégrés dans le village, nous sommes fait des amis, nous sommes impliqués dans toutes sortes de choses, ponctuelles ou plus permanentes : Céline est bénévole à la bibliothèque, travaille avec les enfants de l’école, suit des cours de danse sociale ou de taï chi et nous sommes tous les deux impliqués dans le journal communautaire L’événement; de mon côté, je suis aussi impliqué à la paroisse dans la chorale et dans l’équipe d’animation communautaire, de même qu’à la Société de développement de Scotstown (qui parrainait le Sain Café).

Couple et amis
Céline et moi vivons ensemble depuis juillet 2010. La venue à Scotstown a accentué encore les défis, puisque nous étions tous les deux sortis de nos milieux habituels (et donc de certaines de nos zones de confort) pour plonger dans une nouvelle vie. Et le déménagement dans notre nouvelle maison (la première où nous ne sommes pas locataires) nous a confrontés à la nécessité de nouvelles habitudes, surtout que nous n’envisageons plus notre séjour à Scotstown comme temporaire. Mais je peux dire (et Céline aussi, je crois, à sa façon bien différente) que le défi de construire une vie de couple, à l’âge que nous avons, est une très belle aventure, et une aventure pour laquelle nous éprouvons beaucoup de gratitude, puisqu’elle n’est pas donnée à l’avance, ni à tout le monde.

Par contre, la vie à la campagne comporte son lot d’inconvénients. Particulièrement à l’égard des réseaux d’amis que l’on voit ou fréquente forcément moins souvent. Même si nos premiers 15 mois comme locataires à Scotstown (au « presbytère » d’avril 2014 à juin 2015) ont été très « visités » (nous avons reçu environ 75 parents et amis, pour la plupart à coucher quelques nuits et dont certains à quelques reprises), force est de constater que ce rythme de visites ne sera pas toujours le même. Et que comme beaucoup d’autres, nous commençons à trouver les voyages en voiture pas trop reposants! Il nous faut donc inventer de nouveaux moyens de nourrir la famille, les liens et les amitiés.

L’écriture
J’étais venu pour écrire. Et j’écris de plus en plus : lettres aux journaux au gré de l’actualité, réflexions plus étoffées sur divers sujets (comme la COP21 à Paris), quelques articles dans chaque numéro de notre journal communautaire L’événement (publié 6 fois par an), des textes pour le Carnet des simplicitaires[4] (blogue du Réseau québécois pour la simplicité volontaire ou RQSV[5]), des textes écrits à la demande de diverses publications ou revues, mon propre journal personnel et, finalement, des petits livres de vulgarisation pour susciter des débats sur des questions qui me tiennent à cœur (d’abord publiés par Écosociété en 2005 et 2012; puis, depuis septembre 2015, par les éditions Novalis).

Avec Novalis, j’ai le projet d’écrire deux petits livres (entre 100 et 125 pages) par année (septembre en vue du Salon du livre de Montréal, et mars juste à temps pour le Salon du livre de Québec). Le premier a été publié en septembre 2015 : Québec, tu négliges un trésor! qui porte sur les questions de foi, de religion et de spiritualité dans le Québec d’aujourd’hui. Le second (terminé) paraîtra en mars 2016 : La « pauvreté » vous rendra libres! qui est un essai sur la vie simple et son urgente actualité. Le suivant devrait paraître en septembre 2016 et portera sur la nonviolence comme réponse pertinente aux défis géopolitiques mondiaux actuels : terrorisme, état islamique, migrations, changements climatiques, etc. : j’y travaille présentement.

Évidemment, cette priorité à l’écriture pose toutes sortes de questions : qui suis-je (quelle légitimité ai-je) pour prétendre prendre publiquement la parole sur tous ces sujets? Comment nourrir adéquatement cette prise de parole (quelle discipline de travail? quelles lectures ou rencontres? quels réseaux fréquenter et entretenir?)? Comment équilibrer (ou arbitrer) la vie de travail (intellectuel et militant) et la vie quotidienne (de couple, d’amis, de loisirs, d’exercice physique)? Quel partage faire entre les « grandes questions » (celles que je traite habituellement dans mes écrits) et les besoins plus humbles ou plus concrets du village (comme le projet de café communautaire)? Etc.

Quelques nouvelles en vrac
Vous y trouverez, volontairement, de tout sans aucun ordre d’importance ou de priorité.

Martin vit toujours à Las Vegas où sa tumeur au cerveau (opérée avec succès) le garde un peu prisonnier : ses médecins sont là, son dossier médical aussi; son employeur est là (le Cirque du soleil dont il est en congé de maladie prolongé) et, par voie de conséquence, son assurance maladie et son assurance salaire aussi. Sans compter que son épouse, Anick, a aussi un travail là-bas. Son état de santé est stationnaire (et possiblement permanent) : il a perdu le quart de sa vision dans les deux yeux et, pour cette raison, ne peut plus conduire l’auto ni travailler au Cirque dans son ancien métier.

  • Félix et sa compagne Karina attendent un deuxième enfant (pour la mi-avril) tandis que leur fils Eliam aura 5 ans en février. Tous deux sont travailleurs autonomes dans le domaine de la musique et de la marionnette. Ils font partie de l’équipe de Kid Koala qui présente, un peu partout dans le monde, le spectacle Nufonia must fall[6] (Karina vient d’interrompre la tournée en raison de sa grossesse et Félix devrait prendre un congé de paternité pour la naissance, mais tous deux devraient reprendre le spectacle par la suite), en plus de poursuivre leurs propres projets artistiques.
  • Je continue de m’intéresser de près aux alternatives à la violence militaire comme réponse aux divers défis posés par les conflits (nationaux et internationaux) et par la défense nationale. Je viens de lire Les grévistes de la guerre de Jean Toulat (Fayard, 1971) et je réalise qu’aucune lutte contre la guerre ou le militarisme n’a été gagnée sans une bataille organisée, systématique et généralement prolongée. Mon implication dans l’objection de conscience aux impôts militaires, depuis des années, m’incite à m’interroger : est-il possible de forcer le Gouvernement à prendre position sur l’objection de conscience et de pousser le débat sur l’armée en dehors du cercle restreint des pacifistes?
  • Je continue de suivre de près toutes les questions touchant le spirituel et l’évolution de mon Église sous le leadership inspiré du pape François : cela pose plein de questions aussi bien au niveau de l’Église universelle que de la simple « survie » de la présence chrétienne dans des régions isolées et des petits villages comme les nôtres!
  • Avec l’entrée en vigueur de la loi sur « l’aide à mourir » au Québec et le débat national exigé par la Cour Suprême sur le même sujet dans le reste du Canada, je rappelle ma position doublement à contre-courant : comme catholique, je crois qu’il est possible et légitime d’accepter l’aide à mourir; mais comme citoyen, je crois que c’est une erreur importante comme choix de société (et pas d’abord en raison des possibles « dérives ». Je m’en explique sur mon site[7].

 

Ça suffit comme ça! Merci pour votre patience aux quelques un(e)s qui m’ont suivi jusqu’ici. Je vous souhaite, à tous et toutes, un beau Noël de joie et de partage, de même qu’une nouvelle année 2016 faite de paix, de justice et de fraternité/sororité.

Amitié et solidarité,

 

2] www.dominiqueboisvert.ca: j’y publie à la fois tous les textes que je produis (sauf mes livres) pour les revues, journaux ou autres interventions, de même que certaines réflexions personnelles non sollicitées par des gens de l’extérieur. Ces textes peuvent porter sur tout mais touchent particulièrement les thèmes de la simplicité volontaire, de la paix et de la nonviolence, des débats de société, des questions internationales et de la spiritualité. On peut s’y abonner gratuitement pour être informé, par courriel, chaque fois qu’un nouveau texte est mis en ligne.

[3] Pour en avoir une idée, voir le site internet http://saincafe.weebly.com/. Voir aussi le petit texte que j’avais publié à ce sujet à http://www.les7duquebec.com/7-de-garde-2/une-belle-aventure-villageoise/.

[4] www.carnet.simplicitevolontaire.org.

[5] www.simplicitevolontaire.org.

[6] http://kidkoala.com/

[7]http://co22.org/dominiqueboisvert/wp/choix-de-societe-i-mourir-dans-la-dignite/ et http://co22.org/dominiqueboisvert/wp/comment-aider-a-mourir-dans-la-dignite/.

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Dominique Boisvert

Membre du Barreau pendant 20 ans, Dominique Boisvert a choisi de travailler essentiellement en milieux populaires dans les domaines de la solidarité internationale, des droits humains, des immigrants et des réfugiés, de l'analyse sociale, de la paix et de la nonviolence et des questions spirituelles. Co-fondateur du Réseau québécois pour la simplicité volontaire (RQSV) en 2000, il a publié aux éditions Écosociété L'ABC de la simplicité volontaire (2005) et ROMPRE! ou Le cri des « indignés » ( 2012). Il a également publié aux Éditions Novalis, Québec, « tu négliges un trésor ! Foi, religion et spiritualité dans le Québec d'aujourd'hui » (2015) et La « pauvreté » vous rendra libres !, Essai sur la vie simple et son urgente actualité (2015). Il anime, depuis 2010, le blogue du RQSV (www.carnet.simplicitevolontaire.org) et il a aussi son propre site (www.dominiqueboisvert.ca) depuis le printemps 2014.

Une pensée sur “Lettre de fin d’année : s’enraciner et écrire

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    2 janvier 2016 à 8 08 23 01231
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    Dommage que l’idée de la simplicité volontaire soit si impopulaire, elle deviendra bientôt involontaire car nous n’aurons plus le choix, elle s’imposera d’elle-même.

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