Chronique : Bateaux ivres

Unknown

 

CHÉRIF ABDEDAÏM :

Dans une précédente chronique, nous évoquions, à propos du Grand jeu énergétique, la possible mise à l’écart d’Erdogan suite à un coup d’Etat :

Il semble hors de question pour Moscou de renouer avec Erdogan. Si la Turquie est choisie, cela signifie que le sultan a été « écarté » et que la matérialisation du projet se fera au moment d’un « changement de garde » à Ankara. Or, certains bruits commencent à courir selon lesquels un accord pourrait avoir été passé entre les Russes et l’état-major turc pour se débarrasser d’Erdogan. Insistons, ce ne sont pour l’instant que des rumeurs invérifiables, mais si un reporter aussi chevronné que Pepe Escobar évoque cette possibilité, il n’y a peut-être pas de fumée sans feu. Ce qui est sûr, c’est que la politique erratique du sultan commence à exaspérer tout le monde en Turquie, y compris l’establishment politique. Changement de régime à Ankara ? A suivre…

Surprise, nous retrouvons cette idée dans une analyse de l’influent Michael Rubin de l’American Enterprise Institute. Pour mémoire, l’AEI est un important think tank néo-conservateur américain et Rubin évolua dans la sphère de l’administration Bush au début des années 2000 (directeur de département sur le Moyen-Orient au Pentagone sous Rumsfeld). Pas vraiment le genre de personne qui apporterait de l’eau au moulin de Poutine ou d’Assad…

Or, que dit-il ? Ni plus ni moins ce que nous répétons ici depuis plusieurs mois. Que la Turquie s’enfonce dans une situation catastrophique, qu’Erdogan devient incontrôlable (on notera le qualificatif de « sultan fou ») et paranoïaque (il chercherait même à installer des systèmes anti-aériens dans son nouveau palais présidentiel de peur d’un putsch des parachutistes), que la guerre civile avec les Kurdes pourrait conduire à la partition de la Turquie, que la corruption atteint des sommets et que même les amis politiques du sultan ne le comprennent plus. En un mot, pour reprendre Rubin, « sa folie conduit la Turquie au précipice » (!)

L’auteur se penche ensuite sur les conséquences éventuelles d’un coup d’Etat militaire et assure qu’il serait accepté sans trop de difficultés par les alliés occidentaux de la Turquie, la libération des opposants et des journalistes, ainsi que la reprise du dialogue avec les Kurdes, contrebalançant la mauvaise presse d’un putsch. En Turquie même, beaucoup, y compris apparemment ses alliés politiques, seraient également soulagés et n’opposeraient aucune résistance à une prise de pouvoir temporaire par l’armée.

Quand on connaît le pouvoir d’influence de ces think tanks sur la politique américaine (les deux entretenant d’ailleurs des liens incestueux), l’on en vient à se demander s’il ne s’agit pas ici d’une sorte de feu vert officieux, un encouragement en sous-main à un coup de force de l’état-major turc contre Erdogan. Or, c’est exactement ce que veut Moscou de son côté ! Chose curieuse, l’article n’évoque pas une seule seconde les Russes, alors que c’est en grande partie la rupture entre les deux pays qui a mené le sultan à cette impasse.

A moins que… Stratégiquement parlant, Moscou bénéficierait-il tant que ça d’une chute d’Erdogan et d’une réconciliation avec Ankara ? Pas sûr. Certes, cela permettrait la renaissance du Turk Stream, assurant la mainmise gazière russe sur l’Europe du sud et coupant définitivement l’herbe sous le pied des chimériques projets de gaz caspien et des moins chimériques, quoique complexes, projets iraniens. Mais, d’un autre côté, ce sont les bourdes d’Erdogan qui ont permis à Poutine, en bon judoka qu’il est, d’avancer ses pions : sanctuarisation du ciel syrien et au-delà (S-400), renforcement irréversible des bases russes de Tartous et Hmeimim, attachement des Kurdes syriens « volés » aux Américains…

Une pacification des relations avec la Turquie placerait la Russie quelque peu en porte-à-faux avec ces gains stratégiques majeurs. Et c’est peut-être justement la raison pour laquelle certains, à Washington, commencent à envisager ouvertement un coup d’Etat en Turquie : renverser Erdogan avant que les Russes n’en profitent trop ?

Tout cela est passionnant et mérite d’être suivi avec la plus grande attention…

Dans un autre registre, qu’elle donne dans le cynique ou le burlesque, la politique américaine est une éternelle source d’émerveillement.

En Syrie, on pensait avoir déjà tout vu… Bombardements (réticents) sur l’Etat Islamique après avoir participé à sa création, amitié simultanée avec les Kurdes syriens et les Turcs qui sont en train de s’entretuer, soutien aux milices chiites irakiennes et opposition aux milices chiites syriennes qui sont pourtant une seule et même chose, assassinat du n°2 de l’EI pour la troisième fois en deux ans, entraînement des rebelles modérés qui tourne à la farce absolue. N’en jetez plus ! Une vie n’y suffirait pas…

Et pourtant. Les génies comiques de Washington semblent dotés d’inépuisables ressources pour nous faire rire. Connaissez-vous la dernière ? Le Pentagone se bat contre la CIA par groupe syrien interposé !

Pour être tout à fait honnête, ce n’est pas la première fois que cette situation grotesque arrive et nous avions déjà évoqué la chose quand les Kurdes avaient fait mouvement autour d’Azaz. Mais c’était avant le cessez-le-feu et les optimistes pouvaient penser que, dans le mouvement de panique suivant l’offensive russo-syrienne à Alep, certains esprits avaient pu malencontreusement s’échauffer.

Que nenni, ils remettent ça, au vu de tous, et c’est suffisamment sérieux pour que la presse américaine elle-même s’en fasse l’écho.

Il ne surprendra personne que le Pentagone, soutenant les YPG kurdes, est ici plus modéré que les pompiers-pyromane de la CIA et leurs armées privées de « modérés ». Nous avions déjà évoqué le flirt du gouvernement et de la CIA avec les djihadistes qui passe très mal auprès de la hiérarchie militaire américaine et qu’un esprit de fronde plane sur l’US Army. Les derniers événements ne vont pas arranger les choses sur le bateau ivre…

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Chérif Abdedaïm

Chérif Abdedaïm est journaliste écrivain algérien. Auteur de plusieurs essais et recueils de poèmes dont "Aux portes de la méditation", "Le Bouquet entaché", "Abdelhafid Boussouf, le révolutionnaire aux pas de velours", "Constantine, la saga de beys", "la Contrée désolée", etc.

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