Chronique : la leçon orwellienne (deuxième partie)

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CHÉRIF ABDEDAÏM :

Le terme « terrorisme » joue en 2001 le rôle que jouait autrefois le terme « communisme ». L’équivalent moderne du maccarthysme (« chasse aux sorcières », répression des activités « antiaméricaines ») est cependant plus insidieux que son modèle des années 50, car dans l’esprit de la population, il semble justifié par une menace concrète et réelle, se traduisant déjà par des milliers de victimes innocentes.

Par ailleurs, et en pratique, sans qu’il soit besoin de loi d’exception, la « justice » américaine a toujours su prouver son dysfonctionnement, pour employer un terme à la mode. Citons en exemples les affaires Mumia Abu-Jamal, Leonard Peltier, OJ Simpson, Move 9, Angela Davis, Wilmington Five, Rosenberg, Sacco et Vanzetti… Selon le cas, les « coupables », condamnés d’avance, y laissent leur vie, leur liberté, leur fortune ou leur bonne réputation. Comme par hasard, ils sont noirs, anarchistes, communistes ou contestataires. Le système judiciaire américain est un des plus iniques qui soient. On y voit des innocents poussés à « reconnaître » leur « culpabilité » afin d’obtenir une condamnation moins sévère que s’ils avaient plaidé non-coupable. Les prisons regorgent de gens arrêtés pour des délits ou des crimes qu’ils n’ont pas commis. Bien souvent, des « indices » trafiqués suffisent à les condamner à mort. Les USA sont sans doute le pays qui détient le record des « erreurs » judiciaires; de nombreux innocents y sont exécutés chaque année, y compris des handicapés mentaux. Civilisation ou barbarie ?…

On peut, aux Etats-Unis, être condamné par un tribunal civil à verser des dommages-intérêts pour un crime dont on a pourtant été disculpé par une cour pénale…. Et en mars 2005, à St. Petersburg (Floride), trois policiers appelés à la rescousse par une directrice d’école maternelle aussi incompétente qu’hystérique, passent les menottes à une fillette de cinq ans un peu trop indisciplinée. Entre 1999 et 2004, l’usage inconsidéré, par les « forces de l’ordre », du pistolet à électrochoc, y compris contre des enfants, des femmes enceintes et des vieillards « au comportement bizarre », a causé la mort de plus de 130 personnes.

Les violences policières sont chose courante au « pays de la liberté ». Encore un exemple, parmi beaucoup d’autres : on déplore chaque année 500 morts à la suite de poursuites sauvages auxquelles se livre la police pour arrêter des malfaiteurs présumés, en fuite au volant d’une voiture volée ou non. Pourtant, le délit initial, quand il y en a un, est souvent mineur. Et sur les 500 victimes, un tiers est totalement étranger aux faits et se trouvait tout simplement au mauvais endroit, au mauvais moment.

Le système pénitentiaire est probablement le pire qu’on puisse trouver dans un pays développé. Les directeurs de prison y font la loi, peuvent se livrer à tous les abus, à toutes les exactions, sans jamais avoir à en rendre compte. Exemple, Jo Arpaio, ce sheriff de l’Arizona, qui considère que « ses » détenus sont des prisonniers de guerre – on sait comment les Etats-Unis traitent ce genre de prisonniers. Exploitation, nourriture avariée, humiliations, violences, arbitraire… Sachant que de nombreuses ordures du genre Arpaio sévissaient déjà avant le 11 septembre, on imagine ce que peut être le sort de détenus arrêtés en vertu de la « guerre contre le terrorisme ».

Dans le « pays-phare du monde libre », un habitant sur cent est incarcéré. Près de deux habitants sur cent sont soumis à un régime de « liberté » conditionnelle qui ne vaut guère mieux ; beaucoup se retrouvent effectivement en prison à la moindre vétille. Il est probable que leur nombre grossira dans les prochaines années, au fur et à mesure que les « capacités d’accueil » augmenteront. Avec moins de 5 % de la population mondiale, les Etats-Unis détiennent déjà un quart de tous les prisonniers de la planète.

Outre cela, la chasse raciale est ouverte depuis le 11 septembre. Au nom du patriotisme, il est désormais permis de se défouler contre toute personne qui, de près ou de loin, a une allure « arabe », donc « terroriste ». Et les patriotes en uniforme se doivent d’être doublement vigilants. Les policiers, gardes, employés des compagnies de transport ont appris en quelques heures à reconnaître les individus au « comportement suspect ». On ne compte plus les gens arrêtés alors qu’ils voulaient prendre l’avion, le train ou le car. Du jour au lendemain, des millions d’Américains normaux constatent avec effroi qu’ils ont la mine « patibulaire » et que leurs voisins les observent.

Et en avril 2003, alors que l’armée US agresse de nouveau l’Irak, les Irakiens vivant aux Etats-Unis et les citoyens américains d’origine irakienne sont soumis à des interrogatoires systématiques. En Floride : les enfants arabes ou musulmans exclus des bus de ramassage scolaire, tandis qu’un prédicateur baptiste peut vomir en toute impunité ses insultes racistes.

La chasse au « terroriste » n’est pas l’apanage des services officiels ou des porteurs d’uniforme. L’homme de la rue y participe également. Estimant sans doute que les autorités font preuve de trop de complaisance en laissant en liberté des millions de dangereux orientaux, un patriote de Mesa (Arizona) organise, quelques jours après les attentats, sa propre croisade anti-talibans. Il monte dans sa voiture et va tuer le Ben Laden pakistanais qui tenait la pompe à essence du coin. Il se dirige ensuite vers la station-service voisine et tire sur l’al-qaïdien libanais qui y travaillait. Pour parfaire son ouvrage, le justicier va vider son chargeur sur la maison d’une famille d’origine afghane. Inutile d’ajouter qu’il ne s’agit nullement d’un cas isolé, loin de là…

Sur le plan médiatique, la presse américaine, entièrement aux mains de la finance, a depuis longtemps abdiqué toute indépendance. Les dévoileurs de Watergate n’existent plus qu’au niveau de la mythologie. Si de temps à autre la vérité pointe encore son nez, ce n’est jamais dans un grand titre, mais dans telle ou telle feuille de chou de province – du moins était-ce le cas avant le 11 septembre. Depuis, jusqu’au fin fond du Kansas, le moindre petit rédacteur en chef sait comment remplir son devoir patriotique.

Et la liberté de pensée ? Elle est garantie dans les universités américaines – dans la mesure où chacun pense comme le gouvernement.

Un professeur de l’Université du Texas à Austin avait déclaré, à propos des attentats terroristes, que les Etats-Unis n’étaient pas moins coupables, ayant eux-mêmes commis des actes de violence. Ses propos furent accueillis par un tollé général et des demandes de sanction. Les tenants de la pensée unique veillent.

La chasse aux sorcières n’est sans doute pas aussi efficace en tous lieux. Car il existe quelques poches de résistance en milieu universitaire, à Berkeley, par exemple, ou autour de certains professeurs de renommée internationale, comme Noam Chomsky. Mais la prudence est de mise partout au coeur du monde « libre ».

Si les professeurs d’université n’ont guère le loisir de quitter les sentiers battus, on imagine aisément que les étudiants, eux, sont suspects avant même d’avoir ouvert la bouche. Ainsi une étudiante de Raleigh (Caroline du Nord) a reçu la visite du Secret Service, informé par un mouchard bénévole que la suspecte avait chez elle un poster subversif. L’affiche incriminée rappelait les 152 exécutions capitales avalisées par Bush lorsqu’il était gouverneur du Texas. Pour comble d’insubordination, un scandaleux « Free Mumia » flanquait le poster anti-Bush. La délinquante n’étant pas d’origine arabe, on l’a laissée en liberté. Mais elle restera fichée.

Et les autres droits ? Sous prétexte de « sécurité nationale », le droit de grève n’existe plus que sur le papier si le gouvernement le juge utile. En octobre 2002, à la demande de la Maison Blanche, un juge fédéral « suspend pour une durée de 80 jours » la grève qui opposait les dockers aux entreprises portuaires de la côte ouest. Cette mesure répressive, qui équivaut pratiquement à une interdiction, repose sur une loi antisyndicale qui n’avait pas été appliquée depuis 25 ans. Rendue « illégale », la grève des dockers, peut maintenant être assimilée à un acte de terrorisme si elle est poursuivie.

En septembre 2004, l’ancien chanteur Cat Stevens est lui aussi victime de l’hystérie islamophobe. Depuis qu’il s’est converti à la religion musulmane, en 1977, il est connu sous le nom de Yusuf Islam, et chacun sait – à commencer par les autorités américaines – qu’il n’a rien d’un fanatique, bien au contraire. Mais au « pays de la liberté », un tel nom déclenche automatiquement l’alerte rouge. C’est pourquoi l’avion Londres-Washington dans lequel se trouvait le « terroriste présumé » a dû atterrir à Bangor, dans le Maine, et n’a été autorisé à redécoller que quatre heures plus tard, après avoir été dûment « désislamisé ». Yusuf, qui a un passeport britannique, a ensuite été expulsé. Il s’en tire à bon compte – on aurait pu l’enfermer à Guantánamo Bay. (Imaginons un instant ce qui se passerait si un autre pays – par exemple le Brésil ou la Chine – traitait de la même façon une personnalité juive ou convertie au judaïsme – disons Bernard-Henri Lévy ou Madonna-Rebecca…)

Bien sûr, la répression touche en premier lieu deux groupes : d’une part les Arabes et les musulmans (ou supposés tels), d’autre part les opposants politiques. Mais contrairement au fascisme allemand des années 1930, le fascisme américain naissant ne se limite pas à ces critères raciaux, religieux ou idéologiques. Un très grand nombre de victimes sont choisies au hasard. Tout le monde et n’importe qui peut être frappé par l’arbitraire des innombrables flics réels ou autoproclamés de l’hystérie « sécuritaire ». Une atmosphère de peur et de suspicion générale est en train de s’installer, ayant pour but de préparer le terrain pour le jour J, le jour où une « attaque terroriste majeure » rendra « nécessaire » d’abolir totalement les libertés et d’instaurer définitivement la dictature militaire et policière.
Décembre 2009 : dans un article intitulé : « America’s Secret ICE Castles », Jacqueline Stevens (The Nation) explique que l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) entretient un peu partout aux Etats-Unis des locaux banalisés (subfield offices) où sont détenues au secret de nombreuses personnes arrêtées arbitrairement. Les prisonniers (souvent des étrangers) n’ont aucun droit ni même aucune existence légale. Les geôles clandestines ne sont signalées par aucun panneau ni aucun drapeau, les véhicules ne portent aucun signe distinctif, le personnel est toujours en civil ; parfois, une administration existante ou imaginaire sert de couverture à ces Guantánamo de l’intérieur. Nul ne sait ce que deviennent tous ces détenus : une situation assez comparable à celle des dictatures latino-américaines (passées ou présentes) téléguidées depuis Washington.

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Chérif Abdedaïm

Chérif Abdedaïm est journaliste écrivain algérien. Auteur de plusieurs essais et recueils de poèmes dont « Aux portes de la méditation », « Le Bouquet entaché », « Abdelhafid Boussouf, le révolutionnaire aux pas de velours », « Constantine, la saga de beys », « la Contrée désolée », etc.

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