Chronique : la leçon orwellienne (première partie)

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CHÉRIF ABDEDAÏM :

Les « croisades » américaines durant plus de deux décennies, ne cessent de soulever la problématique de la « démocratie » et de la « liberté » sur la scène internationale. Deux prétextes au nom desquels les Etats-Unis et leurs alliés européens ne cessent d’étendre leurs guerres de conquête et de semer la mort à grande échelle, bafouant à l’occasion tous les droits dictés par les textes à vocation internationale.

Depuis les fameux attentats du 11 septembre, les mensonges des Etats-Unis et de leurs alliés Occidentaux, soutenus par leurs vassaux du Golfe, n’ont cessé de provoquer des ravages au sein des pays qui, jusque là, prospéraient. Les guerres menées soit contre le terrorisme, soit contre les « dictatures » pour l’instauration d’une soi-disant démocratie ne sont en fait qu’un écran de fumée pour masquer les vraies intentions de ces prédateurs. Cela, tout le monde le confirme. Toutefois, si ces pays envahis sous différents prétextes « souffrent de dictature », selon les propos des Bush, Blair, Obama, Sarkozy, Cameron, Merkel et consorts, qu’en est-il réellement de l’application de cette « démocratie » dans leurs propres pays ?

« Quiconque est disposé à abandonner une partie de sa liberté au nom d’une prétendue sécurité, ne mérite ni l’une ni l’autre », disait Benjamin Franklin (l’un des pères de l’Indépendance américaine, 1706-1790). « Encore deux ou trois attentats comme celui du 11 septembre, et nous avons un régime fasciste en Amérique » rétorquait Norman Mailer (écrivain américain).

Cela dit, les attentats du 11 septembre ont été le coup de boutoir pour l’orientation de la politique mondiale après la guerre froide. Sur le plan interne, ce pays qui se targue devant qui veut l’entendre, d’instaurer la démocratie de par le monde, a œuvre pour la mise en place d’un totalitarisme et d’un état policier en recourant à différents subterfuges.
Ainsi, sans perdre de temps, le Congrès réalise l’union sacrée et adopte dès le 14 septembre, à la quasi-unanimité, une loi « autorisant l’usage de la force militaire contre les responsables des récents attentats contre les Etats-Unis », un texte donnant pratiquement carte blanche au Pentagone. Seule Barbara Lee, députée démocrate de Californie, s’oppose à ce coup de force.

Quelques semaines plus tard, les élus américains sanctionnent une loi « antiterroriste » intitulée Uniting and Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept and Obstruct Terrorism ( unir et renforcer l’Amérique en lui fournissant les outils appropriés pour barrer la route et faire échec au terrorisme), ce qui donne USA PATRIOT. Un acronyme pas très original, sans doute, mais suffisant pour impressionner durablement le cerveau prélavé de l’Américain moyen, endoctriné dès le cours préparatoire par la prière quotidienne, le serment d’allégeance, les clichés pseudo-historiques, le chauvinisme national, etc. (à propos de cette mise en condition, lire ici http://www.serendipity.li/wot/gumbel.htm un article d’Andrew Gumbel, correspondant aux Etats-Unis du quotidien britannique The Independent).

Le projet de loi USA PATRIOT, bien que comportant plusieurs centaines de pages, est adopté sans le moindre débat, en l’espace de 72 heures; aucun député n’a eu le loisir d’en étudier les détails. En temps normal, il faut plusieurs mois pour faire passer un texte de cette envergure. Tout laisse donc à penser que la loi était prête depuis un certain temps et que ses initiateurs n’attendaient que le moment favorable pour la présenter.

Les principales implications de la loi sont les suivantes:
Toutes les personnes qui ne possèdent pas la citoyenneté des USA (c’est le cas de trois millions de résidents permanents, de nombreux détenteurs d’un visa provisoire, des visiteurs, touristes, hommes d’affaires – et de tous les autres étrangers, y compris ceux qui n’ont jamais mis les pieds aux Etats-Unis), tous ces gens sont désormais soumis à une législation spéciale, dès l’instant où ils sont soupçonnés de « terrorisme ». Au lieu d’être déférés devant un tribunal de droit commun, ils sont passibles d’une cour militaire. Cette « justice » expéditive permet de condamner un suspect à quelque peine que ce soit, peine de mort incluse, à huis clos, sans preuves (des indices ou une dénonciation suffisent), sans avocat et sans appel. Les juges militaires font en même temps office de jurés et prennent leurs décisions à la majorité des deux tiers. Le procès peut avoir lieu aux Etats-Unis ou à l’étranger (par exemple dans une base militaire ou sur navire se trouvant dans les eaux internationales).

Les règles en matière de garde à vue, d’inculpation, de mise en accusation et d’instruction sont très « souples » et pratiquement à la discrétion des autorités qui les appliquent. Même avant toute inculpation pour « terrorisme », les suspects sont mis au secret et privés d’avocat. Des milliers de personnes d’origine arabe ou de confession musulmane ont été victimes de ces abus depuis le 11 septembre. Un avocat a mentionné le cas d’un de ses clients, disparu depuis des semaines et introuvable en dépit de toutes ses recherches. Pour obtenir des autorités judiciaires l’adresse du lieu de détention, l’avocat aurait dû présenter une autorisation écrite de son client, « établie sur formulaire G-28 ». Mais comment recueillir la signature d’une personne disparue ? On le voit, la « démocratie » américaine ne s’inspire pas seulement d’Orwell, mais aussi de Kafka.

Des milliers, sinon des dizaines de milliers d’autres personnes d’origine arabe ou similaire (Américains et étrangers) ont reçu des lettres de convocation émanant de la police locale, du FBI ou de l’INS (services de l’Immigration). Bien que n’ayant jamais été en contact avec une quelconque organisation militante, ils doivent, pour des raisons purement raciales, se faire « recenser » et se soumettre à un interrogatoire dont ils ignorent comment il finira. Pour eux, il est aussi dangereux de répondre à la convocation que de ne pas en tenir compte.

La définition du « terrorisme » que donne la nouvelle loi est tellement vague que toute forme d’opposition, aussi modérée soit-elle, peut tomber sous le coup de la répression: manifestation, boycott, grève… La moindre protestation, le moindre « piratage » électronique peuvent aussi être assimilés à du « terrorisme ».

En vertu de la nouvelle loi, le FBI a tout loisir d’espionner les communications téléphoniques et électroniques des citoyens et d’échanger les informations ainsi obtenues avec d’autres agences gouvernementales, sans qu’il soit nécessaire pour cela d’obtenir une décision de justice. En ce qui concerne Internet, le FBI est autorisé à surveiller les communications de toute personne ayant eu accès à un ordinateur « sans autorisation ». A la limite, un employé ou un fonctionnaire consultant un site à titre privé depuis son bureau, risque de tomber sous le coup de la loi. C’est la porte ouverte à tous les abus.

Le FBI dispose également d’un droit d’accès illimité à tous les dossiers médicaux, financiers, universitaires et autres de tous les citoyens – sans autorisation judiciaire préalable et sans aucun contrôle.

Bien entendu, les perquisitions à domicile ou dans les entreprises peuvent maintenant s’effectuer sans mandat. Les biens des « coupables » peuvent être purement et simplement confisqués au profit de l’Etat.

Les médias, déjà passablement conformistes du fait de leur dépendance vis-à-vis des grands groupes financiers, sont tenus de s’aligner plus encore sur le point de vue officiel, faute de quoi ils risquent d’être accusés de « complicité avec le terrorisme ». Cette censure sournoise est « justifiée » par le « fait » que le pays serait « en guerre ». Les réseaux de télévision, la radio et les journaux se plient sans rechigner à ces nouvelles mesures et édictent par voie de circulaire interne des règles de conduite à l’usage de leurs collaborateurs. Violer ou même simplement égratigner ces règles, conduit au licenciement immédiat.

Le ministre de la « Justice », John Ashcroft, a déclaré haut et fort que les droits garantis par la constitution ne valaient pas pour les « terroristes » et leurs « complices ». Mais comme n’importe qui peut être accusé de « terrorisme » ou de « complicité », c’est pratiquement l’ensemble du pays qui est privé de ses droits.

La loi prévoit l’institution d’un Ministère de la « Sécurité » intérieure et la militarisation de vastes secteurs de la vie civile. Pour la première fois depuis le 19ème siècle, l’armée peut intervenir sur le sol même des Etats-Unis pour renforcer ou remplacer les forces de police. La Maison Blanche et le Pentagone considèrent que « la guerre » a lieu sur de multiples fronts, y compris sur le « front de l’intérieur ». Si les effets visibles de ces mesures sont moins spectaculaires que ceux qu’aurait provoqués un coup de force militaire classique, c’est d’une part parce que l’opinion n’y oppose aucune résistance, et d’autre part parce que les médias cachent l’ampleur réelle du phénomène.

En février 2003, John Ashcroft prépare PATRIOT II, le second volet de la loi d’exception promulguée en 2001. Ce texte prévoit en outre de déchoir de la nationalité américaine (« to expatriate ») toute personne qui ferait partie ou serait « complice » d’un groupe désigné comme « terroriste » par le gouvernement des Etats-Unis – c’est-à-dire pratiquement n’importe qui, y compris les opposants à la guerre. Cette procédure permettrait de transférer l’intéressé dans un camp échappant à la juridiction américaine – à Guantánamo, par exemple.

Ainsi, avec ce PATRIOT II, on est passé à la vitesse supérieure : la surveillance totale et la dictature fasciste.

Bien entendu, les Etats-Unis n’ont jamais été le havre de démocratie et de liberté que nous décrit la légende. Dès l’origine, la liberté ne vaut que pour une fraction de la population. Les Noirs, d’abord tenus en esclavage puis victimes de la ségrégation raciale, et les Amérindiens, parqués dans des réserves quand ils échappent à l’extermination, n’en bénéficient – de façon formelle – que depuis une époque récente. Quant à la « liberté » de dizaines de millions d’Américains écrasés par la misère, le chômage, les petits boulots précaires, la violence, la drogue, etc., mieux vaut ne pas en parler… La démocratie, elle, s’est toujours limitée – pour ceux qui disposaient du droit de vote – à choisir entre un âne et un éléphant et à signer un chèque en blanc tous les quatre ans. Comme toute chose aux Etats-Unis, liberté et démocratie sont des marchandises et ne sont donc accessibles qu’à ceux des citoyens qui peuvent se les payer. Selon sa fortune, on peut en avoir beaucoup, un peu, ou pas du tout.

Si les textes de loi disent autre chose, c’est qu’il y a loin de la théorie à la pratique. Que des citoyens issus de tel ou tel groupe minoritaire, marginal ou défavorisé aient réussi à utiliser ces lois à leur profit pour accroître leur propre liberté et se hisser à un niveau plus élevé de la pyramide sociale, c’est incontestable. Cette émancipation est le résultat d’une lutte individuelle ou collective; elle ne s’est pas produite grâce au système, mais malgré lui, contre lui. Aux Etats-Unis, comme dans beaucoup d’autre pays comparables, chacun est « libre » de faire ce qui ne nuit pas à l’ordre établi et aux intérêts des groupes dominants. La fameuse boutade « dictature = ferme ta gueule; démocratie = cause toujours » résume bien la situation.

De toute évidence, le « cause toujours » garanti par la loi va encore trop loin aux yeux des profiteurs du 11 septembre. Les nombreuses possibilités permettant aux citoyens de s’exprimer ou d’agir à l’encontre des intérêts dominants – sans pour autant les menacer -, deviennent subitement excessives et doivent donc disparaître. Pour que « le peuple ferme sa gueule », on n’hésite pas à brûler la Constitution américaine et ce qu’elle symbolise.

Ainsi, les nouvelles mesures répressives ne sont pas destinées à combattre le terrorisme sur le sol des Etats-Unis, mais à mettre au pas l’ensemble de la société, à extirper toute velléité d’opposition de la part de quelque groupe que ce soit. Si le pouvoir avait voulu s’en prendre au terrorisme, les lois dont il disposait avant les attentats auraient amplement suffi. En fait, le terrorisme, qu’il soit le fait de milieux islamistes ou de groupes américains d’extrême droite, est étroitement contrôlé par les autorités. Bien souvent même, il émane de celles-ci – ce qui a probablement été le cas le 11 septembre.

 

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Chérif Abdedaïm

Chérif Abdedaïm est journaliste écrivain algérien. Auteur de plusieurs essais et recueils de poèmes dont "Aux portes de la méditation", "Le Bouquet entaché", "Abdelhafid Boussouf, le révolutionnaire aux pas de velours", "Constantine, la saga de beys", "la Contrée désolée", etc.

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