Comment vivre libres dans une société qui emprisonne ?

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DOMINIQUE BOISVERT :

La libération : quel beau thème! Chacun ne rêve-t-il pas d’être libre? Toujours plus libre?

Tous les « progrès » de la modernité, de l’enrichissement collectif, de la science et de la technologie n’ont-ils pas précisément pour but de nous libérer des prisons du manque, de l’effort physique, du travail pénible ou répétitif, de l’ignorance ou de l’impuissance? Et l’histoire du dernier siècle n’est-elle pas celle d’une vaste et incessante entreprise de libération, individuelle et collective, de toutes les contraintes qu’imposent la vie matérielle et la finitude humaine? Bref, ne sommes-nous pas, surtout dans les pays riches et développés du « Nord », déjà libres et de plus en plus libres?

Je vais prendre ici l’exact contre-pied de ces affirmations lénifiantes largement partagées par nos contemporains. Non pour jouer l’avocat du diable, mais parce que j’en suis profondément convaincu. Au risque de passer pour passéiste ou rabat-joie!

Des prisons?

Réfléchir à la libération suppose qu’il y ait « quelque chose » dont on ait besoin de se libérer. Pour les fins de notre réflexion, nous appellerons ce « quelque chose » une (ou plutôt toutes sortes de) prison(s).

Serions-nous par hasard « emprisonnés », parfois même à notre insu? Je le crois et ne cesse de le débusquer dans la vie contemporaine en société, comme contribution à l’effort jamais terminé de notre libération humaine (et spirituelle). Si bien que, paradoxalement, mon texte sur la libération va se concentrer essentiellement sur les innombrables prisons modernes dont il faut apprendre à les reconnaître d’abord, pour pouvoir ensuite s’en libérer : l’argent, la consommation, la vitesse, la « distraction », la facilité, la technologie, la propriété, la guerre et la violence, l’individualisme, la compétition, l’impuissance, le virtuel, la pornographie, et même la tentation de se prendre pour Dieu[1]. Et je ne prétends pas que la liste soit exhaustive!

Mais avant d’aborder ces prisons, je tiens à faire une mise en garde, capitale : critiquer les pièges du présent n’est pas faire l’apologie d’un retour en arrière. L’âge d’or n’a jamais existé. Et la vie, comme l’avenir, se trouve toujours vers l’avant. Les pages qui viennent pourraient sembler pessimistes, alarmistes, voire doloristes, comme si je n’aimais pas la vie ou mes contemporains. C’est tout le contraire! J’aime la vie, en plénitude plutôt qu’en surface. Et j’aime « le monde », le Monde, non seulement parce qu’il est mon prochain, que Dieu l’a créé et qu’Il l’a tellement aimé qu’il a envoyé son Fils pour en faire son Royaume; mais surtout parce que c’est le lieu même de mon existence, la condition de la vie, et que ne pas l’aimer serait me renier, me mutiler moi-même. Mais aimer quelqu’un ou quelque chose, c’est souhaiter le meilleur de et pour ce quelqu’un ou quelque chose. C’est rêver de l’Absolu et travailler humblement, au quotidien, à s’en rapprocher. C’est se libérer, peu à peu et sans cesse davantage, de tout ce qui nous emprisonne, nous ralentit, voire même nous écrase ou nous tue.

L’argent

L’argent est un bel exemple de ces prisons qu’on ignore. Car la plupart d’entre nous n’ont rien contre l’argent… sinon qu’il n’est pas assez abondant!

Or l’argent est devenu notre maître à tous, l’idole du monde actuel, le veau d’or auquel nos sociétés sont prêtes à tout sacrifier. Mais cela n’a pas toujours été le cas, contrairement à ce qu’on croit maintenant. Il y a 50 ans à peine, les nouvelles économiques et financières (et encore plus celles de la Bourse) occupaient bien peu de place dans nos téléjournaux et dans nos médias. Et jusqu’à il y a moins de deux siècles (avant la première révolution industrielle), la pauvreté (et non pas la misère!) était une réalité positive, en plus d’être la condition commune de l’immense majorité.

L’argent est maintenant le critère incontournable en fonction duquel tout est évalué ou décidé. Il est devenu l’objectif premier de la plupart, la mesure de la « réussite », individuelle ou collective, « le nerf de la guerre » indispensable à tous les projets, bref la condition essentielle de la vie.

Mais cela est une prison! Et à laquelle nous ne sommes même pas forcément condamnés : on peut vivre, et vivre heureux, (presque) sans argent, ou en tous cas avec beaucoup moins. C’est ce que de plus en plus de gens découvrent ou choisissent de faire, dans toutes sortes de mouvements dont celui de la simplicité volontaire[2].

La consommation

À l’origine, ce texte devait traiter essentiellement de la consommation : il s’agissait de faire voir que derrière la façade attrayante des biens matériels et de leur abondance se cachait très souvent une dépendance, une insatisfaction chronique et une sorte de fuite en avant. Et donc un mécanisme puissant et pernicieux dont il fallait apprendre à se libérer.

Je ne ferai pas ici le procès de notre société de consommation : le verdict est de plus en plus clair et sans appel. Non seulement « l’argent ne fait pas le bonheur », mais la consommation même la plus effrénée ne remplira jamais ce qui est un gouffre sans fond. Aristote disait il y a près de 2 500 ans que « l’avidité humaine est insatiable ». Et toute notre société de croissance repose sur cet appétit sans fin : toujours plus…

Dans cette course à la richesse qui domine trop souvent nos vies, on oublie que la clé de la prison est à portée de main : comme le dit la Torah juive, « est riche celui qui est content de ce qu’il a ». Alors que la publicité, la mode, les progrès de la technologie nous répètent inlassablement, dix mille fois par jour, qu’il nous faut désirer ce que nous n’avons pas encore.

La vitesse

La vitesse : une prison? Eh oui! Ce n’est pas la vitesse en soi qui emprisonne, mais l’obligation, imposée ou intériorisée, d’aller toujours plus vite.

Notre monde n’a cessé d’accélérer au fil des siècles : mesurée au pas de l’être humain pendant des millénaires, la vitesse s’est mise à accélérer avec la roue, puis le cheval, puis le train et la voiture, puis l’avion, la fusée et maintenant l’Internet qui permet la quasi-instantanéité. En soi, ce n’est pas nécessairement mauvais. Mais cette ambition de toujours raccourcir les délais et les distances impose non seulement un rythme qui devient maladif mais fausse également les perspectives sur la réalité. On en vient à croire qu’il n’y a plus de limites ni de finitude humaine : « ce n’est qu’une question de temps avant que la science ou la technologie abolissent les limites qui subsistent encore ». Mais pire encore, on risque d’oublier le bonheur du temps lent ou inutile, de la gratuité, des relations humaines, bref de tout ce qui ne se mesure pas en efficacité.

La « distraction »

Des millions, voire des milliards d’humains ne connaissent pas cette prison : ils n’ont d’autre priorité que d’essayer de survivre, d’un repas à l’autre (quand ils en ont un) ou d’une journée à l’autre. Mais pour nous, des sociétés riches, tout nous pousse à nous distraire, au sens de nous éviter de penser de manière autonome et critique, de nous détourner de ce qui pourraient être nos (véritables) priorités.

C’est la technique « du pain et des jeux » : s’assurer que le peuple ait tout ce qu’il lui faut pour assister en spectateur à la vie qui se déroule devant lui et qui est décidée par d’autres. La majorité de nos contemporains occidentaux naissent, « vivent » et meurent de manière quasi-automatique. Ils font ce qu’ont fait leurs parents avant eux, ce qui « va de soi », ce que « tout le monde fait », sans jamais se demander si c’est bien ça la vie, ou même si c’est bien ça qu’ils veulent vivre. Pour la plupart, se poser seulement ce genre de questions est carrément hors de leur univers possible. Alors pour eux, se distraire non seulement n’est pas une prison mais devient presque un paradis. Artificiel peut-être, mais paradis quand même.

La facilité

Parler de la facilité comme d’une prison semble aller totalement à contre-courant. En effet, toute l’histoire de l’humanité peut être vue comme un effort pour vaincre les obstacles, maîtriser la matière et développer les outils qui vont nous faciliter la vie. Ceux qui en avaient le pouvoir ou les moyens ont toujours fait faire le dur travail par d’autres, ouvriers ou esclaves, et maintenant par la technologie et les énergies fossiles. Alors, la facilité, une prison?

Eh oui! Il y avait dans le labeur et dans l’effort une insertion dans le réel, dans la matérialité du monde. De quoi garder au corps l’exercice nécessaire à la santé et fournir à l’esprit la discipline nécessaire aux réussites. Alors que les jeunes générations qui trouvent tout au bout de leurs doigts (il suffit d’appuyer sur un « bouton » ou d’avoir un « téléphone intelligent ») peuvent facilement s’imaginer un monde immatériel, où les carottes poussent dans leur emballage, où les rencontres se vivent par écrans interposés et où le monde se construit tout seul, à coups de profils Facebook et de comptes Twitter.

La technologie

Car notre monde est de plus en plus dominé par la technologie. Pas seulement par les innombrables applications (faudrait-il parler plutôt de gadgets?) informatiques, mais également par la sorte de pensée magique qui tend à l’accompagner : la course aux armements? la technique va nous protéger des risques d’accidents, nucléaires ou autres; les changements climatiques? la technologie va trouver des solutions inédites; la faim dans le monde? les découvertes scientifiques ou agricoles vont régler le problème. Bref, quel que soit le problème, « y vont sûrement trouver une solution! » Yvon a le dos large!

Cette technologie a permis des avancées considérables dans toutes sortes de domaines : c’est indéniable. Mais elle a son prix, lui aussi considérable mais la plupart du temps occulté. Car trop rares sont ceux et celles qui réfléchissent aux enjeux posés par les technologies, ce qui nous permettrait de « choisir », en toute connaissance de cause, d’adopter ou non telle ou telle « avancée » technologique. Dans notre monde actuel, la technologie (et ses innombrables déclinaisons) est beaucoup plus souvent devenue notre maître que demeurée notre serviteur. « On n’a pas le choix! », entend-on souvent dire, « si on veut rester dans la course… » Qui donc a défini la course et ses règles du jeu? Et d’abord, voulons-nous seulement courir?…

La propriété

Sujet délicat. Tabou même, si on parle de « propriété privée » dans le système capitaliste qui est le nôtre. La propriété est-elle un trait fondamental de la « nature humaine » (même l’Homme de Cromagnon protégeait son bien, sa femme) ou bien est-elle plutôt un comportement acquis dans sa communauté ou sa culture? Ce n’est pas ici le lieu d’en débattre. Mais de constater que la propriété est une prison (souvent dorée) particulièrement pernicieuse. Car la propriété, c’est avoir (plutôt que d’être), posséder, contrôler, et très souvent aussi accumuler. Et plus on a (et donc « à perdre »), plus il nous faut défendre, gérer, craindre. Et donc souvent se battre (au sens propre ou au sens figuré). Pour mes/nos biens, possessions ou intérêts, individuels ou collectifs.

Et la propriété est très souvent l’adversaire de l’amour, l’ennemie de la communauté, l’opposée du partage. Elle met l’accent sur moi/nous, par opposition à l’autre/les autres. Elle se préoccupe très rarement du bien commun, de l’intérêt collectif, des avantages à long terme. Elle concentre entre peu de mains ce qui est souvent le produit du labeur d’un grand nombre.

Bien sûr, les lignes qui précèdent sont injustes pour bien des individus qui choisissent d’agir autrement. Mais elles résument bien la situation d’ensemble. Ce n’est pas pour rien que les sages rappellent, depuis des siècles, la grande liberté de celui qui a peu.

La guerre et la violence

Comment parler d’une prison aussi importante en deux paragraphes? Surtout que la plupart d’entre nous voient cette prison comme une fatalité : on voudrait bien la paix, mais « la guerre et la violence existent depuis que le monde est monde ». Ce qui est à la fois vrai… et faux! Car comme l’a bien montré Mathieu Ricard dans son remarquable Plaidoyer pour l’altruisme (éditions Nil, 2013), l’homme est tout aussi naturellement disposé pour la bienveillance que pour la violence. Mais de la même manière que l’Histoire n’a retenu pendant très longtemps que les hommes, elle s’est construite principalement autour des grands conflits et guerres. Personne n’oserait pour autant déduire de cela que les femmes n’ont pas existé ou qu’elles n’étaient pas importantes. Pourtant, on tire cette conclusion pour la violence, comme si l’Homme n’est pas capable de paix et que l’Histoire est forcément violente.

La prison que constituent guerre et violence n’est plus à démontrer : budgets et ressources faramineux qui sont gaspillés partout dans le monde chaque année pour favoriser la destruction, la menace et la mort; destructions inimaginables, aussi bien matérielles qu’humaines, dans les nombreuses régions en guerre; exodes massifs de migrants qui cherchent à gagner les pays prospères et en paix pour garantir la sécurité et l’avenir de leurs enfants; etc.

Mais la véritable prison n’est pas là : elle est dans notre incapacité à imaginer un monde qui pourrait résoudre ses inévitables conflits autrement qu’à travers la force militaire et la violence guerrière. Nos esprits sont emprisonnés, colonisés par la violence. Il faut de toute urgence, en cette matière comme en bien d’autres, libérer notre imaginaire. Apprendre que les choses peuvent être autrement qu’elles n’ont été jusqu’ici (ou dans notre culture ou notre façon de penser). La nonviolence est non seulement une chose désirable (comme la vertu, ou la tarte aux pommes!) mais elle est une force disponible pour faire face adéquatement (et avec un meilleur succès à moyen terme, ce qui n’est pas difficile compte tenu des échecs lamentables et répétés des nombreux conflits armés depuis 25 ans) aux situations internationales explosives auxquelles notre monde actuel est confronté : guerre au terrorisme, lutte contre le groupe armé État islamique, crise internationale des migrants, etc[3].

L’individualisme

Prison chérie! L’individualisme est en effet une caractéristique de plus en plus choisie par nos compatriotes. Si, il y a 30 ou 50 ans, la collectivité était première (qu’on se souvienne de la Révolution tranquille où tout le Québec s’est retrouvé mobilisé autour de la construction d’un État qui nous ressemble et où nous serions peut-être même Maîtres chez nous), ce temps semble pour le moment bien révolu. Cocooning, croissance et épanouissement personnels, disparition des repères et piliers collectifs qu’ont longtemps représentés les religions ou les grandes utopies collectives, repli sur soi et sa famille, tous ces phénomènes tirent dans le même sens : chacun pense trouver en lui-même et pour lui-même la meilleure réponse à ses aspirations. Sans compter que ces aspirations sont largement formatées (imposées?) par « l’air du temps », c’est-à-dire la culture, elle-même largement influencée par les intérêts économiques et politiques d’une société.

La technologie elle-même s’est mise au service de (si elle n’a pas contribué à imposer) ce repli sur la satisfaction individuelle des besoins et des désirs. Toute la panoplie des développements électroniques favorise cette individualisation : les innombrables chaînes de télévision spécialisées permettent à chacunE de consommer son sujet préféré (information, cuisine, poker, etc.) et les tablettes et autres écrans informatiques permettent à chacunE de le regarder individuellement (même quand on est côte à côte, chacun devant son écran personnel!). Il y a de moins en moins de « nous », et de plus en plus de « je » juxtaposés. Difficile de construire une société forte là-dessus!

La compétition

Plus une société est individualiste, et plus la compétition prend de l’importance. Car chacun se préoccupe de prendre et d’améliorer sa propre place. Et que le capitalisme a imposé sa loi d’airain : « chacun pour soi et que le meilleur gagne ». Si on ajoute à cela « le Marché » qui s’assure de favoriser le plus performant en éliminant le plus faible, on a la recette éprouvée pour un société qui privilégie l’efficacité à court terme au détriment du bien-être collectif à plus long terme.

Difficile, dans ces conditions, de sortir de cette prison imposée : on craint fort, si l’on n’écrase pas soi-même son voisin, d’être soi-même écrasé par lui (ou par un autre). La seule façon de s’en libérer, c’est de rejeter carrément ces « règles du jeu » (et pas seulement de chercher à les améliorer ou d’en limiter les pires effets). La compétition (négative) n’est pas la même chose que l’émulation (positive). Et elle est, sur le fond, incompatible avec la coopération, clé de toute société et au fondement même de l’Évangile.

L’impuissance

Autre prison profondément « intériorisée ». Il est vrai que notre monde est plus complexe qu’il y a quelques siècles; surtout que nos recherches et nos connaissances ne cessent d’agrandir notre compréhension des phénomènes les plus divers. Mais l’impuissance n’a rien à voir avec la complexité; celle-ci lui sert plutôt d’alibi fort commode!

L’impuissance est une prison intérieure, que les diverses autorités ou puissances ont d’ailleurs tout intérêt à encourager. Nous vivons, et de plus en plus, dans une société des « experts ». Et si vous ne l’êtes pas, on vous fait croire que vous n’avez rien à dire. Difficile d’être davantage dépossédé de sa propre vie et de sa propre société!

Or chacunE de nous a sa propre vie, ses propres besoins, forces et faiblesses, ses propres aspirations et sa propre responsabilité. Nous n’avons pas à déléguer cela, pas même (sur le fond) à des experts qui ne devraient être là que comme des serviteurs, de outils, pour nous aider, individuellement ou collectivement, à prendre nos propres décisions. Une société de citoyens, d’acteurs plutôt que de spectateurs.

Le virtuel

L’évolution récente de la technologie augmente sans cesse la place du virtuel, trop souvent au détriment de la réalité. Loin de moi l’intention de refuser l’informatique ou d’en nier les possibilités positives. Mais force est de constater que nous passons de plus en plus du temps de nos vie devant des écrans montrant la nature (de plus en plus fidèlement d’ailleurs : bientôt nous aurons même droit aux odeurs!) plutôt que dans la nature elle-même. Avec des conséquences considérables à tous les niveaux. Et pas nécessairement pour le mieux de nos vies individuelle et collective.

Le philosophe et agriculteur franco-algérien Pierre Rahbi, grand sage de notre époque, rappelle que nous vivons de plus en plus dans une « civilisation hors-sol ». Pour lui, cette constatation était d’abord venue du fait que l’humain, en s’urbanisant massivement, avait peu à peu rompu le lien vital qui le relie à la Terre (à la fois comme espace rural nourricier et comme écosystème planétaire vivant). Mais sa constatation prend une importance encore plus décisive quand on l’applique à l’humain désormais urbanisé qui migre dorénavant massivement vers le virtuel, qui se « virtualise » littéralement.

La pornographie

Il peut sembler étrange de retrouver ici la pornographie parmi les prisons au même titre que l’argent, la compétition ou la consommation. Pourtant, ce n’est pas tant l’image dégradante de la femme ou la violence envers elle, très souvent à la base de la pornographie, qui constitue pour moi cette prison; mais c’est plutôt la déformation profonde et systématique de la sexualité et de l’amour humains que la pornographie (et sa très grande accessibilité à travers Internet) en est venu à imposer de plus en plus dans la culture collective et dans nos psychés individuelles. La pornographie, associée à une libéralisation de plus en plus grande des mœurs (en Occident du moins), a modifié profondément l’image qu’on se fait de la femme, du couple et de la sexualité. Et bien audacieux (ou inconscient!) celui ou celle qui peut affirmer n’avoir subi aucune influence, directe ou indirecte, de cette omniprésente hypersexualité souvent dévoyée.

Or l’amour humain (sous toutes ses formes) et la sexualité sont des réalités fondamentales dans la vie de chacunE. Et enfermer (formater) celles-ci dans les carcans définis par les intérêts mercantiles de la pornographie ne peut qu’avoir des conséquences graves, même si pas toujours conscientes, sur la vie de millions d’individus.

La tentation de se prendre pour Dieu

Ce que je veux dénoncer comme prison dans le sous-titre qui précède, c’est la prétention humaine, partagée par un grand nombre, de s’auto-suffire complètement. L’humain n’a cessé tout au long de son histoire de progresser, dans sa compréhension et sa maîtrise du monde. Jusqu’à finir par croire, particulièrement avec la prétention scientiste apparue au 19e siècle, que l’homme peut être à lui-même le début et la fin de tout, son alpha et son oméga.

Je respecte profondément le cheminement de chaque être face aux questions du sens, tout aussi bien la croyance des uns que la non-croyance des autres. Mais ce qui me semble une prison, dangereuse parce que rigide et trop souvent totalitaire, c’est la certitude absolue qu’affichent parfois ceux qui nient la possibilité d’une transcendance (Transcendance qui soit Dieu sous une appellation ou l’autre?). Tout comme la certitude inverse, mais tout aussi absolue, que proclament trop souvent certain croyants défenseurs de DIEU.

Nos prisons face à l’avenir du Monde

Même en ce début de troisième millénaire, nous pouvons reprendre la formulation de l’apôtre Paul aux Romains : « La création tout entière gémit dans les douleurs de l’enfantement ». Car l’Univers ne cesse de nous révéler ses merveilles et ses mystères. Et sur notre minuscule planète Terre, les défis ne cessent de se multiplier, en même temps que nos moyens d’agir n’ont jamais été aussi considérables : défis de la démographie planétaire, défis des inégalités scandaleuses et trop souvent croissantes, défis des armes nucléaires, chimiques ou tout bonnement omniprésentes, défis climatiques induits par l’activité humaine, défis sociaux et politiques du «vivre-ensemble à 8, 9 ou 10 milliards » que nous serons bientôt.

Cette création du Monde se poursuit chaque jour, comme un gigantesque enfantement qui n’est autre que la « libération » graduelle et jamais terminée des forces de Vie et d’Amour semées en germes au commencement des temps.

À toutes les époques comme à toutes les étapes, les humains ont cherché à se libérer des contraintes de la survie, de l’ignorance, de la précarité ou de l’insécurité. Et même maintenant, sur une Terre qui n’a jamais été aussi connaissante, riche et peuplée, ce travail de libération continue, différent mais tout aussi essentiel qu’il y a cent ou mille ans.

La prise de conscience, relativement récente, des enjeux fondamentaux de ce que l’on a appelé « l’environnement » n’est que l’un des plus récents cris ou appels de ce Monde en enfantement. Un cri d’autant plus décisif que, pour la première fois dans l’histoire humaine, l’Homme a la capacité de détruire son propre habitat, et qu’il a peu à peu entrepris de le faire, longtemps à son insu, par ses propres choix et comportements.

Le pape François, dans sa récente encyclique Laudato Si, a en quelque sorte réactualisé le récit biblique de la Création. Si nous voulons que la Terre continue d’être humaine, nous sommes placés devant le devoir d’une grande libération : celui de sortir de nos multiples prisons que constituent la surconsommation des ressources, l’avidité et l’appropriation privée des biens, le maintien de nos privilèges géographiques ou historiques, le repli individuel autour de nos intérêts, la passivité devant nos vieilles habitudes de fonctionnement, la peur et le manque d’audace et de courage devant les défis à relever.

De plus en plus de leaders, de toutes les sphères d’activités et de partout dans le monde, appellent à cette libération radicale, nécessaire et urgente. Deux groupes de personnalités publiques diverses, l’un au Québec en avril 2015 et l’autre au Canada anglais en septembre de la même année, ont lancé un pareil appel collectif[4]. L’encyclique du pape François ne vient que canaliser et porter plus loin et plus fort ce cri d’une Terre en enfantement.

Dominique Boisvert, le 19 septembre 2015

[1] J’ai publié, en octobre 2012, un petit livre qui portait précisément sur les multiples aspects du « monde tel qu’il va » avec lesquels il nous fallait apprendre à ROMPRE! C’était d’ailleurs le titre du livre, publié chez Écosociété. Pour plus de détails sur chacune des « prisons » qui vont suivre, on pourra s’y référer avec profit.

[2] Voir L’ABC de la simplicité volontaire, que j’ai publié chez Écosociété en 2005, mais aussi le site web et le Carnet des simplicitaires du Réseau québécois pour la simplicité volontaire.

[3] La nonviolence comme réponse possible, adéquate et efficace aux problèmes du monde actuel sera d’ailleurs le sujet d’un prochain livre qui devrait paraître à l’automne 2016.

[4] Le Manifeste pour un élan global, lancé le 7 avril 2015 et Un grand bond vers l’avant, Manifeste pour un Canada fondé sur le souci de la planète et la sollicitude des uns envers les autres, lancé le 15 septembre 2015.

Article écrit (et publié sous une forme légèrement révisée) pour le numéro 144 de la revue Cahiers de spiritualité ignatienne portant sur le thème de la « Libération » (Septembre-Décembre 2015)

Publié dans Paix / Nonviolence, Simplicité volontaire, Société, Spiritualité
Mots clés argent, compétition, consommation, débats d’idées, distraction, facilité, guerre, impuissance, individualisme, libération, limites, pornographie, prisons, propirété, radicalité, rompre, technologie, tentation de se prendre pour Dieu, virtuel, vitesse

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Dominique Boisvert

Membre du Barreau pendant 20 ans, Dominique Boisvert a choisi de travailler essentiellement en milieux populaires dans les domaines de la solidarité internationale, des droits humains, des immigrants et des réfugiés, de l’analyse sociale, de la paix et de la nonviolence et des questions spirituelles. Co-fondateur du Réseau québécois pour la simplicité volontaire (RQSV) en 2000, il a publié aux éditions Écosociété L’ABC de la simplicité volontaire (2005) et ROMPRE! ou Le cri des « indignés » ( 2012). Il a également publié aux Éditions Novalis, Québec, « tu négliges un trésor ! Foi, religion et spiritualité dans le Québec d’aujourd’hui » (2015) et La « pauvreté » vous rendra libres !, Essai sur la vie simple et son urgente actualité (2015). Il anime, depuis 2010, le blogue du RQSV (www.carnet.simplicitevolontaire.org) et il a aussi son propre site (www.dominiqueboisvert.ca) depuis le printemps 2014.

Une pensée sur “Comment vivre libres dans une société qui emprisonne ?

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    26 décembre 2015 à 12 12 30 123012
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    À ce que je vois, t’es pas prêt à te libérer du culte des mensonges bourgeois absolus ni de ton formatage mental embourgeoisé.

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