En 2014, nous aurons besoin de RADICALITÉ!

DOMINIQUE BOISVERT

« Radicalité » : le mot n’est pas très à la mode. Il passe mal. Il sonne comme « extrémisme ». Alors qu’il veut dire « racine » : s’attaquer aux causes d’un mal, plutôt qu’à ses symptômes.

En ce début de nouvelle année, il est d’usage de prendre des résolutions. Je vais plutôt proposer une attitude, que je compte moi-même adopter et que je vous propose de développer aussi : oser dépasser les « convenances » pour regarder la réalité bien en face, refuser les excuses ou les explications faciles, identifier les changements nécessaires et agir ces transformations avec simplicité, détermination et courage. Bref, pratiquer concrètement la RADICALITÉ.

Déjà,  en octobre 2012, j’avais publié ROMPRE! ou Le cri des « indignés » (Éditions Écosociété). Dans ce court essai (une centaine de pages), j’invitais à « rompre » avec une foule d’ « évidences » de notre société et de notre vie quotidienne : l’argent, la vitesse, la propriété, la guerre et la violence, l’individualisme, la compétition, le « toujours plus », etc. Je n’en dis pas plus : si cela vous intéresse, vous irez le lire (10$ chez votre libraire ou dans toutes les bonnes bibliothèques).

Mais l’une des sections mérite qu’on s’y attarde : « Rompre avec l’acceptation… de l’inacceptable! » (pp. 39-46). Car elle dit bien comment nous en sommes venus, dans nos sociétés modernes, riches, développées et démocratiques, à considérer comme normales des situations totalement indignes et scandaleuses : les écarts de richesses entre groupes sociaux et individus, la traite et la maltraitance des humains (des femmes en particulier), le gaspillage de la nourriture et des ressources, l’endettement systématique de notre société, les dépenses criminelles consacrées à l’armement, la pollution continue et croissance de la planète, etc.

 

Notre façon de voir le monde nous est largement imposée

Cette façon d’imposer, plus ou moins subtilement, un discours –et une pensée– acceptable dans notre société fait en sorte qu’on en vient à considérer comme « radical », exagéré, déraisonnable, irresponsable de considérer les choses autrement, d’envisager une autre lecture de la réalité, de contester le discours dominant.

Prenons deux exemples concrets : les événements du 11 septembre 2001 et les luttes « populaires » pour renverser les dictateurs dans les pays arabes. Toute personne qui ose, même timidement, remettre en question la version officielle des événements du 11 septembre est automatiquement (et très sérieusement) discréditée : on l’enfermera dans la « théorie du complot » quand on ne mettra pas carrément en question sa santé mentale (rappelez-vous les jugements portés sur Richard Bergeron).

Pourtant, quand on regarde les événements avec le recul de l’Histoire, il est absolument indiscutable que le 11 septembre 2001 a été un point tournant capital et positif dans la présidence de Georges W. Bush et qu’il a servi à justifier un resserrement sans précédent des libertés démocratiques partout en Occident (dont la surveillance électronique massive de la NSA, révélée –et à quel prix pour lui!– par le dénonciateur Edward Snowden, et l’utilisation croissante des drones pour une « guerre sans visage » par l’administration Obama, ne sont que les plus récentes manifestations).

Les enquêtes sur le 11 septembre n’ont jamais eu la même ampleur que celles sur l’assassinat du président Kennedy en novembre 1963. Et pourtant, dans un cas comme dans l’autre, il n’est pas sûr qu’on connaîtra jamais la vérité. Même si l’Histoire des États-Unis fourmille d’exemples où la vérité d’État s’est révélée pure fabrication à l’usage des intérêts plus ou moins inavouables de groupes d’intérêts particuliers, du système capitaliste ou de l’Empire lui-même (l’exemple récent le plus spectaculaire étant les armes de destruction massive du régime de Saddam Hussein).

Autre exemple, malheureusement encore d’une grande actualité. Le discours dominant en Occident (lire ici : aux États-Unis, en France et en Angleterre en particulier) veut que les révoltes en Libye comme en Syrie aient été des révoltes « populaires » contre les dictatures brutales et ignobles du colonel Kadhafi et de Bashar Al-Assad. Comme la rébellion des moudjahidin afghans contre l’invasion soviétique de 1980 était supposée être désintéressée et spontanée (on sait maintenant que ces groupes ont été puissamment aidés, armés et financés par les États-Unis, ce qui a donné naissance à l’organisation Al Quaeda).

Or non seulement ces révoltes « populaires » se sont transformées en un amalgame hautement complexe et explosif d’intérêts contradictoires (en Syrie, l’Occident n’arrive même plus à trouver de représentants suffisamment fiables et crédibles de « l’opposition » syrienne pour s’asseoir à la table des négociations de Genève), mais la guerre « victorieuse » en Libye et la tragédie interminablement sanglante et destructrice en Syrie font toute deux la preuve que les peuples libyen et syrien sont les principaux laissés pour compte de ces affrontements entre grands intérêts géopolitiques.

Mais malheur à celui ou celle qui voudra questionner l’intervention militaire occidentale en Libye, ou pire encore (car le conflit est en cours et son issue bien incertaine), qui voudra questionner l’authenticité et la légitimité de l’opposition syrienne : on le traitera automatiquement de « suppôt de Bashar Al-Assad », de porte-voix de la dictature, d’ennemi de la démocratie et des droits humains. Mère Agnès Mariam de la Croix, religieuse melkite de Syrie, en a fait durement les frais tout au long de sa tournée d’information en Amérique du Nord et au Royaume-Uni en novembre et décembre derniers.

 

Pratiquer la radicalité

Ce long détour par la « pensée acceptable » qui nous est imposée avait pour but de montrer l’importance de la RADICALITÉ. Car il ne suffit plus de « critiquer modérément » ou « d’améliorer un peu » la situation dans laquelle nous sommes, car celle-ci est à plusieurs égards tout à fait inacceptable. Et ce n’est pas parce que nous faisons partie de la minorité qui en profite (à l’échelle de la planète, nous faisons partie du 1% que dénonçait le mouvement « Occupy Wall Street ») que la situation devient plus acceptable pour autant.

L’un des exemples les plus clairs de cette situation est l’état actuel du réchauffement climatique. Les États et les grands intérêts économiques ont beau jeu de nous rappeler que notre prospérité et notre économie dépendent très largement des énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) et que ce n’est pas demain que nous pourrons « rouler à l’énergie verte ». Donc, selon eux, il est inévitable, voire nécessaire, de poursuivre la course vers l’abîme! Bien sûr, on continue de négocier d’éventuels accords Kyoto-2, de faire de la recherche sur les énergies alternatives et d’encourager les attitudes écologiques personnelles plus responsables.

Mais fondamentalement, on ne change rien à l’essentiel : on continue d’exploiter les sables bitumineux de l’Alberta; et pour les exporter, on inverse le cours du pipeline existant et on prévoit en construire un autre tout neuf à travers le Québec. Pourquoi le Québec se priverait-il de ces « investissements », de ces « retombées économiques » et de ces « emplois »? Et puisque Terre-Neuve va exploiter le pétrole du St-Laurent de son côté de la frontière avec le Québec, pourquoi nous priverions-nous de faire de même, quelles que soient nos craintes environnementales? Après tout, les accidents environnementaux provoqués par Terre-Neuve vont nous affecter tout autant que si on exploitait nous-mêmes « notre » pétrole!

C’est ici que la RADICALITÉ trouve à la fois son sens et son application concrète. Comme le rappelait David Suzuki en novembre 2013, dans l’état actuel de la planète et devant l’urgence de la situation climatique, ce qu’il faut plus que jamais, c’est de renoncer purement et simplement à exploiter le pétrole qui se trouve dans notre sol; il faut le laisser là où il ne nuit à rien. Selon lui, « le défi n’est donc plus de trouver de nouvelles façons d’exploiter plus de pétrole pour nourrir l’économie. Nous en avons assez, et le pétrole qui reste doit être laissé dans le sol. Nous ne devrions même plus rechercher de nouveaux gisements. »

La RADICALITÉ n’est pas naïve ni idéaliste. Elle connaît ses dossiers et les exigences du  réel. Mais elle refuse de se satisfaire de faux fuyants, de se laisser conter des histoires, de reporter les décisions difficiles à plus tard ou de balayer les problèmes sous le tapis.

La RADICALITÉ n’est pas extrémiste ni irresponsable. Au contraire, elle s’affirme calmement, avec clarté et transparence, dans le dialogue et le respect des autres mais avec le souci des générations à venir.

La RADICALITÉ n’est ni violente, ni doctrinaire. Elle s’appuie au contraire sur le pouvoir de conviction, sur l’enrichissement des débats et sur les nécessaires décisions véritablement collectives.

La RADICALITÉ n’est pas une pratique précise, et encore moins un programme idéologique ou politique. Elle est plutôt une attitude face au réel et à sa propre vie, un état d’esprit pour voir et analyser les situations, les intérêts et les rapports de force, une conviction pour choisir, décider et agir.

Bref, la RADICALITÉ est une éthique. Et c’est celle que je nous souhaite de mettre en pratique tout au long de 2014.

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Dominique Boisvert

Membre du Barreau pendant 20 ans, Dominique Boisvert a choisi de travailler essentiellement en milieux populaires dans les domaines de la solidarité internationale, des droits humains, des immigrants et des réfugiés, de l'analyse sociale, de la paix et de la nonviolence et des questions spirituelles. Co-fondateur du Réseau québécois pour la simplicité volontaire (RQSV) en 2000, il a publié aux éditions Écosociété L'ABC de la simplicité volontaire (2005) et ROMPRE! ou Le cri des « indignés » ( 2012). Il a également publié aux Éditions Novalis, Québec, « tu négliges un trésor ! Foi, religion et spiritualité dans le Québec d'aujourd'hui » (2015) et La « pauvreté » vous rendra libres !, Essai sur la vie simple et son urgente actualité (2015). Il anime, depuis 2010, le blogue du RQSV (www.carnet.simplicitevolontaire.org) et il a aussi son propre site (www.dominiqueboisvert.ca) depuis le printemps 2014.