Fièrement né pour un petit pain

LOUIS PRÉFONTAINE  S’il y avait une seule expression qui pouvait résumer l’ampleur de l’anglomanie et du déni de soi qui sévissent dans la sphère publique depuis quelques années, ce serait celle-ci. La peur, viscérale, atavique, d’être « né pour un petit pain » teinte le discours de tous ceux qui s’opposent à toute mesure susceptible de mettre un terme au recul de notre langue nationale.

Que ce soit pour s’opposer à la francisation de nos institutions publiques d’éducation supérieure, de nos garderies subventionnées, ou autres, les ennemis du français tiennent toujours sensiblement le même discours : « L’anglais ouvre les portes de l’international et c’est la clef de la réussite. » Invariablement, quand on pousse ces gens dans leurs derniers retranchements en leur rappelant leur responsabilité historique face à leur patrie, ils lèvent les yeux vers le ciel par dépit et rappellent qu’ils ne sont pas « nés pour un petit pain ». Bref, ils veulent faire du cash, du gros cash.

Pourtant, qu’y a-t-il de mal à être « né pour un petit pain » ? Le petit pain, c’est celui du boulanger. C’est celui de l’artisan qui se lève de bonne heure le matin et qui pétrit la pâte de ses mains. C’est celui qui achète son grain chez le fermier voisin. C’est celui qui connaît le nom de ses clients. Celui qui vit une vie honnête, ni riche, ni pauvre, mais pleine. Une vie enracinée.

On dit parfois d’un homme qu’il a besoin à la fois de racines et d’ailes. Depuis des décennies, on s’applique à détruire ces racines. On a d’abord tué Dieu et déserté Ses magnifiques églises, Ses cathédrales qui faisaient notre fierté et qui nous distinguaient sur ce continent. Puis, quand Dieu fut mort et enterré, on a tué notre histoire, nos héros, ces grands découvreurs, ces grands bâtisseurs de notre pays. Enfin, on s’est appliqué à détruire ce qui restait de notre langue. On se suicide d’une manière tellement systématique qu’il est devenu controversé simplement de considérer qu’il y a un « nous » et un « eux ». Ce qui était normal dans l’histoire humaine depuis des millénaires devient aujourd’hui superflu. Nous ne sommes plus que des humains déracinés, cherchant à accumuler des richesses factices en attendant que nos enfants nous placent dans des centres de vieux où nous mourrons dans l’indifférence la plus totale.

Or, nous ne survivrons pas à tout l’argent accumulé du monde. Quand on met la réussite individuelle sur un piédestal, quand on considère comme normal de se faire violence en s’imposant une langue étrangère et de vivre une vie n’ayant comme finalité que d’être en compétition avec un Asiatique de l’autre bout du monde, on vit une vie vide et destinée à l’échec. L’argent, plutôt que de constituer un OUTIL permettant d’acheter des biens permettant de vivre une vie digne, devient l’objectif. Et cet objectif est mortel.

À l’inverse, si on s’enracine, si on vit dans le local, si on refuse cette mondialisation déjà en phase terminale (le pic pétrolier achèvera de la détruire), si on est « né pour un petit pain », on peut atteindre quelque chose que tout l’argent salement gagné du monde ne pourra jamais obtenir : le sens. À défaut d’avoir l’accumulation de capital d’une vie passée à courir et à se lamenter sur le manque de temps, on obtient la seule vraie liberté : celle d’avoir vécu avec honnêteté, mais, surtout, d’avoir vécu en homme libre, un homme auquel on n’a pu rien imposer qu’il n’ait pas lui-même choisi.

Lanza del Vasto, un disciple de Gandhi, disait :

« Pour que le travail même, et non le paiement seul profite à l’homme, il faut que ce soit un travail humain, un travail où l’homme entier soit engagé : son corps, son cœur, son intellect, son goût.

L’artisan qui façonne un objet, le polit, le décore, le vend, l’approprie aux désirs de celui à qui il le destine, accomplit un travail humain. Le paysan, qui donne vie aux champs et fait prospérer le bétail par une œuvre accordée aux saisons, mène à bien une tâche d’homme libre.

Tandis que l’ouvrier enchaîné au travail à la chaîne, qui de seconde en seconde répète le même geste à la vitesse dictée par la machine, s’émiette en un travail sans but pour lui, sans fin, sans goût ni sens. Le temps qu’il y passe est temps perdu, vendu ; il vend non son œuvre, mais le temps de sa vie. Il vend ce qu’un homme libre ne vend pas : sa vie. C’est un esclave. »

L’ouvrier de del Vasto n’est pas seulement enchaîné à une machine physique, mais c’est également le travailleur intellectuel moderne, qui produit des biens en série pour quelqu’un d’autre. Quelle différence, en fin de compte, entre le travailleur plaçant les mêmes pièces de métal sur les mêmes socles pendant huit heures, et celui qui travaille dans une langue étrangère à faire le même travail abrutissant avec sa tête ?

Être « né pour un petit pain », c’est rejeter les mirages de l’enrichissement personnel et de l’abrutissement au service d’autrui comme finalité. C’est faire de sa vie non pas un témoignage de la vacuité de celle-ci, mais plutôt une célébration de son caractère éternel, alors que la vie riche et pleine de sens, enracinée, est féconde de milliers d’autres pendant que celle, mondialisée et anglicisée, ne peut rien produire d’autre qu’un désert où plus rien ne poussera.

Être « né pour un petit pain », c’est affirmer à la face du monde, de ses tyrans et de ceux qui croient que tout s’achète, qu’il y a certaines choses qui ne se vendent pas, qu’ils y a ici des hommes et des femmes qui valent davantage que tout ce qu’ils ont à offrir. C’est planter un drapeau et déclarer à l’humanité qu’ici vit un peuple libre, sur une terre libre, que ce peuple vit dans sa langue, selon ses valeurs, et que ces conditions ne sont pas monnayables ou négociables.

Je suis né pour un petit pain et j’en suis fier.

5 pensées sur “Fièrement né pour un petit pain

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    6 novembre 2012 à 18 06 28 112811
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    Je suis parfaitement d’accord avec ce recadrage d’une excellente devise. Une autre « baloune » vient d’être dégonflée.

    Passer de l’avoir à l’être ou y revenir. Du bon pain…

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      7 novembre 2012 à 0 12 55 115511
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      Bien dit !

  • Ping : Fièrement né pour un petit pain * | hda-quebec-info.com

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    2 mars 2013 à 15 03 41 03413
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    Merçi de nous faire réfléchir,c’est enrichissant de vous lire,et surtout de parler de ce petit pain si merveilleux que nous sommes,et ce pour bien des gens.Et moi je n’ai aucune honte à être un petit pain,parce que je suis libre de tout,je ne suis pas prise au piège par rien n’y personne.Je suis certaine que tous les québecois qui le sont comme moi,veulent un pays,et ce pays c’est le Québec avec sa langue officielle qui est le français,avec ses us et coutumes qui nous appartiennent,et qui faut défendrent jusqu’à notre dernier souffle.La jeune génération doit suivre les traces de celles et ceux qui ont bâtient notre Québec à la sueur de leur front,et à coup de bataille pour conserver notre avoir.Notre laangue française il faut la défendre,et, ça ne veut pas dire de ne pas parler d’autres langues qui est utile pour certains à leur travail et pour voyager,mais les jeunes générations ont de la difficulté entre conservé notre langue qui est notre marque au Québec,et en apprendre d’autres,sauf qui pour notre identité dans nos droits,nos us et coutumes,il y a une priorité,et celle-ci est la langue française au Québec.Né pour un petit pain,ne veux pas dire être rien,non,vous l’expliquez tellement bien,que j’espère que les jeunes générations vont vous lire,et comprendre votre point de vue,si bien expliqué,merci de faire partit de notre communauté québecoise et ensemble nous nous batterons pour faire du Québec un pays avec ses nombreux petits pains.

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