La communauté des États latino-américains et des Caraïbes

OSCAR FORTIN :

Cuba, la mal-aimée de l’Empire, assume, depuis une année, la présidence protemporelle de la CELAC. Elle sera l’hôte, les 28 et 29 janvier prochain, de la deuxième rencontre de ce forum des 33 pays de l’Amérique latine et des Caraïbes. Il serait bien surprenant que nos réseaux officiels d’information couvrent cet évènement.  Les États-Unis et le Canada n’en font pas partie. En 2011, j’avais écrit un article à l’occasion de la création de ce nouveau regroupement régional d’intégration des pays latino-américains et des Caraïbes. Il garde encore toute son actualité.

Il n’y a pas encore si longtemps l’Amérique latine et les Caraïbes étaient une terre de mission pour les Églises et les ONG à vocation « humanitaire ». Ils étaient la bonne conscience des pays développés à l’endroit de ce Tiers Monde retenu dans le sous-développement. Pour les oligarchies et les gouvernements des États-Unis, du Canada et de l’Europe, ils étaient l’arrière-cour, riche en minerais, en produits agricoles de toute nature, en produits forestiers, en main-d’œuvre bon marché. Ce qui était devenu l’enfer de la pauvreté pour des millions de personnes était, pour les oligarchies nationales et les pays développés du Nord, un véritable eldorado. 

Tous ces pays, en dépit d’une première indépendance acquise par la force, depuis 150 et 175 ans, demeuraient entièrement dominés tant dans la gestion de leurs institutions politiques, judiciaires et économiques que dans le contrôle de leurs richesses. L’injustice d’une pareille situation émergea progressivement dans la conscience de jeunes générations plus instruites et plus solidaires de leurs peuples. D’où les premiers regroupements révolutionnaires et les premières actions de révoltes contre ces gouvernements oligarchiques et ces régimes injustes. 

Ce fut le début des soulèvements révolutionnaires qui marquèrent les générations des années 1950 et 1960 : entre autres, le « Front uni » en Colombie, les Tupamaros en Uruguay, le MIR  au Chili. Le plus connu de ces soulèvements demeure celui de Cuba, sous la direction de Fidel Castro. 

Batista, le dictateur d’alors, faisait régner la terreur sur les pauvres et les travailleurs. Ces derniers étaient mis au service d’oligarchies nationales et internationales qui disposaient, à volonté, des richesses du pays. Pendant ce temps les mafias de Chicago, de New York et de Miami s’en donnaient à coeur joie avec l’industrie du jeu, de la contrebande et de la corruption. 

Après des années de luttes, de souffrance, mais surtout de beaucoup de courage, les révolutionnaires sous la direction de Fidel Castro eurent raison de Batista et de son régime.  En janvier 1959, le dictateur s’exilait à Miami, protégé par les forces de l’Empire. Une ère nouvelle s’ouvrait pour le Peuple cubain, mais cette première victoire était encore loin des objectifs visés. Les adversaires n’allaient pas facilement se résigner à leur défaite. Nous connaissons la suite de tous les obstacles mis en place par les États-Unis pour que cette révolution ne puisse jamais donner les résultats escomptés.  Les 51 ans de blocus économique parlent par eux-mêmes. 

Cette histoire qu’illustre la révolution cubaine se retrouve dans, à peu près tous les pays du Continent. À l’exception de Cuba et des sandinistes du Nicaragua, tous les mouvements révolutionnaires de l’époque ont été durement écrasés par les gouvernements ou les dictateurs en place. Ce fut alors le commencement de l’option démocratique comme voie pour conquérir le pouvoir et en modifier les orientations.  Le premier à y parvenir fut Allende avec l’Unité populaire. Là encore nous connaissons son sort. Il fut renversé, en 1973, par un coup d’État militaire télécommandé de Washington. Il en fut de même en Argentine, avec le renversement du gouvernement de Perron, en 1976, par une junte militaire. 

Ce ne sera qu’avec l’élection d’Hugo Chavez, au Venezuela, en 1998, qu’une nouvelle ère s’ouvre pour les peuples Latinos américains. À peine arrivé aux commandes du gouvernement, il fait voter une nouvelle constitution qui modifie les règles oligarchiques de la gouvernance et instaure des mécanismes de participation directe du peuple au pouvoir. Par son charisme, il rayonne dans les instances régionales et fait découvrir une nouvelle manière de faire de la politique. Il sera suivi par l’Équateur qui élira un économiste d’avant-garde, en la personne de Raphael Correa, par le Nicaragua de Daniel Ortega, déjà gagné à la cause révolutionnaire, de la Bolivie avec Évo Morales, du Brésil avec Lula, par l’Argentine avec Kirchner et Cristina Fernandez, par l’Uruguay qui porta au pouvoir un ex-évêque, adepte de la théologie de libération, Fernando Lugo, par l’Uruguay avec Jose Mujica , ex révolutionnaire Tupamaros, prisonnier de la dictature de Stroessner pendant plus de 20 ans et maintenant, à 75 ans, président de son pays.  Les dernières élections au Pérou ont donné un signal vers ces nouvelles orientations en élisant Ollanta Humala, candidat de la gauche péruvienne. Inutile d’ajouter que dès les tous débuts, Cuba et particulièrement Fidel Castro, ont accompagné ces gouvernements progressistes. 

La création du CELAC se présente comme un pas de plus dans cette marche à la conquête de la seconde indépendance, celle des peuples aux commandes de leurs institutions sociales,  politiques, économiques et judiciaires. Ce nouvel espace, sans la présence des États-Unis et du Canada, permettra de débattre de leurs problèmes internes, d’en chercher les causes profondes et d’apporter, eux-mêmes, des solutions propres à leurs besoins et intérêts. Ces 33 États représentent près de 600 millions de personnes. 

HUGO CHAVEZ a fait la démonstration, comme président de cette rencontre de fondation, d’un homme intelligent, ouvert à la diversité des opinions et soucieux de rejoindre le grand rêve de Bolivar, celui de la Grande Patrie,  réunissant tous les pays de l’Amérique latine et des Caraïbes. 

Je termine avec ce fait plutôt cocasse et qui en dit long sur cette volonté de faire de la place à toutes les tendances en vue de favoriser l’intégration la plus large possible. La procédure retenue pour l’intervalle entre cette rencontre et la prochaine prévoit que le Président sortant demeure associé au nouveau Président qui aura la responsabilité de la prochaine rencontre ainsi que de celui qui lui succédera pour l’année suivante. 

Cette procédure a pour effet de mettre ensemble, pour la prochaine année, Hugo Chavez, du Venezuela, Sébastian Pinera, du Chili, et Raoul Castro, de Cuba. Les deux bêtes noires de Washington se retrouvent à la table de travail avec leur amphitryon préféré. 

Un signe des temps qui marque un moment historique pour l’Amérique latine et les Caraïbes et que nos médias officiels semblent bouder.  J’espère que ce petit exposé rappellera que cet évènement a vraiment eu lieu et qu’il s’est clôturé sur une note de succès. 

Les 28 et 29 janvier 2014, Cuba sera l’hôte des présidents de tous ces pays. On y parlera de l’Amérique latine et des Caraïbes pour en faire un territoire de paix. On y condamnera l’occupation des Malouines ainsi que le Blocus criminel des États-Unis contre Cuba. On y parlera de politiques communes pour combattre la pauvreté, la violence, la corruption. 

Oscar Fortin

Québec, le 22 janvier 2014

http://humanisme.blogspot.com

 

 

 

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Oscar Fortin

Libre penseur intéressé par tout ce qui interpelle l'humain dans ses valeurs sociales, politiques, économiques et religieuses. Bien que disposant d'une formation en Science Politique (maîtrise) ainsi qu'en Théologie (maîtrise), je demeure avant tout à l'écoute des évènements et de ce qu'ils m'inspirent.

6 pensées sur “La communauté des États latino-américains et des Caraïbes

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    26 janvier 2014 à 22 10 16 01161
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    La lutte, dans tous les pays du tiers-monde, mais surtout en Amérique latine, est entre les élemeys ç=natyionaliste progressistes et des forces compadores dont arme est la corruption. La question est toujours de savoir si en appauvrissant la population et en semant le desordre Washington réussira a acheter assez de consciences pour maintenir ou rétablir son pouvoir. Dans cette lute pour les consciences, l’Eglise peut jouer un role déterminant.

    Pierre JC

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    27 janvier 2014 à 3 03 55 01551
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    L’Église joue un rôle important. Par ses bases, elle est solidaire et inspiratrice des grands changements qui se produisent et se fermentent dans plusieurs de ces pays. Par sa tête, elle est une arme utile entre les mains des oligarchies et de l’empire pour freiner ces changements. Il est notoire que cette église institutionnelle a été et est toujours une alliée fiable de l’empire. À quelques exceptions près, les évêques et les cardinaux ont le formatage qu’il faut pour répondre à cette solidarité. Si par des discours ils donnent à l’occasion qu’il n’en est pas ainsi, par les gestes ils ne font que renforcer cette tendance. Un bel exemple de cela est le cardinal du Honduras, Oscar Andrés Rodrigues Maradiaga. Récemment, en Espagne, il a fait une sortie en règle pour dénoncer le grand fiasco de la mondialisation et les dommages causés par celle-ci. Du même souffle il a également considéré comme un fiasco le socialisme des pays émergents de l’Amérique latine comme, ce qui est loin d’être le cas, à tout le moins en Bolivie, en Équateur et au Venezuela. Même Cuba donne un exemple qui a de quoi faire rougir bien des pays sous régime capitaliste. Ce cardinal terminait son intervention en souhaitant l’avènement d’un printemps de transformation pour l’Amérique latine comme celui du printemps arabe. Comme on peut voir il est bien loin de la réalité latino-américaine bien qu’il ait les deux pieds dedans. Entre le prêtre Miguel Descoto du Nicaragua et ancien président de l’Assemblée générale des Nations Unies et le cardinal Maradiaga il y a deux mondes, deux croyances, deus églises. Le premier représente bien l’Église des bases populaires et le second les oligarchies et les intérêts des puissants.

    Merci Pierre pour votre intervention.

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    27 janvier 2014 à 19 07 54 01541
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    J’aime bien la distinction que vous faites entre la base et la tête. Quand même particulier de constater cette image d’un extrêmisme au ceint d’une structure a caractère sensé être emprunt d’unicité.

    La description du fonctionnement de la tête et de son principale représentant, me fait regretter de la disparition de la guillotine.

    Merci
    Peephole

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    27 janvier 2014 à 22 10 07 01071
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    Peephole: merci pour votre commentaire. Je sens toutefois le besoin de nuancer quelque peu la compréhension que l’on risque de se faire avec cette distinction entre la tête et la base. Si globalement on peut parler ainsi, ce n’est pas le cas pour un certain nombre de la tête tout comme pour un certain nombre de la base qui ne peut être identifié à la majorité de leur groupe d’appartenance. En ce sens, si les deux derniers papes se définissaient clairement en solidarité avec l’empire, je préfère attendre avant de faire de même avec le pape François. Pour moi, il n’est pas comme les autres et ses engagements nous le feront découvrir dans ses véritables appartenances. En ce qui me concerne, je me garderai de le classifier trop vite. Il a besoin de temps. Pourquoi ne pas lui en accorder un peu? Le chantier qu’il vient d’entreprendre en est tout un: effacer pour ainsi dire une institution plus que millénaire pour la remplacer par des communautés renouvelées dans une conscience nouvelle du vivre en société. De ce point de vue, je demeure optimiste, même si je suis également très critique.

    Avec tout mon respect

    Oscar

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      28 janvier 2014 à 2 02 25 01251
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      Oui, bien sure, il faut donner la chance au coureur qu’est le pape, Rome ne c’est pas bâti en un jour. ( elle n’est pas de moi, 🙂 !)

      Je fesais surtout référence a ce Maradiéga qui m’apparaît comme un ennemi de l’humanitée et qui semble être très puissant, défiant, résolu a poursuivre dans une voie opposée.

      A moin que tout cela fasse partie d’une statégie établie dans le but d’entretenir la confusion sur les objectifs réels de Francois 1er…!?

      Quoiqu’il en soit, je tire profit des nuances apportées et vous remercie de prendre le temps pour le faire.

      bonne journéée

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    2 février 2014 à 9 09 06 02062
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    « Après des années de luttes, de souffrance, mais surtout de beaucoup de courage, les révolutionnaires sous la direction de Fidel Castro eurent raison de Batista et de son régime.  »

    Je suis toujours saisi comment une phrase si simple et si pure peut laisser une si rafraichissante sensation de véracité, au milieu du smog toxique de l’intox contemporaine. Merci, Monsieur de l’avoir simplement écrite. Et bravo pour ce bel article.

    Respectueusement.

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