La journée électorale 2015

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Note de l’édition : l’article de M. Boisvert a été écrit une dizaine d’heures avant les élections de lundi soir.

DOMINIQUE BOISVERT :

Dans moins de 12 heures, le sort en sera jeté et nous nous retrouverons nombreux, pour en connaître les résultats, devant « La soirée électorale 2015 ». Et à partir de là, il ne sera plus question que de ces résultats (quels qu’ils soient d’ailleurs) : comme si les 78 derniers jours n’avaient pas existé, et les 10 dernières années de gouvernement conservateur non plus.

C’est pourquoi j’ai eu le goût d’écrire maintenant, avant les résultats, pendant qu’il est encore possible de réfléchir à l’ensemble des enjeux sans être piégé par cette obsession, compréhensible et partiellement inévitable, des « résultats » électoraux.

Que retenir de cette très longue campagne électorale, au-delà des commentaires d’usage des analystes et autres chroniqueurs (les gagnants : Justin et son parti; les perdants : le NPD; celui qui est prêt à tout pour garder le pouvoir : Stephen Harper; le militant convaincu de sa cause et prêt à payer de sa personne : Gilles Duceppe; etc.)?

D’abord que la politique contemporaine est beaucoup faite de personnalités (plus -ou moins- fabriquées), souvent bien davantage que d’enjeux réels.
Que l’évolution de la politique (électorale), au fil des années, ne va pas dans la bonne direction : de plus en plus vers la politique spectacle, anecdotique, l’usage des « spin doctors » ou autres spécialistes et des technologies de pointe (sondages, focus groups, médias sociaux, etc.), au détriment de l’éducation citoyenne, des véritables enjeux -petits et grands- et du débat démocratique.

Que notre système électoral actuel est à la fois très bien (les moyens et le professionnalisme de la « mécanique », c’est-à-dire Élections Canada) et de plus en plus inadapté à la réalité contemporaine (au niveau de la « substance » : le système parlementaire britannique et le système électoral « uninominal à un tour »).

Que les petits partis sont définitivement défavorisés (non seulement au niveau de leurs moyens financiers mais également au niveau de leur visibilité médiatique) : l’exemple patent en étant la campagne du Parti Vert et la « couverture » médiatique d’Élizabeth May (pourtant élue à répétition par ses propres adversaires politiques comme la meilleure députée du Parlement fédéral!).

Que la sincérité et la transparence sont payantes, au-delà des seules stratégies électorales : la personnalité de Justin Trudeau a joué, cette année, un rôle un peu semblable à celle de Jack Layton lors de la dernière élection : il était plus « sympathique » et pratiquait moins la « langue de bois » que ses adversaires, et il faisait davantage qu’eux appel à nos meilleurs sentiments et à un « idéal de pays » (« le Canada dont on était fier »).
Que, paradoxalement, la politique est aussi affaire de « machine de parti » : non seulement de gros sous, mais également de spécialistes en tous genres, de capacité de « faire sortir de vote », de lobbyistes divers au service d’intérêts multiples, etc. : en ce sens, on est en droit de se demander si le Justin Trudeau sympathique et plus « humain » s’avérera ou non un reflet fidèle du Parti libéral qu’il dirige (j’imagine moins facilement un NPD qui se serait révélé différent de l’image donnée par Jack Layton qu’un PLC différent de l’image donnée par Justin Trudeau).

Qu’une campagne électorale, de 78 jours ou de 35, ne pourra jamais remplacer le travail d’éducation politique permanente qui doit se faire, par tous les partis et les corps intermédiaires, entre les élections. C’est dans la vie de tous le jours qu’on apprend à connaître et à juger les enjeux importants de notre société (ce qui nous permettra, en campagne électorale, d’être moins dupes des « accidents de parcours » comme le niqab, le déversement d’eaux usés dans le fleuve, etc.).

Que chacun des votes (celui de la personne atteinte d’Alzheimer encore sur la liste électorale et celui du plus grand spécialiste des questions sociales et politiques) a exactement le même poids dans le résultat, que c’est bien ainsi, et que le seul remède acceptable contre cette apparente injustice est d’augmenter le nombre de personnes qui connaissent les questions sociales et politiques et de diminuer le nombre de personnes atteintes d’Alzheimer qui sont encore sur la liste électorale.

Qu’en ce sens, comme le disait Churchill, « la démocratie est le pire des régimes – à l’exception de tous les autres déjà essayés dans le passé. » C’est-à-dire que malgré tous ses défauts et limites, et ils sont nombreux, la démocratie est sans doute le meilleur (ou le moins mauvais) système d’organisation sociale et politique.

Et que le seul remède efficace contre tous les reproches que l’on peut (et doit) faire à la politique telle qu’elle se pratique est de s’impliquer davantage, à la mesure et dans les limites de ce que chacun peut faire, pour que les choses s’améliorent.

C’est pourquoi, au terme de cette campagne décevante à plus d’un égard (quels que soient les résultats électoraux de ce soir), je demeure espérant dans l’à-venir du Canada et du Québec. Non pas à cause de la politique comme elle se pratique, ou à cause des résultats plus ou moins conformes à mes propres préférences, mais à cause des outils collectifs dont nous avons hérité (l’éducation, la santé, la culture, les institutions, la sécurité, les valeurs, etc.) et à cause de toutes les possibilités que nous avons la responsabilité, individuelle et collective, de faire advenir.

À nous maintenant d’agir. Dès demain matin, quels que soient les résultats de ce soir.

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Dominique Boisvert

Membre du Barreau pendant 20 ans, Dominique Boisvert a choisi de travailler essentiellement en milieux populaires dans les domaines de la solidarité internationale, des droits humains, des immigrants et des réfugiés, de l'analyse sociale, de la paix et de la nonviolence et des questions spirituelles. Co-fondateur du Réseau québécois pour la simplicité volontaire (RQSV) en 2000, il a publié aux éditions Écosociété L'ABC de la simplicité volontaire (2005) et ROMPRE! ou Le cri des « indignés » ( 2012). Il a également publié aux Éditions Novalis, Québec, « tu négliges un trésor ! Foi, religion et spiritualité dans le Québec d'aujourd'hui » (2015) et La « pauvreté » vous rendra libres !, Essai sur la vie simple et son urgente actualité (2015). Il anime, depuis 2010, le blogue du RQSV (www.carnet.simplicitevolontaire.org) et il a aussi son propre site (www.dominiqueboisvert.ca) depuis le printemps 2014.

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