LA RENAISSANCE DES ARTS ET MÉTIERS

PATRICE-HANS PERRIER:

 

2014 représente l’année du référendum sur l’indépendance de l’Écosse, à une époque où plusieurs petites nations tentent de briser le joug des anciens liens impériaux qui les maintiennent captives. Rappelons que la perfide Albion tentera à plusieurs reprises d’envahir l’Écosse et finira, malheureusement, par soumettre cette fière nation au début du XVIIIe siècle. Depuis, l’Écosse fait partie du Royaume-Uni, mais le coeur n’y a jamais été …

Nous reprenons un autre article que nous avions composé en 2006 pour le compte d’une chronique dédiée au patrimoine et à l’architecture de Westmount. Cet article dresse le fidèle portrait d’un grand architecte écossais ayant élu domicile à Westmount, en plein cœur d’une époque victorienne qui constitue un des principaux jalons du développement de Montréal. En effet, vers la fin du XIXe siècle, Montréal était la troisième métropole en importance de l’Empire britannique, tout de suite après Londres et New Delhi.

L’architecte Robert Findlay laissera une marque indélébile dans le tissu urbain de la municipalité de Westmount, mais aussi à certains endroit du Vieux-Montréal. Émule du mouvement Arts & Crafts, Findlay reprend les enseignements des grands maîtres de l’époque, tels que Viollet-le-Duc ou Ruskin, afin de concevoir des bâtiments qui sont solides, élégants et qui ont surmonté avec brio l’épreuve du temps.

 

Croquis de la Bibliothèque de Westmount, oeuvre maîtresse de Robert Findlay

 

 

Portrait de Robert Findlay : un architecte montréalais méconnu

Le mouvement Arts and Crafts représente une école de pensée qui allait permettre aux architectes du XIXe siècle de se positionner face aux impératifs d’une révolution industrielle pas toujours très scrupuleuse face à l’intégrité artistique. Des précurseurs tels que William Morris (en Angleterre) ou Viollet-le-Duc (en France) participèrent à ce qu’il est convenu d’appeler la renaissance des Arts et Métiers et permirent à l’architecture de retrouver ses lettres de noblesse.

Il faut dire que la mécanisation des processus de production (bien avant l’apparition des chaînes de montage) a entraîné la perte de l’apprentissage des métiers d’art. Voilà pourquoi les précurseurs du mouvement Arts and Crafts portaient une affection toute particulière aux réalisations des bâtisseurs de cathédrales du Moyen-Âge. Cette époque était perçue comme l’âge d’or du compagnonnage, alors que les maîtres d’oeuvre et leurs apprentis prenaient en charge la transmission d’un savoir-faire basé sur la pratique in situ, sur le terrain.

C’est ainsi qu’un Viollet-le-Duc entreprit de restaurer un grand nombre de monuments du Moyen-Âge, notamment la célèbre cathédrale Notre-Dame de Paris. Outre sa contribution à la science de la restauration des monuments, l’architecte français produisit des ouvrages théoriques d’une importance considérable pour le mouvement moderniste qui allait suivre au début du XXe siècle. Curieux paradoxe, puisque ce retour aux sources allait permettre à une poignée de révolutionnaires de jeter les bases d’une architecture véritablement novatrice, basée sur les savoir-faire des métiers du passé.

 

Étude de Eugène Viollet-le-Duc sur la typologie d’un château français

 

 

Alors que les architectes français semblaient fascinés par l’univers urbain des grandes métropoles, plusieurs de leurs confrères britanniques se réfugièrent dans les hameaux de campagne, histoire d’échapper à l’univers compulsif des cités industrielles. Un peu comme les luddites, ces bandes d’ouvriers qui tentèrent de détruire les machines responsables de la perte de leurs emplois au début du XIXe siècle, les émules du mouvement Arts and Crafts souhaitaient renouer avec une tradition plus respectueuse de la nature et du savoir-faire humain. William Morris, qui fut certainement le principal instigateur du mouvement, était un fabriquant de meubles et d’objets d’art qui décida de s’associer à une véritable confrérie d’artisans afin de mettre en production des artefacts qui redonnaient aux métiers d’art une place de choix.

 

William Morris Esquisse motifs à tapisserie 

 

 

Le mouvement traverse l’Atlantique jusqu’à nous

L’époque victorienne représente un temps fort qui permit à la ville de Montréal de s’ouvrir sur le monde et de se positionner comme métropole d’un nouveau pays en voie de construction.

Les chemins de fer prennent d’assaut l’espace canadien sous l’impulsion de la Grand Trunk et des autres géants industriels installés sur le pourtour du Canal de Lachine, premier parc industriel de l’époque. L’immigration en provenance des Îles Britanniques s’intensifie et plusieurs architectes d’origine écossaise débarquent à Montréal, des idées plein la tête. Alors que le Canadien Pacifique entreprend de construire la gare Windsor, près de ce qui allait devenir le nouveau centre-ville de Montréal, l’influence de l’architecte écossais Henry Hobson Richardson se fait sentir aux quatre coins du monde. C’est ainsi qu’un émule de Richardson, l’architecte américain Bruce Price entreprend de modeler la gare Windsor en s’inspirant de l’influence néo-gothique et de l’architecture romane médiévale. Ce style sera repris, quelques décennies plus tard, en 1922, par un autre compatriote écossais, Robert Findlay, alors qu’il entreprenait le projet de l’hôtel de ville de Westmount.

 

Lululaund résidence créée par Henry Hobson Richardson

 

 

Robert Findlay peut certainement être qualifié de maître d’oeuvre, puisqu’il entreprit sa carrière sur « le tas » dès l’âge de 17 ans, se mettant au service de l’architecte John Rhind, à Inverness, en Écosse. Il eu ainsi la chance de collaborer à la réalisation de projets architecturaux fort importants pour l’époque.

Cet apprentissage, d’une durée de cinq années, lui permit probablement de se familiariser avec le mouvement Arts and Crafts alors qu’il participait à l’érection d’un grand nombre de projets destinés à l’élite aristocratique écossaise. Le jeune architecte conservera, par la suite, une fascination certaine pour les demeures somptueuses et les prestigieux édifices civiques.

Passé ce premier temps d’apprentissage, le jeune Findlay prit le chemin de Glasgow afin de se joindre au cabinet de l’architecte John Burnet senior, celui qui allait dessiner les plans du Glasgow Stock Exchange et d’une kyrielle d’édifices civiques, incluant plusieurs musées écossais.

Un des membres du prestigieux cabinet, nul autre que le fils de Burnet, se verra confier la responsabilité de coordonner les travaux de projets majeurs, tels le British Museum ou la Glasgow Institute of Fine Arts, en 1878.

Affiches produites par le Glasgow Institute of Fine Arts

 

 

On comprendra qu’un tel contexte de travail permit à Findlay d’acquérir un savoir-faire irremplaçable au gré d’un compagnonnage digne des plus grands chantiers médiévaux. En 1885, ce dernier arrive à Montréal avec un bagage de connaissances extraordinaire pour un jeune homme de 26 ans.

 

Findlay prend son envol lors d’un concours d’architecture

En 1887, Robert Findlay remporte un concours d’architecture prestigieux et se fait confier la maîtrise d’oeuvre (la gestion du chantier) du futur siège social de la Sun Life Assurance Company of Canada, un édifice de première importance pour le renouveau du Vieux-Montréal, alors que d’importants monuments civiques naissent en bordure de la rue Notre-Dame. Les retombées financières et professionnelles du projet lui permirent d’ouvrir son propre cabinet au sein du New York Life Insurance Co. Building, un édifice donnant sur la Place d’Armes. C’est alors que débute une période de travail intense qui ne prendra fin qu’au moment de sa retraite de la vie professionnelle, en 1941, alors qu’il était âgé de 82 ans !

 

New York Life Insurance Building photo d’époque

 

 

Il est tout de même étonnant que pratiquement rien n’ait été écrit sur la vie et l’oeuvre de cet architecte prolifique à qui l’on doit quelques-uns des plus beaux édifices civiques de Montréal et une pléiade de riches demeures conçues pour la bourgeoisie de Westmount.

Robert Findlay est certainement l’un des plus dignes représentants de l’école Arts and Crafts, son oeuvre témoignant d’un étonnant souci d’authenticité et d’intégrité. La rénovation de la Bibliothèque de Westmount, complétée en 1995, permettra à la population locale de saisir l’importance de l’oeuvre de Findlay, découvrant un édifice civique qui transcende l’influence de Henry Hobson Richardson. Cet édifice, qui constitue l’un des fleurons de l’architecture Arts and Crafts à Montréal, vaut le détour, ne serait-ce que pour réaliser à quel point le grand maître sut adapter son projet à l’environnement bucolique du Parc Westmount et y insuffler un remarquable esprit de synthèse.

La Bibliothèque de Westmount offre à voir une silhouette gracieuse, qui s’inspire de l’époque romane (de la fin de l’État carolingien à la diffusion du style gothique, avant le Moyen-Âge naissant), tirant étonnamment parti de tous les matériaux mis à contribution. C’est ainsi que l’édifice fut construit en brique rouge pressée, ornementée de bandeaux en grès jaune qui le ceinturent sur son pourtour. C’est l’entrée principale, sise face à la rue Sherbrooke, qui frappe le regard des amateurs d’architecture en raison de l’opulence de son entrée, encadrée par un arc d’inspiration romane. Une tourelle, sur le flanc est de l’entrée principale, donne à l’ensemble un air quasi monastique. Nous aurons l’occasion de revenir sur les jalons de cet étonnant projet architectural qui fut inauguré en 1899 et qui subit plusieurs transformations par la suite.

 

La Bibliothèque de Westmount  inauguré en 1899 a été rénovée en 1995

 


L’architecte des « riches et célèbres »

Outre un net penchant pour l’intégrité des matériaux et le savoir-faire de la main d’oeuvre, l’école de pensée sous-jacente aux Arts and Crafts permit aux architectes de se réapproprier plusieurs styles et méthodes de construction qui étaient tombées en désuétude dans le sillage de la révolution industrielle. Chemin faisant, d’étonnantes synthèses permettront d’associer à la renaissance de styles et d’usages architecturaux de diverses provenances les techniques modernes de construction (échafaudages d’acier, traitement semi industriel des éléments d’architecture d’intérieur, progrès réalisé en matière de fenestration et invention de la structure portante en bois ajouré par les Américains).

Les curieux qui prendront la peine d’arpenter les nombreuses petites avenues de Westmount pourront découvrir une véritable « collection » d’édifices conçus par Robert Findlay, de la fin de l’ère victorienne jusqu’à la grande dépression de 1929. Certaines oeuvres rendent grâce au style néo-roman, alors que d’autres, à l’instar du petit château construit pour Abe Bronfman, en 1930, témoignent de l’opulence des grandes demeures bourgeoises françaises de l’époque napoléonienne.

 

Ce petit château construit pour Abe Bronfman est de style Empire. Il s’agit d’une autre oeuvre de Robert Findlay qui témoigne de son étonnante maîtrise de plusieurs styles architecturaux et techniques de construction. 

 

 

La firme d’architectes montréalais Beaupré et Michaud, a répertorié un grand nombre de ces imposantes demeures, en 1987, témoignant du génie d’un architecte qui sut innover tout en respectant les enseignements de l’histoire.

 

 

Remerciements à Mesdames Doreen Lindsay et Caroline Breslaw, de l’Association Historique de Westmount. 

Nous tenons, aussi, à souligner l’aimable collaboration de Messieurs Paul Chénier et Pierre Boisvert de la Bibliothèque du Centre Canadien d’Architecture sis à Montréal.

N.B.: Plusieurs fonds d’archives ont été consultés pour cet article qui demeure un témoin essentiel de l’oeuvre de Robert Findlay.

 

LIEN VERS L’ARTICLE ORIGINAL :

http://patricehansperrier.files.wordpress.com/2010/11/carnet-special-robert-findlay.pdf

 

 

 

4 pensées sur “LA RENAISSANCE DES ARTS ET MÉTIERS

  • avatar
    12 février 2014 à 9 09 45 02452
    Permalink

    C’est triste de voir comment autrefois il y avait une fierté rattaché à tout ce qui était conçu. Fierté des concepteurs, des entrepreneurs et des artisans qui étaient tous orgueilleux d’avoir participé aux projets.
    Cela fait contraste avec aujourd’hui. Tous se cachent pour ne pas être identifié aux projets. Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de donner des exemples.
    Le modernisme nous a fait perdre le sentiment d’appartenance et par conséquent de fierté. J’aimerais connaître le % de Québécois qui aujourd’hui ont une fierté de travailler pour tel ou tel compagnie.
    Comment voulez-vous développer un sentiment d’appartenance et de fierté, quand aujourd’hui la majorité des travailleurs sont sous contrat temporaire et par le fait même, le seul but de leur travail est le chèque de paie on repassera pour l’appartenance et la fierté.
    Que dire des chaines de production ou toute ta vie tu n’as posé que les 6 boulons de chacune des roues du côté gauche des véhicules Gm. Bon salaire, bonne retraite mais pour la fierté du travail on repassera.
    C’est le prix à payer pour vouloir améliorer notre qualité de vie.
    Merci de nous rappeler que nous devons être fier de nos ancêtres peu importe leur nationalité. Ça doit encore leur faire plaisir qu’on se rappelle d’eux et de leurs accomplissements.

  • avatar
    12 février 2014 à 12 12 39 02392
    Permalink

    C’est très touchant, ces restaurations « doctrinales ».

    Je me souviens de murs de Carcassonne, retouchée ainsi, eux aussi. On a d’abord un sorte de sursaut théorique, en se demandant s’il n’y a pas dans tout ça une perte d’authenticité. Puis finalement on s’abandonne un peu. Après tout, c’est si beau refait ainsi. Pourquoi bouder son plaisir. Parce que ce serait syncrétique? Bah, qu’est-ce qui ne l’est pas?…

    • avatar
      12 février 2014 à 20 08 56 02562
      Permalink

      Cher Paul,

      Il faut vous ressaisir et cesser de morigéner contre les personnes de bonne foi de mon acabit.

      Qui vous parle, ici, de «restaurations doctrinales » ?

      Le mouvement Arts & Crafts et certains théoricien de la trempe de Ruskin dénonçait l’aliénation causée par une révolution industrielle au service de la grande bourgeoisie et qui a beaucoup fait pour démolir des siècles de savoir-faire et de culture au sens le plus noble qui soit.

      Je suis un disciple de René Guénon, soit un traditionaliste dans son acception la plus large et inclusive.

      Les théoriciens du renouveau gothique et d’une renaissance des arts et métiers en avaient contre l’esprit COPIE CONFORME de la révolution industrielle.

      Leur réflexion critique et leur apport concret ont pavé la voie à d’authentiques génies de la modernité, à l’instar des Frank Lloyd Wright, Mies Van Der Rohe ou des Jean Prouvé de ce monde.

      Les tenants de la modernité bourgeoise et pseudo socialiste ont voulu faire table rase (tabula rasa) face aux legs du passé (bien plus que la pensée traditionaliste stricto sensu) et mousser un concept de RÉVOLUTION PERMANENTE qui favoriserait l’avènement d’un «homme nouveau».

      Tout cela traduit une pensée strictement sataniste et tant que je serai en vie, je la combattrai avec l’énergie, non pas du désespoir, mais bien des espoirs les plus féconds.

      René Guénon affirmait que «la tradition peut paraître se confondre avec la civilisation même, qui est, suivant certains sociologues, « l’ensemble des techniques, des institutions et des croyances communes à un groupe d’hommes pendant un certain temps » ; mais que vaut au juste cette dernière définition ?… »

      Vaste question ouverte pour parler sincèrement. Toujours est-il que prendre conscience des patrimoines en jeu, sources vives de notre mémoire collective, n’implique nullement une régression ou un refus d’envisager toute forme de progrès spirituel, matériel ou humain.

      Je suis un catholique traditionaliste, d’obédience soufie.

      Nous sommes peu nombreux et nous oeuvrons pour le rétablissement de l’ORDRE ORIGINEL.

      • avatar
        12 février 2014 à 21 09 33 02332
        Permalink

        @Patrice Hans Perrier

        Félicitations pour votre article savamment agencé assorti de belles photos d’architectures; j’aime particulièrement le petit château d’Abe Bronfman et le Lululaund.

        Un grand homme que ce Robert Findlay !

        Carolle Anne Dessureault

Commentaires fermés.