La troisième guerre serait-elle commencée ?

 

Unknown

 

DOMINIQUE BOISVERT :

Dimanche dernier, encore ébranlé par l’attentat contre Charlie Hebdo à Paris, un ami me disait: « À mon avis, la troisième guerre mondiale est commencée. » À première vue, je trouvais l’idée plutôt saugrenue et exagérée.

Le lendemain, en consultant le National Catholic Reporter sur Internet, je découvrais que le pape François avait dit le jour même aux 180 ambassadeurs accrédités auprès du Vatican, réunis pour la rencontre annuelle de vœux du Nouvel An, que « le déferlement continuel de conflits » était « comme une vraie guerre mondiale qui se déroule par morceaux ».

Se pourrait-il que la troisième guerre mondiale soit déjà commencée et que nous ne sachions tout simplement pas la voir? La question est tout à fait sérieuse et pertinente, contrairement à ma réaction spontanée de dimanche.

Guerre mondiale?

D’abord, il faut se défaire de l’image qu’on se fait d’une guerre mondiale à partir de celles de 1914-18 et de 1939-45. Pour faire court, ce type de « guerre mondiale » ne se reproduira sans doute jamais:

d’abord parce que l’équipement militaire disponible a complètement changé la donne (nucléaire, drones, etc.),
et ensuite parce que l’évolution des relations internationales (États-nations, regroupements régionaux et mondialisation) a complètement changé le paysage géo-politique.
La prochaine guerre mondiale, si elle a lieu, sera donc complètement différente dans sa forme et son déroulement. Il faut donc apprendre à en lire les signes.

« Le nouvel art de la guerre »

En ce sens, l’excellent auteur et journaliste d’investigation américain Jeremy Scahill vient de publier, au printemps 2014, Dirty Wars, dont le sous-titre français paraphrase le premier et célèbre traité de polémologie de Sun Tzu, L’art de la guerre.

Dans son livre de 700 pages (dont 68 pages de notes et références!), l’auteur décrit la guerre planétaire que mènent les administrations américaines, aussi bien celles de Barak Obama que celles de Georges W. Bush, depuis le 11 septembre 2001. Une guerre pour laquelle « le monde est un champ de bataille » et dans laquelle l’assassinat extra-judiciaire (y compris de citoyens américains) est devenu un élément central de leur politique de sécurité nationale. Une sale guerre, menée en secret, sans frontières et sans fin, au mépris des lois américaines qui sont au fondement de la démocratie et de l’État de droit.

La guerre anti-terroriste

Cette guerre anti-terroriste, lancée par Bush fils après les attentats du World Trade Center, est clairement devenue une guerre sans fin, et militairement impossible à « gagner » une fois pour toute. Elle ne cesse de se répandre sur de nouveaux fronts, de recruter de nouveaux militants (souvent venus de nos propres pays), de diversifier ses moyens d’action (des armes sophistiquées que nous produisons et dont ils s’emparent comme butin de guerre, jusqu’aux cyber-attaques, en passant par le simple cimeterre ou coutelas devenus de puissants symboles dans le cas des décapitations médiatisées).

Dans cette guerre anti-terroriste planétaire (que nous menons, nous de l’Occident et du Canada: merci M. Harper!) s’imbriquent, de façon souvent inextricable, plein d’autres conflits parfois très anciens (comme celui qui oppose Israéliens et Palestiniens depuis plus de 60 ans!) ou plus récents (l’Ukraine, comme nouvelle expression des conflits qui opposent plusieurs ex-républiques soviétiques à la Russie), conflits plus ou moins maffieux comme au Mexique ou en Colombie, ou passés sous silence comme en République du Congo, conflits médiatisés comme au Mali ou au Nigéria, ou conflits dans lesquels nous avons une lourde responsabilité comme en Afghanistan, en Irak, en Lybie ou même en Syrie, etc.

Cette guerre anti-terroriste sert maintenant d’excuse à presque tous les chefs d’État (ceux qui sont nos « amis » comme ceux qui sont, du moins pour le moment, nos « ennemis ») pour justifier les guerres internes qu’ils mènent contre leurs dissidents (violences et violation des droits fondamentaux, « Patriot Act » et ses variantes, espionnage systématique des communications par les « Five eyes », c’est-à-dire États-Unis, Canada, Angleterre, Australie et Nouvelle-Zélande, comme l’ont prouvé les révélations d’Edward Snowden, etc.).

De plus, cette guerre anti-terroriste se transporte de plus en plus souvent chez nous, sur notre propre sol jusqu’ici épargné par les horreurs de la guerre: attentats divers, réussis ou déjoués, traque aux « cellules dormantes » ou aux « loups solitaires », suspicion croissante à l’égard de certaines communautés (arabe, musulmane) voire des immigrants en général.

D’autres guerres moins évidentes

Et si on ajoute à ces affrontements plus clairement violents, guerriers ou militaires, plusieurs autres courants de fond ou situations terribles qu’on associe moins fréquemment à la guerre mais qui n’en sont pas moins injustes et profondément violents (comme la traite des personnes, et en particulier des femmes et des enfants; les migrations massives et forcées, par bateau ou autrement, qui font des milliers de morts ou de disparus souvent dans l’anonymat le plus total; l’exploitation éhontée du travail dans les pays de sous-traitance; les programmes d’austérité qui mettent à genoux des pays entiers; l’absence d’accès à l’eau potable, à l’école, aux soins de santé les plus élémentaires qui sont encore le lot de milliards d’êtres humains; etc.), ALORS OUI, on pourrait bien dire que la troisième guerre mondiale est bel et bien commencée.

***

Mais parce que ces guerres font généralement leurs morts et leurs dégâts ailleurs, loin de nous, on n’y porte guère attention. Parce que ces questions sont complexes et qu’on se sent impuissants, on laisse nos dirigeants en décider pour nous (merci encore, M. Harper!). Parce qu’on a peur que le terrorisme puisse se manifester jusque chez nous, on est prêts à abandonner nos droits et nos libertés les plus chères. Parce qu’on tient à notre confort et à notre mode de vie (qui reposent, si on est lucides, sur l’inconfort et la pauvreté du plus grand nombre au niveau planétaire), on n’est pas prêts à sacrifier certains privilèges pour faire les choix qui seraient nécessaires (comme, par exemple, renoncer à exploiter le pétrole que nous avons peut-être au Québec dans l’intérêt global de limiter les changements climatiques).

Et parce qu’il ne « faut pas faire peur au monde », alors non, la troisième guerre mondiale n’est certainement pas commencée! On aime mieux repousser la question, chasser l’angoisse sous le tapis, attendre que les signes soient plus clairs, irréfutables, bref qu’il soit trop tard!

Je m’arrête là! Je ne suis ni pessimiste, ni déprimé. Peut-être seulement un peu plus lucide que la moyenne. Et soucieux d’agir pendant qu’il en est encore temps, même si les enjeux sont considérables et que notre combat ressemble souvent à celui de David contre Goliath.

Allez lire Dirty Wars, Le nouvel art de la guerre de Jeremy Scahill, traduit et publié par Lux Éditeur, une maison d’édition québécoise qui devrait ici être fière de sa précieuse contribution au débat nécessaire. Ça se lit comme un véritable suspense policier raconté de l’intérieur (comme le film Zero Dark Thirty, ou Opération avant l’aube de Kathryn Bigelow sur la traque et l’assassinat d’Oussama Ben Laden). Mais surtout, ça montre jusqu’où nous sommes prêts à aller (et où nous allons déjà en notre nom, même si nous préférons ne pas le savoir) dans cette guerre au terrorisme qui dure depuis plus de dix ans et qui risque bien de n’avoir pas de fin.

Et vous me direz, mais après l’avoir lu seulement, si vous trouvez que la troisième guerre mondiale est commencée ou pas…

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Dominique Boisvert

Membre du Barreau pendant 20 ans, Dominique Boisvert a choisi de travailler essentiellement en milieux populaires dans les domaines de la solidarité internationale, des droits humains, des immigrants et des réfugiés, de l'analyse sociale, de la paix et de la nonviolence et des questions spirituelles. Co-fondateur du Réseau québécois pour la simplicité volontaire (RQSV) en 2000, il a publié aux éditions Écosociété L'ABC de la simplicité volontaire (2005) et ROMPRE! ou Le cri des « indignés » ( 2012). Il a également publié aux Éditions Novalis, Québec, « tu négliges un trésor ! Foi, religion et spiritualité dans le Québec d'aujourd'hui » (2015) et La « pauvreté » vous rendra libres !, Essai sur la vie simple et son urgente actualité (2015). Il anime, depuis 2010, le blogue du RQSV (www.carnet.simplicitevolontaire.org) et il a aussi son propre site (www.dominiqueboisvert.ca) depuis le printemps 2014.

4 pensées sur “La troisième guerre serait-elle commencée ?

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    15 janvier 2015 à 19 07 50 01501
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    Ce n’est pas la troisième guerre mondiale qui a commencé, c’est la seconde guerre mondiale qui ne s’est jamais terminé et qui aujourd’hui reprend sa vigueur.

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    15 janvier 2015 à 20 08 54 01541
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    Monsieur Boisvert, on ne devrait pas l’appeler troisième guerre mondiale mais la grand guerre postmoderne. Le système en déchaînant sa surpuissance s’autodétruira et le monde civilisé moderne avec lui. C’est déjà commencé et la guerre va s’intensifier jusqu’à sa résolution final et rien ni personne ne pourra arrêter ce mouvement méta-historique. La simplicité volontaire deviendra la simplicité inévitable pour survivre l’après monde civilisé moderne. Mais on peut toujours s’illusionner et rêver que tout s’arrangera et que les marchandises et l’argent vont continuer de couler à flot dans un monde d’hyper-consommation éternelle.

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    4 février 2015 à 20 08 11 02112
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    Ouglegorsk: le Porc à Chenko, le gros baron du chocolat président d’Ukraine, fait bombarder la ville par ses Nazi de la Garde nationale
    ceux qui ont pu fuir évacuent le secteur aidé par la milice, (coeur sensible ne pas regarder cette vidéo des évacués du matin 3 février:
    https://www.youtube.com/watch?v=HSTFf2bdzbo

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    5 février 2015 à 0 12 14 02142
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    Merci pour cette réflexion. Je serais aussi d’avis que la deuxième n’a jamais finie, elle s’est seulement transformé en guerre économique pendant un temps.

    Je crois bien humblement que la seule façon pour l’humanité d’éviter l’hécatombe, est de réussir ce qu’aucune civilisation humaine avant nous n’a pu réussir. C’est à dire reconnaitre ses propres systèmes de croyances pour ce qu’ils sont; des système de croyances…

    Nous nous sentons tellement plus évolués qu’au siècle dernier quand l’autorité du curé était incontestable. Nos systèmes de croyances ont changé, mais nous sommes toujours inconsciemment soumis à une foule de certitudes erronées accumulées depuis des millénaires.

    Avant, nous ne savions pas, nous avons inventé beaucoup de choses au fil de notre évolutions, nous avons acquis et accumulé des comportements, des idéologies, des outils, des visions du monde et de soi, vraiment une foule de certitudes transmises comme des grandes vérités, mais absolument fausses et toxiques pour le tissus social.

    Il faut faire le ménage dans ces croyances, faire table rase et une par une les examiner avec attention. Évaluer ce qu’elles nous apportent versus ce qu’elle nous coutent. en tant qu’individu et en tant qu’humanité.

    Nous avons construit une réalité de papier très complexe, qui nous donne l’illusion de contrôler la réalité de chaire et d’os. Mais la vérité est autre. Cette réalité de papier est devenue en totale infraction avec la loi naturelle.

    Par exemple, Il faut reconnaitre le pouvoir de l’état pour ce qu’il est. C’est le pouvoir ultime de défier la loi naturelle, d’impunément (croit-on) empiéter sur le libre-arbitre de tous les autres…

    Et ça, quoi qu’en disent ceux qui veulent notre bien, c’est totalement contre tout principe réel de liberté de choix. Toute action entraine une réaction de force égale et opposée. Ne pas respecter la nature a toujours des conséquences. Le système gère ces conséquences avec de la police et des prisons, des armés et des guerres. Est-ce le crime qui pousse au contrôle ou le contrôle qui pousse au crime?

    La croyance en l’état à elle seule est la cause de 260 millions de morts uniquement pendant le 20ième siècle. Il est impossible de comprendre la démence et seuls les fous la justifient.

    Je vois une société globale composée d’hommes souverains qui se respectent mutuellement. Le Québec n’est plus un état, c’est une garderie remplie d’adultes qui se comportent comme des enfants tellement le papa gouvernement nous a déresponsabilisé.

    Nous sommes, et le savons, gouvernés par la peur via des manipulations abjectes… Et nous continuons à consentir malgré l’hécatombe annoncé…

    Je ne consens plus, ni en parole ni en action à l’établissement de l’enfer sur cette planète. Je respecte mes semblables, et je prends soin de mon  »pied carré ». En faisant mon ménage personnel j’ai découvert sous une pile de bull-shit, au centre de nous même, entre la dualité des hémisphère de notre cerveau se trouve une lumière, c’est l’expression fractal du noyau terrestre entouré de ses deux hémisphère, du système solaire et de ses pôles magnétiques, comme de la galaxie…

    C’est l’essence de ce que vous êtes, le reste, les circonvolutions du cerveau sont une accumulation de constructions neuronales, de concepts mentaux. Plusieurs sont vitales mais au fil du temps nous avons accumulé aussi des idées très toxiques.

    Il faut, de bonne foi, les remettre en question et les reconnaitre pour ce qu’elle sont c’est tout…

    Changer les choses dans la conscience est beaucoup plus simple que de changer les choses dans la matière ou dans la réalité de papier. Aller contre nature est beaucoup de travail, c’est toujours à recommencer. Vous pouvez avoir des armes hyper sophistiquées et très dispendieuses mais il suffit d’un seul objecteur de conscience dans la chaine de commandement pour éviter le pire…

    Il suffit qu’une idée soit comprise et transmise et c’est fait. En une fois… C’est pour ça que je refuse de perdre espoir.

    Je ne sais pas si ce que je tente de transmettre est trop abstrait ou si j’arrive à vous communiquer ma vision. C’est le genre de sujet qui donne le vertige à certain types de personnes. D’autres sont incapables d’assumer même la question, ils croient vraiment dans la réalité de tous les concepts hérités du passé et ils répondent très agressivement quand on met en doute leur réalité… Mais si je suis parvenus à vous communiquer ma vision et que vous voyez comme moi la somme de concepts illusoires qu’on se trimbalent…

    Jugez-vous l’enjeu assez important pour faire de ce ménage une priorité?

    Parce que nous y viendrons, la question est: à six milliards d’êtres humains ou à cinq cents millions?

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