L’Accord de Paris : célébrer ou critiquer?

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DOMINIQUE BOISVERT :

L’Accord de Paris sur les changements climatiques a été adopté à l’unanimité le 12 décembre 2015 à 19h32 (heure de Paris).

Les réactions ont été très positives chez les participants et dans plusieurs médias. Mais plusieurs militants politiques (pour l’environnement, la paix, etc.), dont plusieurs amis, ont réagi de manière beaucoup plus négative, mettant l’accent sur les limites ou les failles de l’Accord.

Comme militant, je crois qu’il s’agit d’une erreur stratégique, due à une différence de perspective.

Bien évidemment, l’Accord de Paris comporte PLEIN DE CHOSES INSATISFAISANTES (absence de moyens concrets pour réaliser les beaux objectifs fixés, délais entre l’Accord et son application –5 ans– ou la première révision du « plancher » de 100 milliards d’aide –10 ans, absence du concept explicite de « décarbonisation », report des droits humains ou des préoccupations autochtones dans le seul Préambule, refus de responsabilité légale des pays riches à l’égard des conséquences climatiques subies par les pays pauvres, etc.). Et on pourrait continuer l’énumération…

Une erreur de perspective

Mais c’est là l’erreur de perspective! Si on compare l’Accord à ce qu’il aurait dû être pour assurer que l’augmentation des températures ne dépasse pas 2 degrés Celsius, il était évident que l’Accord de Paris, quel qu’il soit, ne pouvait être qu’un échec! Dans l’état actuel des choses, cela était totalement irréaliste, impossible. Et cela est encore plus vrai si on compare l’Accord à ce que les très nombreux groupes de pression communautaires (environnementaux, autochtones, pays du Sud, etc.) considéraient comme essentiels à un Accord satisfaisant: bien des groupes souhaitaient rien de moins que la fin du capitalisme tel qu’on l’a connu, le pouvoir de négociation aux lobbies environnementaux plutôt qu’aux lobby des énergies fossiles, la fin de la suprématie blanche et occidentale, la fin du patriarcat, etc. Et je n’exagère en rien: je l’ai lu noir sur blanc.

Je suis personnellement favorable à la plupart de ces transformations révolutionnaires de notre société. Et j’essaie d’y contribuer modestement, à la mesure de mes moyens, depuis près de 60 ans.

Mais je n’ai jamais pensé que l’ensemble des pays du globe, réunis dans une conférence multilatérale des Nations Unies, accepteraient à l’unanimité un Accord contraignant qui bannirait le capitalisme, les dictatures, les énergies fossiles et les guerres pour imposer à tous le respect des droits autochtones, des droits humains, la responsabilité légale des riches pour tous les problèmes occasionnés aux pauvres, etc. J’ai toujours été un irréductible idéaliste. Mais pas au point de rêver à ce point en couleurs :-)!

L’Accord de Paris

Revenons donc à l’Accord de Paris (le réel, celui qui a effectivement été adopté après des années de pressions environnementales, 21 réunions annuelles multilatérales, des mois de préparation intensifs par la diplomatie française, deux semaines de négociations officielles, trois nuits blanches de « tordage de bras et de mots », et même quelques heures de délais additionnels dues à des résistances de dernière minute): cet Accord imparfait mais qui a été adopté à l’unanimité par les quelque 200 pays et groupes de pays du monde.

OUI, cet Accord de Paris est historique. Pour plusieurs raisons:

d’abord, que TOUS les pays du monde s’entendent sur un même chose (quoi que ce soit!), et à la virgule près, est déjà un exploit en soi, et une première;
que des pays que tout oppose dans la réalité quotidienne (dictatures et démocraties, pays en guerre les uns contre les autres, pays pétroliers et pays susceptibles de disparaître sous l’augmentation du niveau des mers, pays capitalistes et pays socialistes, Nord et Sud, riches et pauvres, empires économiques et petites îles peu peuplées) acceptent de négocier ensemble pour arriver à un accord commun est un autre petit miracle;
que des puissances aussi grandes et jalouses de leur autonomie que les États-Unis, la Russie et la Chine acceptent d’être liées par un Accord contraignant (même si on sait très bien qu’elles utiliseront tous les artifices disponibles pour être le moins liées possible, il ne faut pas être naïfs), c’est aussi quelque chose d’exceptionnel;
que tous les pays s’entendent pour un objectif « nettement en-dessous de 2 degrés » et pour « limiter l’élévation à 1.5 degré », cela était totalement impensable à peine quelques mois avant la COP21;
que tous les pays acceptent de s’obliger à revoir leurs objectifs de réduction de GES à tous les cinq ans, cela a été combattu énergiquement par de nombreux pays mais a finalement été adopté par tous;
bref, que l’Accord de Paris ait été adopté, qu’il soit « ambitieux » (par rapport à ce qui était le plus probable), qu’il soit universel, qu’il inclue les principales revendications essentielles (par exemple, le principe de différenciation entre pays développés et pays en développement) même si leur formulation adoptée n’est certes pas optimale, et qu’il soit considéré comme contraignant (même si son application concrète reste à voir), tout cela fait indiscutablement de cet Accord une étape tout à fait décisive.
Faut-il célébrer ou critiquer?

Le meilleur résumé de la COP21 a été formulé par l’écrivain militant britannique Georges Monbiot, dans The Guardian: « Comparativement à ce que ça aurait pu être, c’est un miracle. Comparativement à ce que ça aurait dû être [pour répondre à l’urgence des besoins], c’est un désastre ».

Le directeur exécutif de Greenpeace International, Kumi Naidoo, disait de son côté: « Ce n’est pas un moment ni pour le triomphalisme, ni pour le désespoir. »

Bref, c’est une question de « verre à moitié plein » et de « verre à moitié vide »: lequel des deux choisissons-nous de mettre de l’avant?

C’est là qu’à mon avis le choix de stratégie militante entre en ligne de compte, aussi bien pour les partis politiques que pour les groupes environnementaux.

Faut-il célébrer l’Accord de Paris comme une réalisation remarquable, malgré ses défauts? Ou faut-il plutôt critiquer l’Accord de Paris pour tous ses défauts, malgré les progrès qu’il représente?

À mon avis, il faut célébrer

Pour vivre maintenant dans un petit village de 500 personnes en Estrie, dont bien peu de gens s’intéressent aux questions internationales, et moins encore partagent nos préoccupations militantes, je dois bien constater qu’en ce moment, en décembre 2015, la majorité de mes concitoyens partagent beaucoup plus les positions des pays réticents à l’Accord de Paris que celles des pays qui souhaitaient un accord plus ambitieux! La sensibilité aux changements climatiques a incontestablement progressé depuis quelques années; mais pour ce qui est des changements concrets à faire, on part encore de loin.

C’est pourquoi le choix stratégique de notre réaction face à l’Accord de Paris est important: verre à moitié plein ou verre à moitié vide?

Mettre l’accent sur la réussite (même partielle ou relative) de l’Accord de Paris est selon moi l’attitude à privilégier si nous voulons continuer à mobiliser davantage les citoyens « ordinaires » en faveur de la lutte contre les changements climatiques.

Les gens (et les militants aussi, d’ailleurs!) ont besoin de victoires, même petites. Nous avons besoin de voir certains gains, pour pouvoir continuer à croire à une réussite possible. Nous avons tous besoin d’encouragement, surtout dans une lutte aussi difficile (les transitions fondamentales que nos sociétés vont devoir opérer dans une période de temps très limitée) et aussi capitale (c’est une question de survie collective pour l’humanité, rien que ça!).

Tandis que si on met l’accent sur la critique (justifiée) des limites de l’Accord de Paris, on a sans doute raison « dans l’absolu », entre nous les militants connaissants et convaincus, mais on risque fort de perdre la majorité de nos concitoyens pour plusieurs raisons:

on accrédite l’impression que quoi qu’on fasse (à part la « révolution totale » dont rêvent certains de nos collègues militants, surtout parmi les plus radicaux), cela ne servira jamais à rien;
on discrédite les efforts (qui n’ont jamais été aussi grands à travers le monde que depuis un an ou deux: manifestations, pétitions, rencontres internationales, revendications, jeûnes, etc.) comme n’ayant servi à rien (ou à « pas grand chose »);
on nourrit le cynisme et le sentiment d’impuissance déjà bien trop répandus dans les populations face à nos gouvernants et à la délibération politique;
et on renforce notre image (du moins celle de certains de nos groupes et de nos militants) comme étant celle de perpétuels insatisfaits, qui ne seront jamais contents de rien et qui ne cessent d’être des « prophètes de malheur » et de « crier au loup ».
Un choix de public cible

Notre choix de réaction (célébrer ou critiquer) doit se faire en fonction de notre public cible.

Si on s’adresse essentiellement à nos militants, aux spécialistes ou à nos gouvernements, il est certainement davantage justifié de faire une lecture critique de l’Accord et d’en montrer les faiblesses et les point qui doivent être améliorés.

Encore que même avec eux, je crois qu’il serait tout à fait justifié de commencer d’abord par des félicitations et un petit bout de réjouissance. Ne fût-ce que pour reconnaître les efforts réalisés, la bonne volonté investie et les énormes obstacles objectifs qui étaient à surmonter. Après tout, les négociateurs, de Laurent Fabius jusqu’au dernier des consultants, ne sont pas tous des « méchants » vendus ou soumis aux pressions des lobbyistes pétroliers!

Mais si l’on veut rejoindre monsieur et madame Tout-le-monde, particulièrement dans les pays riches et développés qui ont profité, et qui continuent de profiter, du mode de vie qui produit les changements climatiques, et si on espère les mobiliser davantage pour exiger à l’avenir des mesures plus ambitieuses et plus contraignantes que celles de l’Accord de Paris (et y participer eux-mêmes par leurs changements de comportements personnels), alors il faut certainement mettre l’accent sur la célébration de cette étape décisive que constitue la COP21.

C’est la seule façon d’avancer collectivement: miser sur ce qu’il y a de positif, faire à chaque étape le maximum de gains qu’il est possible de faire à ce moment, s’assurer que le maximum de joueurs soient prêt à se rallier aux gains obtenus jusque là, voir à ce que les gains obtenus soient effectivement traduits dans la réalité, puis entreprendre une nouvelle étape vers de nouveaux gains…

Aurons-nous assez de temps pour éviter le pire des changements climatiques?

Nul ne le sait. Mais cela dépendra beaucoup plus de notre engagement à tous, individuel et collectif, à partir de maintenant (sans attendre la COP22, 23 ou les suivantes) que du seul contenu de l’Accord de Paris.

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Dominique Boisvert

Membre du Barreau pendant 20 ans, Dominique Boisvert a choisi de travailler essentiellement en milieux populaires dans les domaines de la solidarité internationale, des droits humains, des immigrants et des réfugiés, de l’analyse sociale, de la paix et de la nonviolence et des questions spirituelles. Co-fondateur du Réseau québécois pour la simplicité volontaire (RQSV) en 2000, il a publié aux éditions Écosociété L’ABC de la simplicité volontaire (2005) et ROMPRE! ou Le cri des « indignés » ( 2012). Il a également publié aux Éditions Novalis, Québec, « tu négliges un trésor ! Foi, religion et spiritualité dans le Québec d’aujourd’hui » (2015) et La « pauvreté » vous rendra libres !, Essai sur la vie simple et son urgente actualité (2015). Il anime, depuis 2010, le blogue du RQSV (www.carnet.simplicitevolontaire.org) et il a aussi son propre site (www.dominiqueboisvert.ca) depuis le printemps 2014.

Une pensée sur “L’Accord de Paris : célébrer ou critiquer?

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    17 décembre 2015 à 19 07 26 122612
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    Je vais continuer à consommer en mode turbot avant qu’il ne reste plus rien, vaut mieux en profiter maintenant, demain il ne restera probablement presque rien et après demain qui sait?

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