L’ANTIFASCISME EST UN PIÈGE

Par  Nuevo Curso. Le 9.01.2019.  Sur Nuevo Curso. Traduit de l’Espagnole par Robert Bibeau pour le webmagazine  http://www.les7duquebec.com

 

 

Parmi toutes les formes de lutte contre le fascisme, il en est une qui mène toujours et nécessairement à la défaite des travailleurs: c’est l’antifascisme. Pourquoi?

 

Qu’est-ce que le fascisme?

 

Dans l’ article précédent ( https://nuevocurso.org/que-es-el-fascismo/) nous avons vu que le fascisme est la transformation du « révolutionarisme » de la petite bourgeoisie dans les nouvelles conditions ouvertes au capitalisme par la Première Guerre mondiale. C’est, comme tous les mouvements politiques de la petite bourgeoisie «révolutionnaire», nationaliste et populaire, mais contrairement au XIXe siècle: l’absence de marchés sur lesquels écouler la production et trouver des placements profitables pour le capital sont devenues chronique et mondialisé. Toutes les capitales nationales sont impérialistes dans leurs intérêts (comme dans leur intégration à l’économie de marché mondialisée NDLT), quel que soit leur pouvoir relatif que ces pays détiennent ou non sur les autres pays et les autres nations.

 

  1. C’est pourquoi le capitalisme libéral est en train de disparaitre et que la bourgeoisie (et le capital. NDLT) est en train de fusionner et de se concentrer (à des niveaux jamais égalés. NDLT) ainsi que le capital national autour de l’État national (un agent unificateur). Le fascisme sera l’un des moyens de construction du capitalisme d’État qui est aujourd’hui la forme universelle d’organisation du capital national… (comme il le fut lors des deux grandes guerres mondiales occidentales. NDLT).
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  2. Une conséquence importante de cette concentration monopolistique est l’intégration des syndicats dans l’appareil d’État,ce qui va de pair avec l’imposition de conditions de travail homogènes pour tous les travailleurs dans tous les pays (codes du travail, salaire minimum, etc.). Le fascisme fera de l’accélération de ce processus d’unification l’un de ses drapeaux et arguments en faveur de la possibilité d’une « justice sociale« , c’est-à-dire d’une conciliation des classes.
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  3. Mais la réconciliation des classes dans un capitalisme où la tendance aux crises systémiques est devenue pérenne et de plus en plus difficile. Dans ce contexte, le capitalisme, à la différence du capitalisme ascendant (https://nuevocurso.org/diccionario/capitalismo-ascendente/) ne peut plus se permettre de vivre avec des masses prolétariennes organisées ayant leur propre expression politique indépendante.  Le capital a besoin au contraire d’intégrer tout dans l’État (le fascisme exprime ouvertement autoritairement cette tendance totalitaire «Tout dans l’État, rien contre l’État, rien hors de l’État» dans les mots de Mussolini) mantra à adopter, par tous les partis bourgeois, en commençant par la social-démocratie et le stalinisme, quitte à le vendre sous le couvert d’un langage démocratique et réformiste.
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Le fascisme est la forme du « révolutionnisme » de la petite bourgeoisie dans les conditions d’un capitalisme décadent dans lequel le capital national est fusionné et enraciné dans l’État et ne peut être que totalitaire et impérialiste.

 

Les conditions de la montée du fascisme

 

Dans ce cadre historique général, nous avons assisté à la montée du fascisme dans deux contextes différents:
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  1. Dans une situation d’aggravation de la lutte de classe dans laquelle la perspective de la révolution était ouverte, mais dans laquelle le mouvement révolutionnaire des travailleurs faiblissait ou stagnait (ici, il faudrait expliquer pourquoi le mouvement révolutionnaire des prolétaires s’affaiblissait et stagnait de la sorte. NDLT). La petite bourgeoisie abandonne alors la queue du prolétariat et pose le fascisme comme sa propre « voie révolutionnaire ». La bourgeoisie et le grand capital y voient la possibilité de convertir la petite bourgeoisie en une force de choc contre le mouvement de la classe ouvrière, de nourrir son développement et de lui prêter les clés de l’État totalitaire. La « tâche » du fascisme sera avant tout de vaincre le prolétariat par la force, de détruire ses organisations et de préparer l’ensemble de la société à la guerre (avec le soutien conditionnel du grand capital. NDLT).

 

  1. Dans les sociétés capitalistes périphériques, ayant de fortes oligarchies liées au secteur des exportations et un mouvement de classe qui n’a pas tout à fait développé une politique de classe indépendante, le fascisme a servi à la «modernisation» de la bourgeoisie pour conduire la transformation vers le capitalisme d’État, au renforcement des syndicats asservis pour encadrer le prolétariat autour des besoins du capital national pendant les années de guerre – quand les exportations vers les concurrents augmentent et financent la transformation des moyens de production, améliorant les salaires et les conditions de travail -, soumettant la résistance des anciennes classes rurales et affirmant pour la première fois les intérêts impérialistes du capital national.

 

La faiblesse et le vacillement du mouvement de classe, la perte de son indépendance, sont la condition pour que la petite bourgeoisie soit lancée contre les travailleurs ou s’engage à les encadrer au sein de  l’État totalitaire.

 

Le rôle de l’antifascisme

 

L’utilité et l’opportunité du fascisme pour la bourgeoisie sont commandées par la faiblesse et l’hésitation du mouvement indépendant de la classe prolétarienne (faiblesse et hésitation qui proviennent de la faiblesse objective de la classe prolétarienne encore mondialement en mutation et en développement dans de nombreuses régions du globe s’ouvrant au développement capitaliste industriel moderne, urbanisé et mondialisé. NDLT).

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  1. À l’ère révolutionnaire, l’antifascisme encourage la mobilisation de la petite bourgeoisie et de l’État (le majordome et l’intendance du grand capital) dans l’offensive contrerévolutionnaire.
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  2. En période de recul des luttes de la classe prolétarienne, l’antifascisme servait à encadrer les travailleurs de l’État totalitaire. Dans les deux cas, il prépare les conditions pour le développement belliqueux des tensions interimpérialistes.

 

Toute autolimitation de l’autonomie de classe, toute illusion de « justice sociale » (dont le mythe des «acquis sociaux» qu’il faut implorer «l’État providence» fétiche (sic) de maintenir au nom de la paix sociale à préserver. NDLT), c’est-à-dire toute aspiration à la conciliation de classes ouvre la possibilité d’un recours au fascisme par la bourgeoisie ou elle en ouvre la voie. C’était la fonction de l’antifascisme des années 30 et 40.

 

Car qu’est-ce que l’antifascisme? 

 

L’idée qu’une alliance avec les « secteurs démocratiques » de la bourgeoisie et de l’État totalitaire contre la « menace fasciste » est nécessaire et possible. En d’autres termes, il existe un terrain – la lutte contre le fascisme – dans lequel la conciliation de classes est possible. L’alternative capitalisme-révolution est ainsi remplacée par l’alternative fascisme-antifascisme. Comme dirait Amadeo Bordiga, la pire conséquence du fascisme était l’antifascisme.

 

L’antifascisme vend comme possible la conciliation de classes avec la bourgeoisie démocratique antifasciste, en éliminant la sortie révolutionnaire et en préparant les conditions de possibilité du fascisme

 

Mais l’antifascisme n’a-t-il pas vaincu la réaction?

 

En Espagne, résultat de la grève révolutionnaire de 1934, notamment en Catalogne et à Madrid, a ouvert une sortie fasciste à la bourgeoisie espagnole en montrant clairement l’incapacité du mouvement de la classe ouvrière à surmonter la subordination à la défense de l’État démocratique bourgeois, exercé par les partis nationalistes et le PSOE. Les secteurs les plus réactionnaires de la bourgeoisie d’État espagnole pouvaient alors opter pour le coup d’État militaire, qui fut vaincu le 19 juillet 1936 par l’insurrection ouvrière. L’État républicain bourgeois s’effondra … et commença immédiatement à se reconstruire sous le slogan « antifasciste » de la Generalitat jusqu’à ce qu’il soit suffisamment puissant pour désarmer et vaincre les travailleurs. À cette époque (1937-1938), lorsque la guerre révolutionnaire devient une guerre impérialiste, le capital national espagnol fut « sauvé », le sort des ouvriers, des deux côtés du front, fut scellé. (Il ne pouvait objectivement en être autrement, car le prolétariat espagnol – isolé mondialement – ne pouvait vaincre à lui seul l’alliance bourgeoise internationale fasciste, libéraux-antifascistes et socialistes. NDLT).

 

La défense de l’État démocratique et la subordination au nationalisme catalan en 1934 ont ouvert la porte à la « solution fasciste » de 1936 qui, bien que vaincue par les travailleurs, sera imposée après la reconstruction antifasciste de l’État républicain

 

À la victoire de Franco (1939), les conditions de l’engagement prolétarien dans la guerre étaient réunies

 

Après la victoire de Franco en 1939, les conditions de la défaite générale du prolétariat dans les pays centraux étaient déjà réunies. La guerre, l’expression et l’aboutissement sanglants de la contrerévolution pouvaient commencer. La Russie stalinienne remplace « l’antifascisme » par la collaboration avec Hitler qui partage la Pologne et obtient un saufconduit pour envahir la Finlande et les États baltes. Mais deux ans plus tard, le 22 juin 1941, Hitler décide d’attaquer la Russie. Les anciennes gloires du « Front populaire » et de « l’antifascisme » sont à nouveau sorties du placard pour créer un drapeau commun avec les alliés « démocratiques » qui sert d’hameçon idéologique pour l’enrôlement massif de travailleurs et de vaccin contre la résistance à la Guerre impérialiste totale. Cependant, le mouvement de classe renaitra après 1943 avec des grèves massives en Italie, en Grèce, et en Espagne. Il ne reste que dans la mémoire des minorités révolutionnaires que l’Espagne et l’Italie se sont battues aux côtés des autres travailleurs, contre les fascistes et contre les antifascistes, et contre tout un folklore prolétarien sur la répression démocratique des antifascistes et des « socialistes » des forces qui de fait avaient adoubé la réaction.

 

Quand la bourgeoisie nous vend « le triomphe sur le fascisme et le nazisme« , elle a même une chaine de télévision consacrée presque exclusivement à cela, elle nous parle en bien de la Deuxième Guerre impérialiste mondiale, du plus grand massacre de l’histoire de l’humanité. En d’autres termes, cela recouvre d’un linceul notre propre défaite de classe et notre propre massacre par la défaite de l’une des factions impérialistes de la guerre que cela a rendue possible.

 

Quand la bourgeoisie nous vend « le triomphe sur le fascisme », elle nous parle de la Deuxième Guerre impérialiste mondiale, le plus grand massacre de l’histoire. Couvrons notre propre défaite et massacre avec la défaite de l’un de leurs côtés

 

Le fascisme peut-il revenir aujourd’hui?

 

La faiblesse des luttes de la classe prolétarienne hors du cadre étatique, et qui dure depuis des décennies, a rendu inutile l’option fasciste pour l’État totalitaire et le capital national. D’autre part, le capitalisme d’État est aujourd’hui la forme d’organisation universelle du capital national.

 

Cependant, après de longues années de crise, la petite bourgeoisie du monde entier s’est rebellée (étant donné que le grand capital international ne lui assure plus d’avantages particuliers et au contraire tend à la précarisée et à la prolétarisée. NDLT). La petite-bourgeoisie (particulièrement nombreuse dans les sociétés capitalistes avancées. NDLT) discute de développer le militarisme, condition de plus en plus nécessaire pour survivre sous la concurrence mondiale et régionale effrénée. Elle déblatère à propos d’une Révolution technologique sans issue qui ne provoque que stagnation, sinon un effondrement de l’appareil politique de la bourgeoisie. Nous le voyons par le Brexit et par le triomphe de Trump, par le mouvement séparatiste catalan, à travers les grèves des camionneurs au Brésil et par la « libération nationale chauviniste à l’italienne » de Salvini et di Maio qui ont mis des bâtons dans les roues de l’axe franco-allemand au sein de l’Union européenne. La bourgeoisie a trouvé dans les protestations de colère et les mouvements de la petite bourgeoisie sans avenir un obstacle important à la réforme du système (pourtant impérative et nécessaire à sa survie. NDLT). Pourtant le capital doit transformer à la base l’organisation politique de l’État totalitaire par des « réformes » (sécurité sociale, conditions de travail, législation du travail et du commerce international. NDLT). En 2019, le capital a besoin pour relancer l’accumulation  d’une nouvelle vague de crises économiques au cœur d’un scénario impérialiste de plus en plus tendu qui mettra sans aucun doute l’accent sur le besoin de « renverser la situation » et d’utiliser le mouvement de la petite bourgeoisie comme un bâton contre les revendications des travailleurs.

 

C’est ce qu’une partie de la bourgeoisie française veut faire des Gilets jaunes, ce que la bourgeoisie allemande cherche – sans succès – à consolider avec les Verts et le pari que la bourgeoisie italienne joue avec Salvini. C’est dans ce cadre que des mouvements « populistes » prétendent « créer un momentum » avec des drapeaux interclassistes allant de la xénophobie, au féminisme, et à l’antifascisme comme nous l’expliquons précédemment. Le grand capital essaiera de diriger un réarmement autoritaire du capitalisme d’État dissimulé dans de fausses « avancées sociales«  qui précèderont inévitablement l’attaque générale contre les systèmes d’assurance-travail et les conditions de travail et les salaires du prolétariat.

 

Les révoltes de la petite bourgeoisie après presque une décennie de crise ont bloqué le développement économique et politique du capital national. Le temps presse et la tentation de la bourgeoisie est de les réorienter contre les ouvriers.

 

Que signifierait l’antifascisme aujourd’hui?

 

Dans les conditions actuelles, les mouvements qui perpétuent la tradition « révolutionnaire », transgressive, interclassiste, procapitaliste et autoritaire du fascisme originel peuvent remplir les fonctions d’encadrement du prolétariat tout en les disciplinant et en les dotant de nouveaux accoutrements aux allures patriotiques. Pour les factions bourgeoises, ce ne sont pas ces vestiges ni ces tendances adjacentes à l’extrême droite qui les intéressent. Ce ne sont pas les « Fronts » néolibéraux, ouvertement répressifs, machistes et conservateurs non plus (voyez les mutations récentes du Front National en France NDLT). Au contraire, le nouveau fascisme (le néofascisme), comme l’ancien, sera agité contre « les élites » représentatives des secteurs les plus obsolètes de la bourgeoisie d’État et de la petite bourgeoisie en déclin. Mais il voudra, comme le vieil homme, prendre des drapeaux populaires, car cela ne paraitrait pas «révolutionnaire» – de la part d’un nouveau groupe interclasse  prétendument  «véritablement démocratique», «égalitaire» (qu’importe qu’égalitarisme et interclasse soient contradictoires!) Et bien sûr «patriotique». C’est-à-dire que le fascisme d’État actuel est le premier candidat à endosser la veste et à s’emparer de la bannière de l’antifascisme contre la réaction barbare et effrayée de sa propre classe bourgeoise, car il génère les conditions de sa possibilité.

 

Le fascisme d’aujourd’hui est le premier candidat à porter le drapeau de l’antifascisme contre la carcunda de sa propre classe, car il crée les conditions de sa possibilité.

 


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Robert Bibeau

Robert Bibeau est journaliste, spécialiste en économie politique marxiste et militant prolétarien depuis 40 ans. http://www.les7duquebec.com

2 pensées sur “L’ANTIFASCISME EST UN PIÈGE

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