Le philosophe et le métapsychisme 3 : Jean-Paul Sartre

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CHARLES TREMBLAY : Je poursuis cette semaine ma série de chroniques Le philosophe et le métapsychisme. En vedette aujourd’hui : Jean-Paul Sartre. Ce qui suit est la reproduction des pages 391-393 du 100 mots pour comprendre la voyance de Bertrand Méheust (Les Empêcheurs de penser en rond, Paris, 2005).

—Jean-Paul Sartre—

Sartre ne figure pas dans cet ouvrage pour l’intérêt qu’il porte à la clairvoyance, mais pour l’horreur qu’elle semble lui inspirer, horreur qui travaille en sous-main toute sa pensée. Nous remarquerons pour commencer qu’en dépit de ses paradoxes ostentatoires la conception sartrienne de la conscience n’excède pas le noyau dur du sens commun occidental. Certes, aux yeux du philosophe, la conscience n’est plus une substance, une intimité close, elle fuit vers le dehors, le passé, le futur et l’ailleurs. Mais cet aggiornamento reste solidement encadré par les présupposés du rationalisme occidental. Par exemple, si la conscience se déborde sans cesse dans le pro-jet, l’ek-stase proprement divinatoire lui demeure interdite ; implicitement, le philosophe accepte sans discuter l’horizon spatio-temporel de la physique et de la psychologie contemporaines, pour lesquelles la connaissance du futur est impossible. De même, quand, dans L’Imaginaire, il aborde la conception archaïque de l’image, c’est pour la ramener dans les limites de la simple raison : l’image archaïque, comme force agissant à distance, comme véhicule d’une information à distance, manifeste certes à ses yeux l’intentionnalité de la conscience, mais amplifiée par l’imagination et sortie de ses limites structurelles, et il appartient à l’analyse rationnelle dans la ramener dans les bornes d’airain où, de toute nécessité, elle doit s’exercer. Enfin, quand il s’agit de préciser le statut philosophique d’autrui, le philosophe met une barrière absolue – et une barrière de principe – à toute communication directe des consciences. « Autrui, écrit-il ainsi dans L’Être et le Néant, n’est pas, dans mon expérience, un phénomène qui renvoie à mon expérience, mais […] il se réfère par principe à des phénomènes situées en dehors de toute expérience possible pour moi […] » (Gallimard, p. 273-274).Le philosophe revient si souvent sur ces affirmations de principe que l’on est tenté d’y voir le ressort caché de sa conception de la conscience. Il y a chez lui, comme on le sait, une véritable horreur de la proximité, de l’intimité vitale, du « gluant ». L’idée de la radiographie divinatoire lui est absolument insupportable, ce qui le conduit à ériger en principe non-négociable l’extériorité radicale des consciences. D’où l’importance du thème du regard dans son oeuvre. Ce regard qui nous perce et qui nous fige, n’est-ce pas une version sécularisée de la divination et surtout du mauvais oeil ? Pour se prémunir contre la télépathie, la sympathie, le mauvais oeil et la divination, certains ont recours à des rituels. Sartre, lui, invente une philosophie qui en nie par principe la possibilité. Ce n’est donc pas un hasard si la pensée de Sartre s’inscrit dans une polémique contre Bergson : « Cette psychologie de la sympathie avec la vie, écrit-il dans L’Imaginaire, a fait son temps » (p. 124). Comme l’a montré Gabriel Marcel, toute la dialectique de Sartre « repose sur la négation du nous-sujet, c’est-à-dire de la communion. Dans son univers, la participation est impossible » (L’Existence et la liberté humaine chez Jean-Paul Sartre, Vrin, 1981). Conclusion : la clôture de la conscience est un des présupposés majeurs du système de Sartre, comme d’ailleurs de l’existentialisme en général, et si, par hypothèse, on la remet en cause, tout l’édifice s’effondre.

Bertrand Méheust

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Charles Tremblay

Fondateur de la revue La Jérusalem des Terres Froides.

blog : http://jerusalemdesterresfroides.blogspot.ca/

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