Le Vaudou haïtien selon l’historien Michel Soukar

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CHARLES TREMBLAY : Outre le Soral-bashing et la dénonciation des zozotériques obsédés de « saTÂNisme », la Jérusalem des Terres Froides a une autre vocation : celle de la défense de la religion vaudou contre toutes les calomnies qu’elle subit (et elles sont nombreuses avec tous ces imbéciles qui utilisent le mot « vaudou » pour désigner la magie noire et les « poupées-à-aiguilles »). Depuis deux ans et quelques, j’ai ramassé assez d’articles sur le ouèbe pour y tenir une chronique Un oeil sur… ici aux 7 du Québec. Ma rubrique Vaudou contient 34 articles, issus pour la plupart de ma page Actualités Google personnalisée avec sa propre rubrique « Vaudou ». Bien sûr, sur un sujet aussi précis, bon nombre de ces articles sont en anglais mais il y en a un en français que je peux présenter ici, le propos de l’historien Michel Soukar.

—Le Vaudou haïtien—

Par Michel Soukar
Paru sur le site de Radio Kiskeya
Le 22 septembre 2008

“Vodoun” est originellement un mot de la langue FON. Il signifie la divinité, les esprits. « Oun » ou « houn » voudrait dire d’abord le sang et par dérivations : l’esprit, la divinité. On le retrouve comme radical dans « hounsi », « hounfort »… Vodoun signifie donc divinité. On retrouve ce sens dans certains passages de la prière « dior » et dans quelques anciens cantiques créoles de la liturgie Vodou par exemple : « Nou rayi vodou, nou rinmin ouanga » (Nous n’aimons pas le vodou, nous aimons sa magie). Dans le parler traditionnel du peuple haïtien, vodou signifie danse, un rite particulier, par exemple : « Néguesse Katyé morin, sé néguesse ki konn dansé Vodou » (Les femmes du quartier Morin dansent bien le vodou).

Des observateurs étrangers suivis d’Haïtiens se sont mis à utiliser le mot « vodou » dans un sens large pour signifier l’ensemble des pratiques et des croyances ayant cours dans le milieu haïtien. Le premier : Moreau de St. Méry, décrivant le rite du serpent, emploie le mot vodou pour englober l’organisation culturelle elle-même. Dans la première moitié du XXème siècle, des écrivains haïtiens se sont mis à utiliser ce terme dans ce sens large de religion du peuple haïtien, de religion locale, indigène. Dans le parler traditionnel haïtien, le terme désignerait l’ensemble de la démarche religieuse. Il faudrait chercher du coté d’autres termes tels que « Guinin » quand on dit : « cé ça ki guinen » (C’est ça le culte Africaniste) c’est-à-dire la pratique héritée des ancêtres. On emploie ce terme pour désigner les comportements, les pratiques que l’on rassemble sous le terme de pratique de la main droite. C’est-à dire sacrée, par opposition à celle de la main gauche où la sorcellerie, la magie agressive, criminelle est impliquée. Dans le vodou, il existe une magie comme dans toute religion. D’ailleurs, remarquons que dans le créole traditionnel du vodou, le terme magie n’indique pas ce qu’il signifie en français. Magie y signifie pouvoir mystique, force surnaturelle. Dans la chanson, « Hougan piti, min maji li anpil » (le prêtre vodou est frêle, mais sa magie puissante) ou bien « gen anpil maji nan kay là », (La maison est bien souchée, bien protégée), ce n’est pas la magie au sens occidental. Donc, il y a le terme guinen et le terme dior. On parle de frère dior, de manger dior.

Dior est un vieux terme africain que l’on emploie dans le contexte de l’accomplissement humain réalisé par l’initiation.

Pour désigner la pratique religieuse, les gens généralement ne s’appellent pas vodouisants. Ils diront qu’ils servent les loas. « Mwen sé sèvitè (Je suis serviteur). Mwen sèvi loa, mistè, guinen, (Je sers les loas… etc). Le terme vodouisant s’est répandu et est adopté par les Haïtiens eux-mêmes. C’est un phénomène récent, auquel les milieux traditionnels ont recours pour désigner leur culte. Mais là encore, il s’emploie surtout dans les contextes où l’on reprend des catégories étrangères, par exemple celui du tourisme, de l’ethnographie ou bien d’une certaine action politique.

Dans ce cadre précis, l’utilisation du mot vodouisant, est observé dans le cas où l’on se colle une étiquette pour se contre-distinguer. En fait, on reprend le terme dont les autres vous affublent. C’est là l’erreur de cette action politique : s’enfermer dans la problématique sans se rendre compte qu’on accepte l’image que les autres projettent de vous-mêmes, d’où la difficulté d’opérer un partage, un tri dans les différentes composantes de cette image alors que globalement celle-ci est négative.

Car, le vodou est inclus dans toute cette partie de l’Héritage que les Haïtiens ont du mal à assumer, à valoriser, à reconnaître. Dès l’origine, nous décelons dans le comportement haïtien la valorisation de tout ce qui est composante étrangère au niveau de la culture : mode vestimentaire, alimentaire, savoir, forme politique, couleur de la peau, traits du visage, type de cheveux… et la dévalorisation de tout ce qui compose notre héritage physique, anthropologique, culturel d’origine non européenne. Le vodou à ce titre déjà est dévalorisé.

En Haïti, il n’y a pas que le vodou comme religion. Il y a plusieurs pratiques religieuses. On retrouve le catholicisme dans lequel il faut distinguer les formes du catholicisme colonial du 17ème et 18ème siècles, français ou espagnol plutôt, qui ont concouru à la formation du vodou haïtien. Car le vodou haïtien n’est pas une religion africaine. Il est une création culturelle du peuple haïtien, que celui-ci a produit dans les mêmes circonstances, que lui-même se constituait. On parle de syncrétisme ou de juxtaposition entre le catholicisme et le vodou dans la constitution du vodou haïtien. Mais, il faut aussi distinguer le catholicisme post-concordataire du 19ème siècle qui, délibérément, a été une religion importée en Haïti en vertu du concordat de 1860. Il faut également faire la place au protestantisme représenté en Haïti, par les églises, les sectes reformées parmi lesquelles il faudrait opérer des distinctions. Même d’ailleurs au niveau chronologique. Des communautés telles que les méthodistes par exemple, sont venues assez tôt. Des cultes reformés se seraient implantés dès le temps de la colonie. Finalement, cette invasion de sectes américaines…Alors, il faut noter la pluralité de ces pratiques religieuses dans le pays et signaler également une forte contradiction entre ces religions chrétiennes et le vodou qui s’inscrit dans ce contexte de dévalorisation, cette schizophrénie culturelle du peuple haïtien. Mais aussi dans une polémique qui s’enracine dans l’intolérance et le fanatisme religieux propres à certaines propagandes chrétiennes et où, traditionnellement, on oppose religion du progrès, religion civilisée, à religion primitive, à magie, sorcellerie, bref, le vrai Dieu, au diable, au démon. Une série de positions de ce genre ont eu cours et se perpétuent.

Toutes ces raisons expliquent ce contexte dévalorisant dans lequel le vodou s’inscrit. Essayons d’abord de bien identifier le vodou comme religion car, si on veut parler de pratiques religieuses haïtiennes, il faut s’efforcer d’y relever ce qui peut appartenir à un système de pensées, de conceptions du monde, de l’homme, d’attitudes devant la vie capables d’être rattaché à la religion. Il faut distinguer tout cela d’autres pratiques, croyances et représentations ayant cours dans le milieu et qui se rattachent à des modes de pensées et d’attitudes différentes. Evidemment, chacun est libre de ses définitions.

Le vodou haïtien n’admet qu’un Dieu trinitaire : Père, Fils, St Esprit. Entité ineffable, indescriptible, « Le Grand Maitre », l’unique Créateur de tout. Ce créateur est éloigné totalement des hommes. Cependant, dans sa clémence, il a créé et placé sur cette terre des Esprits dont la nature est plus subtile que la nôtre. Ils protègent, aident, guident pour nous rapprocher du divin et pour nous aider à résoudre les difficultés quotidiennes.

Ces Esprits, dans certaines régions du pays sont appelés : anges, mystères, loas. Le vodouisant se décrit comme serviteur, il n’adore pas ces entités. D’ailleurs, celles-ci répudient toute forme d’adoration qu’elles considèrent comme une insulte, une profanation car seul le « Grand Maître » mérite l’adoration.

Le vodouisant pense que son appartenance à sa famille implique son intégration sous l’ombrelle des esprits de ses parents, de ses ancêtres. Il reçoit ses obligations directement par ses visions ou indirectement par la famille ou par celui que la hiérarchie des loas aurait placé sur sa route. Quand les messages arrivent indirectement, il est toujours bon de vérifier.

Les obligations peuvent être de plusieurs ordres. Elles vont de comment servir les loas jusqu’aux responsabilités de l’individu vis-à-vis de sa communauté si son périple doit le conduire à l’initiation pour revenir hougan ou mambo. Il reçoit aussi sa juridiction : lieu de travail… Dans tous les cas, hougan et mambo se considèrent toujours comme des serviteurs des loas et de leur communauté. Les loas indiquent et président le travail à effectuer. Leur travail n’est pas routinier, confiné à des recettes. C’est du sur mesure. Ce qui convient à l’un peut être un poison pour l’autre. Il arrive qu’un conjoint ne puisse assister à toute la cérémonie qu’offre l’autre conjoint à ses loas. Ici, on conseille aux fiancés d’analyser leur compatibilité mystique pour apporter des ajustements nécessaires avant leur mariage. Il arrive que la connaissance de l’homme et de la nature du hougan et du mambo dépasse de beaucoup celle du non initié vodouisant car les loas conduisent à une profonde connaissance spirituelle. Cependant avec une pensée articulée, une explication du monde, une connaissance du monde subtil, une cosmologie, le vodou peut parler d’une religion individuelle car ce qui se fait est du sur mesure. Chez le vodouisant, on parle de connaissance plus que de croyance. Ces considérations écartent le vodou des groupes de religions collectives mais le rapprochent des sociétés initiatiques telles que la Franc-Maçonnerie, la Rose-Croix, des groupes qui soulignent surtout la connaissance, la gnose.

Ce qui est fondamental dans le vodou, c’est le service des loas. On parle des loas racines, des loas famille, des loas d’héritage. La démarche fondamentale, c’est lorsqu’on est réclamé par les loas, d’aller ramasser les loas. Servir les loas : C’est chercher à retrouver ce qui vous est propre, à partir de votre appartenance à une famille, à un groupe, à une nation, à une race, etc. Rechercher ses loas, les retrouver, leur rendre un culte vous permet de développer intérieurement tous ces aspects de votre personnalité correspondant à ces divinités, à ces « réalités religieuses » retrouvées dans la tradition de votre terre. Dans les lakous, (habitation familiale) dans les « démembré », on désignera les pratiquants sous le nom d’héritiers. C’est se mettre en harmonie avec les grandes lois de votre réalité familiale, de votre réalité profonde qui ne se manifestent pas dans votre comportement et dans votre personnalité empirique. C’est s’inscrire dans une totalité créant une certaine harmonie, pour retrouver ce qui est nôtre. Non au niveau de votre destinée sociale et des conditionnements, mais des potentialités des dynamismes inscrits en vous et que vous ignorez. Cette recherche ne conduit pas à la résignation sociale, à l’immobilisme social. Le service des loas consiste en une série d’activités menées par le serviteur ayant pour objectif l’amplification ou la polarisation de l’égrégore d’un loa. Il est à noter que le panthéon d’une famille contient une multiplicité de loas et chacun d’eux possède une énergie ou égrégore. En retour, ces énergies altèrent l’énergie du serviteur et commandent ses fonctions humaines pour faciliter l’accomplissement des taches à exécuter. Celles-ci peuvent viser la collectivité mais l’altération des énergies de l’individu est personnelle.

Une autre attitude différente de celle-la, contradictoire, est celle de celui qui va acheter des « points » (pouvoir), qui ne va pas ramasser ses loas de famille. Il tente de se forger une destinée qui n’était pas inscrite dans son dynamisme, dans le dynamisme de sa lignée et il va procéder par la sorcellerie. Cette démarche n’est pas religieuse. Si par vodou on entend une « religion », alors ce comportement n’a rien à voir avec le vodou. Evitons de mêler ces deux systèmes tout à fait différents. Il faudrait considérer tous les segments de comportement identifiables à partir de l’histoire des religions, et les systèmes religieux susceptibles d’être observés dans le monde. Essayer de retrouver ces comportements à l’intérieur d’un système religieux propre au peuple haïtien. Ce qui permettrait de les distinguer d’autres pratiques n’appartenant pas au système religieux de ce peuple, même si elles relèvent de pratiques haïtiennes.

On use des « ouangas », des « expéditions » ou des « renvois » (Projections Magiques) dans le milieu religieux, mais ce sont souvent des méthodes de défense. A ce moment, il ne s’agit pas à proprement parler de comportements religieux, mais déjà de comportements magiques. Mais il faut les distinguer de tout ce qui constitue des comportements anti-sociaux, c’est-à-dire visant ou contrevenant aux valeurs d’éthique individuelle ou sociale existant dans le groupe.

Le peuple haïtien opère cette distinction. Il distingue la main gauche de la main droite. Ce qui est « guinen » de ce qui ne l’est pas. Ajoutons que les mêmes personnes peuvent afficher successivement des niveaux de personnalité, de développement intellectuel, de façon différente. Une même personne peut être civilisée avec ses amis et brutale avec sa femme et ses enfants. Les pratiquants du vodou peuvent présenter des niveaux dissemblables de fonctionnement. Pour ce, tel houngan pourra être dit : servir des deux mains. Les vrais pratiquants répèrent le religieux (« guinen »), et le maléfice (« move bagay »). Par exemple, après le 7 février 1986, au Cap, la maison d’un homme avait été pillée. La Télévision Nationale d’Haïti (TNH) avait filmé la résidence saccagée. On y était tombé sur des poupées, des petits cercueils, etc… Un passant, spontanément, disait : « sa sé té tout vyé bagay, se pa youn moun ki tap sèvi loa yo, ki tap sevi mistè yo, sé tout kalité vyé bagay » (Ce sont pas des serviteurs des dieux. Ce sont des malfaiteurs, des sorciers).

Où classer les sociétés secrètes : champwèl, zobop, etc ? Habituellement on les dénomme : sectes rouges. Des différences sont établies parmi ces groupes : selon la zone, tel nom est réservé pour tel type de société. Ce ne sont pas des groupes religieux, mais des sociétés parallèles. Dans l’église catholique, les paroisses représentent des divisions religieuses relevant de l’institution religieuse. Il existe les conseils de fabrique comprenant des laïcs rassemblés en comité gérant les fonds de la paroisse. Les hounforts, les péristyles, détiennent une société temporelle les aidant à défendre leurs intérêts. C’est leur police, leur armée, leurs bras séculiers. Tout comme chaque houngan, chaque hounfort possède sa bande de rara qui ne s’identifie pas à la congrégation religieuse elle-même, bien qu’elle y soit rattachée.

Des sociétés paramilitaires formaient des structures parallèles de pouvoir, dans les milieux ruraux au moins. Ceci s’était accentué aux époques où la centralisation était moins forte. Avec la centralisation de Port-au-Prince, les choses sont devenues complexes, mais jusqu’à nos jours, des structures parallèles de pouvoir se sont maintenues et avec elles, le pouvoir officiel, apparent doit compter, négocier, et s’entendre quand il n’y a pas coïncidence à un certain niveau.

Aussi dans chaque zone du pays, règne toujours l’empereur. A ce moment, il ne s’agit pas nécessairement de société criminelle, mais de structures traditionnelles d’organisation autres que celles du modèle de société occidentale que nous imitons. Ces structures contrôlent les activités de sorcellerie, de magie, etc. Donc, d’attaques, de justice traditionnelle. Si quelqu’un a des comptes à régler avec telle autre personne, il s’adresse à un spécialiste. Les deux demandent à l’empereur la permission de sévir. La zombification ferait partie de ce système. Ces actes sont sujets à une régulation. Ils expriment le châtiment d’un crime contre la société, avec tout ce qu’une société comporte d’imperfections. De même qu’on peut avancer dans l’histoire de l’église catholique des justifications théologiques à l’inquisition et à ses excès, celles-ci ne masquent pas les aberrations de pratiques sociales. Ceci deviendrait de l’imposture, de la malhonnêteté que de s’abriter derrière ces justifications alors qu’à l’évidence il s’agit d’une action criminelle. Il faut être ferme et précis là-dessus. On ne peut avoir affaire à des pratiques immorales et les voiler derrière un rideau de fumée idéologique ou culturaliste. De plus, ces agissements sont liés à une structure agraire, à un état du fonctionnement de structuralisation de la société globale et à un héritage historique. Plusieurs de ces sociétés, de ces pratiques, sont des héritages de bande de guérilleros ou de militaires disposant d’une certaine autonomie régionale au temps de l’indépendance, avant et après. Nous désignons les bandes de marrons armés, qui deviennent des groupes de militaires avec une organisation, une structure, contrôlant un territoire, négociant avec d’autres bandes pour délimiter leur espace. Jusqu’à présent, telle société peut délivrer un laisser-passer valable pour telle partie du territoire. Au-delà, on passe sous la juridiction d’autres empereurs, d’autres chefs.

En certains endroits, les empereurs peuvent être de grands propriétaires terriens, en d’autres : non. Il y a rencontre, superposition et compromis entre divers types de structures et de pouvoir. Sur le territoire national, se rencontrent les représentants du pouvoir légal (commandant en chef du département, magistrat, député, etc.), les détenteurs du pouvoir économique, mais aussi ceux qui incarnent le pouvoir symbolique avec tout ce que le symbolique contient d’efficacité terrible dans ces milieux en tant que pouvoir réel à travers les contrats, et les structures parallèles clandestines.

Un compromis crée une balance de pouvoir à l’intérieur de la société haïtienne, un équilibre variant selon le cas.

Cette recherche d’équilibre conditionne-t-elle l’élection de l’empereur ? C’est un point sur lequel on ne détient pas de renseignements précis. On sait qu’une hiérarchie fonctionne. Un empereur peut réprimander vertement et presque molester un chef de la zone. Celui-ci doit demander pardon, s’excuser. Ce traitement brutal peut aussi s’intégrer dans un jeu symbolique et social dont les gens ne sont pas dupes. C’est la tradition gardée par le Président François Duvalier qui giflait ses ministres. Toutes ces structures ont du subir de profondes modifications sous le Duvaliérisme. Car, apparemment, le génie de Duvalier aurait été précisément de récupérer, de détourner à peu près les structures de la société haïtienne et entre autres celles-ci qui ont du servir de noyau aux VSN (Volontaires de la Sécurité Nationale-Tontons Macoutes). Derrière le mode d’organisation officielle du corps de la milice, des structures sans doute relevaient de ces sociétés.

Malgré tout, il faut opérer des distinctions typologiques entre sociétés séculières, structures parallèles de contrôle d’une zone, et une autre unité de cette typologie carrément antisociale, pratiquant l’empoisonnement, « le terrorisme » et souvent aux services des intérêts des puissants de toute nature. Ils entretiennent des relations ou dénotent des éléments de comportement culturel intégrés à leur vie de groupes. De même, l’association des anciens élèves de tel collège, ou l’association des médecins catholiques d’Italie ou de France peut, à l’intérieur de son organisation et dans ses activités, inclure des segments empruntés à la religion. Par exemple, ils commenceront leur congrès annuel par une messe. Ce ne sont pas pour autant des organisations religieuses. Même raisonnement pour ces sociétés. Elles peuvent insérer dans leur vie associative l’invocation d’un loa, sacrifice d’animaux etc…

De plus, le vodou ne connaît pas d’autorité centrale. La nature du vodou consiste dans l’existence d’éléments socio-culturels communs. Pas d’autorité fixant le vocabulaire, les croyances, les pratiques. Des pratiques occultes possèdent des techniques de manipulation d’énergies mystiques dans un contexte de représentation surnaturelle. Mais dans un contexte de représentation scientifique, elles sont d’ordre physico-psychique. Ce qu’on appelle loa ne correspond pas à n’importe quelle utilisation de l’énergie cosmique ou de l’énergie physico-psychique. Ainsi, des gens qui ne sont pas des prêtres, des dépositaires d’une tradition religieuse propre au peuple haïtien mais qui font des choses de façon sauvage, peuvent avoir affaire à des pratiques qui impliquent la manipulation de certaines forces magiques et en vertu d’on ne sait quelle association, de quelle parenté, appeler ça des loas. Mais, il ne s’agit pas nécessairement de ceux de la religion « guinen ». Alors dans le groupe on le dénomme par exemple : Simbie. Mais correspond-il au culte religieux du loa Simbie dans la pratique « guinen » ? Évitons de s’y méprendre. Les gens peuvent employer des mots pour designer ce qu’ils veulent. Dans un milieu plus ouvert, les vocables peuvent émaner d’autres réalités. Par exemple, le houngan dit qu’il y avait crise de possession : « youn bagay vini, yo rélé li tel jan, men se pa loa-a » (Quelque chose est venue, on l’a appelé de telle façon, mais ce n’est pas le loa). Parce qu’il sait reconnaître le loa. C’est quelque chose mais pas le loa : les gens l’appellent comme ils veulent. Ces phénomènes échappent au protocole d’observation permettant d’identifier l’évènement. La distinction, par le houngan, est une question de pratique, et non de discours. Pour la plupart, nous parlons de ces réalités de façon inadéquate, car nous nous appuyons sur la communication de ceux qui ont vécu l’expérience. Ces phénomènes se sentent, s’éprouvent. En dehors d’une pratique et d’une expérience portant sur de longues années, ils échappent à la connaissance. On parle de Simbie ou de Damballah. Mais, que peut-on dire de ces loas ? Ils correspondent à quelle réalité ? On n’a jamais gouté au corossol, pourtant on en parle à d’autres qui, eux aussi, n’ont aucune idée de ce fruit. Nous les entretenons d’une approximation. A partir de diverses caractéristiques, on essaie de cerner une réalité dont le seul mode de connaissance adéquate serait d’y goûter. La preuve de l’existence du corossol est que je le mange. Aussi, c’est de manière abusive qu’on parle de croyance en religion. Se référant à un certain vecu, il ne s’agit pas de foi, mais d’expérience. L’observateur extérieur ne pouvant contrôler le contenu parle de foi. Mais pour l’expérimentateur, c’est une réalité vérifiée.

Pas question de croire en l’invérifiable. Et c’est une différence majeure entre le vodou et la foi catholique. Pour la vivre, il faut donc accomplir une expérience initiatique. On accède alors à ces phénomènes. Mas ce pas franchi, on se rend compte que le langage est tout à fait inadéquat pour en parler. Et que dire ? Dire pour faire quoi ? Que l’on donne des notions justes ou incorrectes sur les réalités de Simbie, à quoi ça sert ? Si ces informations ne correspondent pas chez l’interlocuteur à une expérience, à un devenir de sa personnalité. Pour un expérimentateur de l’univers des loas, tous les discours tenus à leur sujet sont des exercices futiles. Les loas existent pour être utiles aux hommes et non pour être des sujets de purs discours. On ne les appelle pas pour rien. Aussi, fort souvent les véritables houngans, mambos, répondent facilement n’importe quoi à leur sujet. Que leur importe ? Toutes ces approximations sont de valeurs ou de non-valeurs égales. Les serviteurs également répondent n’importe quoi si on les pressure de questions. Non par mépris, ni par malhonnêteté. Mais, c’est la seule attitude appropriée qu’ils peuvent trouver devant une situation réelle pour eux. Quelqu’un n’agacerait-il pas en voulant nous contraindre à décrire le gout du corossol ? Ce qui relève l’ordre purement sensoriel.

L’absence d’une autorité nationale largement reconnue permet des pensées voire des actes répréhensibles. Un initié affirme qu’en se déliant avec l’Esprit de Dieu en lui, il peut poser tous les actes possibles car, à sa mort, l’Esprit de Dieu restera toujours exempt de faute et le réintègrera avant qu’il ne rejoigne son créateur. On rencontre souvent ces inepties et elles expliquent aussi la chute vertigineuse de la moralité du peuple.

Issu des esclaves et des marrons, le vodou est la fusion des cultes des autochtones de Saint-Domingue et des différentes tribus expatriées par la traite. Une langue est aussi sortie de ce mélange et elle est connue sous le vocable de langage. Elle est certifiée dans les formules d’invocation des loas. Les loas racines l’utilisent pour dialoguer avec leurs serviteurs. Ces loas sont remplis de sagesse et de connaissance spirituelle. Les « anciens » qui maîtrisent le langage, transmettent en créole leur connaissance sous forme symbolique et allégorique. Ceci explique en partie les difficultés dans l’enseignement ésotérique du vodou. Ce qui implique les contradictions rencontrées dans la pratique exotérique.

Cette confusion inhibe la présence d’un chef en donnant l’impression que toute est permis.

Pratiquant ou non croyant, le vodou, comme axe crucial de la culture haïtienne doit recevoir toute l’aide des haïtiens pour son épanouissement.


Michel Soukar
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Charles Tremblay

Fondateur de la revue La Jérusalem des Terres Froides.

blog : http://jerusalemdesterresfroides.blogspot.ca/

Une pensée sur “Le Vaudou haïtien selon l’historien Michel Soukar

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