Les racines francophones de Westmount

PATRICE-HANS PERRIER:


La municipalité de Westmount représente une sorte de Liechtenstein du Québec, nichée à flanc du Mont-Royal, au beau milieu de Montréal. Petit royaume comprenant autour de 24 000 sujets, cette municipalité est autonome, même si les principales artères de la ville de Montréal la traversent de part en part.

Berceau d’une élite anglophone qui tient toujours entre ses mains plusieurs cordons de la bourse, Westmount compte son lot de manoirs et d’opulentes villas qui sont, invariablement, des imitations des divers styles architecturaux qui ont vu le jour au beau milieu de l’ère victorienne. Toutefois, les plus anciennes demeures de ce petit royaume bourgeois ont été construites à une époque où le style vernaculaire s’inspirait des traditions de la Nouvelle-France.


Maison-Hurtubise-Côte-St-Antoine-SOURCE-FLICKR

 

Histoire de saluer l’initiative de notre éditrice en faveur des anciennes demeures patrimoniales du Québec, je réédite, ici, un article composé à l’époque où je pratiquais le journalisme en plein coeur de … Westmount. Bonne lecture et n’hésitez-pas à y apporter des précisions au besoin.

 

Le Golden Square Mile de Montréal : la belle époque et le patrimoine écossais de la ville autour des années 1880.

 

Le Chemin de la Côte-Saint-Antoine représente le cordon ombilical de Westmount, une artère qui allait donner naissance aux avenues longitudinales qui formeront la trame du « bas Westmount ».  Bien avant que les riches industriels du « Golden Square Mile » viennent s’y établir, ce versant du mont Royal permit à une poignée d’« habitants » de cultiver leurs terres. C’est ainsi que Paul de Chomedey, Sieur de Maisonneuve, accordait vers le milieu du XVIIe siècle des concessions à quelques familles, histoire de tirer parti d’un secteur relativement bien irrigué.

Les premiers arrivants en profitèrent donc pour faire fructifier des vergers, des champs de melon et d’autres lopins de cultures céréalières. Tout le secteur allait conserver son caractère rural jusqu’à la fin du XIXe siècle, alors que la ville de Westmount voyait le jour. Les familles Décarie, Hurtubise, Leduc et Prud’homme occupaient une zone s’étendant de l’actuelle Avenue Greene jusqu’au quartier Notre-Dame-de-Grâce. Outre son orientation privilégiée, ce versant de la montagne recèle pas moins de 10 pieds de terre meuble en surface.  Des sédiments d’argile, de limon et de calcaires forment des sols propices à l’écoulement des eaux et une multitude de petites sources viennent alimenter le secteur.

Déjà, bien avant l’arrivée des premiers colons, plusieurs tribus d’autochtones, issues de la nation iroquoise, avaient défriché le terrain afin d’y pratiquer l’agriculture. Plusieurs petits sentiers permettaient aux randonneurs d’arpenter la montagne ou de descendre vers le sud et les amérindiens avaient tenté de tirer parti des sources d’eau potable qui coulaient dans le secteur de l’actuel Parc Murray.

 

La famille Hurtubise prend racine

C’est en 1699 que Louis Hurtubise, l’ancêtre de cette famille qui allait occuper les lieux pendant près de trois siècles, prend possession d’une vaste propriété qui comprenait plusieurs arpents de terre arable. Les Amérindiens, associés à la mission des Sulpiciens, étaient toujours autorisés à utiliser les terres de la concession de la famille Hurtubise, ce qui allait occasionner quelques escarmouches.

Un des fils du premier propriétaire, Jean Hurtubise, entreprendra, avec l’aide de son frère Pierre, de cultiver une parcelle de terre autour des années 1720 et une première maison en bois y sera construite en 1731. Quelques années plus tard, en 1739, une magnifique demeure en pierre de taille fut érigée sur les généreuses fondations de la première résidence de Jean Hurtubise. La maison Hurtubise, sise au 561-563, du Chemin de la Côte-Saint-Antoine, a été classée au Registre des biens culturels du Québec en 2004. Il s’agirait de la plus vieille résidence subsistant à Westmount et une des plus anciennes maisons rurales de l’île de Montréal. La ministre de la Culture et des Communications du Québec, Line Beauchamp, affirmait à cette occasion que la maison Hurtubise constitue un «témoignage historique et architectural de premier plan d’un modèle d’implantation et de développement agricole sous le régime seigneurial».

 

Une simplicité qui fait toute la différence

La maison Hurtubise frappe l’imagination par la beauté de ses courbes, une qualité qui témoigne de l’art de construire des premiers colons français. Elle trône à l’angle nord-ouest de l’avenue Victoria et de la Côte-Saint-Antoine et semble inviter les curieux à venir y faire le tour du propriétaire. Son toit, légèrement incurvé, nous rappelle qu’il fut une époque où les tempêtes de neige tombaient en rafale l’hiver venu, ce qui obligea les constructeurs à modifier la typologie des premières maisons.


Chemin de la Côte Saint-Antoine Est. Archives du Musée McCord / Studio Notman & Son. Très vieux cliché qui doit dater du milieu du XIXe siècle.

 

Le principal corps de bâtiment, sur le flanc gauche, donne à voir quatre magnifiques lucarnes en façade. En outre, une lucarne double a été ajoutée après 1911, ce qui confère à l’ensemble un zeste d’originalité. Une généreuse galerie en bois vient sertir l’ensemble, permettant de prendre l’air les soirs d’été. Une petite annexe a été ajoutée, sur le flanc droit de la propriété, sans pour autant dénaturer l’ensemble du programme. Deux imposantes cheminées encadrent le bâtiment d’origine, lequel repose sur des fondations qui possèdent trois pieds d’épaisseur. Deux meurtrières sont encore visibles dans la cave et la légende nous dit qu’elles servaient à tirer des coups de feu en cas d’attaque menées par les amérindiens. D’autres sources, moins romanesques, parlent plutôt de trappes d’aération …


Cliché en couleur de la Maison Hurtubise. Source: www.imtl.org

 

Des usages qui témoignent d’une autre époque

Des registres qui datent de la deuxième moitié du XVIIIe siècle font état de la richesse et de la variété des produits de la ferme de Jean Hurtubise. Outre la maison des maîtres, deux pâtés de bâtiments annexes composaient l’essentiel d’un domaine agricole qui comprenait une remise pour les attelages et les traîneaux d’hiver, une étable pour les chevaux et une grange aux proportions imposantes, sise un peu plus loin à l’arrière.


Illustration d’époque – Famille de colons de la Nouvelle-France.           Source : www.cslaval.qc.ca

 

Le recensement de 1861 stipule que la ferme familiale produisait du blé, du seigle, des pois, de l’avoine, des pommes de terre, des carottes et du foin pour le bétail. Déjà, vers 1781, les propriétaires prirent le pari de diversifier leur production en se consacrant à la pomiculture et à la production laitière. Le verger familial s’étendait sur 3 arpents et le cheptel comprenait toute une variété de bovins, sans oublier les chevaux de trait et les cochons, des bestiaux très prisés par les gourmets de l’époque.

C’est en 1839 que la ferme Hurtubise fut divisée en lot et que l’héritage agricole commença à s’effriter. En 1873, Antoine-Isaïe Hurtubise n’hésitait pas à vendre la partie sud de la ferme à son neveu Ephrem Hudon, lequel construisit la rue Victoria, entre la rue Sainte Catherine et la Côte-Saint-Antoine, afin d’y développer 113 lots à vocation résidentielle. À partir de cette époque, la population allait quadrupler en l’espace d’une décennie, sonnant le glas d’une riche tradition paysanne.

 

Passer le flambeau aux nouvelles générations

Malheureusement, le site n’est toujours pas accessible, malgré les efforts répétés de l’Association Historique de Westmount pour en faire un lieu culturel ouvert au grand public. Il faut dire qu’en 1955, le dernier héritier de la famille Hurtubise, le Dr Léopold Hurtubise, avait créé tout un émoi en annonçant qu’il s’apprêtait à vendre la maison à des promoteurs désireux de la raser pour y construire des unités de logements en série.

La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre et c’est un consortium, mis sur pied par Mabel Molson, Colin J.G. Molson et James R. Beattie, qui acheta la propriété. Les heureux propriétaires décidèrent de mettre sur pied, vers 1961, la Canadian Heritage of Quebec, une fondation oeuvrant à la conservation des immeubles patrimoniaux. Depuis lors, cette fondation demeure l’unique propriétaire de la maison Hurtubise et en assure l’entretien.

Toujours est-il que les membres de l’Association Historique de Westmount souhaitent que la ville établisse des liens plus étroits avec la fondation Canadian Heritage of Quebec afin de redonner une place de choix à cette prestigieuse résidence.

Doreen Lindsay, la présidente (à la fin des années 2000) de l’Association Historique de Westmount, estime que le site pourrait fort bien être converti en centre de recherche pour le plus grand bénéfice des étudiants qui poursuivent des études supérieures dans le domaine du patrimoine agricole et architectural. Dans le même ordre d’idées, Mme Lindsay aimerait bien savoir ce que sont devenues les archives de la famille Hurtubise, alors que la plus grande partie des objets et des pièces de mobilier est disparue après le décès du dernier représentant de cette illustre lignée de « gentlemen farmers » d’origine canadienne-française.

 

Sources :

La Presse, Montréal, Samedi 1er octobre 1955; Avis de classement du Ministère de la culture et des communications, 2004; Extraits d’une conférence donnée par l’historien Alan Stewart, 2003; Étude sur la Topographie, la Géologie et les Fondations de la maison Hurtubise menée par le géologue David Hammonds, 2003; Extraits d’une conférence donnée par l’historienne Janet MacKinnon, 2002.

Remerciements à Madame Doreen Lindsay de l’Association Historique de Westmount.

 

 

 

 

3 pensées sur “Les racines francophones de Westmount

  • avatar
    5 février 2014 à 18 06 39 02392
    Permalink

    Bonjour Patrice,

    Un article suave à souhait. C’est doux comme une fine neige semblable à celle qui s’étend sur la ville aujourd’hui.

    Heureusement que la « Canadian Heritage of Quebec » est venue à la rescousse de l’élégante et sobre Maison Hurtubise.

    Merci, Patrice, pour ce voyage dans le Westmount d’hier et d’aujourd’hui.

    Carolle Anne Dessureault

  • avatar
    7 février 2014 à 8 08 32 02322
    Permalink

    Cher Patrice, je ne vous lirez plus sur ce blog car il est compromis. Je vous lirez avec plaisir sur le site vigile.net, la lecture de votre article sur la souveraineté alimentaire était très intéressant.

    • avatar
      7 février 2014 à 21 09 41 02412
      Permalink

      Bob Lépine,

      pourriez-vous m’indiquer dans quelle mesure le site (blogue …) des 7 est compromis.

      je pose cette question de ma manière ingénue, spontannée et honnête.

      il y a, certes, des mouvements d’intention qui agitent les fondations de ce site, mais je suis incapable de les nommer, mais j’ai tout de même été en mesure de les identifier. Merci.

Commentaires fermés.