Lettre à mes frères évêques du Québec

DOMINIQUE BOISVERT

Montréal, le 13 mars 2014

Chers frères évêques du Québec,

Il y a un an, le cardinal Jorge Mario Bergoglio, de Buenos Aires, était élu pape et, à la surprise générale, il choisissait de devenir François, évêque de Rome.

Cette élection était certes importante à l’interne, pour les familiers de l’Église Institution. Mais bien peu de gens de l’extérieur n’en attendaient grand-chose. Après tout, c’est ce qui s’était passé quand Benoît XVI avait remplacé Jean-Paul II.

Et pourtant, en moins d’un an, le pape François a fait plus pour rejoindre « le monde » extérieur à l’Église que tous ses prédécesseurs en un demi-siècle! Pour retrouver semblable curiosité ou intérêt à l’égard de l’Église, il faut remonter à Jean XXIII et au Concile Vatican II. Car même la grande popularité de Jean-Paul II, voyageur planétaire, ne se situait pas du tout au même niveau, ni ne traversait autant les frontières de l’Église.

Si je vous écris à l’occasion de ce premier anniversaire, ce n’est pas pour faire l’éloge du pape François : il n’en a pas besoin. C’est plutôt pour m’inquiéter de votre consternante discrétion depuis un an.

Pendant des années, bien des catholiques québécois, des ex-catholiques ou chrétiens distants, ou même simplement des personnes de bonne volonté se désolaient de voir notre Église et ses représentants officiels si timides, silencieux, absents de la plupart des débats publics ou des enjeux sociaux. Alors que nos évêques québécois de la génération des Proulx, Hubert, Valois, Lebel, Drainville, etc. nous avaient habitués à une certaine audace et à une parole claire, y compris à Rome, nos évêques actuels semblaient être devenus timorés, prudents, obéissants à une sorte de « remise au pas » des conférences épiscopales nationales entreprise par le Vatican. Depuis la nomination de Mgr Marc Ouellet à Québec pour remplacer Mgr Maurice Couture (seul archevêque de Québec depuis 1870 et seul Primat de l’Église canadienne à ne pas avoir été nommé cardinal!), il était devenu clair que Rome favorisait plutôt la nomination de « bons soldats » chargés d’assurer dans leur diocèse la fidélité à l’orthodoxie déterminée par la Curie : une Église pyramidale dont la cohésion s’imposait du haut vers le bas.

Et quand on s’attristait, par exemple, de voir un certain nombre des résolutions clés du Synode de Montréal ne pas être vigoureusement transmises et défendues à Rome par notre archevêque, on était porté à excuser celui-ci en se disant qu’il n’en était pas le seul responsable puisque le Vatican ne favorisait aucune liberté d’expression et ne tolérait aucune dissidence.

Mais aujourd’hui, en 2014, aucune de ces excuses n’est encore valable! Le pape François n’a pas cessé, depuis le jour de son élection, d’innover lui-même et d’inviter ses frères dans l’épiscopat à sortir de leur cathédrale pour aller sur les places, à se rapprocher des pauvres et des exclus, à « sentir leur troupeau », à parler davantage de miséricorde que d’obligations. Il veut manifestement avoir l’heure juste, invitant les conférences épiscopales à recueillir largement l’opinion des fidèles sur des questions claires touchant le mariage, la famille et la sexualité en vue du Synode extraordinaire de l’automne. Ses homélies matinales à Santa Marta, partagées de façon familière, ont plus de résonnance que bien des encycliques du passé. Bref, il a ouvert les portes et les fenêtres, et nous a invités à circuler au grand air.

Chers frères évêques, vivons-nous dans la même Église? Avez-vous vu et entendu la même chose que moi (et que des millions d’humains partout sur la planète, dont la majorité ne sont même pas proches de l’Église)? Vous êtes-vous sentis interpellés à « la liberté des enfants de Dieu », à l’audace des renouveaux, à la créativité que rendent possible la confiance et l’humilité? Qu’attendez-vous pour sortir des églises sur l’agora, pour aller à la rencontre des petits et des mal pris, à la recherche des « brebis perdues », la joie de l’Évangile à la bouche et l’amour infiniment miséricordieux en bandoulière?

Le peuple du Québec, chrétien mais surtout non chrétien, n’en attend pas moins de vous. La Bonne Nouvelle, ensevelie depuis trop longtemps avec les souvenirs lointains d’une époque de chrétienté, n’attend que d’être dépoussiérée et annoncée à un monde en manque de repères. À la condition d’être portée par des gestes simples, vrais et parlants, autant sinon plus que par des paroles, à la manière de François lui-même.

Vous vous sentiez jusqu’ici bâillonnés, ou tout simplement intimidés par Rome? L’ère de l’Inquisition, du Saint Office ou même de la Curie romaine est révolue! Au contraire, François vous invite à la parole, à l’initiative, à la franchise trop longtemps découragée dans notre Église.

Vous aviez une occasion en or d’agir en ce sens avec le questionnaire préparatoire au prochain Synode sur la famille. Pourtant, l’épiscopat québécois n’a presque rien fait (par comparaison avec les évêques britanniques, allemands, suisses ou français, par exemple) pour susciter et faciliter la prise de parole par « le peuple de Dieu ». Les résultats de cette consultation, qui concernent avant tout les hommes et les femmes qu’ils sont censés refléter, n’ont d’ailleurs malheureusement pas été rendus publics ici, contrairement aux choix de d’autres épiscopats qui ont pris au sérieux l’appel de François à une large consultation des fidèles.

La récente nomination de l’un des vôtres, l’archevêque de Québec, au collège des cardinaux a certes eu de quoi réjouir les chrétiens québécois. Mais une telle reconnaissance de l’Église québécoise devait-elle être soulignée par des festivités de plusieurs dizaines de milliers de dollars (quelqu’en soit le degré d’autofinancement)? À lire l’exhortation de François aux nouveaux cardinaux, la question mérite certainement d’être posée. Et on pourrait multiplier ainsi les exemples d’occasions manquées par notre Église depuis un an.

Au fond, cet anniversaire de l’élection du pape François est l’occasion, pour chacun de nous, de nous demander si nous avons vraiment pris au sérieux son appel à la liberté, à la pauvreté et à la miséricorde. Et vous, chers frères évêques, quand vous rencontrerons-nous sur la place, au cœur du monde?

Dominique Boisvert

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Dominique Boisvert

Membre du Barreau pendant 20 ans, Dominique Boisvert a choisi de travailler essentiellement en milieux populaires dans les domaines de la solidarité internationale, des droits humains, des immigrants et des réfugiés, de l'analyse sociale, de la paix et de la nonviolence et des questions spirituelles. Co-fondateur du Réseau québécois pour la simplicité volontaire (RQSV) en 2000, il a publié aux éditions Écosociété L'ABC de la simplicité volontaire (2005) et ROMPRE! ou Le cri des « indignés » ( 2012). Il a également publié aux Éditions Novalis, Québec, « tu négliges un trésor ! Foi, religion et spiritualité dans le Québec d'aujourd'hui » (2015) et La « pauvreté » vous rendra libres !, Essai sur la vie simple et son urgente actualité (2015). Il anime, depuis 2010, le blogue du RQSV (www.carnet.simplicitevolontaire.org) et il a aussi son propre site (www.dominiqueboisvert.ca) depuis le printemps 2014.

6 pensées sur “Lettre à mes frères évêques du Québec

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    14 mars 2014 à 11 11 56 03563
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    @ Dominique Boisvert

    Merci pour ce texte. Une preuve tangible que les 7 sont toujours vivant et peuvent reprendre du mieuxx après une dure et longue maladie.

    Sur le texte même…. Ce n’est pas la première fois que nous sommes bien d’accord 🙂 Je disais l’an dernier…

    « Je reconnais bien là notre haut clergé québécois, déphasé, décadent, aimant ses aises plus que Jesus et craignant l’État bien plus que Dieu… »

    http://nouvellesociete.wordpress.com/2013/09/09/dieu-reconnaitrait-il-les-siens/

    Pierre JC

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    14 mars 2014 à 19 07 58 03583
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    @ Dominique Boisvert
    Merci pour ce texte. Une preuve tangible que les 7 sont toujours vivant et peuvent reprendre du mieux après une dure et longue maladie.
    Sur le texte même…. Ce n’est pas la première fois que nous sommes bien d’accord  Je disais l’an dernier…
    « Je reconnais bien là notre haut clergé québécois, déphasé, décadent, aimant ses aises plus que Jesus et craignant l’État bien plus que Dieu… »

    http://nouvellesociete.wordpress.com/2013/09/09/dieu-reconnaitrait-il-les-siens/

    Pierre JC

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    15 mars 2014 à 5 05 31 03313
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    Merci, M. Boisvert, pour cet article plus que pertinent. Comme vous le dites si bien, la discrétion de nos évêques est particulièrement significatif. Ils apparaissent comme de hauts fonctionnaires aux tâches et aux fonctions bien encadrées desquelles ils ne sauraient s’écarter. On ne peut y saisir la flamme du disciple de Jésus, de l’apôtre et encore moins de celle du pasteur qui va où se vivent les contradictions de l’existence, les souffrances de la vie, les solidarités nouvelles surgis d’un éveil des consciences face à un monde qui éclate. Qu’attendre de ces hommes qui ont été choisis à la carte, répondant à un ADN bien formaté pour occuper une charge de hauts fonctionnaires dociles à une pensée unique? C’est triste à dire, mais c’est comme ça. La seule action de l’archevêque de Québec, devenu cardinal, qui a attiré l’attention des médias est cette fameuse porte percée dans les murs de la basilique de Québec, invitant les chrétiens non pas pour sortir et aller à la périphérie mais pour les inviter à revenir dans l’Église. J’avais alors écrit un petit texte sur le sujet.

    http://humanisme.blogspot.ca/search?q=porte+à+la+basilique+de+Québec

    Une église triste à mourir pour qui est connecté à l’humanité.

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    15 mars 2014 à 10 10 46 03463
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    Bonjour !

    Hier les Québécois avaient peut être besoin qu’on lui prenne la main pour l’amener vers le Christ ? L’église extérieure, pyramidale, hiérarchique, fondée sur le dogme et la croyance, reposant souvent sur la foi aveugle et l’obéissance, trop souvent s’appuyant sur le péché et la culpabilité, trop souvent sur la soumission, la peur et le mensonge, où le contrôle des âmes était proéminent, à l’encontre de la libération de l’âme ou de la Venue de l’Esprit en l’homme, ou du Retour de l’Esprit en l’Homme, or, tout ce curriculum vitae ancestral de l’église extérieure, était peut-être nécessaire à ce moment-là, à cet époque, à ces époques, dans l’histoire du peuple du Québec. Mais l’est-il aujourd’hui ? Je ne le crois pas ! Je ne le crois plus !

    ChacUN à donc expérimenter cette église, y a retirer ce qu’il avait besoin, n’a gardé que l’essence de son message, que l’Essentiel, et a mis à la poubelle le reste, le superflu, comme des grands garçons et des grandes filles, et maintenant, cette expérimentation est terminée. Ils ont lâché la main de leurs maîtres afin de se prendre en main et se traduire eux-mêmes dans la maîtrise, leur propre maîtrise. Ils ont tourné leurs regards vers l’Intérieur où Tout s’y trouve. La créature a fait place au Créateur en L’Homme.

    Les Québécois, globalement, ne reviendront pas à cette église du passé, c’est terminé cette histoire. De disciples, trop souvent serviles, ils se rendront compte qu’ils ne sont que des Christs. Non pas des Christs historiques, non pas des Christs dans la forme, non pas des Christs dans la lettre, non pas seulement des Christs dans l’âme, non pas seulement des Christs en esprit, mais des Christs Véritablement. Vous savez, n’a-t-il pas dit : « Ce que je fais aujourd’hui, demain, vous en ferez de plus grande encore ! »

    Donc, aujourd’hui, ce n’est plus la même chose, ce n’est plus le cas d’hier, la désaffiliation en cours au Québec, dénote plus, une Maturité de l’Esprit des Québécois en matière de Spiritualité, qu’une involution en ce domaine. Il ne faut pas s’inquiéter ! Le Cœur des Québécois est grand, les Québécois sont des gens de Cœur, et en ce sens, les Québécois n’ont jamais été aussi proches du Christ en chacUN.

    L’église extérieure à fait son temps, et a fait place, si vous voulez, à cette Église Intérieure, où tout est Un, où le Cœur du Christ s’y trouve, où le Royaume des cieux s’y trouve, où chacUN peut se reconnaître Lui-même en L’Esprit du Christ. C’est le règne de L’Amour qui s’Établit, et cette Amour Véritable, n’a plus besoin de hiérarchie extérieure, ou d’une quelconque religion ou d’une institution extérieure.

    Alors, il ne faut pas s’affoler du processus en cours au Québec, puisque nous parlons ici du Québec, tout est Parfait et chacUN est à sa Place : la Sienne. Seul, l’Esprit du Christ sait ce qui est nécessaire pour chaque Un à cet Instant.

    Donc, beaucoup de Québécois n’ont plus besoin de cette forme d’église, ils sont maintenant libre de passer à l’Essentiel, à l’Être, à l’Esprit du Christ en Soi. En Soi, en tant que Christ Eux-mêmes.

    Il ne faut plus avoir peur, il ne faut plus s’inquiéter, le Christ en L’Homme a pris le relais.

    Et lorsque le Christ est Là, l’ombre du passé disparaît naturellement, automatiquement, sans effort, sans lutte, sans combat, et se passe même des débats futiles, c’est ce qui est en cours, non seulement au Québec, mais partout autour du monde.

    Alors, il faut comprendre l’ombre et toutes ses institutions, lorsque ses assises s’effondrent tout partout actuellement, c’est la panique généralisée, et dans tous les domaines : sciences, politiques, économiques, religions, c’est la peur de disparaître qui ressort, mais cela fait partie de la Révélation de la Lumière en l’homme et du processus d’intégration en cours, celui de la naissance en l’homme de l’Homme Lumière.

    Bonne journée

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    15 mars 2014 à 15 03 12 03123
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    Depuis que le Pape François est élu, je me sens appuyée, comme croyante, dans la mission de Jésus. Je me battais toujours seule contre UNE MENTALITÉ D’HOMMES DÉPASSÉS. Je continue avec plus d’enthousiasme. Le GROS PROBLÈME n’est pas seulement les prêtres élus, mais aussi les personnes qui gèrent la pastorale et les Églises. La majorité de ce petit monde n’évolue pas, ils sont fermés.
    Moi, j’ai agis. J’ai créé la page facebook de la fabrique, et j’y insérais les articles suivants; tout ce qui concerne notre bon Pape François, l’évangile du jour, les saints du jour, tout ce que je pouvais y insérer concernant le catholicisme romain ainsi que quelques article de vous. J’y insérais quelques articles aussi des paroisses environnantes.
    À cause d’eux, cela n’évolue pas et ils bâillonnent ceux qui veulent informer les gens. Les gens ne savent pas ou allez chercher ces articles qui les informent. Ils aimaient cela. De plus, c’est moi qui passe du temps bénévole pour cette page et ils ne leur restent qu’à critiquer. D’après ce que je constate, plusieurs dirigent notre pastorale et nos église, mais ne METTENT PAS EN PRATIQUE LA PAROLE. Allez à l’église ce n’est rien. Vivre LA PAROLE, voilà le défit de notre temps.
    Je suis d’accord avec vous : « Vous aviez une occasion en or d’agir en ce sens avec le questionnaire préparatoire au prochain Synode sur la famille. Pourtant, l’épiscopat québécois n’a presque rien fait (par comparaison avec les évêques britanniques, allemands, suisses ou français, par exemple) pour susciter et faciliter la prise de parole par « le peuple de Dieu ». Les résultats de cette consultation, qui concernent avant tout les hommes et les femmes qu’ils sont censés refléter, n’ont d’ailleurs malheureusement pas été rendus publics ici, contrairement aux choix de d’autres épiscopats qui ont pris au sérieux l’appel de François à une large consultation des fidèles. » Ici, l’on m’empêche de divulguer cela, car pour ceux ce n’est pas intéressant, ça ne parle pas d’eux.
    Ce n’était pas obligatoire une Célébration de la Parole pour notre Cardinal, car il est humble comme le Pape François. Comme il a dit : « Ne vous trompez pas, avoir un titre, ce n’est pas une gloire, mais un surplus de travail. » Comme il a compris et raison. J’ai confiance en lui et en notre Pape.

    En conclusion, pour moi, l’anniversaire de l’élection du pape François est l’occasion de me demander s’il a vraiment pris au sérieux son appel à la liberté, à la pauvreté et à la miséricorde. Oui et le Pape François nous le prouve à chaque jour. Ce que malheureusement, plusieurs de nos dirigeants ne sont capable de faire à cause de leur orgueil. Vive le Pape François!

    J’aime cette phrase de Pierre JC
    « Je reconnais bien là notre haut clergé québécois, déphasé, décadent, aimant ses aises plus que Jesus et craignant l’État bien plus que Dieu… »
    http://nouvellesociete.wordpress.com/2013/09/09/dieu-reconnaitrait-il-les-siens/

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    2 mai 2014 à 23 11 12 05125
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    Dans tous vos longs discours, vous n’en êtes pas arrivé à parler de Jésus.

    Puisse Dieu nous libérer de la religion et nous mener à son Fils

    Je vous invite à vous joindre à moi pour faire de l’évangélisation de rue à Québec ainsi que de l’accompagnement dans un ermitage en pleine nature en Bellechasse.

    Pierre

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