L’euro : une pseudo monnaie unique

Par  Jean-Pierre Avermaete.  Le 13.06.2017.  Sur  http://www.agoravox.fr/actualites/economie/article/l-euro-une-pseudo-monnaie-unique-194079

 

L’euro n’est pas la monnaie unique qu’on nous présente généralement. Son statut est totalement différent de ce qu’on imagine. Toutes les données sont pourtant accessibles à tous. Encore faut-il les comprendre

 

Depuis le premier janvier 1999, 23 pays (1) utilisent l’euro comme leur unique moyen de paiement. Ils forment ainsi une zone monétaire. Du moins, c’est ce qu’on prétend. La Banque Centrale Européenne (BCE) la dirige. Officiellement, elle veille sur la crédibilité de la monnaie. Pour la majorité d’entre nous, l’euro est une monnaie unique, comme le dollar l’est aux États-Unis. Seule la Réserve fédérale le gère. Les spécialistes préfèrent la dénomination de monnaie commune, appellation désignant le fait que plusieurs pays utilisent la même monnaie. L’euro ne répond à aucune de ces deux définitions. En fait, l’euro est une dénomination commune d’une série de monnaies nationales. Il existe par conséquent 21 euros différents (2).

Un petit récapitulatif s’impose pour comprendre la chose. L’idée d’une monnaie unique pour les pays européens a germé durant la seconde guerre mondiale. Le concept a pris véritablement forme lors de la rédaction du traité de Maastricht. Un seul pays refusait totalement cette idée à l’époque  : l’Allemagne. Pourquoi troquerait-elle son robuste mark contre une monnaie dont elle ne maîtriserait plus la destinée  ? Mais comment promouvoir la cohésion européenne sans adopter une monnaie unique  ? L’ECU, le numéraire qui servait de référence au système monétaire européen de 1979 à 1993, ne convenait pas, car il n’abolissait pas les changements de parités.

On a alors conçu un système ingénieux qui donnait l’impression d’une union monétaire avec une pseudo monnaie unique, de sorte que chaque pays membre conservait sa propre monnaie nationale. Les défauts de ce système apparaissent malheureusement de nos jours. Qu’avaient imaginé les experts de l’époque  ? Tout d’abord, ils ont proposé que toutes les monnaies nationales adoptent un nom commun : l’euro. Il suffisait donc au franc belge de changer d’appellation, tout comme au franc français, au florin néerlandais, au mark allemand, etc. Ensuite, il fallait que la valeur intrinsèque de tous ces euros soit identique, de sorte à feindre qu’ils soient tous équivalents et, par conséquent, fongibles. Le franc belge, par exemple, a dès lors subi une revalorisation pour se métamorphoser en euro. On a appliqué le rapport de 40,3399 francs pour un euro. Chaque pays membre à cette époque a opéré de la sorte et au premier janvier 1999, tous possédaient leur euro, parfaitement identique à celui des voisins, sans la moindre différence de valeur.

Si l’euro remplissait véritablement la fonction de monnaie unique, seule la BCE en assumerait la responsabilité. Les banques centrales nationales n’auraient d’autre fonction que de servir de simples relais à la BCE. Or les banques centrales nationales ont toutes conservé leurs prérogatives. Si la BCE détermine la politique monétaire de la zone, les banques centrales nationales supervisent toujours leur système bancaire. Elles agissent d’ailleurs différemment d’un pays à l’autre. Aussi pour rendre ce système cohérent, on a dû créer une plate-forme de paiement appelée TARGET2 (Trans-European Automated Real-time Gross settlement Express Transfer). Depuis 2008, une deuxième version de cette plate-forme est entrée en vigueur. Elle règle quelque 345.000 transactions par jour ouvrable pour un montant moyen de 1.800 milliards d’euros. 55.000 institutions financières en dépendent.

S’il était réellement question d’une union monétaire avec une monnaie unique, il est clair qu’une telle plate-forme n’aurait aucun sens. La BCE se chargerait de cette tâche. La présence de TARGET2 et le fait que les banques centrales nationales aient conservé leurs compétences sont autant de preuves que l’euro ne peut être considéré comme une monnaie unique. Un simple exemple le démontrera. Imaginez que un ressortissant belge ait acheté un produit auprès d’un fabricant italien. Celui-ci lui envoie la facture que le Belge s’empressera de régler. Il donnera l’ordre à sa banque de transférer la somme due à la banque italienne mentionnée sur la facture. Pour lui, la chose est entendue. Si vous vous rendez sur le site de la BCE pour savoir ce qui se passe vraiment (3), vous apprendrez que la banque belge contactera la banque italienne par l’intermédiaire du TARGET2. Le transfert des fonds s’effectuera par ce biais. Du moins c’est ainsi que la BCE le décrit. L’opération se déroulera toutefois d’une toute autre manière. Que la BCE omette de divulguer la procédure véritable est probablement dû au fait qu’elle est contrainte de persuader le monde entier que l’euro est une monnaie unique.

En réalité l’opération se déroulera comme suit. La banque belge transmettra l’ordre de son client à la Banque Nationale de Belgique (BNB) auprès de laquelle elle est a un compte-courant. La BNB débitera le compte-courant de la banque belge du montant de la facture et créditera celui de la Banca d’Italia qui dispose d’un compte-courant auprès de la BNB. La BNB informera sa collègue italienne via TARGET2 et cette dernière débitera pour le même montant le compte-courant de la BNB auprès d’elle en créditant celui de la banque italienne à qui le montant de la facture devait être versé. Le règlement aura donc causé une série d’écritures comptables sans qu’à aucun moment de l’argent véritable n’ait changé de place.

Ce paiement a engendré une dette de la BNB vis-à-vis de la Banca d’Italia. Parallèlement, il a créé une créance analogue de la Banca d’Italia sur la BNB. Cette procédure a néanmoins des conséquences désastreuses. Comme indiqué dans l’exemple, le montant devant être transféré se trouve toujours auprès de la BNB sur le compte de la Banca d’Italia. Le statut de ces euros a cependant changé. Ces euros n’appartiennent plus à la BNB bien qu’ils s’y trouvent encore. La BNB n’en assume plus la solvabilité. Cette fonction est dorénavant endossée par la Banca d’Italia. C’est elle qui dorénavant couvre ces euros. Si le fabricant italien retire ces euros de son compte-courant, sa banque les lui fournira en puisant sur son encours auprès de la Banca d’Italia.

Ce système de transferts n’a pas engendré de complications notables jusqu’au déclenchement de la crise actuelle qui a démarré en mars 2007. Dettes et créances dans le système TARGET2 sont toujours en équilibre, mais leur distribution parmi les banques centrales affiliées diverge. La crise et l’incompétence manifeste que les instances européennes ont affiché pour la combattre, a eu pour conséquence une fuite de capitaux de plus en plus importante depuis les états membres jugés à risque vers ceux jugés plus fiables. Les banques centrales d’Allemagne, du Luxembourg et des Pays-Bas, pour ne citer que les principales, ont vu et voient toujours avec effroi affluer ces capitaux chez elles. Des capitaux qu’elles doivent couvrir alors qu’elles ne les ont jamais reçus physiquement. Elles sont en outre obligées de les accepter suite à l’article 63 du traité de Lisbonne qui assure la libre circulation des capitaux dans toute la zone euro et même en dehors de celle-ci.

Target2

La Bundesbank avait fin avril 2017 une créance de 843,4 milliards d’euros sur ses collègues européennes (4). Ce montant représente plus d’un quart du PIB du pays  ! La plus grande partie de ces créances provient des pays en difficulté du sud de l’Europe, principalement d’Italie, d’Espagne et de Grèce. La Banca d’Italia enregistrait au même moment une dette vis-à-vis de ses collègues européennes de 411,6 milliards d’euros, la Banco de España en avait une de 366,4 milliards et la banque centrale grecque de 76,9 milliards. Des sommes qu’aucune de ces banques centrales ne pourra rembourser. Si l’Italie décidait de quitter la zone euro, elle devrait rembourser séance tenante 411,6 milliards d’euros à diverses banques centrales européennes, ainsi qu’une large partie des billets et pièces en circulation à la BCE. En gros, la péninsule italienne devrait fournir quelque 500 milliards d’euros d’un coup. Chose impossible.

La situation de la Bundesbank est tout aussi précaire. La Banque sait pertinemment qu’elle ne verra qu’une infime partie de ces créances. Nonobstant, elle en assume la responsabilité vis-à-vis des banques allemandes où tous ces transferts ont finalement abouti. Tout détenteur est, en effet, en droit de retirer son capital à tout moment. Imaginez des investisseurs italiens qui, par précaution, transfèrent une partie de leur patrimoine vers une banque allemande. En agissant de la sorte, ces investisseurs italiens ont changé le statut de leurs euros. Ils sont passés de la tutelle italienne à l’allemande. Si l’euro implosait, engendrant le retour des monnaies nationales, ces investisseurs italiens verraient leurs avoirs déposés en Allemagne convertis en nouveau marks allemands et non plus en nouvelles lires italiennes. Il est probable que ce nouveau mark grimpera rapidement face à cette nouvelle lire.

C’est précisément cette particularité qui constitue la plus grande menace pour le maintien de la pseudo monnaie unique. Cette menace explique aussi l’entêtement de l’Allemagne en matières financières et budgétaires. Aussi longtemps que le gouvernement allemand est en mesure de déterminer la politique européenne, le pays mettra tout en œuvre pour camoufler ce danger latent. Il pèsera également sur tous les autres gouvernements pour que ces derniers assument une partie de ce fardeau exorbitant. L’élection d’Emmanuel Macron comme nouveau président en France constituait à cet égard un énorme soulagement pour l’Allemagne. Il est en effet admis que le nouveau président français appliquera à la lettre les directives imposées par l’Allemagne par l’intermédiaire des instances européennes.

Les perspectives n’augurent rien de bon, car il n’existe aucune solution dans l’immédiat. Les traités n’ont rien prévu et les adapter est impossible puisque la moindre modification nécessite l’unanimité. Or, il est clair que les pays membres accusant une dette dans le système TARGET2 n’ont aucun intérêt à quitter la zone euro. Comme personne ne peut les éjecter, ils contraignent les instances européennes à les aider coûte que coûte. Et si cette aide foire et que l’euro implose, ils quitteront la zone sans rembourser un seul centime. Ce qui revient à dire que ce sont les pays créanciers qui assument totalement ces dettes en cas de décomposition de la zone. Cette responsabilité dépasse largement leur capacité.

Une révision du système s’impose donc et devrait aller de pair avec l’instauration d’une véritable union bancaire, ainsi que d’une mutualisation des dettes publiques européennes. Il n’existe aucune autre alternative. Mais si on se réfère à la manière dont les instances compétentes ont géré la crise jusqu’à présent, on peut craindre le pire. L’euro évoluera d’une crise à l’autre et chaque crise empirera la situation et conduira à des mesures de moins en moins efficaces. La Troïka (la Commission européenne représentée par l’Eurogroupe, la BCE et le Fonds Monétaire International) a bâclé ses interventions dans les crises grecque et chypriote. Ces interventions ont par ailleurs démontré de façon flagrante que tous les euros étaient véritablement différents.

En effet, en dépit des injonctions stipulées par l’article 63 du traité de Lisbonne interdisant toute restriction aux mouvements des capitaux, Grecs et Chypriotes ne disposent plus librement de leurs avoirs en euros. Ils subissent des limitations sur le nombre de transactions qu’ils peuvent effectuer au quotidien. Pire, ils n’ont qu’un accès restreint à leurs avoirs en banque et ne peuvent retirer qu’au compte-goutte leur argent des distributeurs muraux. Tout cela en parfaite contradiction avec les traités en vigueur. Un euro grec ou chypriote est donc moins facilement accessible qu’un euro émanant d’ailleurs, quand bien même ils restent tous parfaitement fongibles. Les experts affirmeront que cette anomalie provient de la situation délabrée du système bancaire de ces deux pays. Une explication totalement irrecevable. C’est le statut des différents euros considérés qui a changé. Dès qu’un euro atterrit sur un compte bancaire, son statut, en tant que monnaie, change du tout au tout. Mais ceci est une autre histoire sur laquelle nous reviendrons plus tard.

 

 

 

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(1) Allemagne, Andorre, Autriche, Belgique, Chypre, Espagne, Estonie, Finlande, France, Grèce, Irlande, Italie, Lettonie, Lituanie, Luxembourg, Malte, Monaco, Pays-Bas, Portugal, Saint-Marin, Slovénie, Slovaquie et Vatican.

(2) Des 23 pays, 4 ne disposaient pas de leur propre monnaie : Andorre (peseta espagnole), Monaco (franc français), Saint-Marin et Vatican (lire italienne). 19 pays ont rebaptisé leur monnaie nationale en euro. Á côté de ces 19 euros homonymes, deux supplémentaires sont apparus  : ceux émis directement par la BCE et les billets et pièces d’appoint qui ont leur propre statut.

(3) https://www.ecb.europa.eu/explainers/tell-me/html/target2.fr.html

(4) http://sdw.ecb.europa.eu/reports.do?node=1000004859

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Robert Bibeau

Robert Bibeau est journaliste, spécialiste en économie politique marxiste et militant prolétaire depuis 40 années.

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