L’excès des droits individuels

Capture-d’écran-2015-08-05-à-13.41.17-617x357

DOMINIQUE BOISVERT :

Je m’avance sur un terrain glissant. Pour deux raisons: je semble aller à contre-courant de ce qui est «progressiste» et je mets en cause des personnes vulnérables, celles qu’une société juste et un chrétien devraient privilégier. Deux tabous difficiles à remettre en question dans mon milieu. Surtout qu’une telle remise en question risque de me faire passer pour passéiste ou pour conservateur.

Tant pis! Je crois qu’il faut oser y aller…

C’était hier la journée mondiale contre l’homophobie et la transphobie. On ne peut évidemment pas être pour l’homophobie ni pour la transphobie. En fait, soyons clair, on ne peut être pour aucune «…phobie»!

Ceci étant posé, je n’ai pu m’empêcher, toute la journée, d’éprouver un malaise. Celui des dérives dans lesquelles nous sommes déjà entrés. À force d’être soucieux de protéger les droits et les particularités individuels de chacun et chacune, il reste de moins en moins de valeurs ou «vérités» collectives autour desquelles nous sommes prêts à nous rassembler, que nous sommes prêts à tenir pour communes. Et c’est en train de devenir un problème social, politique et anthropologique, voire philosophique, de plus en plus grave par ses conséquences.

On pourrait multiplier les exemples: contentons-nous de trois.

Le rapport à la sexualité. Jusqu’à il y a peu (et c’est encore le cas dans un très grand nombre de pays), il y avait deux types d’êtres humains: des hommes et des femmes; et un type de relations entre eux: l’hétérosexualité. Maintenant, dans nos sociétés «avancées», il est impossible de savoir combien il y a de types d’êtres humains et de relations entre eux: hommes, femmes, transgenres dans un sens ou l’autre, hermaphrodites, et sans doute bientôt bi-genres ou a-genres; tout comme l’hétérosexualité, l’homosexualité, la bi-sexualité, la multisexualité, l’a-sexualité. D’ailleurs, il n’y a désormais plus seulement l’identité sexuelle mais également l’identification sexuelle. Bref, la sexualité au choix de chacun.

Le rapport à la religion. À travers l’histoire, un grand nombre de religions se sont développées, souvent en lien avec une région et une culture données. De celles-ci, plusieurs se sont détachées, surtout par le nombre, comme les «grandes religions» (christianisme, judaïsme et islam comme «religions du Livre», mais aussi le bouddhisme, l’hindouisme, le taoïsme, etc.). Et bien d’autres religions sont vécues un peu partout, souvent regroupées, par commodité, sous le nom de religions naturelles. Mais jusque là, on avait essentiellement affaire à des phénomènes collectifs, qu’on pouvait assez facilement reconnaître, sinon comprendre, comme des réalités indiscutables. Maintenant, toujours dans nos sociétés «avancées», chacun se bricole de plus en plus sa propre religion. Non seulement en choisissant, au buffet des religions, ce qui fait le mieux son affaire. Mais également en inventant, de manière de plus en plus discutable et farfelue, des religions à la carte: Raël, la Scientologie, ou le Pastafarisme (les «Adorateurs du Monstre en spaghettis volant». Eh oui! Je n’invente rien! Parlez-en aux tribunaux qui doivent trancher sur le respect de la liberté religieuse…

Le rapport à la consommation. Pendant très longtemps, l’être humain a dû subvenir à ses besoins essentiels: se nourrir, se vêtir, se loger. Le choix n’était pas varié et on ne faisait pas le difficile. Même jusqu’à récemment, il y a à peine plus d’un siècle, on se considérait extrêmement chanceux d’avoir accès à un livre, un journal ou un poste de radio. Mais avec le progrès, nos sociétés «avancées» ne se contenteraient jamais plus de moins que du «choix illimité» entre d’innombrables produits matériels ou culturels, et entre tous les moyens de communication instantanés et synchronisés que permet désormais l’informatique. Si bien que chacun a désormais la possibilité (et le contraire serait considéré comme «im-pensable») de faire son choix individuel entre tout ce qui est simultanément possible et disponible.

Et notre système économique capitaliste mondialisé pousse de toutes ses forces (et de tous ses intérêts) dans le sens d’une satisfaction toujours plus individualisée des besoins et des désirs de chacun. Et comme les intérêts économiques sont le plus souvent déterminants dans les «choix» (qui sont beaucoup plus des décisions que des choix!) de société…

Où veux-je en venir avec tout ça?

Au fait que notre évolution vers un respect toujours plus grand des droits individuels nous conduit inévitablement vers des culs-de-sac. Au même titre d’ailleurs (et ce n’est pas sans lien), que le développement et la croissance illimités nous conduisent inévitablement vers le mur des limites planétaires.

Avec cette hypertrophie des droits individuels, il est déjà (et il va devenir encore plus) difficile de s’entendre sur quoi que ce soit de collectif. Puisque chacun peut être, faire ou croire ce qu’il estime essentiel ou préférable pour lui ou elle, comment arriverons-nous désormais à nous entendre sur des valeurs ou des «vérités» communes? Comment, et autour de quoi, arriverons-nous à nous rassembler tous ensemble? Arriverons-nous même encore, tout simplement, à nous entendre pour imposer des règles communes à nos goûts, choix ou appétits individuels?

Certes, ce questionnement peut sembler sombre, pessimiste ou prématuré. Après tout, l’être humain n’a-t-il pas réussi à relever, plutôt brillamment, tous les défis auxquels il a été confronté depuis son apparition sur Terre?

Pourtant, les difficultés du vivre-ensemble sont déjà bien présents dans nos sociétés individualistes «avancées». Et elles ne cessent de s’amplifier avec l’arrivée des vagues croissantes de migrations internationales. Tous nos outils collectifs sont de plus en plus fragilisés: État (Providence), syndicats et autres regroupements communautaires, partis politiques, groupes religieux, etc. Ce qui était, jusqu’à il y a une ou deux générations, un tissu social tissé serré est de plus en plus en train de s’effilocher.

Et nous pouvons compter sur notre système économique pour amplifier encore le phénomène. Et toujours dans le même sens: du collectif vers l’individu visé toujours plus comme la cible et l’idéal du projet.

Est-ce vraiment cela que nous voulons?

avatar

Dominique Boisvert

Membre du Barreau pendant 20 ans, Dominique Boisvert a choisi de travailler essentiellement en milieux populaires dans les domaines de la solidarité internationale, des droits humains, des immigrants et des réfugiés, de l'analyse sociale, de la paix et de la nonviolence et des questions spirituelles. Co-fondateur du Réseau québécois pour la simplicité volontaire (RQSV) en 2000, il a publié aux éditions Écosociété L'ABC de la simplicité volontaire (2005) et ROMPRE! ou Le cri des « indignés » ( 2012). Il a également publié aux Éditions Novalis, Québec, « tu négliges un trésor ! Foi, religion et spiritualité dans le Québec d'aujourd'hui » (2015) et La « pauvreté » vous rendra libres !, Essai sur la vie simple et son urgente actualité (2015). Il anime, depuis 2010, le blogue du RQSV (www.carnet.simplicitevolontaire.org) et il a aussi son propre site (www.dominiqueboisvert.ca) depuis le printemps 2014.

8 pensées sur “L’excès des droits individuels

  • avatar
    20 mai 2016 à 7 07 42 05425
    Permalink

    Bof! Cela me semble être tout simplement l’influence « civilisatrice » anglo-saxonne où l’absence de respect humain, quel qu’il soit, se redirige vers les objets de richesse. Aussi longtemps que les intérêts particuliers passeront devant le respect des différences, la situation continuera de péricliter. Signaler les différences pour en évaluer le « respect » à leur attribuer est une manque de respect envers ces différences. Apprendre le respect n’est pas d’évaluer ce qui doit être respecter; c’est de respecter ce qui est différent de nous individuellement.

    Répondre
  • avatar
    20 mai 2016 à 16 04 12 05125
    Permalink

    Désolé de vous contredire monsieur BOISVERT mais je crois que vous-même vous êtes envouté par la mystique narcissique qui hante et enveloppe ce siècle décadent.

    Ainsi vous écrivez ceci : « Avec cette hypertrophie des droits individuels, il est déjà (et il va devenir encore plus) difficile de s’entendre sur quoi que ce soit de collectif. »

    Vous regrettez l’ancien temps et vous écrivez « Ce qui était, jusqu’à il y a une ou deux générations, un tissu social tissé serré est de plus en plus en train de s’effilocher. »

    Ce tissé serré comme vous dites correspondait à la phase montante du mode de production capitaliste ou la bourgeoisie parvenait à imposer ses lois – ses règlements – ses droits et ses lois – à toute la population qui mieux nourri et mieux vivante acceptait sans trop regimber ses diktats de classe sociale.

    Le mode de production étant en crise profonde – systémique et ne parvenant plus à nourrir tout le monde et à maintenir les services de base (contrairement a votre utopie de surexploitation de la planète… il faut vraiment vivre en banlieue de Montréal en Amérique du Nord pour ergoter des choses semblables -j’arrive d’Afrique = ABIDJAN = et votre surconsommation on ne connait pas la-bas, manger est un luxe qui n’est pas pour tout le monde)

    Bref, vous vous illusionnez sur les droits à la carte – et les religions à la carte – qui sont des divagations de la petite bourgeoisie qui se fait croire que d’adorer des spaghettis lui donne accès au pouvoir = La bourgeoisie incapable de régler quelque problème économique – politique – social que ce soit aime bien que les petits-bourgeois s’épivardent avec ces variétés de fadaises insignifiantes (que vous avez très bien décrites sur la sexualité notamment – à quand les droits des zoophiles que l’on nous présentera à la télé un porc et une femme ou quatre femmes et on nous expliquera que c,est notre devoir social de les regarder sans broncher et qui ferme son poste est un zoophobe ) Comprenez que la société bourgeoise dégénère – s’effondre économiquement d’abord politiquement et socialement ensuite et cette société en putréfaction ne souffre pas de trop de liberté mais de trop de narcissisme mais le narcissisme ambiant n’est que la réaction d’êtres a-socialisés par une société dégénérée.

    N’ayez cependant aucune crainte la classe prolétarienne quand sa survie sera en jeu – et ceci est déjà en cours – ne laissera pas la petite bourgeoisie lui imposer la route du précipice social.

    Cette merde religieuse – genre et sexuelle (de fait a-sexuelle en réalité = la sexualité ayant chez l’animal humain une fonction précise que les animaux non-humains connaissent bien), idéologique, de pseudos « droits » narcissiques anarchiques décadents trouveront leur FIN avec ce mode de production décadent.

    ce que vous constatez n’est que l’expression de cet effondrement social d’où naitra une nouvelle civilisation prolétarienne internationale.

    Répondre
  • avatar
    20 mai 2016 à 19 07 03 05035
    Permalink

    « Ce tissé serré comme vous dites correspondait à la phase montante du mode de production capitaliste ou la bourgeoisie parvenait à imposer ses lois – ses règlements – ses droits et ses lois – à toute la population qui mieux nourri et mieux vivante acceptait sans trop regimber ses diktats de classe sociale. »

    Je n’en suis pas du tout convaincu. Parce que ce fameux « tissé serré » n’a jamais été aussi « serré » qu’à l’époque de la nouvelle France où la population en général se fichait complètement des lois des autorités et où la bourgeoisie n’existait pas vraiment.

    Répondre
    • avatar
      21 mai 2016 à 8 08 04 05045
      Permalink

      Et que fais-tu de ces bourgeois gentils hommes qui dirigèrent la colonie de peuplement ???
      Ton assertion contredit ton assertion…. OUI les coureurs des bois se fichaient de l’autorité du gouverneur et de l’intendant, mais ils étaient tout autant asservis par la COMPAGNIE qui leur rachetait ou pas les fourrures ou leur finançaient ou pas leurs expéditions …. Voilà ce qui constituaient la matrice du tissage fléchée (:-))

      Le mode de production tout vient de là et tout y retourne jusqu’à l’effondrement

      Répondre
      • avatar
        21 mai 2016 à 12 12 54 05545
        Permalink

        Les « bourgeois » gentilhomme étaient pour la plupart des « coureurs de bois » qui engageaient d’autres « coureurs de bois » qu’il contrôlaient en prenant des pincettes. Même LaVérendrye a payé les « engagés » qui ont supposément déserté (payer des déserteurs ça indique quelque chose) au Grand Portage en 1731. Quant à la compagnie qui leur achetait leurs fourrures, elle ne rachetait que celles de ceux qui « brûlaient » leur argent en fêtant à Montréal à leur retour parce qu’elle leur avait fait crédit. Les autres, qui ne se servaient pas de ce crédit, vendaient et achetaient à Albany.
        Quant à « asservir » un Canadien, même les curés ne s’y risquait pas. Plusieurs furent tabassés d’avoir essayé et même l’Évêque de Québec se fit huer et briser les fenêtres de sa chambre.
        Mais si tu parles des Canadiens après 1837/38, alors là tu as raison. Le clergé était parvenu à « assouplir » leur esprit et le « tissage » a resté serré.

        Comme toute autre nation, les Canadiens eurent leur « période héroïque » et celle-ci fut celle des Canadiens-français exclusivement.

        Répondre
  • avatar
    21 mai 2016 à 5 05 57 05575
    Permalink

    Il fut un temps reculé où le « tissé-serré » ne s’instaura je pense qu’à des fins défensives contre des attaques à répétitions de la part de « tribus » déjà dégénérées …. et vice-versa !
    L’oignon a tjrs fait la sauce ….

    Répondre
  • avatar
    21 mai 2016 à 8 08 05 05055
    Permalink

    « déjà dégénérées » est un jugement téméraire totalement non prouvé; quant à la raison du « tissé serré », elle ne change pas la réalité du fait qui s’est étendu jusqu’au moins de 1830.

    Répondre
    • avatar
      23 mai 2016 à 4 04 23 05235
      Permalink

      Effectivement, la violence , la jalousie, le mensonge, j’en passe et des meilleures, sont intrinsèques à l’homme… pas besoin de dégénérescence…

      Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *