Québécor et l’ABC du capitalisme de connivence.

 

MINARCHISTE:

Au Québec, lorsqu’il est question de capitalisme « sauvage » et de l’hégémonie des grandes entreprises assoiffées de profits, on pointe souvent Québécor du doigt, ainsi que son PDG, Pierre-Karl Péladeau. L’entreprise vient d’ailleurs de lancer la chaîne de télévision Sun TV, qui fait la promotion des valeurs de droite. La soi-disant « dangereuse » convergence médiatique qui sévit présentement au Québec serait le résultat inévitable d’un libre-marché débridé, qu’il faudrait règlementer et contrôler.

Pourtant, peu de gens savent que Pierre-Karl était, durant sa jeunesse, un marxiste, un communiste! C’est d’ailleurs en l’honneur de Karl Marx qu’il a remplacé le « C » de Carl pour le « K » de Karl Marx (voir ceci). Par la suite, l’évolution de sa pensée et la chute du rideau de fer l’ont sans doute mené à réaliser que le communisme était une idéologie irréalisable et utopiste. Il a donc délaissé le socialisme de gauche pour son alter-égo : le socialisme de droite.

Pour moi, Québécor est l’incarnation parfaite, au Québec, de ce que l’on appelle le capitalisme de connivence (en anglais « crony capitalism »). Lobby puissant, subventions, protections, privilèges, telles sont les signes de cette déviation du capitalisme; des entreprises qui utilisent les pouvoirs (trop grands) de l’État pour tricher au jeu du libre-marché.

Le récent échange de mornifles entre Québécor et Radio-Canada le démontre bien. La société d’État a répliqué aux attaques de Pierre-Karl en soulignant qu’entre 2008 et 2010, Québécor a bénéficié d’au moins $192 millions en subventions diverses. Par ailleurs, toujours selon SRC, grâce à la protection étatique visant à favoriser l’entrée de nouveaux concurrents sur le marché de la téléphonie sans-fil, Québécor a économisé environ $333 million lors de l’enchère de 2008 pour le spectre sans-fil. Québécor a soutenu les règles de mise aux enchères qui limitaient la concurrence pour le spectre des services mobiles, qui empêchaient Bell, Telus et Rogers de faire des offres sur la moitié du spectre des services sans fil évolués. Québécor a acheté pour $540 millions de spectre réservé, mais des blocs de fréquences soumis à la concurrence dans les mêmes marchés se sont vendus 61 % plus cher.

Le reportage récent présenté à l’émission Enquête, toujours à Radio-Canada, complétait ces arguments. Le point principal soulevé par ce reportage est que les médias appartenant à Québécor sacrifient l’éthique et l’intégrité journalistiques pour favoriser les intérêts de l’entreprise. J’ai trouvé que cette argumentation était plutôt faible et exagérée. Je vous invite d’ailleurs fortement à lire la réponse de l’avocat de Québécor.

À l’égard des subventions, Québécor se défend en mentionnant que de ne pas les accepter l’aurait mise en mauvaise posture concurrentielle. En fait, Québécor aurait même demandé l’abolition de ces subventions (notamment pour le Fonds Canadien des Périodiques). Devrait-elle alors être conséquente et ne pas les accepter?

Pour ce qui est de l’enchère pour le spectre sans-fil, « Quebecor a réclamé un marché libre et ouvert lors de cette mise aux enchères, y compris une levée des restrictions à la propriété étrangère », a déclaré le porte-parole de Québécor. Cependant, les actions n’ont pas suivi les paroles dans ce cas…

Il ne fait aucun doute que le coup de maître de Québécor s’est produit en 2001, lorsque la Caisse de Dépôt et Placement du Québec a utilisé plus de $3 milliards d’argent des contribuables pour aider  Quebecor à acquérir Vidéotron, pour ne pas qu’elle glisse aux mains de l’Ontarienne Rogers, faisant de Québécor l’un des plus importants conglomérats médiatiques au Canada. Pierre-Karl a bien manipulé l’instinct nationaliste des politiciens en place à l’époque pour obtenir cette faveur.

« Vidéotron est devenue la locomotive de Quebecor, elle lui fournit 70 % de ses bénéfices », affirme Maher Yaghi, analyste financier à Valeurs mobilières Desjardins. Selon Denis Durand, l’entreprise serait en difficulté sans Vidéotron, qui génère presque tous les revenus et les profits. Pour la Caisse de Dépôt, c’est une autre histoire. Au 31 décembre 2009, l’investissement de $3.2 milliards n’en valait plus que $1.7 milliard.

Les privilèges indus obtenus par Québécor ne s’arrêtent pas aux intérêts de l’entreprise; ils concernent aussi les intérêts de son PDG et de sa conjointe. En 2008, l’animatrice et productrice Julie Snyder est partie en croisade dans le cadre des consultations publiques pour le projet de loi 23 sur les activités cliniques et de recherche en matière de procréation assistée. Elle trouve impensable que des gens n’aient pas les moyens de défrayer les coûts de la fécondation in-vitro, ce qui serait selon elle une attaque à la « liberté de procréer »…

Le ministre Couillard n’a pas soutenu sa cause à l’époque et a d’ailleurs été varlopé dans les médias de Québécor, mais son nouveau remplaçant, M. Bolduc, a plié. Dès 2014, 7000 cycles seront remboursés pour une facture annuelle de $63 millions. Québec deviendra le premier gouvernement d’Amérique du Nord à payer la médication et les soins liés à trois cycles de fécondation in vitro (voir ceci).

Le président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), le Dr Gaétan Barrette, souligne que «jamais un programme de cette ampleur n’aura été mis en place de façon aussi rapide au Québec». Le Dr Barrette précise que ce programme a été demandé par un lobby, et pas nécessairement par la population, et que le réseau public n’a simplement pas les ressources pour l’appliquer en ce moment. Quoique «heureux pour les femmes infertiles», le président de l’Association des obstétriciens-gynécologues du Québec, le Dr Robert Sabbah, signale qu’il manque déjà de 60 à 70 gynécologues au Québec. «Des femmes enceintes ont déjà de la difficulté à avoir un suivi de grossesse. Qu’est-ce que ce sera avec le nouveau programme??» demande-t-il. La présidente de l’Association des pédiatres du Québec, la Dre Pascale Hamel, doute quant à elle que le Québec sera capable de réduire à 5% le nombre de grossesses multiples causées par la procréation assistée. «Même quand il y a naissance unique, il y a plus de complications avec la FIV, affirme-t-elle. Dans nos grands centres de néonatalogie, 20% des lits sont déjà occupés par des bébés issus de la fécondation in vitro.» La Dre Hamel rappelle que les services de néonatalogie sont déjà en crise au Québec et qu’une demande accrue serait périlleuse.

En contrepartie, selon l’Association canadienne de la sensibilisation à l’infertilité, le gouvernement perd au change en refusant de financer à 100 % la procréation assistée. Une étude de la firme torontoise Valore Consulting, réalisée pour leur compte, chiffre de $19 à $35 millions les économies annuelles en soins prénataux. L’ACSI fait valoir que, faute de moyens, plusieurs parents désespérés d’avoir un enfant se tournent ver l’injection d’hormones et la prise de médicaments pour stimuler l’ovulation, des méthodes qui engendrent plus de naissances multiples.

Ceci étant dit, le point ici n’est pas de débattre si la fécondation in-vitro devrai être couverte par la RAMQ, mais bien de se demander si les causes et les projets soutenus par les dirigeants de Québécor passent avant les intérêts de la population grâce à l’influence politique et au lobby de l’entreprise. Dans ce cas-ci c’est plutôt évident…

Le plus récent chapitre de l’histoire de connivence entre Québécor et les gouvernements concerne le fameux amphithéâtre de Québec. Québécor a récemment lancé sa chaîne de sports : TVA Sports, et pour que ce projet fonctionne, elle a besoin de pouvoir diffuser des parties de hockey locales (et là je ne parle pas des Sénateurs d’Ottawa!). Le problème est que les droits de diffusion des matchs des Canadiens de Montréal appartiennent exclusivement à Bell (RDS-TSN). La solution consiste donc à ce qu’une nouvelle équipe vienne s’implanter au Québec, mais malheureusement, le libre-marché ne collabore pas au projet de Pierre-Karl. Il utilise donc les leviers politiques dont il dispose pour y arriver.

Un nouvel amphithéâtre sera construit à Québec, dont les coûts seront essentiellement défrayés par le gouvernement provincial ($200 millions) et la Ville de Québec ($50 million plus un prêt). Québécor n’aura ensuite qu’à obtenir une franchise de la LNH et l’implanter à Québec. L’entreprise pourra diffuser les matchs sur TVA Sports, mais elle pourra aussi utiliser l’amphithéâtre pour tenir des productions télévisuelles telles que Star Académie. Québécor arrivera donc à ses fins à moindre coût grâce à la bienveillance forcée des contribuables!

 

Conclusion :

Ceux qui se plaignent de la position hégémonique de Québécor dans le paysage médiatique québécois devraient réaliser que l’entreprise y est arrivée en utilisant le capitalisme de connivence; c’est-à-dire des privilèges venant de l’État.

Le capitalisme de connivence et le corporatisme sont des symptômes d’un gouvernement trop imposant et qui a trop de pouvoirs. Conséquemment, la solution à ce problème est de limiter le champs d’intervention de l’État.

Cet article fut initialement publié en janvier 2012.

3 pensées sur “Québécor et l’ABC du capitalisme de connivence.

  • avatar
    28 juin 2013 à 23 11 42 06426
    Permalink

    TOUT se fait désormais dans un miroir monétaire qui fonctionne en symboles reposant sur la crédibilité de l’État. C’est l’Etat qui contrôle la création et la distribution effective de toute richesse. Au lieu de l’Economique qui domine le Politique par la corruption, c’est donc le Politique, par la force et au moins une apparence de légitimité, qui au palier décisionnel peut intégrer parfaitement l’Économique et le soumettre.

    Il en résulte un capitalisme d’État: le CORPORATISME. Les capitalistes deviennent inutiles, les bourdons dans la ruche en attente des conditions de leur élimination. Les capitalistes au sens traditionnel sont devenus inutiles, mais leur désir d’enrichissement personnel n’est pas disparu….

    Ils ont déjà compris que plus rien d’important ne se fera sans l’État, mais, en attendant le jour inévitable où il deviendra officiel qu’ils ne sont plus rien, ils utilisent tout le capital et l’influence dont ils disposent pour éviter que ceux qui ont le pouvoir politique ne s’unissent et exercent ouvertement ce nouveau pouvoir absolu dont ils disposent.

    Mettant a profit la discrétion que la transition impose, ceux qui ont le capital travaillent de toutes leurs forces a créer de petites zones de zizanie où ils peuvent corrompre et feindre pour un temps d’être encore les meneurs du jeu. C’est ce grenouillage en état terminal de désespérance dont vous donnez ici un très bon exemple, sous le nom bien joli de « capitalisme de connivence ».

    PJCA

    Répondre
  • avatar
    29 juin 2013 à 8 08 27 06276
    Permalink

    Si ca doit se faire, aussi bien que ce soit fait par un Québécois plutôt que par un consortiom mafioso ou un monstre corporatiste Anglisisant !

    Ainsi, il y a une chance que la luniére au bout du tunnel ne soit pas celle d’un train…

    Répondre
  • Ping :La révolution corporatiste | CentPapiers

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *