Préparatifs de guerre

Le chef du Pentagone expose les préparatifs de guerre contre la Russie

Par Niles Williamson.   25 juin 2015.   World Socialist Web Site.

An aerial view of the Pentagon Building in Washington.

L’annonce en amont de la réunion des ministres de la Défense de l’OTAN cette semaine par le secrétaire américain à la Défense Ashton Carter que les Etats-Unis vont pré-positionner du matériel militaire lourd et des soldats dans des pays d’Europe de l’est et de la Baltique voisins de la Russie accroît le danger d’une guerre entre les grandes puissances nucléaires.

Carter a annoncé mardi à Tallinn, la capitale estonienne, le déploiement en Pologne, en Bulgarie, en Roumanie, en Estonie, en Lettonie et en Lituanie, de chars Abrams, de véhicules blindés Bradley, d’artillerie lourde et d’autres matériels suffisant à équiper 5.000 soldats. Il a également annoncé le renforcement des capacités de l’OTAN en matière de cyber-guerre: « Nous devons préparer l’OTAN et [ses] alliés à relever les défis cybernétiques, en particulier ceux émanant de la Russie. »

La veille, Carter a déclaré devant un groupe de réflexion sur la sécurité militaire à Berlin que l’OTAN recentrait son orientation stratégique en vue d’une confrontation à long terme avec la Russie. Dénonçant ce qu’il a appelé l’« agression » russe en Ukraine, il a parlé d’un « nouveau plan » et dit, « Nous tiendrons tête aux actions de la Russie et à ses tentatives de rétablir une sphère d’influence comme à l’ère soviétique. »

Il a dit que les Etats-Unis contribueraient bombardiers, avions de chasse, drones de surveillance, troupes d’opérations spéciales et autres ressources militaires à la VJTF (Force opérationnelle interarmées à très haut niveau de préparation). La VJTF, annoncée par l’OTAN l’an dernier, est chargée d’intervenir contre la Russie en l’espace de quelques jours, une fois appelée à le faire.

Carter a également déclaré que la Russie violait le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire. Les Etats-Unis envisagent tout un éventail de ripostes militaires à cette prétendue violation, niée par la Russie, dont une éventuelle première frappe contre les missiles nucléaires sur le territoire russe.

En fait, ce sont Washington et ses alliés de l’OTAN qui violent des accords internationaux de façon flagrante, notamment l’Acte fondateur des relations OTAN- Russie de 1997 qui donnait des garanties à Moscou contre une expansion de l’Alliance à l’Est utilisée pour menacer la Russie militairement.

Ayant énoncé des mesures qui pointent nettement vers une guerre, Carter a cyniquement déclaré, « Nous ne cherchons pas une guerre froide, et encore moins une guerre chaude avec la Russie. Nous ne cherchons pas à faire un ennemi de la Russie ».

Comme dit le proverbe, les actes en disent plus long que les mots. Les déploiements annoncés cette semaine sont des préparatifs clairement agressifs pour un conflit militaire. Ils sont en outre menés dans une région truffée d’armes, ce qui soulève le risque qu’un conflit relativement mineur entre l’OTAN et l’armée russe ne dégénère rapidement en guerre à grande échelle, menaçant le monde entier d’un holocauste nucléaire.

L’OTAN, menée par les Etats-Unis, mène déjà des exercices militaires tout le long de la frontière occidentale de la Russie, de l’océan Arctique à la mer Baltique et à la mer Noire. Des dizaines d’incidents ont déjà eu lieu entre l’OTAN et des avions et des navires russes. En Allemagne, Carter s’est vanté de ce que les Etats-Unis participaient cette seule semaine à vingt manœuvres militaires différentes dans la région.

La visite de Carter a eu lieu à la fin des exercices BALTOPS où 6.000 soldats de 17 pays ont participé à des exercices terrestres, maritimes et aériens dans la région bordant la mer Baltique. Les soldats ont fait un exercice d’assaut amphibie à Ustka, en Pologne, à 160 kilomètres environ du territoire russe de Kaliningrad. Des bombardiers B-52 américains à capacité nucléaire ont participé à des exercices militaires en Lettonie, larguant des bombes factices sur des cibles à moins de 320 kilomètres de la frontière russe.

Les annonces de Carter ont coïncidé avec la décision de l’Union européenne lundi de prolonger de six mois les sanctions économiques contre la Russie. Elles ont été faites à la date anniversaire de l’invasion nazie de l’Union soviétique, le 22 Juin 1941, une fête nationale en Russie, la « Journée de la mémoire et du deuil ».

Réagissant à ces nouvelles provocations des Etats-Unis et de l’OTAN, le président russe Vladimir Poutine a accusé cette dernière de « se présenter à nos frontières ». Le chef du Conseil de sécurité russe Nikolaï Patrouchev a dit: « Ils aimeraient beaucoup voir la Russie cesser d’exister en tant que pays. »

Tous les gouvernements post-soviétiques des pays baltes et d’Europe de l’Est devant recevoir des armes et des troupes américaines sont de droite, anti-russes et très instables. Ils sont en proie à des crises internes, ayant mis en œuvre une politique d’austérité brutale en dépit de l’opposition populaire. Cela accroît le danger d’une provocation de la part d’un ou plusieurs de ces gouvernements en vue de provoquer des représailles russes et de créer un prétexte pour une guerre.

En cantonnant des troupes et des armes et en promettant d’intervenir militairement contre la Russie pour défendre ces gouvernements, l’impérialisme américain met la population de l’Amérique et celle du monde entier dans un immense danger. Il le fait de plus entièrement derrière le dos de la population, sans discussion ni débat publics et sans même la formalité d’une autorisation parlementaire (qui serait accordée si les militaires la demandaient).

Rien que la semaine dernière, un sondage publié par la Fondation Pew a constaté qu’il existait une large opposition à la marche vers la guerre. Il révélait que 58 pour cent des Allemands, 53 pour cent des Français et 51 pour cent des Italiens s’opposaient à une guerre contre la Russie en défense d’un allié de l’OTAN.

La ligne officielle des États-Unis, promue à l’unisson par les médias, est que toutes ces mesures sont des réponses défensives à l’agression russe, un mensonge qui met la réalité à l’envers.

Les agresseurs sont les États-Unis et l’OTAN. La crise actuelle a été déclenchée par le coup du Maidan en février 2014 qui a renversé le gouvernement pro-russe de Viktor Ianoukovitch.

Ce coup d’Etat a été orchestré par Washington et Berlin et dirigé par les milices fascistes qui vénèrent les forces nationalistes ukrainiennes ayant collaboré avec l’occupation nazie et le génocide contre les juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Lorsque les ukrainiens russophones dans l’est du pays se sont soulevés en opposition au régime d’extrême-droite de Kiev, le gouvernement fantoche des Etats-Unis a déclenché une guerre civile sanglante, pleinement appuyée par Washington.

Le coup d’Etat lui-même était le point culminant de la politique impérialiste américaine depuis la dissolution de l’Union soviétique en 1991, centrée sur une campagne acharnée pour isoler, affaiblir et encercler la Russie afin d’amener les vastes ressources de l’Eurasie sous la domination des États-Unis.

Cette politique incluait l’expansion de l’OTAN à l’Est et l’intégration des anciens pays du Pacte de Varsovie et des Etats baltes. Elle a impliqué une série d’actions agressives et de guerres contre les alliés de la Russie en Europe orientale et au Moyen-Orient, dont la première guerre du Golfe (1991) contre l’Irak, l’éclatement de la Yougoslavie et la guerre contre la Serbie (1999), les soi-disant « révolutions de couleur» en Géorgie et en Ukraine (2003-2004), l’attaque géorgienne des forces russes (2008), les sanctions et menaces de guerre contre l’Iran, et la guerre civile soutenue par les Américains contre le régime syrien.

Il n’y a rien de progressiste dans la réponse du régime de Poutine. Instrument des oligarques qui se sont enrichis en pillant les actifs de l’Etat lors de la dissolution de l’Union soviétique et la restauration du capitalisme, le gouvernement russe oscille entre appels à l’Occident pour un arrangement et fanfaronnades militaires, et il attise le nationalisme en Russie pour détourner l’attention de ses attaques sur les conditions sociales des travailleurs. Incapable d’en appeler à la classe ouvrière de l’Europe et des Etats-Unis, sa politique complémente le bellicisme de Washington et de l’OTAN.

L’impérialisme entraîne l’humanité vers l’abîme d’une Troisième Guerre mondiale. Seule la classe ouvrière internationale peut l’empêcher en mobilisant sa force contre la guerre et le système qui l’engendre, le capitalisme.

(Article paru en anglais le 24 juin 2015) WS

Les dépenses militaires à l’échelle mondiale

Publié par Alencontre le 7 – avril – 2014

 

Par Richard Seymour

La montée en flèche des dépenses militaires de la Chine fait les gros titres, en partie en raison des implications dangereuses en ce qui concerne sa compétition régionale avec le Japon. Mais ce sont les structures profondes des dépenses militaires en général qui sont bien plus incontestables.

La répartition des dépenses militaires est fort peu surprenante: en dépit de l’attention concentrée actuellement sur la croissance des dépenses militaires de la Chine – il est significatif que leur augmentation annuelle dépasse des pourcentages à deux chiffres [1] – celles des Etats-Unis comptent toujours pour 40% du total.

La répartition entre pays n’est toutefois pas la seule chose importante; c’est 1753 milliards de dollars en 2012 [soit 2,5% du PIB mondial selon le SIPRI]. Les «dividendes de la paix» annoncés à la fin de la «Guerre froide» ont depuis longtemps fait long feu. Les dépenses militaires mondiales sont retournées à des niveaux antérieurs à 1989, ce qui est sans aucun doute un héritage de la «guerre contre la terreur» [suite au 11 septembre 2001] et d’un retour prononcé de la compétition militaire dans ce contexte. En fait, depuis 2011 les dépenses militaires mondiales sont plus élevées que n’importe quelle année depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Comment peut-on donc expliquer de tels investissements? Est-ce seulement du fait que les Etats sont des entités de «maximisation du pouvoir» et qu’ils se mettent à rêver à la guerre dès qu’ils ont accès à suffisamment de revenus provenant de l’impôt [voir ici la carte  établie par le SIPRI des 15 pays étant en tête des dépenses militaires: http://www.sipri.org/googlemaps/milex_top_15_exp_map.html].

D’une manière très générale, la militarisation peut être considérée comme une partie intégrante du capitalisme. L’un des paradoxes du capitalisme est qu’il est nécessairement un système mondial, où la production et l’échange s’étendent au-delà des frontières nationales; en même temps, pourtant, les unités de capital (entreprises, etc.) ont tendance à être concentrées au sein d’Etats nationaux où ils bénéficient d’une infrastructure, de la force de travail et de nombreux investissements de base. Même le processus de mondialisation présuppose l’investissement et l’appui d’Etats nationaux. Plus  les entreprises sont étroitement entrelacées aux Etats nationaux, plus elles dépendent de ces Etats pour mener leurs batailles concurrentielles à l’échelle mondiale. Maintenir un avantage militaire est sans doute une partie intrinsèque de cela.

Toutefois, une fois que ce principe plutôt abstrait est posé, la question demeure toujours sans réponse. Après tout, il n’y a pas de raison intrinsèque qui explique que la concurrence géo-économique devrait conduire à ce que les dépenses de «défense» consomment l’équivalent de milliers de milliards de dollars chaque année. Une partie de la réponse doit être trouvée dans la manière dont les niveaux élevés de dépenses militaires deviennent une composante aussi enracinée du panorama mondial lors des lendemains de deux guerres mondiales.

Dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, puis au cours de la Guerre froide qui lui succéda, un élément devint absolument clair à propos des dépenses militaires: elles ne relèvent pas seulement de conflits. A l’instar de la conduite des guerres elles-mêmes, l’institutionnalisation des dépenses militaires se laisse  entraîner par une série de mesures incitatives qui sont complètement étrangères aux motifs avoués.

Pour commencer, les Etats qui s’embarquent dans des investissements militaires à grande échelle assument rapidement le commandement stratégique de secteurs clés de l’économie, permettant un certain degré de planification et de coordination, un niveau de capacité [d’agir] de l’Etat qui serait en d’autres situations déplorées comme étant du «socialisme» par le patronat.

Une assez grande proportion des avancées technologiques majeures aux Etats-Unis réalisées sous la rubrique «libre entreprise» –  et cela comprend, entre autres, des innovations d’Apple [2] – trouvent leurs sources dans les investissements étatiques organisés sous la bannière de la «défense».

Ensuite, les investissements militaires ne sont pas seulement un effet de la croissance économique, mais souvent un levier pour l’accroître. C’est une affaire en elle-même compliquée. La croissance des Etats-Unis de l’après-guerre était probablement accrue par les dépenses en armement, mais les niveaux de dépenses requis au cours de la guerre du Vietnam détournaient bien trop de capital d’autres investissements profitables. De la même façon, il n’est pas clair si l’accession du Japon au rang de puissance économique mondiale majeure aurait été possible si ses engagements militaires n’avaient pas été constitutionnellement limités.

Il y existe néanmoins un certain nombre de preuves complexes selon lesquelles les dépenses en armement rendent la croissance plus élevée. L’étude de Barry Rundquist et de Thomas Carsey [3] sur les commandes militaires aux Etats-Unis montre qu’elles ont un aspect dans la distribution régionale de la richesse. De telles dépenses aux Etats-Unis aident les régions déjà en expansion à devenir encore plus riches, mais elles ne tendent pas à rendre les zones pauvres plus riches ni ne contribuent à réduire le chômage. C’est quelque chose d’assez significatif car l’un des principaux arguments que présentent les gouvernements pour défendre les dépenses militaires est qu’elles protègent les emplois – la seule situation où les gouvernements, presque toujours, feignent de s’intéresser aux emplois. En fait, peu d’éléments étayent cette affirmation.

Ce qui nous conduit à un dernier point. Il est impossible de parler des dimensions réelles de la «course aux armements» sans observer la manière dont elle est représentée devant des publics particuliers . On pense à la façon dont les luttes pour les dépenses d’armement aux Etats-Unis arrivent à être conjuguées avec des évocations de menaces extérieures, ce qui contribue à consolider les blocs de pouvoir intérieurs. Le bloc néo-conservateur de l’époque de Reagan [président des Etats-Unis entre 1981 et 1989] était impossible sans un niveau élevé de «menace» russe.

Ainsi, particulièrement dans les Etats qui jouent un rôle impérialiste, les dépenses militaires peuvent finir par être étroitement liées non seulement à des stratégies de construction d’Etat et à des programmes de croissance économique régionale, mais aussi à des stratégies d’affirmation d’une hégémonie politique interne par lesquelles la légitimité des gouvernements repose sur leur capacité de projection de la force.

De ce fait, afin de réellement comprendre les dépenses militaires mondiales, il est indispensable d’aller au-delà des généralités au sujet du comportement sui generis des Etats, en tant que facteur d’optimisation du pouvoir, etc. et de fouiller dans les politiques complexes du militarisme de chaque société.  (Traduction A l’Encontre; article publié sur le site du quotidien britannique The Guardian, en date du 7 mars 2014. Richard Seymour a publié, en 2014, Against Austerity. How we Can Fix the Crisis they Made, Pluto Press)

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[1] Les dépenses dévolues à la défense, selon les chiffres officiels, ont augmenté de 11,2% en 2012, de 10,7% en 2013 et devraient connaître une hausse de 12,2% en 2014. Elles devraient atteindre, selon les autorités, 95,9 milliards d’euros, ou quelque 132 milliards de dollars. Au même titre que les dépenses d’autres pays, les spécialistes les estiment plus importantes. Ainsi le SIPRI (Stockholm International Peace Research Center), dans une note du mois de mars 2014, considérait que les dépenses d’ensemble de la Chine, pour 2012, se situaient déjà à hauteur de 166 milliards de dollars. Cette hausse concerne aussi bien la modernisation de l’appareil militaire que «l’amélioration de la solde des engagés et de leurs conditions de vie».  Selon le SIPRI, les dépenses militaires de la Chine sont égales à 2 ou 2,1% du PIB. (Rédaction A l’Encontre)

[2] Voir l’article de Mark Buchanan, datant du 21 juin 2013: http://thebreakthrough.org/index.php/programs/economic-growth/where-the-iphone-came-from

[3] Congress and Defense Spending: The Distributive Politics of Military Procurement, University of Oklahoma Press, 2002.

 

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