26% des Français souhaitent le Franc…l’Euro est-il mort?

Selon un sondage  seulement 26 % de la population française en âge de voter serait favorable à la sortie de l’Euro et au retour à l’ancien Franc.  Voilà  un résultat bien décourageant pour les petits-bourgeois de la gauche et de la droite bourgeoise qui militent pour une sortie d la monnaie commune.

 

Par Ecointerview. 12.12.2016.  Sur  : https://ecointerview.wordpress.com/

 

Les éditions du Rocher publient un ouvrage collectif censé « apporter une contribution scientifique à la question: l’Euro est-il mort? ».

Organisé en deux chapitres (« L’euro est une catastrophe« , « Reconstruire après l’euro« ), le livre offre à douze adversaires de l’euro l’occasion d’explorer les raisons de son échec et de réfléchir aux voies d’un renouveau économique et politique post Euro.

Hormis quelques textes fantaisistes ou d’un intérêt relatif,  dont je dirai quelques mots au dessert, on remarque trois contributions plutôt intéressantes, que l’on doit aux  économistes Jean-Jacques Rosa, Alberto Bagnaï et Jean-Claude Werrebrouck.

 

Le libéralisme enchanté de Jean-Jacques Rosa

C’est à Jean-Jacques Rosa que revient le privilège d’inaugurer l’ouvrage, avec un texte clair et très bien écrit,  qui,  tel un filet d’eau pure, serpente dans la vallée parfaite de l’économie libérale.

A l’image des anciens Grecs qui tournaient leurs  yeux vers le monde supra-lunaire pour y observer les lois immuables qui gouvernent la course des planètes, on imagine que Monsieur Rosa s’est assis au pied de son arbre, a levé les yeux vers le ciel du marché des monnaies, a contemplé « le mécanisme d’ajustement mutuel des économies » par la variation spontanée des taux de change,  puis, tournant son regard vers le monde sub-lunaire des pratiques de l’Union économique et monétaire,  et constatant (avec horreur) l’existence de l’Euro, ce « prix unique et administré » des monnaies entre-elles,  Monsieur Rosa a poussé son petit cri: « C’est une politique anti-marchés.«

Parce qu’il bloque le processus qui permettait autrefois de compenser les tendances inflationnistes par une dépréciation du Franc, l’économiste libéral redoute que  l’euro pousse notre pays à  se tourner vers un remède pire que le mal: le protectionnisme.

Tel est le credo de Monsieur Rosa, qui voit dans le démantèlement de la monnaie unique la promesse d’une retour à la vérité du marché des changes.

Est-ce parce que la religion du marché est très ancrée dans son esprit qu’il ne produit aucune donnée pour étayer sa thèse d’un euro trop cher pour l’économie française?

Or, trois données factuelles mettent dans l’inconfort les idées de notre auteur

  • Depuis 1993, l’indice des prix des biens et services exportables a baissé de 5% en France et augmenté de 15% en Allemagne (OFCE 2015).
  • 60% de l’écart de compétitivité de la France vis-à-vis de l’Allemagne résulte d’un manque de qualité (OFCE 2015) : si les entreprises exportatrices allemandes ont accru leurs prix et leurs marges, c’est en raison d’un gain de qualité.
  • Si Monsieur Rosa était plus libéral qu’obsédé par l’Euro, il aurait noté que le prix des biens et services non échangeables s’est envolé en France (dans la construction, la restauration, etc…), peut-être en raison d’un manque de concurrence, de règlementations trop fortes. Ce n’est pas le cas en Allemagne et ce problème interne ne saurait se régler par une dévaluation (Note d’Analyse, septembre 2014).

Alberto Bagnai et la dénonciation du capitalisme financier

Alberto Bagnaï est un économiste italien assez truculent qui mène dans son pays et en Europe une campagne résolue contre l’Euro.

Contrairement à Monsieur Rosa, qui assiste à la naissance du communisme dès qu’il pense à l’euro, Monsieur Bagnaï ne se fait aucune illusion sur les vertus du marché libre. Il est d’ailleurs le seul parmi les auteurs de l’ouvrage à employer le terme « capitalisme financier ».

Son texte est émaillé de propos à l’emporte pièce contre les Etats-Unis ou les élites italiennes que l’on peut sauter sans regrets.  En revanche, plus intéressantes sont ses réflexions sur la crise financière italienne, en particulier lorsqu’il s’insurge sur l’interdiction qui a été faite au gouvernement italien, en novembre 2015, d’affecter 4 milliards d’euros au sauvetage de 4 banques régionales.

Plus globalement, Alberto Bagnaï refuse d’expliquer le marasme du monde industrialisé par la concurrence commerciale des pays émergents ou le progrès technique. Selon lui, c’est l’ouverture sans contrôles des marchés financiers qui serait à l’origine du creusement des inégalités, de l’explosion des dettes privées et des bulles spéculatives. Il cite en particulier une étude de la Banque Mondiale qui tend à démontrer que « la part des salaires dans le revenu n’a pas diminué dans les pays de l’OCDE qui n’ont pas souffert de crises financières ».

Pessimiste, Bagnaï ne croit pas que nous sortirons du marasme (euro ou pas) si « on ne rétablit pas un consensus international sur la nécessité de réglementer les flux internationaux de capitaux ».

Signalons qu’il propose un second  texte (« L’Euro et le déclin de l’économie italienne« ), qui, s’il est un peu trop unilatéral, est plaisant lorsqu’il qualifie ironiquement l’euro de « plus grand succès de la science économique » parce que la situation actuelle a été annoncée, depuis fort longtemps, par d’éminents économistes (Friedman, Dornsbusch, Kaldor…).

Jean Claude Werrebrouk, le radical

Cet économiste propose une analyse assez radicale, enlevée et  cohérente.

Son constat d’ensemble est plutôt keynésien, puisqu’il dénonce une situation de sous -emploi provoqué par la généralisation des politiques de dévaluation interne (baisse des salaires, des dépenses publiques) dans les pays soumis aux crises des dettes souveraines ou craignant de l’être.

L’auteur n’espère pas que la dissolution de l’Euro procure des effets positifs immédiats. Bien au contraire, il énumère un certain nombre de risques (hausse du coût en monnaie nationale des dettes externes privées, guerre des monnaies, appauvrissement du revenu réel consécutif aux dévaluations). Mais tout cela n’effraie pas le vaillant souverainiste, à condition toutefois que le système financier du pays quittant l’Euro bénéficie d’une garantie publique (euphémisme qui désigne la prise de contrôle de la Banque centrale nationale par l’Etat)

L’auteur affirme que les tentatives de réformes institutionnelles qui sont menées pour sauver la monnaie unique  (espace « d’homogénéisation financière dépourvue de puissance souveraine » ) ne feront qu’accélérer son déclin. Il met notamment l’accent sur la nécessité pour la BCE d’exercer un contrôle encore plus serré sur les Banques centrales nationales ainsi que les banques commerciales (union bancaire, Money helicoptère), ce qui ne manquera pas, à ses yeux, de provoquer une réaction défensive des Nations concernées.

Deux critiques :

  • Jean-Claude Werrebrouk envisage l’utilisation de l’article 16 de la Constitution (les pleins pouvoirs) pour réquisitionner la Banque de France et mettre en oeuvre une sortie-dévaluation de la monnaie unique. Fort bien, mais quelle majorité soutiendrait ce projet? L’article 16 est-il prévu à cet effet? Quand sortirait-on de cette sorte d’état d’urgence économique?
  • L’auteur croit compter sur le conservatisme financier allemand le plus dur pour accélérer la fin de l’Euro (« on va pas payer pour les Grecs » etc…). Ces tensions existent bien, mais pourquoi ne pas critiquer la propagande qui émane de ces milieux réactionnaires? Par exemple, il aurait été intéressant de préciser qu’en cessant de prêter aux pays du Sud, les banques allemandes obligent la BCE à maintenir sous perfusion les banques de ces pays, ce qui revient à socialiser les pertes potentielles entre Banques Centrales…et, au final,  arrange bien l’Allemagne.

Les comiques de service : Olivier Berruyer, Charles Gave et Hervé Juvin

Et maintenant, ouvrons un espace au rire.

L’inénarrable Olivier Berruyer a commis un texte filandreux (« L’impact social de l’Euro ») dont la moitié est constituée de graphiques et de citations.  On s’ennuie ferme, sauf lorsque l’auteur propose un graphique sur l’évolution des différentes monnaies par rapport au mark allemand entre 1970 et 1998 afin que l’on s’émerveille de ce que, dans le monde d’avant, le Franc, la Drachme, la Pésete et la Lire dévaluaient souvent et fortement. Or, tout obnubilé qu’il est par sa croisade contre l’Euro, Berruyer ne se rend pas compte que les épisodes de dévaluation cessent à partir du début des années 80, soit bien avant la monnaie unique. S’il en avait cherché la raison, il aurait (peut-être) découvert une idée intéressante dans l’article de son compère Alberto Bagnaï, qui a remarqué ce fait et qui l’explique par la libéralisation des flux financiers internationaux.

Charles Gave est fondateur et président de Gavekal research et Gavekal securities. Il est l’auteur, aux éditions Bourin, de « l’Etat est mort, vive l’Etat! » Ce personnage a réussi à produire quatre pages qui se terminent par un appel à détruire l’Euro pour sauver les entrepreneurs français et permettre au pays de supporter le poids de son excès de fonctionnaires  (deux fois plus nombreux chez nous qu’en Allemagne, dit-il). Au terme de son parcours hallucinatoire, l’auteur cite le Général Gamelin.

L’ouvrage s’achève en fanfare avec le tonitruant Hervé Juvin, un essayiste qui se lance dans de furibardes attaques contre la « ploutocratie étrangère, nomade et rapace » et nous invite à reprendre notre souveraineté économique au moment où « les Etats réaffirment qu’à la fin, ce sont eux les patrons« . Cet homme est un régal.

Les rodomontades et approximations de Jacques Sapir 

Dans son premier article, Jacques Sapir s’élève contre les conséquences anti-démocratiques de l’euro et nous propose un néologisme : la « démocrannie ».

Une fois remis du choc esthétique qu’on éprouve à la découverte de ce concept, une question assaille l’esprit: de quoi s’agit-il?

Et bien, la « démocrannie », résultat d’un carambolage entre les mots démocratie et tyrannie, est censée décrire le comportement des  gouvernements européens qui, après être parvenus au pouvoir par des formes légales, exercent le pouvoir injustement par le truchement des politiques d’austérité et du démantèlement du droit social (« Loi Travail »).

Est-ce pour cela que Jacques Sapir est un démocrate?

Pas vraiment…En effet, l’économiste se réclame d’une forme de souveraineté particulièrement autoritaire inspirée par le juriste allemand Carl Schmitt. Si l’on néglige cette référence, on ne comprend pas pourquoi Jacques Sapir préconise que la sortie de l’Euro s’effectue via l’utilisation de l’article 16 pour une durée de six mois, ce qui est tout à fait dans l’esprit  de Carl Schmitt, qui définissait la souveraineté comme la capacité  de désigner l’ennemi (intérieur ou extérieur) et à rabattait la logique du politique sur celle de la guerre.  Du reste, c’est fort mal à propos que Jacques Sapir cite Catherine Colliot-Thélène et son concept de « démocratie sans démos » car la philosophe, inquiète des dérives autocratiques de l’UE,  n’appelle absolument pas à les combattre en sacralisant la souveraineté nationale  mais en « dénationalisant » la citoyenneté, ce qui est diamétralement opposé aux préjugés nationalistes de Jacques Sapir.

Dans son second (« De la sortie de l’euro à la reconstruction de l’économie française »), l’auteur développe une forme de nostalgie pour les Trente Glorieuses, et en particulier pour le circuit financier administré de l’époque (banques nationalisées, avances du Trésor à l’Etat, crédits bonifiés…) dont il lui semble qu’il est à l’origine de la croissance économique remarquable de ces trois décennies.

Jacques Sapir s’appuie avec raison sur le travail intéressant de Dani Rodrik qui a décrit les conditions préalables au succès économique des pays d’Asie du Sud-Est, connus pour leur haut niveau d’interventionnisme. Pourtant, comme l’auteur constate qu’une des conditions définies par Rodrik, à savoir des taux d’intérêt réels positifs, n’a pas été (selon Sapir) vérifiée en France, il en conclue avec désinvolture « qu’il est donc possible que cette condition ne soit pas nécessaire« .

Le lecteur rigoureux trouvera profit à lire cette étude de l’OFCE qui montre que les taux d’intérêt réels français ont été, en réalité,  légèrement positifs dans les années soixante, ce qui lui permettra de vérifier,  une nouvelle fois,  que les a priori de Jacques Sapir ne résistent jamais très longtemps à l’examen.

Au oui, j’oubliais deux articles de Maria Negreponti-Delivanis qui traitent du sort scandaleux infligé à la Grèce, sacrifiée pour des résultats que l’on cherche encore, sur l’autel de la monnaie unique.

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