Comment peut-on s’appeler Couillard?

PAUL LAURENDEAU   Inévitablement la question sera dans toutes les… je veux dire sur toutes les lèvres. D’où vient l’anthroponyme Couillard, le nom de notre nouveau Premier Ministre? Sans vous assommer de sources et de citations, je vous propose hardiment trois hypothèses :

1) Couillard «celui qui a des couilles». Le mot couillard est au Grand Larousse de la langue française au sens non pas d’un être humain mais bien d’un animal de ferme (bœuf ou bélier) possédant des testicules, ou de bonnes testicules. La tentation coquine d’une transposition humaine directe, donc, de ce qualifiant doit tenir prudemment compte des particularités des civilisations agraires. Contrairement au bouc ou au bélier, le bouvillon cornu ne se distingue empiriquement d’une génisse ou d’une vache, toutes aussi cornues, que par le fait de porter des testicules en lieu et place des pis. Le couillard du troupeau, c’était donc le bœuf. Or, du temps de la colonie, le bœuf, qui servait à féconder les vaches pour les maintenir laitières, desservait souvent plusieurs troupeaux distincts. Un homme se spécialisait donc éventuellement dans l’art de promener le couillard de ferme en ferme pour procéder aux inséminations. Croyez-le ou non, mon ancêtre, Jean Rolandeau, a fait cela circa 1673. Par métonymie, le monsieur convoyant le couillard a bien pu se mettre à être désigné le monsieur couillard. Présumer que le commentaire s’appliquait à lui ouvertement serait un regrettable anachronisme. C’est la bête qu’il escortait qui lui valut l’apposition du qualifiant, celui-ci certainement plus prosaïquement descriptif qu’ouvertement admiratif d’ailleurs. Le nom Leboeuf a indubitablement une origine similaire.

2) Couillard «cargue supplémentaire». Le couillard était aussi une cargue supplémentaire qui permettait de mieux tenir les voiles repliées d’un voilier. Celles-ci alors se *couillaient, faisaient une poche. Et les cargueurs en charge d’installer le couillard purent parfaitement être dénommés des couillards, ce qui ouvre une voie directe au passage à un anthroponyme de métier ou de fonction, comme Voyer, Boulanger, ou Ferron.

3) Couillard «type de catapulte». Le couillard fut aussi un type de catapulte, dont le contenant-fronde faisait poche. Le servant de cette catapulte était du couillard. Les noms de fonctions militaires, comme Grenadier, Bombardier, Lemaréchal ont eux aussi leur présence au Québec et dans les Amériques mais on aurait ici en fait une anthroponymie d’objet (et non de fonction) venue du vocabulaire militaire. C’est plausible car ces types de métonymies sont fort fréquentes en patronymie.

La première hypothèse est la plus tentante, la plus tangible, la plus palpable… Mais il faut se méfier du fait que c’est le cas parce que tel est le seul sens du mot en cause encore motivé en français moderne! la remotivation étymologique (dite aussi étymologie populaire) nous guette au tournant, donc, ici. Prudence avec ce mot dans son acception moderne, comme avec ces choses, du reste… La seconde hypothèse se conforte dans le solide paradigme des termes mariniers dont nous héritons au Québec. Mais l’attestation de *couiller comme action de carguer avec le couillard et de *couillard comme personne qui appose ladite cargue-couillard fait difficulté. La marche, comme la mâture, est quand même un peu haute entre le nom de l’objet et le nom de celui qui le manipule ici. Finalement, la troisième hypothèse, celle venue du monde des termes militaires, est fort tentante aussi car elle a l’avantage, comme dans Martel, Labranche, ou Bureau de ne pas avoir à passer par  un dérivé depuis un nom de métier ou de fonction sociale. Le nom de l’objet suffit. Mais ces catapultes ont le désavantage de dater du Moyen-Age, ce qui oblige quand-même notre anthroponyme à traverser presque un demi-millénaire sans altération phonétique majeure. Pas évident, linguistiquement, ça non plus.

Pour tout dire comme il faut le dire, des charmes indéniables et des difficultés cuisantes perlent avec chacune de ces hypothèses, donc. Elles sont un bon départ de recherche, en tout cas. Si vous trouvez plus, n’hésitez surtout pas à commenter ici avec vos résultats. Aime, aime pas, on en a pour cinq ans à se poser la question maintenant. Vaut mieux s’y mettre…

Le couillard était une cargue supplémentaire qui permettait de replier les voiles en poches…

15 pensées sur “Comment peut-on s’appeler Couillard?

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    10 avril 2014 à 6 06 06 04064
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    Pour les deux autres chefs de l’élection 2014, le problème est beaucoup plus limpide. Le Lexique de l’ancien français de Frédéric Godefroy nous donne la clef très facilement. Marois «maritime, marin, de la mer», Legault de gau(l)t «bois, forêt» donc «la forêt». Des anthroponymes sur toponymie commune comme il y en a des centaines: Fore(s)t, Laforêt, Dulac, Larivière, Deschamps, Lamontagne, Lavallée, Dumont, Duval, Laroche, Lapierre, Lamothe, Dubois, Duchêne, Dufresne, Marais, Desmarais, Lalande, Deslandes, Laberge, Beauchemin, Boisjoly etc.

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      10 avril 2014 à 8 08 48 04484
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      C’est certainement le même étymon. Il y a en masse de fluctuations des sens résultants. Noter qu’en québécois moderne Legault est parfaitement démotivé, comme le montre bien le slogan de campagne idiot qu’ils s’étaient donnés pour la campagne électorale de 2014: On se donne Legault (le Go!).

      Spontanément et sans consulter de documentation, Berger, un couillard, pour vous c’est quoi?

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      10 avril 2014 à 9 09 52 04524
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      Possible.

      L’étymologie du nom était par contre éventuellement déjà placée chez l’ancêtre. Le problème recule alors simplement un peu dans le temps mais reste entier, surtout si on sait pas le patronyme du papa du matelot… Il faut aussi noter que, pour étayer les hypothèse anthroponymiques 1- et 2-, il faudrait attester des Lecouillard.

      Oh, mais, oh couille-boeuf!… c’est fait, grâce à mon ami ici:

      https://fr-ca.facebook.com/politique.france

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    10 avril 2014 à 9 09 41 04414
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    Bah ! Vaut peut-être mieux « Couillard » que « Couillon ». (Sinon, tiens ? J’aurais juré que pour l’engin militaire, la référence évoquait non le contenant du projectile, mais le poids (forme et disposition de part et d’autre du fléau) permettant de le catapulter sur ceux d’en face.)

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      10 avril 2014 à 9 09 56 04564
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      Merci de la correction, toute en nuance. Dans un sens ou dans l’autre, infailliblement, l’affaire est dans le sac.

      Notons, pour la bonne bouche, que l’étymon latin de couille et de ses dérivés, dont couillard, est COLEUS (du grec Koleos), « fourreau », « gaine »…

      Spontanément et sans consulter de documentation, monsieur Dutey, un couillard, pour vous c’est quoi?

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        21 avril 2014 à 12 12 22 04224
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        Spontanément, là, à brûle pourpoint, « Couillard », connaît pas. Couillon oui, couillu également, coquillard pourquoi pas, mais « couillard » ? Me rappelle ni l’avoir lu, ni entendu (à part ici).

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    10 avril 2014 à 13 01 25 04254
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    Bof! Le Pape lui-même doit être « couillard »; puisqu’il doit subir l’inspection sur la chaise percée et qu’on dise de lui:

    « Il en a deux et bien pendante! »

    Remarquez que je ne sais pas si cette « inspection » est toujours, encore aujourd’hui, exigée. 🙂

    André Lefebvre

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      10 avril 2014 à 14 02 51 04514
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      Cette référence couillolâtre papale m’oblige à formuler moi aussi mon évidence du jour. Le pape est unique, ce qui fait de sa situation une situation rare. Or en anthroponymie, il faut toujours se méfier des hypothèses uniques et des faux cas rares. J’ai connu un monsieur Martel qui se croyait, c’est le cas de le dire dur comme fer, descendant de Charles Martel alors qu’il dérivait certainement d’un brave forgeron de village. C’est comme tous les Ouellette qui se croient parents alors que n’importe quel epsilon vivant autour de la Rivière Ouelle devenait un Ouellette ou un Ouellon avec on sans consanguinité. Tout ça pour dire que à patronyme massivement attesté, prudence devant la multiplicité des explications possibles fait loi. Le faussement évident Couillard ne fait pas ici exception.

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    10 avril 2014 à 18 06 16 04164
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    C’est fort intéressant mais, ouf, lors de son premier passage à Paris, avec un nom de famille pareil, les français risquent de se payer notre tête.

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      10 avril 2014 à 18 06 24 04244
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      On peut le craindre, oui. Ils vont s’interroger aussi. et… ça fera des lecteurs pour ce billet!

      À toutes choses…

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    10 avril 2014 à 20 08 34 04344
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    Comme vous dites. Et de toutes façon ce sera jamais pire que le P.Q.

    Le P-cul (papier de toilette) comme parti politique sensé libérer la Nouvelle France. Ils en ont encore mal au ventre de l’avoir ri, celle-là.

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      11 avril 2014 à 6 06 26 04264
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      Absolument. C’est comme la fois que l’Assemblée Nationale avait chanté Gens du pays [Ici: Mon cher Raymond] au premier ministre français Raymond Barre. Ce dernier avait eu le mot suivant, aussi subtil que perfide:

      « C’est pas un gouvernement, c’est une chorale! »

      Ah, ce cher dialogue culturel avec la ci-devant mère-patrie…

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    16 avril 2014 à 16 04 10 04104
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    Merci de ce fort utile développement sur le nom du nouveau premier ministre. Je comprend mieux ce nom bizarre et je vois plus clair dans notre belle culture québécoise.

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