Consensus entre Syriens à Sotchi

Par Thierry Meyssan  Le 6.02.2018. Sur Réseau Voltaire.

 

Si le Congrès du Dialogue national syrien n’a pas réglé le conflit, il a balayé les groupuscules qui prétendaient représenter les Syriens pour le compte des Occidentaux. Il a également dégagé un consensus, adopté par les représentants de la presque totalité des Syriens, et décidé de la création d’une Commission constituante. Les bases de la paix ont été posées, mais sans les Occidentaux.

 


 

Pour la première fois depuis le début du conflit, en 2011, une conférence réunissant 1 500 délégués syriens, de toutes origines, confessions, et de presque toutes les opinions politiques s’est tenue à Sotchi : le Congrès du Dialogue national syrien.

Cette initiative du président Vladimir Poutine était placée sous le haut-patronage de l’Iran, de la Russie et de la Turquie [1]. Elle a été dénigrée, voire rejetée, sans motif, par les autres puissances impliquées dans la guerre. De facto, l’idée d’une conférence inter-syrienne les excluait du processus de paix.

Le Congrès est-il représentatif des minorités ?

De multiples pressions ont été exercées par les partisans de la guerre pour que ce Congrès ne soit pas représentatif du peuple syrien. Dans l’esprit des étrangers, Russes compris, la Syrie abrite des minorités qui aspirent à l’autonomie. Ce serait le cas des Kurdes et des Druzes. Or, cette vision des choses ignore ce qu’est le projet syrien depuis plusieurs milliers d’années.

Ce territoire asiatique, qui va de l’Ouest de l’Euphrate jusqu’au Sinaï, est peuplé d’une multitude de minorités, certes des Kurdes et des Druzes, mais aussi des Tukmènes, des Tchétchènes, des Géorgiens, des Bédouins, des Arméniens, etc., etc. Ces minorités ethniques sont elles-mêmes composées de minorités religieuses avec des confessions antiques comme les alaouites (par la suite christianisés, puis islamisés), des chrétiens de toutes sortes d’Églises et des musulmans sunnites et chiites. Ce territoire est situé entre les cinq mers, de sorte qu’il constitue un point de passage obligé aussi bien pour les commerçants que pour les conquérants. Tout au long de leur histoire, ces peuples ont adhéré à un projet commun : la Syrie. Ils ont appris qu’ils avaient besoin les uns des autres pour résister à toutes sortes d’envahisseurs. Et ils se sont mélangés partout, au point qu’au début du XXème siècle, aucune minorité ne s’identifiait avec une région particulière. Il aura fallu la colonisation britannique et française pour tenter de transformer la Palestine en État juif, le Liban en chrétien, et la Jordanie en musulmane. De ce vaste espace, seule l’actuelle République arabe syrienne conservait, il y a encore dix ans, cette profonde mixité.

En préparant le Congrès de Sotchi, les diplomates russes ont d’abord spontanément pensé qu’il suffirait de fédéraliser le pays selon ses minorités pour y rétablir la paix. Dans sa première mouture, cette conférence devait d’ailleurs s’appeler « Congrès des peuples de Syrie ». En discutant avec les uns et les autres, ils ont pris conscience que l’histoire de la Syrie est différente de celle de la Russie et que, géographiquement, il n’est pas possible de fédéraliser ce pays de mixité. Au contraire, les Israéliens ont poursuivi l’idée de séparer les Kurdes des Arabes, les Français de distinguer les chrétiens des musulmans, etc. Ce faisant, ils plaçaient leur action dans la continuité des accords coloniaux Sykes-Picot-Sozonov.

À leur instigation, les Kurdes du PYD ont boycotté ce Congrès. Mais, contrairement à un préjugé répandu en Occident, si le PYD est le seul parti politique exclusivement kurde, il est minoritaire parmi les Kurdes de Syrie. Dans la culture nationale, tout parti ethnique est illégitime, le PYD étant une exception.

Quoi qu’il en soit, les présents au Congrès étaient soit des élus au suffrage universel, soit des leaders d’associations, soit des personnalités reconnues. Les invitations avaient été lancées au plus large de manière à n’oublier personne.

Le Congrès est-il représentatif des opinions politiques ?

Chaque puissance impliquée dans la guerre sponsorise des Syriens qui représentent leur intérêt. Au début, la Turquie et l’Arabie saoudite organisèrent et financèrent le Conseil national syrien à Istanbul. Puis, avec l’entrée en jeu du Qatar ce fut la Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution. Au fur et à mesure des événements, plusieurs groupes sont apparus, chacun directement instrumenté par une partie étrangère.

Un groupe a refusé à l’avance de participer au Congrès de Sotchi : le Haut-Comité des négociations qui, contrairement à ce que son nom indique, refuse toute négociation. Il est basé à Riyad et représente les intérêts saoudiens (qui sont dans la population syrienne censés correspondre à ceux des tribus bédouines du désert syro-iraqo-saoudien). S’il tient —face caméras— un discours démocrate, il promeut les valeurs du désert —tribalisme, religion unique et refus de l’Histoire—.

L’absence du Haut-Comité de négociations illustre l’impossibilité d’étendre à l’ensemble de la Syrie les valeurs de sa minorité bédouine. Cependant, de même qu’il y a eu par le passé une alliance entre le Royaume saoudien et la République arabe syrienne, il n’est pas impossible de coexister. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le baasiste Riad Hijab, après avoir été retourné par les services secrets français, accepta de présider le Haut-Comité. Il avait été gouverneur, ministre, puis président du Conseil des ministres (et non pas Premier ministre comme le disent les médias occidentaux sans comprendre le système présidentiel syrien). Issu de la même tribu que le roi d’Arabie, il avait déjà expérimenté la solution avant la guerre et en avait été pleinement satisfait.

Un second groupe a physiquement boycotté le Congrès, mais ne l’a fait savoir qu’une fois arrivé à Sotchi et s’y est fait représenter. Composé principalement de certains Frères musulmans et de Turkmènes, il est sponsorisé par la Turquie. Ankara, qui hésitait à l’exhiber, l’a encouragé à dénoncer la partialité des organisateurs —dont il faisait partie—, de sorte qu’il était absent du Congrès mais a donné pouvoir en son nom aux diplomates turcs.

Ses membres ont prétexté que le logo du Congrès incluait le drapeau de la République arabe syrienne et excluait le leur (celui de la colonisation française qui était resté en vigueur au début de l’indépendance). Ce faisant, ils illustraient l’impasse dans laquelle ils se sont fourvoyés : en assimilant le drapeau syrien au parti Baas et en promouvant celui de la colonisation, ils manifestaient leur mépris pour les héros de l’indépendance et leur ralliement à l’occupation étrangère. C’est en réalité peu important puisqu’ils s’en sont remis à la puissance qui les paye, la Turquie, et sont repartis à Istanbul sans sortir de l’aéroport.

 

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Les représentants de la presque totalité des factions syriennes, à l’exception du Haut-Comité des négociations (pro-Saoudiens) et du YPG (pro-Français), ont adopté la Déclaration finale et la Commission constituante.

Le Congrès a-t-il acté des accords inter-Syriens ?

Certes Non, mais Oui. La Déclaration finale en douze points ne comporte rien de nouveau, mais elle a été signée par toutes les factions syriennes, sauf le PYD et le Haut-Comité des négociations qui étaient absents [2]. Des délégués de l’opposition extérieure ont chahuté le ministre russe des Affaires étrangères, Sergey Lavrov, durant son discours introductif. Pourtant, après s’être fait remarqués par leur comportement infantile devant les caméras occidentales, ils ont adopté la Déclaration.

Même en imaginant une vaste représentativité aux deux groupes absents, le Congrès représentait au moins 90 % des Syriens, ce qui renverse complètement l’équation diplomatique. Les États-Unis, le Royaume-Uni et la France, bien qu’ils aient brocardé cette initiative, ne peuvent pas ignorer le consensus qu’elle a établi.

Cela fait six ans que les factions syriennes discutent en vain, à Genève, Vienne, Astana et Sotchi. Leur échec provient exclusivement de l’existence d’un plan caché, successivement soutenu par l’administration Obama et par celle des Nations unies : la capitulation totale et inconditionnelle de la République arabe syrienne et l’installation au pouvoir des Frères musulmans sous protection de l’Otan [3].

 


Les principaux points du Plan Feltman

-  la souveraineté du Peuple syrien sera abolie  ;
-  la Constitution sera abrogée  ;
-  le Président sera destitué (mais un Vice-président restera en charge des fonctions protocolaires)  ;
-  l’Assemblée du Peuple sera dissoute  ;
-  au moins 120 dirigeants seront considérés comme coupables et interdits de toute fonction politique (il s’agit probablement de la liste des personnes sanctionnées par l’Union européenne)  ;
-  la Direction du Renseignement militaire, la Direction de la Sécurité politique et la Direction de la Sécurité générale seront décapitées ou dissoutes  ;
-  les «  prisonniers politiques  » seront libérés et les Cours antiterroristes abrogées  ;
-  le Hezbollah et les Gardiens de la Révolution devront se retirer  ; alors et alors seulement, la communauté internationale luttera contre le terrorisme.

Dans une période de 2 à 3 semaines, un «  Organe de transition gouvernemental  » sera constitué et disposera de tous les pouvoirs politiques, exécutifs, législatifs et judiciaires. Il comprendra  :
-  2/5 de représentants de la République arabe syrienne incluant les membres de l’opposition loyaliste,
-  2/5 de représentants de l’opposition non loyaliste,
-  et 1/5 de personnalités de la société civile choisies par un représentant du secrétaire général de l’Onu.

Source : Sous nos yeux. Du 11-Septembre à Donald Trump, éditions Demi-Lune, 2017.



Aucun des points figurant dans ce plan n’a été adopté par le Congrès de Sotchi.

En outre, le Congrès a décidé la création d’une commission constituante composée de 150 délégués désignés par tiers par Ankara, Moscou et Téhéran.

 

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Le représentant spécial du secrétaire général de l’Onu, Stefan De Mistura, est acclamé par les délégués, représentant la quasi totalité des Syriens, lorsqu’il reconnaît la Déclaration finale et la Commission constituante.

Le Congrès pèsera-t-il sur les négociations de Genève ?

Espérant saboter le processus de paix, la France avait organisé, le 23 janvier à Paris, une conférence contre le président el-Assad. Il s’agissait de s’appuyer sur les rapports de la Mission de l’Onu relative aux armes chimiques de manière à accuser Bachar el-Assad et à empêcher qu’il se présente aux suffrages de ses concitoyens ; ce que l’on peut résumer ainsi : la démocratie oui, mais sans el-Assad [4]. Rappelons que la Mission de l’Onu avait refusé de vérifier sur place les éléments qu’elle avait recueillis et que le Conseil de sécurité avait rejeté ses rapports [5].

Observons que la Turquie ne s’est pas contentée de représenter une délégation qu’elle a fait repartir à Istanbul. Adepte du double langage et des retournements in extremis de position, elle a participé à la conférence de Paris et co-organisé le Congrès de Sotchi.

Pour que le consensus de Sotchi ait un impact sur le terrain, il faut qu’il soit avalisé par l’Onu. D’où les manœuvres pour écarter l’Organisation de ce processus.

Or, contrairement à toute attente, le représentant spécial du secrétaire général de l’Onu, Stefan de Mistura, est venu à Sotchi. Il a reconnu la légitimité de ce Congrès et a donné l’onction de son organisation à la Commission constituante. S’il ne se ravise pas, c’est un pas décisif pour la mise en œuvre du plan el-Assad du 12 décembre 2012, adopté par la communauté internationale comme résolution 2254 du Conseil de sécurité. C’est aussi, par conséquent, une lourde défaite pour le numéro 2 de l’Onu, Jeffrey Feltman, qui agit en sous-main depuis six ans (et même depuis 13 ans sous d’autres fonctions) pour contraindre la République arabe syrienne à une capitulation sans condition.

Quelles sont les conséquences diplomatiques du Congrès de Sotchi ?

Les puissances qui ont minimisé le Congrès de Sotchi parce qu’elles craignaient qu’il n’acte le rôle central de la Russie et de ses alliés turcs et iraniens ont perdu. Personne jusqu’à présent n’avait été capable de réunir tant de personnalités représentatives du peuple syrien, personne non plus n’était parvenu à faire adopter un document commun à des groupes de l’intérieur et de l’extérieur. Oui, la Russie et ses alliés sont désormais au centre du jeu, dont les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l’Arabie saoudite se sont eux-mêmes exclus.

L’Arabie saoudite et la France sont les grand perdants de cette opération. Le Haut-Comité des négociations, qui représentait seul l’opposition syrienne à Genève, est désormais en concurrence avec le consensus de la presque totalité des Syriens. Le PYD, que la France était parvenue à présenter comme représentative des Kurdes de Syrie, s’est révélé n’être qu’une formation parmi de nombreuses autres, sans autre représentativité que ses armes offertes par le Pentagone.

[1] “Sergey Lavrov’s opening remarks at a plenary meeting of the Syrian National Dialogue Congress”, Voltaire Network, 30 January 2018.

[2] “Final statement of the Congress of the Syrian national dialogue”, Voltaire Network, 30 January 2018.

[3] « L’Allemagne et l’Onu contre la Syrie », par Thierry Meyssan, Al-Watan (Syrie) , Réseau Voltaire, 28 janvier 2016.

[4] « Partenariat international contre l’impunité d’utilisation d’armes chimiques », Réseau Voltaire, 23 janvier 2018.

[5] « À l’Onu, l’incapacité US d’admettre la réalité », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 21 novembre 2017.

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Robert Bibeau

Robert Bibeau est journaliste, spécialiste en économie politique marxiste et militant prolétaire depuis 40 années.

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