De capitalisme à ploutocratie (2)

Titre original  : D’une civilisation capitaliste industrielle vers une barbarie ploutocratique.   Par Alberto Rabilotta et Michel Agnaïeff. Paru le 8.04.2015.

(Les 7 du Québec ont publié la première partie de ce texte le  12.05.2015
Le lecteur pourra lire la première partie à cette adresse : http://www.les7duquebec.com/actualites-des-7/de-capitalisme-a-ploutocratie/
La troisième et dernière partie paraîtra  sous peu. Le directeur, Robert Bibeau).

  http://www.dreamstime.com/stock-photos-rich-beetle-image21438083

À quel capitalisme sommes-nous arrivés?

 

Le nouveau visage du capitalisme est défini par une succession de changements institutionnels et autres qui sont venus limiter graduellement la capacité de l’État de maintenir l’équilibre des pouvoirs au sein de la société. L’influence déjà exercée par le capital sur les processus politiques nationaux et internationaux en est sortie considérablement renforcée.

 

La mondialisation financière, fruit elle-même de ces changements, apparaît comme le facteur premier de la réinstauration de la pleine liberté d’action du capital. Elle a puissamment contribué à faire définitivement voler en éclats le cadre régulateur dans lequel le capital opérait dans la phase précédente, celle de l’État providence dans le cas des pays du centre ou du développement national dans celui des pays de la périphérie.

 

Le capital n’étant pas une entité homogène, les effets de ces changements se sont modulés de façon différente dans les diverses régions du monde. Des facteurs comme la situation géographique des pays, l’importance de leurs secteurs économiques, l’échelle des activités de ces derniers et leur degré d’ouverture au marché international ont fortement joué dans ce sens. Dans un ouvrage consacré au nouveau capitalisme dans leur pays[1], Ayse Bugra et Osman Savaskan, deux universitaires turcs, insistent cependant sur la nécessité de tenir compte aussi de facteurs reliés au positionnement politique ou à l’identité culturelle des acteurs du milieu des affaires. La variété de formes de capitalisme, pour eux, est tributaire tout autant de facteurs politiques et culturels que de facteurs purement économiques.

 

Des traits communs se sont précisés toutefois. Le marché s’est étendu à de plus en plus de domaines de l’activité humaine et continue de le faire. Les activités industrielles ont migré et migrent encore  du centre vers les régions moins développées de la périphérie. La gamme des choix de politique économique nationale s’est restreinte en raison de la mobilité des capitaux et de la pression de la compétition internationale. La crainte des crises fiscales et de la fuite des capitaux ont créé un contexte incitateur à l’adoption répétitive de politiques d’austérité budgétaire. Comme le soulignent, Bugra et Savaskan, en s’inspirant de Polanyi,  la place de l’économie a changé dans toutes les sociétés du monde[2].

 

Si le fondement idéologique des décisions menant à cette succession de changements était la pensée néolibérale et sa thèse centrale de « l’État minimal», ces décisions ont été d’abord commandées par une dégradation des principaux indicateurs économiques (inflation, chute des taux de croissance, chômage) en 1974-1975. Cette dégradation annonce l’entrée des pays industrialisés dans une longue période de dérèglement du système économique, une longue crise qui ne porte pas son nom.  Wolfgang Streeck, directeur de l’Institut Max Planck pour l’étude des sociétés (Allemagne), considère que dans les faits elle durera  près de quatre décennies pour déboucher finalement sur la débâcle financière et économique de 2008[3]. Cette débâcle viendra aggraver la situation financière et économique mondiale, soulevant la question de la survie du système socioéconomique en place maintenant depuis deux siècles.

 

Plus précisément, à partir des années 1970, « trois solutions ont été successivement mises en œuvre pour dépasser la contradiction entre démocratie politique et capitalisme de marché. La première fut l’inflation ; la deuxième, la dette publique ; la troisième, la dette privée. A chacune de ces tentatives correspond une configuration particulière des rapports entre les puissances économiques, le monde politique et les forces sociales. Mais ces arrangements furent l’un après l’autre mis en crise, précipitant le passage au cycle suivant. La tempête financière de 2008 marquerait donc la fin de la troisième époque, et le probable avènement d’un nouvel agencement, dont la nature demeure incertaine[4]. »

 

Les notions de croissance régulière, de monnaie saine et de minimum d’équité sociale sont maintenant reléguées aux oubliettes, même si elles ont déjà constitué le fondement de la légitimité dont le capitalisme avait besoin. Une deuxième question se trouve ainsi posée, celle du caractère indépassable du déséquilibre du capitalisme dit démocratique mis en place dans les pays occidentaux après la Seconde Guerre mondiale[5].

 

Le capitalisme auquel nous sommes arrivés n’est déjà plus le capitalisme dit démocratique du passé et il n’est pas encore ce nouvel agencement qui s’annonce, mais dont la nature demeure toutefois incertaine. Que peut-on dire de son évolution au centre du système?

 

Un capitalisme financiarisé

ploutocrates6

Imposées par les bouleversements sociaux et la menace révolutionnaire suscités par la Grande Dépression des années 1930, les réformes du New Deal aux États-Unis et les réformes sociales démocrates en Europe réduisirent provisoirement la taille et l’influence des grandes entreprises et des puissants intérêts financiers.

 

«Alors que ces réformes ont permis au capitalisme occidental d’échapper à des changements sociaux plus radicaux, elles ont également fourni les raisons de sa régénération et de son expansion. Dès les années 1970, le capital financier, emmené par les grandes banques américaines, était revenu, une fois encore, à ses niveaux de concentration d’avant la Dépression, pour contrôler la majeure partie des ressources nationales et façonner la politique économique[6]».

 

Au début des années 1980, le tournant néolibéral se confirme et la sphère financière impose graduellement sa propre logique à l’activité économique et finit par régenter sa régulation même. Le taux de profit se rétablit pendant cette période, mais les profits supplémentaires sont toutefois utilisés à autre chose qu’à l’investissement productif. Une partie croissante des richesses produites est accaparée par les profits bancaires et les dividendes. Il s’agit là d’un trait constitutif du capitalisme financiarisé. Comme le souligne Michel Husson, chercheur à l’Institut d’Études économiques et sociales (IRES), les profits non investis se transforment ainsi en revenus financiers, et c’est là que se trouve la source du processus de financiarisation. «La différence entre le taux de profit et le taux d’investissement est d’ailleurs un bon indicateur du degré de financiarisation. On peut aussi vérifier que la montée du chômage et de la précarité va de pair avec la croissance de la sphère financière. Là encore, la raison est simple : la finance a réussi à capter la majeure partie des gains de productivité au détriment des salariés, en modérant les salaires et en ne réduisant pas suffisamment, voire en augmentant, la durée du travail[7] ». Il ajoute aussi qu’une des conséquences du fonctionnement du capitalisme contemporain est la montée des inégalités sociales (à l’intérieur de chaque pays et entre zones de l’économie mondiale).

 

L’autre grand trait découle de la mondialisation et de la grande force du capital d’ignorer les frontières géographiques et sectorielles. Les flux de capitaux peuvent désormais se déplacer rapidement. Un simple clic sur une souris d’ordinateur permet de déplacer des fonds d’un bout de la planète à l’autre. La concurrence sur les marchés financiers s’en retrouve durcie. Le déplacement des capitaux boursiers entre les pays devient ainsi une tendance lourde en constante accélération.

 

La différence de situation entre le travail plus localisé, inévitablement plus lent, et le capital facilement mobile entraîne des politiques gouvernementales qui visent à rendre chaque territoire national « attractif » pour les capitaux. Les mains d’œuvre nationales se retrouvent mises en concurrence, avec comme conséquence des politiques de rigueur salariale pour les travailleurs et des allègements fiscaux pour les entreprises. Le tout se fait au nom du « théorème » énoncé par le chancelier allemand Helmut Schmidt en 1974 : « Les profits d’aujourd’hui sont des investissements de demain et les emplois d’après-demain ». Une belle formule pour résumer la désinflation compétitive dont le but était de restaurer les marges de profit des entreprises. Une des conséquences directes de la concurrence fiscale entre les pays développés, qui entraîne une baisse de recettes fiscales, est un endettement public infini. Organisé pour durer, il met les États sous la coupe de la finance et des financiers et condamne les populations à subir des politiques d’austérité.  Vue dans cette perspective, « la mondialisation capitaliste est fondamentalement la mise en concurrence des travailleurs à l’échelle planétaire à travers des mouvements de capitaux[8]. »

 

À partir de ces deux traits rapidement esquissés, on peut avancer, avec Michel Husson, que la caractéristique principale du capitalisme contemporain est dans la dévalorisation du travail et dans l’hyperconcurrence entre capitaux individuels auxquelles conduit la financiarisation. À la lumière de l’évolution constatée au cours des dernières décennies, autant dire que la régression sociale est devenue la principale condition de réussite du système.  «Dans ce cadre, la finance n’est pas seulement la contrepartie d’une exploitation accrue des travailleurs, elle est aussi un déversoir pour les capitaux à la recherche de la rentabilité maximale. Les exigences démesurées de rentabilité qu’elle impose à l’économie réelle renforcent à leur tour le faible dynamisme de l’investissement et les inégalités sociales comme condition de reproduction du système.[9]»

 

La phase actuelle de l’évolution du système se distingue également par le recours à des « innovations financières », comme les produits dérivés de plus en plus sophistiqués et la titrisation des créances bancaires. Conçues pour mieux gérer le risque dans un contexte d’instabilité financière croissante, ces innovations sont devenues aussi des moyens de contourner la réglementation ou les contrôles publics et de puissants outils de spéculation. Elles constituent ainsi des facteurs aggravants de l’instabilité financière et reflètent la capacité du régime d’accumulation de se mettre lui-même en échec.

 

Dans son ouvrage intitulé Extreme Money[10]. Satyajit Das, un spécialiste du risque bancaire de renom mondial, présente cette économie financiarisée comme deux boîtes empilées l’une sur l’autre : l’économie réelle originale sous l’économie de l’argent extrême, avec sa dette et sa spéculation excessives. Il décrit cet argent extrême   comme   une  réalité  éviscérée,  l’ombre  monétaire  de  choses  réelles.

« Utilisé autrefois pour estimer et échanger les produits ordinaires, l’argent est devenu le principal moyen de gagner de l’argent. Pour gagner un milliard de dollars, il n’est plus nécessaire de produire quelque chose. La règle de l’argent extrême est que tout le monde emprunte, tout le monde économise, tout le monde devient supposément riche. Pourtant, seuls les initiés habiles s’enrichissent, en dirigeant le jeu et en trichant[11]. »

 

Son analyse de l’alchimie financière des trente dernières années et de ses conséquences destructrices l’amène à écrire que « nous vivons et travaillons dans un monde de l’argent extrême – des jeux spectaculaires et dangereux avec l’argent qui créent de nouveaux sommets artificiels en croissance, prospérité, raffinement et richesse [12]». Un peu plus loin, il précise que : « l’argent et les manœuvres qui se jouent sont immatériels, irréels et de plus en plus virtuels. Les affichages électroniques qui reflètent des signaux de prix  en rouge ou en vert sont l’essence distillée du monde financier. Les opérateurs de marché n’ont pas directement contact avec la réalité sous-jacente, il n’est question que de bénéfices ou de pertes[13]

 

Cette alchimie financière s’est répandue dans le monde. La financiarisation a permis aux États-Unis de « maintenir leur position prédominante qui semblait pourtant menacée lors de l’écroulement du régime fordiste. Ils l’ont fait principalement grâce à leur position de force au sein de la finance mondiale, qui leur a permis de compenser la perte de leur avantage productif par le contrôle qu’ils exercent sur la masse mondiale de capital monétaire et sur les marchés financiers au sein desquels cette masse monétaire se valorise [14]». C’est désormais l’hégémon qui par la force fulgurante de son capital occupe le centre du système, lui imprime sa propre dynamique et attire une bonne partie des flux de valeur créée mondialement. Il jouit ainsi du privilège de pouvoir s’endetter dans sa propre monnaie et de faire marcher la planche à billets à son avantage.  Il n’est donc pas surprenant de voir les États-Unis se comporter en bras politique et militaire de la financiarisation de l’économie mondiale.

 

Dette et servitude

 

Michael Hudson, expert financier et professeur à l’Université du Missouri, Kansas City, qualifie le retour du balancier favorable aux banques de « rétrogression ». Dans les conditions crées par cette rétrogression, peut-on vraiment encore recourir au mot léthargie pour décrire la situation économique présente, comme le fait la narration dominante? Ne faudrait-il pas plutôt parler de l’implantation d’une économie de rente à l’échelle planétaire? Depuis un bon moment, Michael Hudson soulève le fait que la domination du capital financier et des monopoles se traduit par l’instauration graduelle d’un  « néo-féodalisme » qui mène directement à un régime de servitude.

 

Hudson explique cette rétrogression de la façon suivante. Au XIXe siècle, la thèse était que les banques contribuaient à créer du nouveau, en accordant des prêts productifs à l’industrie. L’idée était que ces investissements généreraient des bénéfices qui permettraient à la fois le paiement des intérêts dus aux banques et le remboursement graduel du prêt. L’évolution a cependant joué dans un sens différent.

 

Les banques ont eu tendance à s’allier avec les monopoles et les secteurs immobilier, pétrolier et gazier, tous assis sur des rentes de situation,  plutôt qu’avec le secteur industriel. En somme, au lieu de chercher d’obtenir une part des bénéfices des entreprises, elles ont choisi plutôt de prêter contre des rentes. Elles ont ainsi glissé vers un fonctionnement parasitaire. Les banques n’ont considéré les entreprises et les individus que sous l’angle de l’extraction maximale de richesse possible de chacune de ces catégories, au lieu de fournir le capital nécessaire à la croissance et à l’efficacité économique.  Elles l’ont fait en chargeant des frais et des intérêts, en exploitant à fond les allègements fiscaux,  et en canalisant le crédit bancaire surtout vers les achats de biens et de privilèges existants de création de rentes.

 

Les marchés boursiers ont emboîté le pas aux banques. Censés de fournir des capitaux d’investissement,  ils ont été transformés en véhicule pour extraire des profits sans passer par la production. C’est le cas dans le rachat par une entreprise de ses propres actions, en vue d’en accroître leur valeur, ou encore dans l’achat d’une entreprise financé par un endettement bancaire ou obligataire remboursable par cette dernière. L’entreprise se retrouve alourdie d’une dette qui ne lui procure aucune contrepartie en matière d’investissement. Il se crée ainsi une situation financière qui pousse à la réduction des effectifs, à l’externalisation des opérations et au resserrement budgétaire, en vue de dégager un gain en capital, après avoir payé les banques et les détenteurs d’obligations. Un tel processus favorise l’extraction de rentes aux dépens de la production, dès que les flux de trésorerie de l’entreprise se transforment en flux d’intérêt, au détriment des fonds propres et de la santé financière de l’entreprise. On peut bien qualifier le point d’arrivée de toute cette évolution d’économie postindustrielle, mais il s’agit en réalité d’une économie de péage rentier qui, à terme, condamne des individus et des sociétés au péonage

 

Comme le rappelle un document de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) de Montréal, le fait têtu est que « pour continuer de croître, la finance doit créer davantage de monnaie (en octroyant des prêts) et transformer de nouveaux flux d’argent en actifs financiers (par exemple en transformant des dettes en titres revendables sur les marchés). Ce faisant, étudier, travailler, consommer, épargner, prendre sa retraite, diriger une entreprise, etc. sont autant de réalités qui tendent à être financiarisées. Loin d’être deux sphères déconnectées, les flux d’argent associés à cette  « économie réelle » (la production, le rapport salarial, la consommation et l’épargne) tendent à être captés par la finance :

 

*      Les entreprises se financent par le biais des marchés financiers (plutôt que par l’intermédiaire des banques commerciales). De plus, le développement des firmes cotées en bourse est orienté par l’exigence de faire augmenter la valeur actionnariale de l’entreprise.

 

*      De leur côté, les travailleurs sont appelés à devenir des investisseurs : tandis que les caisses de retraite sont soumises aux fluctuations de leur portefeuille d’actifs, on encourage les travailleurs à avoir recours à des régimes d’épargne-retraite individualisés (…) pour compenser l’insuffisance des fonds de retraite de l’employeur et des régimes publics.

 

*      La stagnation des salaires est compensée par le recours au crédit à la consommation, qui devient un pilier de la croissance économique.

 

*      L’augmentation des frais de scolarité, présentée comme une condition essentielle du maintien de la qualité de l’enseignement supérieur, a fait exploser l’endettement étudiant, notamment aux États-Unis, où le volume des prêts dépasse celui des encours sur carte de crédit.

 

Bref, la relation financière se diffuse pour faire croître l’économie, mais, ce faisant, elle rend cette dernière beaucoup plus instable et donc toujours plus fragile[15] ».

 

À ce sujet, Michael Hudson juge que le niveau d’endettement actuel des sociétés dans leur ensemble, sans rapport avec celui de leurs revenus, a été permis, organisé et recherché par les banques. Ces dernières ont été uniquement préoccupées de s’assurer ainsi une manne de revenus et sont demeurées parfaitement indifférentes à la crise majeure que leur comportement rendait inévitable. Pour les banques, « la stratégie rencontrant la moindre résistance consiste à entretenir l’illusion suivante : il n’y aurait aucune nécessité qu’elles soient tenues d’accepter de subir des pertes sur les dettes qu’elles ont créées, même si leur poids les rend irrécouvrables. Les créanciers affirment en tout temps que la charge de la dette est supportable à condition que les gouvernements réduisent tout simplement leurs dépenses, en augmentant dans le même temps les impôts des ménages et des entreprises non financières[16]. »

 

Accepter de pressurer les sociétés pour rembourser une masse de dettes privées, devenues publiques avec la crise, n’a aucune justification morale ni économique, évalue Michael Hudson. Alors que les économies se contractent, le secteur financier s’enrichit en transformant leurs titres ou certificats de dette en appropriation de la propriété. En mettant cette tendance dans le contexte des politiques des banques centrales, qui ont servi à gonfler les marchés boursiers et à recapitaliser les banques pour qu’elles continuent à spéculer, Hudson souligne que l’économie est de moins en moins la sphère de la production, de la consommation et de l’emploi, et de plus en plus la sphère de la création du crédit. Ce dernier est mis à contribution pour acheter des actifs, transformer les bénéfices et les revenus en paiements d’intérêts,  jusqu’à ce que la totalité de l’excédent économique et la liste complète des propriétés soient gagées pour payer le service de la dette.

 

Emploi, automatisation et impasse

 

La crise de 2008 n’est pas la première, dans les « pays avancés », où la reprise de l’économie réelle – la production de biens et de services, ou mieux encore de la richesse produite socialement – ne réussit pas à rétablir les niveaux précédents d’emploi, de sécurité de travail et de salaires.  En revanche, c’est la première dans laquelle le chômage, en plus de s’être brutalement accru, devient structurel, par un glissement massif vers le chômage de longue durée et la sortie de la vie active. Les statistiques officielles ne donnent d’ailleurs qu’une idée fortement partielle de l’ampleur réelle du phénomène[17].

 

Des millions de travailleurs en sont victimes dans ces pays, entraînant une paupérisation de larges secteurs des sociétés respectives. Cette paupérisation est d’autant plus accentuée que ce sont les catégories déjà défavorisées sur le marché du travail — les jeunes, les travailleurs peu qualifiés, les immigrés, les minorités ethniques et, parmi eux, ceux qui occupent des emplois temporaires ou atypiques – qui sont les premières à souffrir de ces suppressions d’emplois.

 

C’est une crise aussi dans laquelle l’inégalité de revenus atteint des niveaux jamais vus depuis longtemps, et à cause de laquelle une grande partie de la nouvelle génération n’aura pas d’emplois stables, vivra dans un monde d’emplois précaires, de salaires médiocres et sous la menace constante du chômage chronique. Il s’agira de la première génération,  depuis l’avènement de l’État-providence,  qui aura un niveau de vie et un degré de sécurité sociale très inférieurs à celle qui l’a précédée.

 

L’explication de l’impasse du chômage chronique dans pays dits avancés ne se trouve pas seulement pas dans les politiques de libéralisation qui ont conduit au  déménagement de la production dans des pays ou des régions ayant une main-d’œuvre moins chère. Le problème central de cette crise, qui n’en finit pas de durer, est structurel et concerne d’abord la relation fondamentale du capital avec le travail salarié ainsi que la reproduction même du capital. Les considérations de compétitivité, de rentabilité et de productivité en jalonnent la dynamique. Elles incitent à faire évoluer constamment les moyens de production pour réduire l’emploi de la force de travail humaine en vue d’accroître les profits, augmentant ainsi inévitablement à la fois la production et le chômage.

 

Dans le contexte actuel de la dictature des lois du marché, le nœud gordien se situe dans l’exploitation qui est faite des avancées en matière de science et de technologie.  Ces avancées permettent déjà et permettront encore davantage d’éliminer la nécessité de recourir au travail humain dans la production et les services.

 

Martin Ford, dans un ouvrage[18] consacré à l’automatisation, au développement implacable des technologies et à l’entrelacement de ces dernières avec la mondialisation et à l’économie du futur, se penche sur les conséquences d’une telle évolution. Elle ne serait contrôlée que par une étroite minorité d’individus et d’entreprises ayant monopolisé les ressources de la nature et de la technique. Il juge qu’elle  ne pourra déboucher que  sur des sociétés invivables « parce que les 70% à 80 % d’humains ayant perdu leur place dans les cycles de production, et transformés au mieux en assistés, ne pourront que se révolter contre les accapareurs du pouvoir technologique et économique. Cela d’autant plus que la raréfaction prévisible des ressources naturelles et l’aggravation des crises climatiques réduiront encore leurs capacités de survie[19]

 

Cette évolution prend de l’ampleur et s’accélère. Comme le reconnaissent plusieurs analystes et économistes, dont Paul Krugman, Nouriel Roubini[20], Yanis Varoufakis[21], le moment est venu de penser que dans la relation entre le capital et le travail, ce sont les robots qui gagnent en ce moment la guerre et non les travailleurs.

 

Michael Spence, lauréat du prix Nobel en économie, explique,  dans un article récent paru dans Project Syndicate[22], que les technologies numériques sont de nouveau en train de transformer les chaînes de valeur mondiales et, avec elles, la structure de l’économie mondiale. La nouvelle vague de la technologie numérique élimine le recours au travail humain dans des tâches de plus en plus complexes. Pour reprendre ses mots,  « ce processus de substitution de la main-d’œuvre et de désintermédiation est en cours depuis déjà un certain temps dans les secteurs de services – pensons aux guichets automatiques, aux services bancaires en ligne, à la planification des ressources au sein d’une entreprise, à la gestion de la relation avec les clients, aux systèmes de paiement mobile, et bien plus encore. Cette révolution se propage maintenant à la production de biens, où les robots et l’impression 3D évincent le travail humain[23] . »

 

Autrement dit, contrairement à la précédente vague de la technologie numérique, qui avait incité les entreprises à accéder à des réserves de main-d’œuvre sous-utilisée dans le monde, la force motrice de ce nouveau cycle est manifestement la réduction des coûts par l’évincement de la main-d’œuvre salariée.

 

Compte tenu de la nature du système économique, ce processus est inexorable à cause des importants avantages financiers du recours à la technologie numérique. Michael Spence précise à ce sujet que : « la grande majorité des coûts est au début, dans la conception de matériel (comme les capteurs), et de façon plus importante encore, dans la création du logiciel qui produit la capacité d’effectuer diverses tâches. Une fois cet objectif atteint, le coût marginal du matériel est relativement faible (et diminue proportionnellement à la hausse de l’échelle), et le coût marginal de reproduire le logiciel est essentiellement zéro. Avec un énorme marché potentiel pour amortir les coûts initiaux fixes de conception et d’essai, les incitations à investir sont irrésistibles[24]

 

Dans ses conclusions, restreintes cependant au seul domaine économique, Michael Spence souligne que cette seconde vague de la technologie numérique aura des effets structurants majeurs autant sur la production des biens et services que sur la construction ou encore le commerce de détail. Elle frappera aussi de plein fouet les pays en développement qui devront s’ajuster au fait que l’abondance d’une main-d’œuvre compétente, disciplinée et bon marché perdra de son importance comme levier de la croissance économique.

 

Abordant plus largement l’enjeu de l’évincement du travail salarié par la technologie numérique[25], le professeur Robert Skidelsky de l’université de Warwick fait remarquer que l’évolution actuelle du capitalisme tient de la folie économique. Au-delà des aberrations d’une civilisation fondée sur le « toujours plus » et des limites naturelles auxquelles la croissance finira bientôt par se heurter, nous ne pourrons pas continuer bien longtemps encore à réduire la part du travail humain dans les activités économiques, sans lui trouver de nouveaux débouchés. Se fermer les yeux à ce sujet, c’est consacrer la voie qui mène à une division de la société en une minorité de producteurs, de professionnels, de superviseurs et de spéculateurs financiers d’une part, et une majorité réduite à l’oisiveté forcée de l’autre.

 

Robert Skidelsky estime qu’une telle société « serait confrontée à un dilemme classique : comment concilier la pression incessante à consommer avec des revenus stagnants? Jusqu’à présent, la réponse a été d’emprunter, ce qui a conduit à l’énorme surendettement actuel dans les économies avancées. De toute évidence, cela n’est pas viable, et ne constitue donc pas la réponse, car elle implique l’effondrement périodique de la machine de production de la richesse.»

 

En somme, nous ne pourrons pas nous avancer avec succès sur la voie de l’automatisation de la production, sans reconsidérer des enjeux fondamentaux comme la consommation, le travail, les loisirs et la répartition des revenus. « Sans ces efforts d’imagination sociale, le rétablissement à l’issue de la crise actuelle sera tout simplement un prélude à d’autres calamités fracassantes à l’avenir[26]

 

Dans cet ordre d’idée, il rappelle que Keynes avait déjà évoqué le chômage technologique, mais qu’il avait associé le progrès technologique à la possibilité de libérer au moins partiellement l’humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, le travail,  et d’accroître considérablement la production de la richesse avec une fraction du travail requis dans son temps. Keynes avait même imaginé que la semaine de travail serait de 15 heures au début des années 2000, sans nuire pour autant à la croissance de la richesse. Or, dans les économies avancées, cette richesse a effectivement atteint à peu près les niveaux escomptés par Keynes, mais il n’en est pas allé de même pour la semaine de travail. La réalité est loin des rêves et des propos des années 1970 sur l’avènement d’une société de loisirs. Pour Skidelski, cela signifie tout simplement que nous n’avons pas réussi à convertir la croissance du chômage technologique en croissance du temps de loisir volontaire. La principale raison de cet échec est que la part du lion des gains de productivité de ces trente dernières années a été accaparée par les nantis.

 

Tom Streithorts, un journaliste et auteur, met pour sa part en évidence le paradoxe qu’accentue la seconde vague de technologie numérique. Il situe ce paradoxe entre, d’une part, l’abondance et la diversité de l’offre de produits et de services auxquelles le citoyen consommateur est de plus en plus exposé et, d’autre part, la rareté et la précarité en matière d’emploi auxquelles se heurte le citoyen travailleur. Les mises à pied peuvent bien encore continuer à se multiplier, les emplois de qualité à se réduire en peau de chagrin, le temps partiel mal rémunéré à proliférer comme une mauvaise herbe et les profits à grimper en flèche, mais arrivera inéluctablement le moment où se posera la question de qui pourra encore acheter les produits et services offerts sur le marché.  Un robot peut bien fabriquer un téléphone intelligent, mais il ne peut pas l’acheter. La demande ne sera tout simplement plus au rendez-vous de l’offre, en quantité suffisante pour permettre à l’économie réelle de ne pas s’enfoncer dans la léthargie, comme c’est déjà le cas à l’heure actuelle[27].

 

En d’autres mots, si les pays clés du capitalisme ne vivent plus dans l’ère de la pénurie, ils ont en revanche considérablement réduit les possibilités d’emploi. De plus, contrairement à la période 1945-1973, les gains de productivité ne se traduisent plus en gains salariaux pour les travailleurs et ne jouent finalement qu’à l’avantage des dirigeants des entreprises et de l’actionnariat qui, tous deux,  drainent vers eux l’essentiel des acquis.

 

Au cours des quarante dernières années, c’était surtout la classe ouvrière qui avait subi les impacts de la mondialisation et des changements technologiques. Aujourd’hui, c’est l’étiolement des classes moyennes dans les pays avancés qui apparaît comme inéluctable dans cette nouvelle phase de l’évolution. Ces classes moyennes sont en train de s’anémier rapidement tout simplement parce que les conditions qui les ont créées, des emplois stables et des salaires décents,  ont cessé d’exister. L’évolution en cours menace maintenant les plus qualifiés et les plus diplômés au sein de ces classes moyennes. Avec le niveau de sophistication actuel des procédés informatiques, il devient même plus facile de les remplacer que des travailleurs manuels. Pensons simplement aux changements que connaissent des domaines comme celui du journalisme, de la comptabilité, de la gestion ou encore celui de la finance.

 

Parallèlement, dans les classes populaires, c’est le moment d’une résurgence d’un sous-prolétariat constitué par la partie la plus défavorisée de ces classes populaires et pour qui chômage et précarité sont devenus le lot quotidien.

 

Bref, l’évolution en cours empêche de générer suffisamment d’emplois et de salaires décents permettant de maintenir une demande finale robuste. Elle place ainsi le système devant un obstacle pratiquement insurmontable, en rapetissant son potentiel de reproduction. Jonglant avec les nouvelles normes de profitabilité imposées par la mobilité presque parfaite acquise par le capital financier grâce aux technologies de l’information de la première vague, le système tend à fonctionner comme si capitalisme était séparable de ce rapport social particulier qu’est le salariat. En excluant un nombre croissant de travailleurs du processus de production, il se retrouve à les exclure du même coup de la consommation, une phase pourtant essentielle à la reproduction du capital. C’est cet aspect de l’évolution qui sans doute explique les regains occasionnels d’intérêt à l’égard de la formule d’une garantie de revenu de base comme solution à long terme , mais aussi comme panacée au fait brutal que le partage de la richesse produite socialement s’est très profondément modifié, au détriment du travail et au profit du capital.

 

Incertitude, insécurité et friabilité humaine

 

Chaque crise du système est porteuse de sa part de désagrégation sociale. Fruit du développement économique, et de l’enrichissement des nations clés du capitalisme, de même que des crises économiques et des circonstances historiques déjà mentionnées, le développement de l’État-providence a permis d’assurer une certaine stabilité sociale de ces nations. Les politiques sociales et la démocratisation de l’éducation ont contribué, entre autres, à compenser l’affaissement des solidarités familiales traditionnelles, en assurant une continuité du revenu aux plus âgés, aux inemployés ou aux inemployables.

 

Zygmunt Bauman, sociologue britannique d’origine polonaise et auteur notamment de Liquid Modernity[28], considère qu’il s’est agi là d’une étape d’incrustation des individus dans des structures solides comme le régime de production industrielle ou des institutions démocratiques. En plus, ces structures étaient marquées par une forte tradition territoriale. Tout le contraire de ce qui est en train de se produire dans l’étape actuelle de l’évolution du système, où les dominants ne se reconnaissent plus aucune responsabilité dans l’administration d’un territoire.

 

Du point de vue de Bauman, nous serions ainsi plus près de la fin de la géographie que de celle de l’histoire. Grâce aux nouvelles technologies, l’élite mondiale s’est dégagée des difficultés qui se dressaient entre le proche et le lointain et s’est libérée de cette façon des obligations et des contraintes liées au territoire. Une différence grandissante s’est introduite de la sorte entre le pouvoir devenu global et la politique demeurée locale. Cette dernière peine de plus en plus à imposer des orientations et des objectifs, perdant graduellement l’efficacité de son action et semant ainsi l’incertitude. Et cette incertitude se traduit en insécurité chez les individus, d’autant plus que la prise en charge collective des risques individuels s’affaiblit, créant un climat incitateur à la recherche de solutions individuelles.

 

Si l’étape précédente peut être décrite comme celle d’une modernité solide, stable et répétitive, l’étape actuelle est celle d’une modernité liquide, flexible et versatile, illustrative du changement et de la transition. Une de ses caractéristiques est un individualisme exacerbé par l’instabilité et l’insécurité qui rend les relations précaires, transitoires et volatiles.  À tout prendre, nous sommes dans une période dans laquelle les modèles et les structures sociales ne subsistent pas déjà suffisamment pour être enracinés et régir ainsi les coutumes des citoyens. La société n’est plus en mesure de leur offrir un horizon de sens défini une fois pour toutes. Comme  Bauman nous le rappelle, les solides conservent leur manière d’être et persistent dans le temps : ils durent; tandis que les liquides sont des rapports et ils sont constamment transformés : ils coulent. Pensons ici à la déréglementation, l’assouplissement ou la libéralisation des marchés.

 

Dans un article consacré à cette modernité liquide et à la friabilité humaine[29], le professeur Adolfo Vasquez Rocca, de l’université de Valparaiso (Chili), résume ainsi la pensée de Bauman sur la fragilité des liens humains : «L’incertitude dans laquelle nous vivons correspond à des transformations, comme l’affaiblissement des systèmes de sécurité qui protègent l’individu et la renonciation à la planification à long terme : l’oubli et le déracinement affectif sont présentés comme une condition de réussite. Cette nouvelle (in)sensibilité exige de la souplesse, de la fragmentation et le cloisonnement des intérêts et des personnes touchés, il faut toujours être prêt à changer de tactique, d’abandonner les engagements et les loyautés. Bauman se réfère à la crainte de relations à long terme et la fragilité des liens de solidarité qui semblent se fonder uniquement sur les profits qu’elles génèrent. Bauman s’efforce de montrer comment la sphère du commerce imprègne tout et que les relations sont désormais mesurés en termes de coût et de bénéfice, comme de la liquidité dans le sens strictement financier du terme. »

 

Dans cet état d’esprit, les chômeurs n’apparaissent plus comme une armée industrielle de réserve, un potentiel à mettre s’il y a lieu en œuvre, mais comme une catégorie d’individus superflus, inutiles, des hors-jeu, des exclus. L’économie se porterait tellement mieux s’ils pouvaient disparaître. Mieux vaut donc cultiver l’art de tronquer les relations, de se déconnecter du désagréable, de se replier sur soi. Ce même état d’esprit mène aussi à devenir accro à la sécurité, sans jamais en être certain pour autant, dans une dynamique de la peur de la peur. Nous l’acceptons comme si c’était logique, ou du moins inévitable, tant et si bien que, selon Zygmunt Bauman, nous contribuons ainsi à «normaliser le statut d’urgence ». Bref, un état d’esprit qui mène, si on se fonde sur les réflexions du philosophe et essayiste allemand Peter Sloterdijk, à un régime de sabotage social et à une logique de panique comme argument central de la politique.

 

Pour sa part, le politologue argentin Edgardo Mocca[30] nous rappelle que dans le cas de son pays, et cela peut être valable pour le reste de monde, « la société actuelle est le résultat de l’ensemble d’expériences politiques qui se sont développées, au cours des quarante dernières années, dans le contexte d’un changement radical à l’échelle planétaire du monde du travail, social et culturel dans lequel nous vivons, un changement qui cache dans son noyau la question politique, la question du pouvoir ».

 

En s’inspirant des idées de sociologues comme Richard Sennett ou de philosophes comme Horst Kurnitzky, il souligne que « le changement mondial est, avant tout, l’affirmation d’une nouvelle hégémonie culturelle et politique, celle d’un bloc social organisé autour des nouvelles formes de domination économique qui ont en leur centre le capital financier. Il s’agit du capital extra territorialisé par excellence, celui qui n’a pas besoin des usines ni des concentrations de travailleurs, celui qui peut être déplacé sans limites à travers la planète. Ce n’est pas une simple domination, c’est une hégémonie parce qu’il a la capacité de former le bon sens prédominant, pas seulement par sa capacité indéniable de manipulation à travers des gigantesques agences de formation d’opinion, mais principalement parce que ce bon sens correspond à une manière nouvelle et distincte de vivre, dont l’essence est la dispersion, la désagrégation sociale, l’extrême individualisme. C’est la manière de vivre qui correspond au démantèlement de la société industrielle et salariale, à l’assouplissement des relations du travail, à l’affaiblissement des vieilles formes productives des fordistes et à l’apogée des services, mis à la disposition d’une impulsion consommatrice qui bouge dans une forme vertigineuse ».

 

Gilles Lipovetsky, sociologue, philosophe et essayiste français, décrit cette nouvelle manière de vivre et cette pulsion consommatrice vertigineuse comme relevant d’une nouvelle forme extrême d’individualisme,  produit d’une société hypermarchande[31] triomphante et issue du bouleversement permanent représenté par la privatisation élargie, l’érosion des identités sociales, la désaffection idéologique et politique, la déstabilisation des personnalités[32]. Privés de repères, les individus vivent seuls cette «désaffiliation » dans des sociétés perçues comme des «empires de l’éphémère »[33]. Lipovetsky  qualifie cette nouvelle forme d’hyperindividualisme. Il la présente comme reposant sur cette valeur désormais centrale qu’est l’accomplissement personnel, mais comme menant aussi au narcissisme, à une mentalité du ici et maintenant,  et à la difficulté de séparer les désirs superflus des besoins essentiels. Lipovetsky refuse cependant de confondre simplement individualisme et égoïsme. À la création d’un individualisme irresponsable par une société hyperconsommatrice, répondrait un mouvement d’individualisme responsable. Il souligne à cet effet l’existence d’un tronc commun de valeurs et l’importance du bénévolat.

 

Il reconnaît cependant que cet individualisme extrême vient consacrer l’éclatement du principe de la subordination de l’individuel aux règles rationnelles collectives. La notion de citoyen se retrouve ainsi diluée dans une infinie déclinaison d’intérêts minuscules, sous la poussée d’une recherche narcissique d’une identité propre. Il suffit de penser à ce sujet aux innombrables regroupements de toute nature surgis ces deux dernières décennies.

 

Bauman se penche aussi cette notion de citoyenneté.  Il note que « victimes des pressions vers l’individualisation, les individus sont progressivement mais systématiquement dépouillés de l’armure protectrice de leur citoyenneté et expropriés de leur capacité et de leurs intérêts de citoyens. Dans ces circonstances, les possibilités que l’individu de droit se transforme en individu de fait, en quelqu’un qui contrôle les ressources indispensables d’une autodétermination authentique, sont de plus en plus lointaines. L’individu de droit ne peut pas se transformer en individu de fait sans d’abord se convertir en citoyen. Il n’y a pas d’individus autonomes sans une société autonome, et l’autonomie de la société exige une autoconstitution délibérée et réfléchie, quelque chose qui peut seulement être atteint par l’ensemble de ses membres ».

 

Sur le plan politique, ce qui saute aux yeux, c’est que toute cette évolution se traduit par un morcellement de l’espace social. On assiste ainsi à une fragmentation de l’intérêt public en une myriade de mini-intérêts et à une transformation des rapports entre l’État et des citoyens de plein droit en relations de service avec des citoyens-clients enfermés dans leur univers privé. Ce morcellement génère bref l’indifférence à autrui et rend encore plus ingrat un contexte déjà peu favorable aux initiatives inspirées par le principe de solidarité.

 

Une des pierres d’achoppement à cet égard réside dans le fait que la défense d’intérêts ainsi miniaturisés aboutit plus fréquemment au prétoire qu’à la tribune politique.  Cela conforte une dynamique, déjà très perceptible dans bien des pays dits avancés, où le pouvoir judiciaire se retrouve à trancher de plus en plus souvent des enjeux sociétaux majeurs, évacuant de ce fait le débat public et toute participation démocratique.

 

Une autre pierre d’achoppement est la difficulté pour les dominés dans cette société liquide ou hypermoderne, mais qui demeure d’abord une société de classes, de se construire une identité sociale, une identité de résistance, une identité de mobilisation et de s’en servir comme raison d’agir et de se libérer ainsi des dérives identitaires religieuse ou ethnique dictées par l’insécurité, fruit vénéneux de la disparition des formes passées d’organisation sociale

 

Une ploutocratie déconnectée du reste de la société

 

L’évolution en cours se traduit également par une régression démocratique. D’un scrutin à l’autre, les électeurs continuent de choisir leurs représentants, mais leur vote a-t-il beaucoup de prise sur les politiques menées ensuite par les instances élues? La nouvelle réalité fait que l’essentiel de ces politiques est désormais encadré par des dispositions régionales et internationales qui échappent à tout contrôle démocratique.

 

D’un traité ou d’un accord à l’autre, ces dispositions ont contribué à vider progressivement, mais avec constance, la démocratie de tout contenu autre que formel dans les pays qui se targuaient d’être les plus avancés sur ce plan. Elles l’ont fait en assurant l’hégémonie de la fonction marchande sur les autres fonctions sociales et en délégitimant du coup toutes les régulations politiques et sociales de ces nations, au nom des vertus de la liberté de la circulation des capitaux, des marchandises et des hommes. Pieux propos derrière lequel se dissimulait l’enjeu de la disparition de toute entrave à l’enrichissement et au pouvoir de ceux qui étaient déjà riches et puissants.

 

Marx a mis en lumière comment la bourgeoisie, comme force agissante, avait au XVIIIe et au XIXe siècle contribué à rompre avec l’ordre ancien, en substituant la logique contractuelle à celle des liens naturels. Il a aussi mis en lumière la tendance profonde du capitalisme à la concentration et à la financiarisation. Maintenant que nous sommes parvenus à un stade inégalé jusqu’ici de concentration du capital et le que le capitalisme d’aujourd’hui n’est plus du tout celui des années 1960, comment peut-on décrire la force agissante qui a fait jouer ce changement à son avantage, en accaparant tous les bénéfices de son action et en  externalisant les risques et les pertes sur les populations? Cette force agissante récapitule sans doute bon nombre de traits de la bourgeoisie du XIXe siècle, mais elle possède aussi des traits qui lui sont propres et qui correspondent à la phase actuelle du développement du système.

 

David Rothkopff, un ancien sous-secrétaire au commerce dans l’administration Clinton, assimile cette force agissante à une nouvelle élite mondiale du pouvoir qu’il qualifie de superclasse dans son livre du même nom. La mondialisation est à la fois le creuset de sa formation et le vecteur de sa domination. Nous devons reconnaître, écrit-il,  « que quelque chose de nouveau est en train de se produire, un déséquilibre énorme dans la répartition du pouvoir dans le monde qui accorde une grande influence à des regroupements informels d’élites. Ces élites dépassent ou supplantent souvent les institutions du passé : gouvernements nationaux, systèmes légaux (…). Au cœur de cette nouvelle réalité, se trouvent les membres de la superclasse, des individus dont les décisions quotidiennes réorientent des flux massifs de capitaux entre les marchés, créent, disloquent ou éliminent des emplois dans le monde entier, déterminent la viabilité des programmes gouvernementaux et parfois des gouvernements; et jouent également  un rôle essentiel dans le façonnement de l’ère planétaire (…). En outre, ces individus, en tant que groupe, en raison de leur influence, jouent un grand rôle dans la définition de la teneur de notre temps, déterminant quelles vues sont acceptables et quelles vues ne le sont pas, et quelles sont nos priorités. L’influence de cette superclasse transnationale est souvent amplifiée quand ses membres agissent dans les groupes tissés par des ententes d’affaires, des conseils d’administration, des mouvements d’investissement, d’anciens liens d’école, des adhésions de club, et d’innombrables autres occasions qui les transforment, sinon en ces comités conspirateurs de la légende, au moins en groupes passés maîtres dans l’avancement de leurs intérêts convergents[34]. »

 

Rothkopff  avance qu’il a identifié environ six mille personnes qui correspondraient à sa définition de la superclasse, le critère principal étant « la capacité d’influencer régulièrement la vie de millions de personnes dans de nombreux pays à travers le monde ». L’immense majorité de ces personnes est de sexe masculin, d’âge mûr, de descendance européenne et issue des meilleures institutions universitaires occidentales. Les grandes capitales, les grands hôtels et les grandes messes du capitalisme (Davos, Cran Montana, etc.) sont leurs carrefours de rencontre. La nature exclusive des liens au sein de cette superclasse est bien illustrée par une citation éclairante dans le premier chapitre du livre, une observation d’ailleurs empruntée à un ancien haut fonctionnaire des Nations Unies : « Quand on déambule dans les soirées de Davos, on se rend compte qu’on y connaît plus de gens que lorsqu’on se promène dans les parcs de nos villes respectives[35]. »

 

Un des grands traits caractéristiques des membres de cette « élite mondiale » est qu’ils considèrent leurs relations entre eux comme plus importantes que leurs liens avec leur pays d’origine et les gouvernements. Un autre trait caractéristique est que les membres de cette élite embrassent en très grande majorité le fondamentalisme du marché des «Chicago Boys », les disciples de Milton Friedman à l’Université de Chicago, mais dans la mesure seulement où les souffrances qu’il  entraîne est le lot des classes inférieures. Ils résistent discrètement à toute réforme qui pourrait grignoter leur contrôle des leviers économiques. Malgré sa foi dans le capitalisme et ses attentes optimistes à l’égard des membres de cette nouvelle élite, Rothkoppf  concède que « beaucoup parmi la superclasse sont trop proches de leurs intérêts et très loin de l’univers de la plupart des habitants de la planète[36]

 

Pour d’autres, la notion d’une élite mondiale déracinée tient du conte de fées pour école de commerce ou d’épouvantail pour les altermondialistes. Études empiriques à l’appui, Michael Hartman[37]  avance que « la  classe mondiale paraît étonnamment allergique au cosmopolitisme. Aux États-Unis comme dans les grandes puissances économiques européennes et asiatiques, les entreprises les plus importantes sont presque toutes dirigées par des locaux. En moyenne, la proportion de dirigeants étrangers ne dépasse pas les 5 %. Elle chute même à 2 % si l’on écarte du tableau les hauts dirigeants provenant du même espace linguistique (et souvent culturel) que leur pays d’accueil, comme les Suisses et les Autrichiens en Allemagne ou encore les Irlandais, les Australiens, les Canadiens et les Sud-Africains au Royaume-Uni et aux États-Unis. Même au sein des multinationales les plus influentes du monde, le gratin se recrute de préférence chez soi.» Une des causes principales est que l’accès aux fonctions régaliennes de l’appareil économique dépend des structures locales de formation et de reproduction des élites.

 

Le seul réseau à caractère transnational est celui formé par les membres externes des conseils de surveillance. Les liens ainsi tissés relient presque exclusivement l’Europe anglo-saxonne et l’Amérique du Nord. Les pays d’Europe méridionale, le Japon et la Corée du Sud n’y occupent qu’une place insignifiante, tout comme la Chine, le Brésil, l’Inde ou la Russie.

 

Dans un ouvrage[38] consacré à la dislocation sociale de la population blanche des  États-Unis en deux classes principales, une supérieure et une inférieure,  le sociologue américain Charles Murray montre comment la mécanique de la mobilité sociale s’est complètement grippée, au profit d’une nouvelle classe supérieure qualitativement différente de celles qui l’ont précédée, une élite cognitive qui reflète l’évolution du système.

 

Au sommet de cette élite se trouvent ceux qui exercent le pouvoir dans les domaines politique, économique et médiatique. Ils constituent l’élite restreinte qui comprend également les juges et les avocats qui influencent le cours de la jurisprudence constitutionnelle, les responsables qui décident comment les événements seront présentés dans les bulletins de nouvelles, les journalistes et chroniqueurs publiés dans les médias dominants et sur l’internet, les hauts dirigeants des entreprises majeures, des grandes institutions financières, des grandes fondations et des plus importants organismes à but non lucratif. Elle comprend aussi les producteurs, les réalisateurs et les scénaristes qui créent les films et les séries télévisées, les professeurs les plus influents des universités d’élite, et des administrateurs publics de haut niveau ainsi que des politiciens d’une certaine stature. Le nombre de ces individus s’élève certainement à moins de cent mille individus et peut-être même à seulement quelque dix mille.

 

À cette élite restreinte, le cercle intérieur en quelque sorte, s’ajoute une élite plus largement définie, le cercle extérieur, constituée essentiellement de personnes influentes au sein des villes et des régions (propriétaires des plus grosses entreprises locales, patron des médias locaux, médecins et avocats en vue, etc.). Les deux combinées représenteraient moins d’un million et demi personnes, soit un peu moins d’un demi-pour cent de la population du pays, dont la majorité se retrouve graduellement reléguée dans la classe inférieure, la classe moyenne se réduisant comme peau de chagrin.

 

Aux yeux de Charles Murray,  la notion d’establishment ne suffit plus pour décrire cette nouvelle élite. Contrairement aux personnes arrivées, à un titre ou autre,  au pouvoir dans le passé et qui le plus souvent différaient assez considérablement entre elles, reflétant ainsi une certaine diversité sociale et culturelle, les membres de cette nouvelle élite sont plus uniformes en matière de goût, de préférences, et de culture  Ils forment ainsi une véritable classe sociale qui se développe dans l’isolement du reste de la nation, aussi bien dans le choix du lieu de résidence que des institutions d’enseignement fréquentées, ou encore quant à la situation économique personnelle,  la consommation de produits culturels ou la pratique politique. Cet isolement grandissant s’accompagne d’une ignorance croissante des conditions réelles dans lesquelles vit le reste de la population du pays sur lequel leur pouvoir exerce pourtant une telle emprise.

 

Murray note, en outre, que cette nouvelle élite a développé une véritable mainmise héréditaire sur les professions les plus intéressantes et les postes importants de direction, en ayant plus facilement accès aux universités prestigieuses, les facteurs notamment d’ordre culturel jouant à l’avantage des enfants de cette élite.

 

À ce propos, William Deresiewicz, un professeur de Yale, juge durement les universités américaines de prestige, dans son livre intitulé Excellent Sheep[39]. Il remet spécialement en question leur processus de sélection. Ces universités encouragent de milliers de jeunes de tout milieu à présenter leur candidature, quand en réalité elles sont à la recherche d’étudiants au profil bien défini. Le système d’admission semble respirer la méritocratie. Or, il n’en est rien. Les critères de sélection sont essentiellement calqués sur les caractéristiques des enfants de la classe moyenne supérieure, des enfants formés dès leur jeune âge à performer et à sauter les obstacles. Quant aux enfants des plus riches, Deresiewicz précise qu’ils peuvent être admis sans sauter quoi que ce soit.

 

Une fois admis, les exigences vont en redoublant et une vie de stakhanovistes attend les étudiants. Ils sont rapidement amenés à accepter, sous la pression d’une concurrence futile et dénuée de tout soupçon d’humanisme, des activités accaparantes, onéreuses en temps et en énergie, comme première condition de leur vie future de leaders.

 

Le même auteur rappelle, cette fois dans un article publié dans The American Scholar[40], que la façon des institutions supérieures de traiter les étudiants les prépare en fait à leur future position sociale. Dans des institutions comme l’université d’État de Cleveland, moins prestigieuses, ils sont entraînés à occuper des positions intermédiaires dans le système de classes, quelque part dans une obscure bureaucratie. Ils sont conditionnés pour des vies qui n’offriront pas trop de secondes chances ou de possibilités d’avancement ou encore d’ouverture sur de nouveaux horizons; des vies marquées par la subordination et rythmées par  la supervision et le contrôle; des vies balisées par des échéanciers plutôt que par des lignes directrices souples. Dans des institutions comme Yale, c’est l’inverse évidemment.

 

Plus attentif aux manifestations de la concentration du capital et de la financiarisation de l’économie, Samir Amin préfère parler de ploutocratie, le gouvernement des riches, par les riches, pour les riches. Dans un article[41] paru dans la revue Marianne, en septembre 2008, il établit un lien direct entre la centralisation du capital et la dérive ploutocratique qui sape les fondements de la vie en société. «Le capitalisme aujourd’hui est toute autre chose. Une poignée d’oligopoles occupent seuls toutes les hauteurs dominantes de la gestion économique nationale et mondiale. Il ne s’agit pas d’oligopoles strictement financiers, mais de groupes au sein desquels les activités de production de l’industrie, de l’agrobusiness, du commerce, des services et évidemment les activités financières (dominantes au sens que le système est dans son ensemble «financiarisé», c’est-à-dire dominé par les logiques financières) sont étroitement associées. Il s’agit d’une «poignée» de groupes : une trentaine de gigantesques, un millier d’autres, guère plus. Dans ce sens, on peut parler de ploutocratie, même si ce terme peut inquiéter ceux qui se souviennent de son usage abusif par les démagogues du fascisme.

 

Cette ploutocratie de groupes domine la mondialisation en place, qu’elle a d’ailleurs elle-même véritablement façonnée (pour ne pas dire fabriquée) en fonction de ses seuls stricts intérêts.»

 

Elle commande les marchés financiers mondialisés et « détermine le taux de l’intérêt qui lui permet d’opérer à son profit un prélèvement massif sur la plus value produite par le travail social, comme – largement – les taux de change qui lui conviennent. »

 

Le reste de l’économie n’a d’autre choix que de suivre et de s’ajuster en permanence aux stratégies déployées par la ploutocratie. «Cette situation est nouvelle, qualitativement différente de celle qui a caractérisé le capitalisme historique dans les phases antérieures de son développement. Le marché invoqué par les économistes conventionnels n’existe plus. Il est une farce véritable.

 

Finalement, pour Amin, et cela peut servir de conclusion à cette section, le paradoxe majeur est que « des opinions qui se pensent sincèrement démocratiques ne voient pas la contradiction flagrante entre la gestion du monde par la ploutocratie en place et les principes fondamentaux de la démocratie. En fait, le nouveau capitalisme ploutocratique des oligopoles financiarisés est l’ennemi de la démocratie, fut-elle bourgeoise, qu’elle vide de tout contenu. Cette déconstruction de la démocratie bourgeoise, en cours, est poursuivie d’une manière tout à fait systématique par la classe politique dirigeante». On peut penser ici au rapport de la Commission trilatérale intitulé The Crisis of Democracy[42], rédigé, en 1975, par Samuel Huntington (Harvard), Joji Watanuki (Université Sophia,Tokyo) et Michel Crozier (Centre de Sociologie des Organisations, Paris)

 

Le chemin se fait en marchant[43]

 

(La 3e et dernière partie paraîtra sous peu ici même sur Les 7 du Québec.)

 

[1] Ayca Bugra, Osman Savaskan, « New Capitalism in Turkey-The Relationship between Politics, Religion and Business », Edward Elgar Publishing Limited, Cheltenham, UK, 2014

[2] ibidem

[3] Wolfgang Streeck, « La crise de 2008 a commence il y a quarante ans », Le Monde diplomatique, Paris, janvier 2012

[4] ibidem

[5] ibidem

[6] Ismaël Hossein-Zadeh,  « New Phase, Not Just Another Recession », CounterPunch, 16 février 2010

[7] Michel Husson,  « Crise de la finance ou crise du capitalisme?», http://hussonet.free.fr/denkntzf.pdf

 

[8] Michel Husson, art. « Finance, hyper-concurrence et reproduction du capital », http://hussonet.free.fr/finamarx.pdf

[9] Michel Husson, art. « Crise de la finance ou crise du capitalisme?», http://hussonet.free.fr/denkntzf.pdf

 

[10] Satyajit Das, « Extreme Money », édition française, Paris, Le jardin des Livres, 2013

[11] ibidem

[12] ibidem

[13] ibidem

[14] Philippe Langlois, Les crises structurelles du système capitaliste comme l’écroulement d’un régime d’accumulation : une approche régulationiste  , Mémoire de maîtrise, Université du Québec à Montréal, septembre 2010

 

[15] Julia Posca, «  Qu’est-ce que la financiarisation de l’économie? », Lexique économique, Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), http://iris-recherche.qc.ca/blogue/quest-ce-que-la-financiarisation-de-leconomie

[16] Michel Hudson, entrevue, Frankfurter Allgemeine Zeitung, 6 décembre 2011, reprise et traduite par Contre-info.com, 30 décembre 2011

[17] Dependant du nombre des variables considérées, le taux de chômage peut passer ainsi, dans le cas par exemple  des États-Unis, en octobre 2014, de 5.4% (taux officiel largement utilisé par les médias), à 11.5% (en considérant aussi les travailleurs dit découragés à court terme  et le travail à temps partiel par défaut) et à 23.0% (en considérant aussi  les sorties forcées de la vie active, une catégorie qui n’est plus pris en compte depuis 1994). Source : http://www.shadowstats.com/

[18] Martin Ford, The Lights in the Tunnel, Acculant Publishing, 2009

[19] Jean Paul Baquiast,  « Comment une automatisation inexorable tuera l’emploi. Que devraient faire les États?», 2 juin 2011,  http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=664

[20] Nouriel Roubini, « Where will all workers go?», Project Syndicate, 31 décembre 2014

[21] System Failure, « Already happens : Capitalism destroys human labor and goes to the next phase », http://failedevolution.blogspot.gr/2014/05/already-happens-capitalism-destroys.html et http://www.lifo.gr/team/apopseis/45702,

[22] Michael Spence, « Labor’s Digital Displacement », Project Syndicate, 22 mai 2014,

[23] Ibidem

[24] Ibidem

[25] Robert Skidelsky, « Return to capitalism ‘red in tooth and claw’ spells economic madness », The Guardian, Londres, 21 juin 2012

[26] ibidem

[27] Tom Streithorts,  « The Central Paradox of the 21st Century », 25 juin 2014,  www.pieria.co.uk,

[28] Zygmunt Bauman,  Liquid Modernity , Polity Press with Blackwell Publishing Ltd, Cambridge UK, 2000

[29] Adolfo Vasquez Rocca, « Modernidad líquida y fragilidad humana; de Zygmunt Bauman a Sloterdijk », http://www.observacionesfilosoficas.net/n6rof2008.html

[30] Edgardo Mocca,  « Los medios en discusion », http://www.pagina12.com.ar/diario/elpais/1-239496-2014-02-09.html

[31] G.Lipovetsky (et Sébastien Charles), Les temps Hypermodernes, Paris, Grasset, 2004

[32] G.Lipovetsky,  L’ère du vide. Essai sur l’individualisme contemporain , Paris, Gallimard, 1993

[33] G.Lipovetsky, L’empire de l’éphémère, La mode et son destin dans les sociétés modernes, Paris,  1987

[34] David Rothkopf, Superclass-The Global Power Elite and the World they are making,Toronto, Penguin Canada, 2008

[35] ibidem

[36] ibidem

[37] Michael Hartman, art. « Le mythe de la classe globale », Le Monde diplomatique, août 2012

[38] Charles Murray, Coming Apart, The State of White America 1960-2010 , New York, Crown Forum, 2012

[39] William Deresiewicz, Excellent Sheep, the Miseducation of the American Elite, Free Press, august 2014

[40]William Deresiewicz, « The Disadvantages of an Elite Education », The American Scholar, Summer 2008

[41] Samir Amin,  « La nouvelle ploutocratie née de la mondialisation », Marianne, septembre 2008

[42]  Trilateral Commission, The Crisis of Democracy , New York, University Press, 1975

[43] Antonio Machado, poète espagnol (1875-1939)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *