Démocratie bourgeoise et Internet…

Source de l’article :  http://igcl.org/Democratie-bourgeoise-Internet-et

Titre original :  Démocratie bourgeoise, Internet… et la soi-disant égalité des individus

La première partie de ce texte est parue le 12.04.2015  à cette adresse URL  http://www.les7duquebec.com/actualites-des-7/democratie-bourgeoise-et-internet/


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La lutte, c’est-à-dire du collectif de classe, on privilégie au nom d’une démocratie formelle et vide de contenu politique et de classe, les expressions individuelles du plus
grand nombre.

De même, l’usage des smartphones pour informer et appeler à des rassemblements ou des manifestations improvisés est aujourd’hui montré en exemple à suivre. Chaque individu prévient ainsi son ou ses copains, ses connaissances. Une chose est de prévenir quelqu’un par téléphone du lieu d’une manifestation improvisée – nous n’avons rien contre en soi.

Par contre, autre chose est de substituer l’usage individuel des smartphones à l’envoi collectif de délégations massives pour chercher les ouvriers en masse de tel ou tel lieu de
travail afin qu’ils se joignent à la manifestation. Or, de plus en plus, nous avons pu constater que nombre de participants aux manifestations de rue, même quand elles étaient massives – appelées ou pas par les syndicats – venaient individuellement et non plus en délégation ou cortège collectif.

Certes nous n’avons rien contre le fait qu’un travailleur décide tout seul de venir à une manifestation – c’est mieux que rien – mais il n’en reste pas moins que cela
exprime une faiblesse et une difficulté de la classe ouvrière. Et, puisqu’il ne faut pas faire de nécessité vertu, nous combattons l’idée que cela soit un exemple à suivre et encore
plus toute apologie de cette méthode dite « moderne ». Ainsi les Facebook et autres twitter nous sont présentés comme des outils et des moyens du combat ouvrier et son élargissement en substitution des véritables organisations des luttes qui réunissent physiquement et politiquement l’ensemble des ouvriers telles les délégations massives et les assemblées ouvrières.

5) La pression du démocratisme et de l’individualisme sur
les groupes communistes

L’opportunisme politique exprime la pénétration de l’idéologie bourgeoise au sein du camp révolutionnaire, au sein des organisations d’avant-garde communistes du prolétariat. Le démocratisme et l’individualisme l’atteignent aussi et même encore plus fortement après un siècle de capitalisme d’État croissant tant au plan économique que social et idéologique. On peut dire que ce phénomène s’est même accéléré dramatiquement ces dernières décennies y compris, et même particulièrement, en son sein, l’affaiblissant
d’autant, favorisant la dispersion des groupes politiques (que la classe ne reconnaît pas encore), leur désertion et l’individualisme. Non seulement les quelques groupes politiques communistes sont peu nombreux et très dispersés, mais en plus il y a sans doute plus d’individus se déclarant révolutionnaires en-dehors de ces groupes, et le justifiant, que
ces derniers n’ont de membres. Conséquences : d’abord l’individualisme au sein du camp prolétarien – c’est-à-dire des groupes et éléments qui se revendiquent du communisme et
de sa tradition théorique, politique et organisationnelle – est aujourd’hui théorisé (16) et se développe dans la mesure où ces camarades rejettent l’activité communiste qui ne peut être qu’organisée et centralisée dans un organisme collectif ; ensuite, le démocratisme s’étend avec ces éléments à la démarche individualiste qui défendent, au nom de la liberté Individuelle de critique et de révision du programme et des positions du passé, que chaque idée ou expression est aussi valable, équivalente, qu’une autre ; et en particulier aussi valable qu’elle provienne d’un individu ou d’un groupe ou organisation communiste. Pour nous, il n’en est rien.

Toutes les « idées révolutionnaires » ne sont pas d’égale valeur et un des critères pour l’évaluer, outre leur contenu politique, est le fait qu’elles soient émises par des groupes et organisations politiques ou des individus non organisés. À la différence de l’individu « révolutionnaire » qui n’a de compte à rendre qu’à lui-même, voire à ses « amis », le groupe politique est comptable de l’histoire du mouvement ouvrier et de sa propre histoire tant aux plans programmatique, théorique, politique, qu’organisationnel. À ce titre, et contrairement à l’individu, il n’est pas libre. À ce titre, il ne peut considérer toute idée comme aussi valable, équivalente, à une autre. À ce titre aussi, il se doit de discuter, de débattre, et de combattre les autres positions et « idées », de valeurs inégales, qu’ils ne partagent pas.

Internet et ses dérivés n’est pas à l’origine de ce poids particulier du démocratisme et de l’individualisme au sein du camp prolétarien. Néanmoins, il vient se mettre au service de
ces deux mystifications et en devient un des principaux vecteurs à la fois par la propagande et les illusions sur son usage et par… son usage « facile » et quotidien qui voile aussi le vide de l’action réelle, c’est-à-dire de classe. Et surtout, Internet et les réseaux sociaux favorisent, et même privilégient, les expressions individuelles au détriment des
expressions politiques collectives et organisées, c’est-à-dire d’organisation et de parti.

En lieu et place des débats et confrontations politiques entre courants et organisations politiques, on tend de plus en plus à ne voir et ne considérer que des affrontements et des disputes entre individus. De ce point de vue, l’utilisation de réseaux sociaux et d’Internet largement favorisée par la bourgeoisie ne se limite pas, loin s’en faut, à la possibilité accrue de contrôle et de surveillance étatique et policière, mais aussi à polluer les esprits avec une vision et des pratiques individualistes qui détournent de l’action ou réflexion collectives, et particulièrement de classe, jusqu’à les nier et les faire disparaître, y compris au sein de l’avant-garde politique du prolétariat.

6) Internet et ses dérivés : un moyen de répression

Comme tout outil ou moyen technique, Internet est contrôlé et maîtrisé par le pouvoir en place, en l’occurrence par les États capitalistes. C’est vrai au niveau économique qui reste la dimension principale de ce média et qui voit une accélération comme jamais de la circulation du capital et des marchandises et la recherche effrénée de profit capitaliste
dans tous les recoins de la planète et de la vie sociale – jusqu’aux relations sentimentales comme nous l’avons vu. Mais aussi, de par l’utilisation idéologique et de propagande
dont il est aussi le vecteur, Internet et les moyens techniques qui vont avec, sont devenus le lieu privilégié de la surveillance et de la répression des États – il convient de souligner, en passant, que les États démocratiques sont bien plus efficaces dans cette répression au point qu’ils n’ont pas besoin, contrairement aux États dits non-démocratiques, de
couper le réseau et l’accès à Internet (néanmoins, le jour où ils l’estimeront nécessaire, ils ne se priveront pas de le faire dans l’instant).

Nous ne reviendrons pas ici sur les révélations de WikiLeaks et autres « scandales » autour des activités des services secrets et de police tel le NSA américain. En effet,
quiconque y réfléchit deux minutes sérieusement et se reporte sur les multiples révélations de la presse bourgeoise elle-même, la toute puissance et omniprésence de la surveillance policière et la répression sur Internet ne font aucun doute. Malheureusement, les illusions démocratiques parmi les révolutionnaires, ce vieux mal du mouvement ouvrier, surtout dans les pays à forte tradition démocratique qui sont, bien souvent, en même temps les centres historiques du capitalisme, restent toujours aussi répandues. Sans revenir sur l’illusion que la bourgeoisie des pays démocratiques ne
reproduira jamais l’assassinat de Rosa Luxemburg, commandité et exécuté par la social-démocratie allemande – il est toujours bon de le rappeler – nos générations de révolutionnaires qui n’ont pas connu de répression ouverte massive – sauf exception – sont particulièrement infectées par ce mal au point de négliger les plus élémentaires mesures de « discrétion ».

Certes, il faut être capable de trouver un équilibre entre l’avantage immédiat que les moyens modernes peuvent fournir et le souci de long terme de protéger l’activité
communiste de la répression – et donc limiter la surveillance de l’État. Combien de discussions politiques par téléphone, moyen de facilité, pouvaient et auraient dû être évitées à condition d’attendre la réunion du groupe ? Ou le courrier ? Bien sûr, ce souci politique n’interdisait pas l’utilisation du téléphone – parfois indispensable au bon fonctionnement quotidien – mais aurait dû en limiter l’usage. D’une part, face à la surveillance étatique et, d’autre part, du fait que son usage immodéré impliquait des pratiques, des débats en particulier, hors du contrôle et de la vie collective du groupe…
et souvent d’individu à individu. Il en va de même pour Internet sauf que… celui-ci est encore plus surveillé et contrôlé par l’appareil d’État bourgeois et qu’il peut encore
plus facilement – ne serait-ce que parce qu’il peut mettre en contact direct, oral et visuel, plus de 2 personnes – se substituer à des réunions collectives régulières de groupe.
Les illusions sur la démocratie bourgeoise et les concessions politiques et organisationnelles qui vont avec, et qui sont renforcées par l’idéologie Internet, ont à la fois des effets négatifs du point de vue de la surveillance et répression – y compris indirecte par exemple par une plus grande facilité de manipulation et d’infiltration policière – et du point de vue du fonctionnement même, et de la compréhension théorique et politique, de l’organisation, groupe, fraction ou parti communiste.

7) Les forums et réseaux sociaux liquident les débats
politiques

À quoi bon se réunir puisqu’on peut discuter et se voir par Skype chacun chez soi ? Sans effort. À quoi bon organiser des débats internes et, si possible, par la rédaction de textes,
lorsque l’on peut débattre avec tout le monde et n’importe qui instantanément, avec « réponse » immédiate, sur les forums et les réseaux sociaux ? La facilité d’utilisation d’Internet et de ses dérivés, chacun chez soi devant son ordinateur, chacun
donnant son mot et son avis sur tout et n’importe quoi dans les forums et réseaux sociaux, développe le cancer de l’individualisme et le rejet de toute activité collective,
régulière, organisée et centralisée ; en particulier de tout débat collectif argumenté et contradictoire seule arme, pourtant, permettant de clarifier les questions politiques et regrouper dans un cadre collectif et militant les énergies révolutionnaires ; bref, l’idéologie démocratique et individualiste « Internet » visent à liquider toute activité communiste ou « de parti ».

En effet, en lieu et place de débat interne ou externe aux groupes politiques – auxquels peuvent parfois participer aussi des individus ou sympathisants de ces groupes – nous
assistons comme jamais au développement d’interventions sur tout et n’importe quoi d’individus, plus ou moins révolutionnaires selon eux-mêmes, souvent isolés, la plupart
du temps sous l’emprise de l’émotion immédiate, souvent guidés par leur ego et leur volonté « d’exister » comme personnalité, dans les forums Internet. Au lieu de débats
organisés et centralisés dont la finalité est la clarification des positions politiques – par exemple par des conclusions et des décisions politiques pratiques, c’est-à-dire militantes – nous assistons à une addition de pseudo-contributions d’individus qui, bien souvent, ne se répondent pas ou si elles le font, ne se réfèrent à aucune tradition politique, ou, au mieux, les plus dangereuses. C’est évidemment encore pire sur les réseaux sociaux à la Facebook. Là, règne en maître l’immédiat, l’émotion, les sentiments, la réaction, l’absence de pensée et d’argument, bref l’individualisme le plus grossier et le plus crasse. Mais n’allez pas critiquer au risque que votre « ami Facebook » ne coupe le « post », le fil du « chat » après vous avoir accusé de l’avoir insulté et de ne pas respecter sa pensée… aussi valable que la vôtre – c’est d’ailleurs pour cela qu’il est impoli et impropre de la discuter ! Résultat des courses : cela se termine bien souvent par des insultes personnelles ou par le silence ; bref c’est tout sauf le débat, y compris et surtout contradictoire, visant à la clarification politique et, en passant, c’est tout sauf le véritable respect que l’on doit à des militants ouvriers et révolutionnaires. Mais le petit-bourgeois marqué par le démocratisme et l’individualisme sera satisfait ; il se sera fait plaisir : il aura exprimé « son » idée et affirmé surtout sa « personnalité ».

8) Internet et l’activité communiste

Bien évidemment, les groupes communistes, tout comme les prolétaires dans leur vie quotidienne, sont contraints d’utiliser les nouveaux médias que le capitalisme contrôle et impose. Ils peuvent même y trouver, comme pour l’usage du téléphone par exemple, un intérêt immédiat. Il serait idiot parce que pratiquement impossible, de ne pas utiliser les mails, ni d’utiliser les possibilités qu’offre la création d’un site Internet. Mais il s’agit de les considérer comme des outils techniques modernes que les communistes doivent mettre à leur service dans la mesure du possible – tout en sachant que la bourgeoisie garde et gardera la mainmise sur cet outil qu’elle peut interrompre à tout moment tant qu’elle gardera le pouvoir d’État. La création d’un site Internet justifie-t-elle l’arrêt de toute publication régulière révolutionnaire ? Nous ne le pensons pas. Au contraire. D’abord parce que la bourgeoisie tant que son pouvoir d’État n’aura pas été détruit et remplacé par le pouvoir du prolétariat révolutionnaire, la dictature du prolétariat, pourra à tout moment interrompre et faire taire le site – encore plus facilement que la presse papier.

Mais aussi parce que nous estimons que c’est la fréquence et la régularité d’un journal ou revue qui définit l’organisation, la présentation et l’activité d’un site Internet d’un groupe
communiste – et non le contraire. C’est la raison pour laquelle nous refusons d’utiliser notre site comme un blog avec la parution de nos articles les uns après les autres au fur et à mesure de leur rédaction. Le site Internet d’une organisation communiste doit aussi avoir une dimension militante ; ou plutôt doit exprimer la dimension militante du groupe
communiste. Et en particulier, il doit présenter ses prises de position, tracts, communiqués, articles, etc, de manière hiérarchisée et prioritaire – et non pas les uns après les autres. Dans ce sens aussi, il n’y a pas égalité entre les prises de position. Toutes ne se valent pas et leur agencement est déterminé par des priorités et des orientations politiques.

Donc, loin de nous l’idée d’un retour à l’âge pré-numérique y compris si la domination de la bourgeoisie sur le numérique reste entière. Mais une préoccupation et une lutte de tous les instants doivent nous animer contre le renouveau des idéologies et mystifications démocratiques et individualistes qu’Internet et les réseaux sociaux ont permis de provoquer. Pour cela, pour ce combat, nous n’inventons rien. Nous nous contentons, modestement et sans doute incomplètement – nous attendons les critiques – d’essayer de nous baser sur la critique théorique faite par le marxisme en général, et plus particulièrement ici par Bordiga et le Parti communiste d’Italie, de l’idéologie et de la mystification démocratique, il y a presqu’un siècle. Elle nous semble encore plus actuelle et valable aujourd’hui face aux nouveaux médias, Internet et Facebook, et à l’idéologie qui les accompagne :

« Partir de l’unité-individu pour en tirer des déductions
sociales et échafauder des plans de société, ou même pour
nier la société, c’est partir d’un présupposé irréel qui, même
dans ses formulations les plus modernes, n’est au fond
qu’une reproduction modifiée des concepts de la révélation
religieuse, de la création, et de la vie spirituelle indépendante
des faits de la vie naturelle et organique. A chaque individu
la divinité créatrice ou une force unique régissant les
destinées de l’univers a donné cette investiture élémentaire
qui en fait une molécule autonome, bien définie, douée de
conscience, de volonté, de responsabilité, au sein de
l’agrégat social, indépendamment des facteurs accidentels
dérivant des influences physiques du milieu. Cette conception
religieuse et idéaliste n’est modifiée qu’en apparence dans
la doctrine du libéralisme démocratique ou de
l’individualisme libertaire : l’âme en tant qu’étincelle de
l’Etre suprême, la souveraineté subjective de chaque électeur,
ou l’autonomie illimitée du citoyen de la société sans lois
sont autant de sophismes qui, aux yeux de la critique
marxiste, pèchent par la même puérilité, aussi résolument
“matérialistes” qu’aient pu être les premiers libéraux
bourgeois et les anarchistes » (Nous soulignons).
N’est-ce pas là une critique particulièrement aiguë et acérée de l’idéologie démocratique « Internet » ; idéologie que la classe révolutionnaire (et surtout ses organisations politiques)
doit combattre de toutes ses forces ?

Le GIGC.

Février 2015. Révolution ou Guerre. Montréal.  Numéro 3.

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Robert Bibeau

Robert Bibeau est journaliste, spécialiste en économie politique marxiste et militant prolétarien depuis 40 ans. http://www.les7duquebec.com

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