ETRE DE LA « GAUCHE » BOURGEOISE AUJOURD’HUI ?

(Rions un peu en ce jour pluvieux. Voilà que de prétentieux personnages se prétendant de « gauche » s’avancent sur les médias alternatifs et diffusent leur cigüe. Les7duQuébec vous donnent à lire ces pensées rosées à titre de contre exemple. Ci-dessous, le philosophe, soi-disant de gauche prétend dépasser le capital en étalant ses soupirs de compassions envers les pauvres et les déshérités (C’est son cœur social). Puis, il appel à faire « le politique » … à discuter et à voter (C’est sa raison écolo), jetant au passage une bille à Jupé et à Fillion.  Triste go-gauche,  ce n’est pas avec ce genre de pasteur qu’on fera la révolution. Robert Bibeau. Directeur. Les7duQuébec.com)

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Gilles Deleuze (France) répond aux questions de  Ludivine BANTIGNY

Source :  Le Grand Soir. 13.02.2016. http://www.legrandsoir.info/etre-de-gauche-aujourd-hui.html

Qu’est-ce que ça veut dire « être de gauche, aujourd’hui ? »

Aujourd’hui, et plus fondamentalement, je pense que être de gauche c’est une perception du monde ; je pense déjà que c’est de refuser l’ordre des choses, l’ordre du monde, le monde tel qu’il va et tel qu’il ne va pas. Je pense que, déjà, être de gauche, c’est refuser d’accepter ce que la droite, elle, considère comme une forme d’évidence ; une « naturalisation » de ce qui en réalité est vraiment profondément aliénant et antisocial.

Cela veut dire refuser, mais cela veut dire construire, évidemment, des horizons, des projets…

Et donc, ce qui en découle, c’est être du côté de celles et ceux qui subissent cet ordre du monde, cet ordre dominant, cet ordre régnant.

Ceux qui subissent toutes les formes de dépossession, toutes les formes de domination et on en fait partie nous, évidemment, aussi.

Vous êtes de gauche ?

Oui, je suis de gauche.

Et vous le revendiquez ? Ça devient un peu ringard, maintenant… Quand on est jeune comme vous, ça devient ringard…

Alors ce qui va vous paraître encore plus étrange, c’est que, à mes yeux, la définition même de la gauche – et le critère qui en est le fondement – c’est le rapport au capital.

C’est peut-être un très grand mot, c’est peut-être un mot tabou, un mot un peu monstrueux. Mais justement c’est l’idée, c’est fondamental, c’est de faire en sorte que la gauche se réapproprie cette critique là. Le capital c’est vraiment un rapport au monde.

Attention ! Karl est de retour alors ?

Disons qu’il n’a jamais été tout à fait absent ; je pense qu’on a voulu pour partie le mettre dans un placard et le transformer en cadavre mais beaucoup l’ont toujours imaginé vivant. Mais de toute façon, ce n’est pas une question de Karl ou d’autre… C’est vraiment une question que nous, aujourd’hui. Le monde s’organise autour du profit, autour de la compétition, de la concurrence, de la notion d’entreprise. Il faut être « entrepreneur de soi » !

Il faut se transformer en capital humain, en capital compétent et c’est une façon de briser beaucoup de choses. C’est une façon de briser un certain rapport au monde ; un certain rapport à l’environnement, un certain rapport aux autres dans cette compétition exacerbée où on est, en permanence, dans l’opposition aussi aux autres dans cette concurrence là.

Donc oui, je pense que la notion de capital doit être réinterrogée à cette aune parce qu’elle est toujours éminemment présente.

Ce n’est pas parce que on a décrété dans les années 80 que le capitalisme était une sorte d’horizon indépassable qu’on n’est pas en droit de continuer à l’interroger et à le critiquer et à pointer un horizon qui soit post capitaliste.

Parce que, au fond, le capitalisme, c’est une séquence historique, il ne s’impose pas comme une évidence naturelle…

Vous croyez en des lendemains qui chantent ?

Je crois en une gauche qui donne envie d’espérer, qui donne envie de sortir d’une société marchande où justement le profit et l’argent sont les critères fondamentaux de nos existences et qui sapent et qui minent nos existences au quotidien.

Qu’on soit parmi celles et ceux qui sont écrasés par le chômage et la précarité ou le travail dans ses formes les plus aliénantes, mais qu’on soit aussi trader, grand capitaliste, parce qu’on est aussi écrasé, étouffé par cette course au temps qui ne serait que de l’argent.

Donc c’est pour retrouver un autre temps, un autre rapport au temps, un autre rapport au monde, et à nos vies, tout simplement.

Il y a vraiment deux dimensions qui sont fondamentales.

La première chose c’est la conception du politique, de ce qu’est la politique/le politique.

La politique ce n’est pas que le rapport au pouvoir et, en fait, on a vraiment tendance à avoir un rapport très étriqué de la chose politique. La politique, c’est le commun. La politique, c’est penser ensemble nos vies, notre rapport au travail, au temps, à nos loisirs, notre culture. Penser ensemble, véritablement. Et que chacun se sente en mesure d’être dans le politique. Ce qui fait du dissensus d’ailleurs. La politique, c’est fondamentalement du dissensus, c’est-à-dire du débat et de la critique, encore une fois, (critique) de l’évidence.

Et puis il y a une deuxième dimension.

C’est que si le politique ne se réduit pas au pouvoir, et du coup à une vision complètement par le haut qui est cette vision qu’on appellerait la « police », c’est-à-dire la politique ce serait « circulez, il n’y a rien à voir »/on s’occupe de la gestion des populations pour vous bonnes gens/restez chez vous et ne vous intéressez que très modérément et par la surface des choses/par la personnalisation des choses comme malheureusement trop souvent dans nombre d’émissions « politiques » on en est réduit ; c’est-à-dire à savoir qu’elle est la petite différence entre Juppé et Fillion, ou entre Moscovici et Dray…

Donc, ce n’est pas ça la politique ! La politique, c’est bien plus grand et bien plus fondamental, ça nous concerne vraiment toutes et tous !…

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Par Ludivine Bantigny, maîtresse de conférence en histoire contemporaine à l’université de Rouen, dans l’émission de Laure Adler, « Permis de penser », France-Inter, samedi 30 janvier à 13H20.

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