La Chine et la position géostratégique de l’Italie

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(Suite de l’article sur la nouvelle route de la soie. que nous avons publié le 26.11.2014. Dans le présent article un essayiste italien présente des données démontrant les investissements des entreprises et des banques chinoises sous la supervision du gouvernement chinois en Italie et en Russie visant à s’accaparer les marchés européens. L’auteur bourgeois en conclut que les capitalistes monopolistes italiens devraient trouver le moyen de composer à la fois avec les entreprises impérialistes chinoises et américaines dans ce qu’il appel le G2 – et citant une économiste révisionniste italienne, en appel aux stratégies bourgeoises de «libération nationale» à l’italienne. C’est-à-dire que les intellectuels bourgeois italiens aimeraient que l’Italie deviennent à la fois  un sous-fifre  de l’impérialisme américain et de l’impérialisme chinois pour se sortir de l’hégémonie de l’impérialisme allemand. Voilà bien une tactique de larbin.  Robert Bibeau).

SOURCE:  Pasquale Cicalese   (traduction COMAGUER).  Vendredi 31 Octobre 2014   http://comaguer.over-blog.com    Bulletin n° 277 – semaine 46 – 2014

Ajoutez ici un deuxième avertissement à l’Italie: sa position géographique centrale équivaut, à ce moment-ci, à une difficulté  géopolitique et s’ajoute à notre vulnérabilité économique. Dans ces conditions, éviter une scission entre l’Atlantique et l’Eurasie est décisif pour l’Italie. Notre pays est en effet susceptible d’être plus qu’un carrefour, une intersection dangereuse. Sur notre péninsule, encore économiquement dominée par les relations intra-européennes, s’ajoute maintenant l’impact conjoint de quatre facteurs externes: les flux  des personnes viennent principalement d’Afrique; le gaz en vient aussi et surtout de la Russie (ainsi que de la Méditerranée); de nouveaux investissements venus de Chine; la protection militaire est encore en grande partie assurée par les États-Unis.

«Afrique, Russie, Chine, États-Unis. L’Italie est non seulement sur- exposée à l’est et au sud; elle est en elle-même un pays de failles. Oui de failles. Elle vit aux crochets  d’une Europe qui, un temps, a fonctionné comme une contrainte mais comme un antidote à des emplacements  trop incertains; aujourd’hui elle est avant tout une contrainte, que d’une certaine manière l’Italie à la recherche de rivages étrangers, est en effet poussée à affronter, sous l’impact de la crise économique. Dans une sorte de  cercle vicieux, plus le centre de l’Europe regarde avec méfiance  la fragilité de l’Italie, plus  les failles s’élargissent. Gérer une  traversée risquée n’est pas facile. »  (Marta Dassù : « Retour sur la Route de la Soie » – Reuters 17 Octobre, 2014) 

Déjà analyste au  Cespi, le centre d’études stratégiques de ce qui fut le Parti communiste, la Dassù  (Ndt Il est courant en Italie de désigner une célébrité féminine de cette façon  comme on disait « la Callas » sans que cela ne soit nécessairement injurieux) est aujourd’hui groupie atlantiste, porte-parole du Département d’Etat américain en Italie, animatrice de la branche italienne de l’Institut Aspen et ancienne sous-secrétaire des affaires étrangères du gouvernement Letta.  Un texte publié dans La Stampa « Sull’amerikana », nous la révèle.

De quoi s’agit-il ? Ils sont inquiets, et plus qu’inquiets, à Washington. Le journal, pendant les journées de la visite du Premier ministre chinois Li Keqiang, a fait état d’une forte irritation des Américains face à  l’activisme financier chinois en Italie et d’une réprobation  des responsables italiens  pour la vente de 35% des réseaux CdP, dans la pratique, le réseau électrique italien. Depuis  six mois sont arrivés à la bourse des ordres d’achat d’actions d’entreprises stratégiques italiennes par la Banque populaire de Chine pour environ 8 milliards d’euros, et  6 autres milliards d’euros pour l’acquisition de 200 entreprises italiennes moyennes par des investisseurs chinois. Au cours de la conférence de presse, concernant les accords avec l’Italie pour les  huit milliards d’euros, le premier ministre Keqiang a averti les Italiens qu’ils ne représentent qu’une partie de l’investissement total qu’ils ont en tête.

Qui peut dire pourquoi  le traducteur chinois a pensé pouvoir  traduire ce qu’a  dit Keqiang par  l’expression « une petite partie » … Les réseaux d’énergie, les sociétés d’énergie, les fonds d’investissement privés, les hélicoptères, le tourisme, les télécommunications, la finance, des entreprises industrielles et des  infrastructures. Ils ont commencé avec un petit aéroport, avec un investissement de 250 millions de dollars. Celui de Parme sera spécialisé dans le fret avec 9 vols hebdomadaires à destination et en provenance de Pékin. Mais gardez un œil sur la fusion possible entre Malpensa et Linate  et l’aéroport Montichiari de Brescia. Logistique, alors. En attendant qu’ils se déplacent vers le sud, où ils ont un œil sur  Tarente et, on  s’y attend, sur le port de commerce de Crotone, sous réserve de l’accord des politiciens locaux, puisque l’intérêt est fort.

Toujours le 17 Octobre «Il Sole 24 Ore» (Ndt : journal financier,équivalent italien des ECHOS) a  interrogé le responsable allemand Ulrich Bierbaum, chef de la division Europe de l’agence de notation chinoise Dagong, qui parlait  d’un investissement chinois de 6,9 Md € dans les derniers mois ,  en second position  derrière la Grande-Bretagne. Cela s’arrêtera-t-il là ? Nous lisons: «un  chiffre  voué à augmenter vu  l’intérêt croissant non seulement pour les grands groupes, mais aussi pour  les petites et moyennes entreprises dans les domaines de l’ingénierie, de la technologie de l’information, des équipements, en fait en phase de redressement (c’est-à- dire renouvellement de gammes de produits) et actifs sous-évalués, mais avec un potentiel de croissance à moyen terme ».

Voilà pour les entreprises industrielles, mais leur véritable objectif ce sont les services publics, parmi lesquels se trouvent les fusions à venir, avec la direction de la Cassa Depositi e Presti avec  le fonds  souverain chinois CIC – et les  infrastructures.

Suivons encore les propos  du responsable allemand : «En Italie le transport aussi a d’amples marges de  croissance, en particulier les autoroutes  qui depuis la crise ont perdu 10% du trafic. Une combinaison de facteurs allant des besoins  d’entretien à  la restructuration du réseau, ainsi que les restrictions de fonds publics, rendent l’investissement attractif à long terme».

Oui, à long terme, concept qu’ils ne comprennent pas à Berlin et à Washington, habitués qu’ils sont  aux bilans trimestriels et incapables de prévoir les prochaines décennies. L’objectif des chinois c’est toute l’Europe du Sud, en particulier la Grèce, et là  ils prévoient  des investissements dans les infrastructures pour 200 milliards d’euros. Qui mettra la petite monnaie? On aimerait bien le savoir…

Mais comme par hasard  on  commence à parler, après le méga contrat de  400 milliards de dollars avec la Russie pour la fourniture de gaz à la Chine, d’un plan Marshall chinois pour l’Europe du Sud. À long terme, pour faire quoi ?

Revenons en arrière. A la fin des années 90 la direction chinoise, avec le plan quinquennal, a adopté le « Plan national de la logistique » dans le but d’accélérer la circulation  des marchandises dans l’ensemble du pays. Des milliards de dollars ont été  investis pour les chemins de fer à grande vitesse, les  autoroutes, les autoroutes fluviales, les ports, les aéroports, d’abord dans les régions côtières, puis ensuite en profondeur dans l’Ouest. Les ressources les plus importantes on été dirigées vers ces régions dans les années 2000, renforcées il y a deux ans par un plan d’urbanisation de 5000 milliards de dollars. Le succès d’Alibaba ne peut pas être expliqué sans ces énormes investissements d’infrastructure.

Puis, quelque chose change. En Mars 2013, le nouveau président Xi Jinping qui  s’installe lance le mot d’ordre de «Route eurasienne de la Soie» et «Route maritime de la Soie». Un an plus tard, voici l’accord gazier avec la Russie à 400 milliards de dollars et le plan de la création d’un réseau ferroviaire à grande vitesse Beijing-Moscou (200 milliards), qui à l’avenir arrivera jusqu’à Dortmund. L’économiste De Cecco a parlé il ya deux ans d’une possible industrialisation russe par les Chinois.

Mais c’est le second mot d’ordre qui a d’énormes implications géopolitiques. Xi parle de la nouvelle Chine comme d’une « future puissance navale. » Si avec le premier projet se réalise le cauchemar de Mackinder, le géographe britannique du début du XXe siècle  qui a voulu empêcher l’axe eurasien, le second peut être trouvé chez l’amiral américain Mahan, qui a dit que ceux qui contrôlent les voies maritimes commandent  le Rimland  (à savoir les pays maritimes qui entourent le  Heartland eurasien) et contrôlent le monde. D’où les  accords avec la Birmanie, le Pakistan, l’Inde, le Sri Lanka, l’Égypte (qui va doubler le Canal de Suez en quelques années).

Où aboutit  la «Route de la Soie maritime»? Comme par hasard  en Italie …

 Voilà pourquoi Li Keqiang a informé les Italiens que ceux énumérés ci-dessus ne sont qu’une « petite partie » des investissements futurs. L’acteur  incontesté est la Banque populaire de Chine, mais il faut dire que la stratégie chinoise de la Route de la Soie maritime implique des milliers d’entreprises publiques, les quatre plus grandes banques, le gouvernement et ses fonds souverains; une puissance de feu financière qui fait rêver les Américains, parce que pour eux « le feu financier» se réfère uniquement à « l’assouplissement quantitatif (QE) »  c’est-à-dire à l’inflation de monnaie fabriquée

Donc, l’Italie est une faille. La Dassù invite au  «pragmatisme» et souhaite au fond une sorte de G2 (Etats-Unis + Chine) en Italie dans un dispositif anti-allemand. Le 12 Novembre, Obama se rendra à Pékin. Le G2 est en vigueur dans le monde depuis l’entrée dans l’OMC de la Chine en 2001. Le raffinement diplomatique imposerait un tel scénario, mais la fougue impérialiste américaine est difficile à contenir. Il y a deux ans (dans le numéro  de Décembre 2012 de MARXVENTUNO « Du front externe au  front interne, les stratégies de libération nationale » nous annoncions  l’arrivée des chinois en Italie et une sorte de raffinement diplomatique avec les Américains pour ne pas faire obstacle à tout ceci. (1)

Le scénario ainsi envisagé vient de commencer à se réaliser et, s’il devait se poursuivre  avec plus de vigueur, notre pays pourrait sortir de la tenaille austro-monétariste allemande, ce qui est en ce moment-ci  l’objectif prioritaire. Nous allons voir ce que vont faire  les Américains. Il faudra, outre des  analyses minutieuses, patience et longueur de temps, pour comprendre les mouvements des Chinois et des Américains. Il est à espérer, cependant, que Washington ne redémarre  pas la saison des bombes ou l’utilisation d’ISIS  (armée islamiste aussi appelée DAESH) en Italie pour contrer l’avancée de la Chine dans notre pays. Le premier objectif est de chasser d’Italie  les austromonétaristes  de la Troika et leurs collaborateurs.

(1) http://www.marx21.it/comunisti-oggi/in-italia/8249-dal-fronte-esterno-al-fronte-interno-per-una-strategia-di-liberazione-nazionale.html

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