La crise libyenne et le «bal des hypocrites»

Par  Moncef Djaziri.  Spécialiste de la Libye. Collaboration spéciale.

 

Dans la crise libyenne, toutes les parties concernées font semblant de connaître les solutions et d’y travailler. Elles savent pourtant que sans la restauration de l’Etat, rien ne pourra se faire.

L’observateur de la scène internationale qui regarde ce qui se passe autour de la crise libyenne, laquelle dure depuis 2011 lorsque l’Otan et les puissances occidentales ont décidé de mettre fin au pouvoir de Kadhafi détruisant ainsi l’Etat libyen, ne peut s’empêcher de se dire qu’il s’agit bien d’un « bal des hypocrites ».

Pour peu que l’on soit intègre et soucieux de la vérité, tout un chacun sait et connaît la réalité : la Libye traverse une phase vitale de son histoire et cela nécessite d’urgence une solution forte permettant de restaurer la sécurité et le bien-être de la population. Tout le reste n’est que gesticulation et faux semblant. Pour ne pas dire hypocrisie.

« Le bal des hypocrites », c’est celui de ceux qui font semblant de croire et font accroire l’idée que l’Accord de Skhirat de 2015 est encore valable. Chacun sait que dans sa conception et le mode d’organisation des pouvoirs qu’il propose, cet Accord n’a aucune chance d’être appliqué. Les tentatives de l’amender ont hélas échoué en raison de ceux qui ne veulent pas que la Libye sorte de la crise. Cet Accord n’offre aucune issue. Depuis deux ans, il n’a fait qu’aggraver la crise.

Les autorités égyptiennes, comme la Ligue des Etats arabes ainsi que les pays occidentaux, de même que les pays voisins de la Libye, continuent à faire accroire que l’Accord en question a une quelconque utilité alors qu’ils savent pertinemment et au fond d’eux-mêmes qu’il est caduque et qu’il faut passer à autre chose. L’actuel représentant spécial de l’Onu en Libye le sait parfaitement mais n’ose pas le déclarer. D’ailleurs son plan de sortie de crise, esquissé en septembre 2017 n’est-il pas l’aveu déguisé qu’il faut passer à autre chose ? Là aussi Ghassan Salamé n’a ni le courage politique ni la franchise de le dire clairement. Et comment peut-il le faire alors qu’il est convaincu d’être l’homme de la situation tout en feignant d’en maîtriser les ressorts infiniment plus complexes.

« Le bal des hypocrites » c’est celui de la diplomatie russe qui joue son propre jeu et n’arrête pas d’affirmer et de réaffirmer que rien ne peut se faire en dehors de l’Accord politique alors que les Russes pensent profondément le contraire. C’est aussi le « bal » des russes qui n’arrêtent pas de déclarer qu’ils ne veulent pas intervenir dans les affaires libyennes alors qu’il n’ont fait que cela depuis 2011 et bien entendu bien avant. Ils continuent à parler de solution politique alors que les acteurs libyens sont profondément divisés.

 

Des élections parlementaires pour quoi faire ?

« Le bal des hypocrites », c’est celui de ceux qui font croire que des élections parlementaires et présidentielles sont possibles et peuvent avoir lieu dans une année et que ces élections permettront à la Libye de sortir de la crise. Les Américains comme les Russes, de même que les Allemands et les Français, pour ne pas parler des Italiens, tous croient et font croire que c’est la solution miracle alors qu’ils sont convaincus du contraire. Ils savent mais ne le disent pas qu’il est impossible d’organiser des élections dignes de ce nom dans un temps aussi court. Ils savent aussi que pour organiser des élections, il faut une loi électorale et celle-ci sera très difficile à élaborer et à édicter. Ils savent aussi que pour élire un parlement et un président, il faut déjà une constitution. Or le projet de constitution est toujours en chantier et il est très peu vraisemblable qu’il y ait un accord entre les parties sur le type de régime politique. Et à supposer qu’il y ait accord, il n’est pas certain que les Libyens voteront favorablement pour le projet de constitution.

« Le bal des hypocrites » c’est d’organiser des séminaires de trois jours dans des grands hôtels de Tunis et d’y convier des maires de municipalités libyennes pour leur faire entériner une déclaration qui souligne la nécessité de la décentralisation, vieux serpent de mer que la Libye traîne depuis des dizaines d’années et que les quelques spécialistes connaissent bien. Et on parle de décentralisation alors que les tendances fédéralistes à l’Est de la Libye s’affirment toujours d’avantage.

Pendant que les uns et les autres « dansent » et organisent des « bals masqués » pour occulter la réalité et pendant que « le Centre pour un dialogue humanitaire » s’efforce de faire dialoguer les parties en organisant des séjours touristiques confortables et faisant miroiter aux maires des aides financières, le peuple libyen souffre et sombre jour après jour dans la misère. Le chef de la mission de l’Onu n’a-t-il pas reconnu très récemment que 20% de la population libyenne a besoin d’aide humanitaire ?

 

L’urgence c’est de restaurer le pouvoir de l’Etat

Il est temps que cesse ce « bal des hypocrites » et auquel participent les quelques élites libyennes dont ils tirent profit, et que l’on dise la vérité aux Libyens : ils ne pourront sortir de la crise profonde dans laquelle les a plongés l’intervention étrangère de 2011 que moyennant une phase de stabilisation. Celle-ci nécessite un retour à un Etat pourvu de moyens de contraintes nécessaires afin de redonner à ce pays un pouvoir et une autorité sans lesquels tout projet électoral est voué à l’échec.

La première des urgences c’est de restaurer le pouvoir de l’Etat et de ses capacités d’instaurer le contrôle sur les ressources du pays. Ceci permettra également de mettre fin à l’anarchie actuelle qui, comme chacun le sait, affaiblit les plus faibles et permet aux quelques « seigneurs de la guerre » de s’enrichir encore davantage.

 

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Robert Bibeau

Robert Bibeau est journaliste, spécialiste en économie politique marxiste et militant prolétarien depuis 40 ans. http://www.les7duquebec.com

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