Le bras de fer russo-occidental en Ukraine

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Alors que les impérialistes pyromanes d’Occident ne cessent de mettre à feu à sang les pays dépendants qui leur échappent, depuis l’Ukraine jusqu’à l’Irak, les rivalités inter-impérialistes s’accentuent. Après leur coup d’Etat fasciste dans une Ukraine « post-révolution orange » qui commençait à faire machine arrière et à lorgner de nouveau vers l’Est,1 ils ne veulent pas se résigner à accepter qu’une partie du pays fasse sécession et mettent leur incapacité à ramener le Donbass dans leur giron sur le compte d’une soi-disant ingérence « militaire » de l’impérialisme russe.

 

Afin de faire plier ce dernier, et de le forcer à abandonner toute forme de soutien moral et humanitaire au Donbass, les impérialistes occidentaux se sont engagés dans un bras de fer diplomatique et économique, avec à la clef l’adoption de sanctions unilatérales à l’égard du capital financier russe et la suspension de la livraison du premier BPC de classe Mistral. Face à cette politique, l’impérialisme russe a promis de répondre aux sanctions occidentales par des contre-sanctions. Moscou fait aujourd’hui son autocritique : « nous avons été trop patients », et assure qu’à partir d’aujourd’hui « la Russie répliquera « de manière asymétrique » à toute nouvelle sanction à son encontre, probablement par des mesures relatives à l’utilisation de son espace aérien, si les pays occidentaux cèdent à « la tentation de recourir à la force dans les relations internationales » ».2

 

L’impérialisme français devra également s’attendre à payer des pénalités, voir à faire face à l’annulation du contrat, si la suspension de la livraison du BPC devait persister au-delà d’octobre 2014… Mais en fait, la plus importante mesure de rétorsion a déjà été adoptée par l’impérialisme russe : la dissension actée de ses liens économiques à l’égard d’un vieux continent qui s’enfonce inexorablement dans une profonde crise de déclassement. Les hydrocarbures contribuent aujourd’hui pour moitié aux recettes du budget fédéral russe. Le poids de ce secteur est donc déterminant dans la politique extérieure de Moscou. Le premier semestre 2014 a vu la part de la Chine dans les exportations de pétrole russe grimper à 30 % (contre 20 % en 2012). Et le secteur gazier russe promet une évolution similaire dans les prochaines années : il y a deux semaines débutait la construction d’un gazoduc d’une longueur de 4 000 kilomètres et d’une capacité de transit de 61 milliards de mètres cubes qui permettra d’acheminer le gaz russe via Vladivostok jusqu’en Chine…

Pour le président russe, il ne s’agit là ni plus ni moins que de « rééquilibrer ses échanges commerciaux vers l’Asie » grâce au « plus grand projet de construction au monde » : « Il n’y en aura pas de plus important dans un avenir proche ». La capacité de ce gazoduc représente en effet près du tiers des exportations russes de gaz. Ces dernières sont aujourd’hui tournées pour les deux-tiers vers l’Europe, contre 5 % pour l’Asie. A partir de 2018, la Russie livrera par ce canal à la Chine pas moins de 38 milliards de m3 de gaz chaque année qui pèsera alors le quart des exportations de gaz russe… Et les prochains mois devraient voir la signature d’un autre contrat gazier avec Pékin pour la construction d’un autre gazoduc passant plus à l’ouest…3 Ainsi, si Moscou connaitra peut-être encore trois années difficiles dans le cas de l’exacerbation des tensions avec ses clients européens, il n’en verra pas moins rapidement son secteur gazier et pétrolier s’assurer ultérieurement de confortables et dynamiques débouchés… De quoi continuer à alimenter le renouveau des ambitions impérialistes régionales du pays qui a vu au cours de la première décennie du nouveau millénaire sa classe moyenne commencer à se reconstituer sous l’impulsion d’une croissance économique annuelle moyenne de 6,9 % durant la période 1999-2008.

Grâce aux revenus de sa rente énergétique, la Russie a vu son déclin démographique freiner : l’IDF russe est remonté de 1,3 à 1,6 enfants par femme au cours de la période 2002-2012 et l’espérance de vie est remontée de 59 à 64 ans pour les hommes. La Russie a ainsi vu ces indices recouvrer leur niveau de 1990-1992. En dépit de cette relative embellie, la Russie de Poutine n’en reste pas moins que l’ombre de l’URSS : son économie possède une structure similaire à celle de nombreux pays bourgeois-compradore riches en ressources naturelles mais dont le reste de l’industrie est sinistrée.

Les matières premières énergétiques, minérales et alimentaires représentent ainsi les neuf dixièmes des exportations de la Russie tandis que les machines et équipements représentent la moitié de ses importations.4 Si les milieux impérialistes d’Europe persistent à vouloir se brouiller avec leur principal fournisseur de gaz, ils devront bientôt se tourner vers d’autres fournisseurs, plus chers, ce qui alourdira leur facture énergétique, au détriment de leur croissance déjà anémique et donc des esclaves salariés longtemps privilégiés aujourd’hui de plus en plus éprouvés par l’austérité… Et pendant ce temps, l’impérialisme US continuera à bénéficier d’une énergie relativement bon marché grâce à sa production domestique… A vouloir « isoler » à tout prix la Russie pour la faire plier en Ukraine, l’Occident en déclin est en train de finir de s’isoler lui-même du nouveau monde qu’est en train de faire émerger le dynamique impérialisme chinois et ainsi d’achever de creuser sa propre tombe !

A long terme, les perdants ne seront ainsi pas ceux auxquels on aurait pu penser au premier abord… Si l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) qui se réunit actuellement sous l’égide de l’impérialisme chinois a indéniablement un certain avenir, l’OTAN, sous la houlette de l’impérialisme américain en sursis, apparaît pour sa part comme aussi agressive que condamnée et moribonde…

 

Vincent Gouysse, pour l’OCF, le 14/09/2014

 

Notes : 1 L’Ukraine renonce à l’accord d’association avec l’UE, Libération.fr, 21/11/2013 ; La Russie et l’Ukraine signent un accord commercial, Libération.fr, 17/12/2013 • 2 La Russie répliquera à toute nouvelle sanction, dit Medvedev, Reuters, 08/09/2014 • 3 En froid avec l’Occident, Poutine lance le chantier d’un gazoduc vers la Chine, Libération.fr, 01/09/2014 • 4 Source des chiffres : Russie ─ 15 cartes pour comprendre, Alternatives internationales, n°64 (septembre 2014), pp. 27-29.


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