Les Grands excès du capitalisme financiarisé

Par Éliane Jacquot. Sur Agoravox.

De nombreux économistes, dont Marx, avaient prédit une fin inéluctable du capitalisme au cours du siècle écoulé, au regard des inégalités, des injustices et de l’instabilité inhérentes à son mode de production. Près d’un siècle et demi plus tard, le malade se porte très bien, c’est le néo libéralisme. (NON, le malade ne se porte pas bien du tout et il est menacé de trépasser comme l’auteur le souligne elle-même ci-dessous. NDLR).


 

Il convient d’ analyser ici quelques excès et dérives du capitalisme financiarisé né dans les années 1980, impulsé par les innovations technologiques (NTIC) et placé sous la croyance en l’expansion continue des marchés moteurs de la globalisation financière et de l’internationalisation des grandes entreprises, sources de la croissance des inégalités. Auparavant, entre 1950 et 1982 le capitalisme contractuel fut un régime à croissance élevé pour lequel le marché n’était qu’un outil inséré dans un projet collectif régulé par un État fort. (Vous avez ci-haut résumé la vision idéaliste-métaphysique des économistes bourgeois en ce qui concerne le développement « volontaire » du mode de production capitaliste. L’expansion des marchés n’est pas une « croyance » – mais une nécessité-impérative-impulsée par le besoin de valoriser le capital en recueillant le maximum de plus-value. La contradiction nait du fait que tous les capitaux nationaux se concurrence pour collecter cette précieuse plus-value et alors la crise systémique resurgit suite à la baisse tendancielle du taux de profit. NDLR).

 

Déformation de la Valeur Ajoutée (1) au détriment des salariés et des investissements des entreprises

On observe en Europe et aux États-Unis depuis les années 1980 une baisse tendancielle de la VA distribuée aux salariés et ce, dans la plupart des secteurs de l’économie. Ce phénomène est en lien avec les progrès technologiques porteurs d’une automatisation des tâches et de la production d’actifs immatériels que sont les brevets, les programmes informatiques… et le renforcement de la concentration des entreprises ( GAFAM). Plus fondamentalement, on observe au cours des années 2000, dans les grands pays industriels une augmentation des revenus du capital 22 fois plus rapide que ceux du travail, le capital étant essentiellement détenu par les plus riches. Cette déformation du partage de la VA au détriment du travail participe à la montée des inégalités et à la croissance des patrimoines des actionnaires et d’une élite juridico-financière. Un rapport publié par l’ONG OXFAM en 2018 a analysé l’activité des entreprises du CAC 40 entre 2009 et 2016 à partir de chiffres fiables et démontré un partage inégal de la VA. Ces dernières ont redistribué 67,4% de leurs bénéfices en dividendes aux actionnaires et seulement 5,3% aux salariés qui perdent de plus en plus leur pouvoir de négociation. Cette primauté donnée à la rémunération des actionnaires au détriment des investissements productifs fragilise à long terme la qualité de l’emploi et la capacité à innover, ces entreprises disposant de nombreuses liquidités les conduisant à racheter leurs propres actions au lieu d’investir dans des projets d’avenir.  (Ce constat de l’inégale distribution-répartition de la plus-value entre PROFIT-DIVIDENDE-ET-SALAIRE est tout à fait exact mais il est inévitable sous le mode de production capitaliste. De plus la conséquence de cette paupérisation relative des salariés est que le marché domestique s’amenuise suite à la réduction du pouvoir d’achat rendant la conquête de nouveaux marchés extérieurs encore plus nécessaire. NDLR)

 

La crise du capitalisme financiarisé dans les grands groupes industriels

‘Le capitalisme financiarisé a déployé un régime de croissance qui évolue sur une trajectoire qui n’est pas soutenable face aux défis de ce siècle  observe Michel Aglietta dans une vaste étude publiée en 2018 qui couvre les États-Unis et les grands pays de la zone Euro que sont le Royaume Uni, l’Allemagne et la France. On y observe que la valeur actionnariale ( Shareholder Value) est devenue une norme de gouvernance qui joue dans le capitalisme financiarisé le rôle central qu’occupait la négociation collective des salaires dans le capitalisme contractuel. Ce régime de croissance insoutenable est conduit selon les deux principes de la valeur actionnariale au sein des entreprises et de la globalisation financière au sein des marchés, qui déterminent le prix des actifs. A partir des années 2000 on observe dans ces pays, plus particulièrement aux États-Unis une augmentation des investissements financiers réalisés sous la forme de plus-values boursières et de goodwill au bénéfice des actionnaires au détriment des investissements productifs dans la phase ascendante du cycle financier. Dans cette phase d’essor, les bilans exprimés en valeur de marché créent une sous estimation des risques. Les Banques Centrales (FED et BCE) en sont réduites à créer plus d’argent pour le capitalisme financier et la contrepartie de la monnaie centrale créée est composée de titres financiers dont le prix ne cesse de croître. La faiblesse de l’inflation leur permet de maintenir des taux d’intérêt bas voire négatifs actuellement en Europe ce qui permet mécaniquement de baisser les impôts sur les entreprises en accroissant leurs profits. (Ce processus de création de monnaie de pacotille – de crédit adossée à aucune valeur réelle-marchandise est la conséquence du processus précédemment expliqué – à savoir l’accaparement de la plus-value pour rémunérer le capital, dévalorisant les salaires et donc anémiant le pouvoir d’achat. La résultante de ces deux processus combinés sera la dévaluation drastique de la monnaie et du capital. Éclatement de bulles boursières. NDLR).

C’est la situation que nous vivons depuis la crise systémique de 2008. La bulle ainsi créée va exploser à un moment imprévisible sur un marché d’actifs spécifique ( Immobilier ?) avec une ampleur inconnue. Plus précisément on peut avancer que les banques centrales obéissent aux marchés financiers ( 2 : Flash Economie Natixis du 16 Septembre 2019 )

 

Position dominante et monopolistique des GAFAM

Dans le secteur du numérique cinq entreprises américaines – Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft – exercent depuis les années 2000 une hégémonie sans précédent . Tout en profitant des rivalités géopolitiques entre États, ces géants du web échappent également au système fiscal de tous les pays développés et en voie de développement. Enfin, ces maîtres de la Silicon Valley qui ont développé par leur taille des situations de rentes de monopoles au travers de positions dominantes et de barrières à l’entrée dues à leurs innovations sont en position de force à l’encontre des autorités. En 2018, Apple et Amazon sont devenues les deux plus grandes capitalisations boursières au monde, suivies de près par Amazon et Microsoft. Les enquêtes antitrust lancées au cours de ce mois contre Google et Facebook par certains États américains et la Commission Européenne à l’encontre de leur position dominante sur de nombreux marchés posent la question de leur éventuel démantèlement. Sont visées leurs pratiques anticoncurrentielles sur le marché du numérique et des réseaux sociaux. Dans le domaine de la publicité en ligne, Google et Facebook contrôlent 60% du marché américain et la moitié du marché mondial. A Bruxelles, Margrethe Vestager, de nouveau nommée Commissaire à la Concurrence, est chargée de la supervision des dossiers digitaux et affiche sa volonté demeurée intacte de s’attaquer au cœur de leur modèle économique. La position dominante de ces acteurs, leur concentration croissante au travers d’opérations de fusions-acquisitions constituent à terme une menace pour nos démocraties en l’absence de l’utilisation par des États devenus frileux de l’utilisation de l’outil que constitue la politique de la concurrence… et parce que le temps de la justice n’est pas celui de la technologie.

 

Les moyens récents mis en place pour lutter contre l’évasion fiscale des multinationales

Le projet ambitieux BEPS  (2)  lancé au mois de Janvier 2019 par l’OCDE vise une réforme internationale portant sur la fiscalité des entreprises de 129 pays et juridictions qui y sont représentées. Rappelons ici que les multinationales payent de moins en moins d’impôts et d’après Gabriel Zucman (2018) continuent de transférer artificiellement 40% de leurs bénéfices réalisés à l’étranger dans des paradis fiscaux. L’OCDE espère présenter un projet d’accord final au cours de l’année 2020 devant être approuvé par les chefs d’État du G20. Si les gouvernements adoptent les mesures nécessaires, ce projet pourrait transformer les modalités d’imposition des multinationales. L’OCDE estime que le manque à gagner mondial dû au transfert de bénéfices vers des pays à fiscalité très faible ou nulle représente entre 100 et 240 milliards de dollars chaque année, soit l’équivalent de 4 à 10% des recettes de l’impôt sur les sociétés dans le monde. Il semble ainsi urgent de mettre un terme aux effets destructeurs pour l’économie réelle de la faible imposition des Groupes de Sociétés. Ce projet pourrait ainsi marquer le début d’une ère de plus grande justice fiscale visant à combattre les inégalités et plus largement la pauvreté des pays en voie de développement. (Contrairement à ce que croient les économistes progressistes, le mode de production capitaliste ne sera pas réchappé par une plus forte imposition des profits des entreprises, qui n’auront de cesse de dissimuler leurs bénéfices ou de fermer boutique créant chômage et réduction des marchés. NDLR).

 

Mais la lutte contre les paradis fiscaux requiert aussi de véritables sanctions juridiques et financières à l’encontre de juridictions à faible fiscalité ( Pays-Bas, Irlande, Luxembourg).. ou à fiscalité nulle (Bahamas, Bermudes, Singapour…) permettant de sortir d’un climat d’opacité et d’impunité en vigueur depuis la création des multinationales.

 

À quoi devrait ressembler le capitalisme de demain ?

Nous avons vu que l’économie mondiale est dominée par des rentes de monopoles dues à la concentration croissante des entreprises, avec son cortège de montée des inégalités sociales sous-tendues par l’accroissement des rivalités géopolitiques. Ce capitalisme sans frein et sans âme n’est pas une fatalité mais relève de choix politiques. (Voilà où mène l’idéalisme métaphysique des économistes bourgeois. Ce capitalisme sans âme et sans frein est une fatalité et c’est lui qui fixe les balises de la sphère politique et non l’inverse. Les réformistes doivent en convenir. NDLR).  Il est urgent de partager plus équitablement les richesses des entreprises avec celles et ceux qui la créent, les salariés et d’allouer plus efficacement le capital à l’investissement productif.

 

Seules des régulations publiques ambitieuses permettront de créer un changement systémique visant à répondre aux défis de ce siècle. Enfin le système financier actuel n’apporte pas de solutions aux pays émergents et en développement qui manquent de devises fortes et sont quasiment absents des instances de prises de décisions internationales. Cette situation est inacceptable au regard des besoins d’investissements nécessaires pour financer leur transition énergétique et écologique (La crise économique présente est causée par la surproduction de marchandises qui ne trouvent plus preneur sur les marchés exigües, à quoi bon INVESTIR pour produire davantage? NDLR).

 


 

(1)Valeur Ajoutée ( ou VA) : Au niveau macroéconomique, la comptabilité nationale mesure la VA comme l’ensemble de la richesse créée dans l’entreprise nette des consommations intermédiaires que sont les matières premières et services

  1. Flash économie Natixis, 16 Septembre 2019

    https://www.research.natixis.com/Site/en/publication/GQdMyD4eGSh9fcHWW1HU1UaP3pScTv4oqOrni1ei7Lo%3D?from=email

     

 

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Robert Bibeau

Robert Bibeau est journaliste, spécialiste en économie politique marxiste et militant prolétarien depuis 40 ans. http://www.les7duquebec.com

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