Les trahisons de la gauche bourgeoise

Titre original de l’article :  Bruxelles agenouillé devant Washington.  Observations sur l’appel de vingt intellectuels eurocritiques pour un nouveau traité européen.

Photo d’ouverture  de M. Serge Charbonneau que nous remercions.

Source de l’article original : Le Grand Soir. 4.07.2016.  URL : http://legrandsoir.info/observations-sur-l-appel-de-vingt-intellectuels-eurocritiques-pour-un-nouveau-traite-europeen.html

Par  Annie LACROIX-RIZ.

 

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(Permettez-nous quelques remarques  avant de vous donner à lire ce brulot de l’intellectuelle de la gauche petite-bourgeoise, Madame Annie Lacroix-Riz, à propos d’intellectuels petits-bourgeois eurosceptiques qui se sont commis – à l’exemple de  l’eurodéputé  MÉLENCHON – d’un pamphlet en faveur de réformes à apporter à l’Union européenne (UE). De l’autre côté de la bascule « démocratique » bourgeoise  se tiennent la panoplie complète des gauches bourgeoises. BREF, la réplique à gauche de la division bourgeoise à droite, entre clans totalement déconnectés du prolétariat européen qui souffre et qui ploie sous les charges du capitalisme en crise économico-politique avec ou sans Union européenne.  Les  révolutionnaires prolétariens maintiennent leur position à l’effet que le référendum du BREXIT procède d’une lutte de classe au sein de la bourgeoisie – de gauche comme de droite – comme le prouve Madame Lacroix-Riz, M. Mélenchon et les autres. Ce référendum n’est pas le fruit de la lutte de classes entre le prolétariat et la bourgeoisie, mais une affaire interne à la bourgeoisie dans ses différentes déclinaisons économiques et par ricochet politiques. Contrairement à ce que propage les médias à la solde à l’unissons avec  les fractions de gauche de la bourgeoisie, le BREXIT ne signifie pas la sortie du Royaume-Uni du capitalisme, même pas de l’Union européenne, mais une simple renégociation des conditions d’adhésions du Royaume-Uni à l’UE… Car le Royaume-Uni capitaliste n’a aucun moyen de subsister en dehors d’une alliance impérialiste ou d’une autre (UE, Alliance Atlantique ou Alliance de Shanghai).  Le reste n’est que de palabres, débats futiles, et de la frime dont les votants britanniques auront été les faire valoir – les pantins – les manipulés –  par l’appareil électoral bourgeois auquel participe avec tant d’enthousiasme la gauche, et la droite bourgeoise. Nous reviendrons sur ce référendum de l’imposture dans de prochains textes. Robert Bibeau. Producteur. http://www.les7duquebec.com)

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La vision économique de long terme de l’union européenne rend dérisoire l’espoir de renégocier les traités européens affiché par « vingt intellectuels eurocritiques ».

Car ce processus a démontré ses objectifs non pas « depuis au moins trois décennies, sur la base de traités marqués au coin du néolibéralisme alors triomphant (Acte unique, traité de Maastricht, traité de Lisbonne), ou de l’ordo-libéralisme allemand (traité de cohérence budgétaire dit « TSCG » de 2012) », mais depuis les origines. Il s’est agi, en effet d’assurer la tutelle maximale sur cette partie du monde de l’impérialisme le plus puissant, états-unien, escorté du second, l’impérialisme allemand, que les rivalités inter-impérialistes opposent cependant, à l’occasion des crises systémiques, jusqu’à la guerre générale. Le phénomène a débouché, entre autres, sur ce que Georges Gastaud qualifie « de protectionnisme » rigoureux au bénéfice exclusif de l’Allemagne et des Etats-Unis  (Voici exposé l’enjeux de la gauche bourgeoise dans ce débat PRO-ANTI-Union, obtenir pour le capital « national »  français des conditions de protectionnisme équivalentes – objet effectivement du référendum BREXIT au Royaume-Uni que Gastaud et consorts souhaiteraient reprendre en France  pour le bénéfice du capital « national » français. C’est la réédition de la capitulation nationaliste de la Première et de la Seconde guerre mondiale, en prévision de la Troisième imminente.  NDLR).

 

Il est sans rapport aucun avec l’idéologie, la Guerre froide, le rêve de « démocratie », etc., et ne laisse aucune chance à la « réforme » à laquelle semblent croire les « vingt intellectuels eurosceptiques » qui ont signé ce manifeste.

La critique est portée ici du strict point de vue historique qui relève de ma compétence.

 

1° Je suis stupéfaite que certains de ces signataires, que je croyais très bien informés de l’histoire vraie de l’union européenne, érigent en modèle la renégociation de « la conférence de Messine » de 1955 qui, après l’échec de la Communauté européenne de défense (CED), a[urait] permis de remettre la construction européenne sur les rails ».

 

 

Ladite conférence se tint sous la stricte injonction de Washington, avec l’active contribution, selon la tradition, de ses purs et simples instruments, parmi lesquels Jean Monnet et Paul-Henri Spaak. Elle ouvrit sur une nouvelle étape majeure de la constitution de l’Europe germano-américaine, le marché commun, qui faisait suite à la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) dont le « père de l’Europe » Robert Schuman s’était fait l’initiateur officiel. La réalité est différente, comme je le démontre notamment dans « Aux origines du carcan européen, 1900-1960« , dont l’édition augmentée vient de paraître.

 

Ce marché commun chemina, sans la « dérive » ici alléguée, vers l’union-carcan dont les hauts fonctionnaires français avaient révélé, avec une précision redoutable dès 1950-1953 (cette dernière date étant celle de la mise en œuvre de la Communauté européenne du charbon et de l’acier), tous les aspects, parmi lesquels l’impitoyable « dumping social ». Ladite « Europe » avait déjà, à l’époque du retour de De Gaulle aux affaires (1958), un aspect sinistre, marqué par la surproduction et les crises récurrentes (dont témoignait la fermeture des mines de charbon entamée par celles de France et de Belgique), décrit dans le même ouvrage.

 

Dans le 13e et dernier chapitre d’Une comédie des erreurs, 1943-1956, Souvenirs et réflexions sur une étape de la construction européenne, Paris, Plon, 1983, « L’étouffement », p. 499-523, l’ambassadeur de France à Londres René Massigli dressa un tableau effarant de cette session. Elle fut animée, en apparence, par les pions « européens » de Washington, déjà cités, sans oublier les autres, dont Pinay, Hallstein, Adenauer et Beyen ; en réalité par le tandem Département d’État-CIA, sous la houlette respective des deux frères Dulles, John Foster et Allen, partenaires essentiels de Sullivan & Cromwell, plus gros cabinet américain d’affaires internationales, lié à la finance allemande depuis le tournant du 19e siècle.

 

Notons, au cas où on serait tenté de taxer l’intéressé de subversion ou de « nationalisme », que Massigli n’avait pas incarné la résistance au tuteur étranger, et qu’il se voulait « européen ». Cet ancien champion de l’Apaisement de l’entre-deux-guerres, artisan majeur des accords de Munich comme directeur des Affaires politiques du Quai d’Orsay (voir l’index du Choix de la défaite, Paris, Armand Colin, 2010), avait fini en 1943 par se rallier à de Gaulle. Ralliement tardif et fort contraint : les archives américaines le montrent littéralement agenouillé devant Washington et quotidiennement disposé, à Alger, en 1943-1944, à lâcher de Gaulle auquel il reproche une résistance très excessive aux exigences américaines.

 

Allen Dulles, patron Europe de l’OSS (qui précéda la CIA) établi depuis novembre 1942 à Berne, avait alors déjà gagné, auprès de Robert Murphy, délégué de Roosevelt depuis décembre 1940 au débarquement en Afrique du Nord « française », ses galons de maître et de bailleur de fonds des « Européens » : c’est-à-dire des « élites » de la société acquises à la mainmise des États-Unis sur le continent européen après l’avoir été, le plus souvent, depuis les années 1930, à la mainmise allemande (sur ces noms, voir l’index de l’ouvrage Les élites françaises, 1940-1944. De la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine, Paris, Armand Colin, 2016).
De l’origine américaine de cette mythique « conférence de Messine », il n’est pas question dans le manifeste des « vingt intellectuels eurocritiques ». Omission surprenante qui se maintient dans les deux autres points abordés.

 

(Que prouve l’exposé ci-haut de dame Lacroix-Ritz ?  Il prouve et démontre que dans l’alliance impérialiste Atlantique triomphante la bourgeoisie française devait rester modeste, à la mesure de son importance économique à reconstruire. Nous verrons plus loin que le capital français parvenant à se remettre sur pied, plus vigoureusement que le Royaume-Uni mais moins puissamment que le capital allemand, se retrouvera en seconde position dans la constellation capitaliste européenne.  Robert Bibeau. Producteur. Les7duQuebec.com).

 

2° La séduisante revendication de la renonciation au « modèle mercantiliste allemand(excédent extérieur approchant les 10 % du PIB) […]  intransposable aux autres pays et notamment à ceux de l’Europe du Sud » équivaut, compte tenu de l’histoire réelle de l’union européenne, à la demande polie et vaine, adressée aux États-Unis et à l’Allemagne d’abandonner purement et simplement ladite union, leur créature. Autant vaudrait demander à une association bancaire de s’auto-transformer en entreprise de bonnes œuvres, pour réaliser la fameuse « Europe sociale » qu’on nous vante chaque jour. Cette revendication est aussi sidérante que celle d’un renouvellement de « la conférence de Messine » puisque l’objectif de l’union européenne a été précisément réalisé : nous bénéficions de son succès depuis bientôt plus de soixante ans, il faut le reconnaître, avec une intensité démultipliée par la destruction de la zone d’influence soviétique muée en zone américaine depuis 25 ans.

 

(La dame Lacroix-Riz ne parvient pas à interpréter la réalité PRÉSENTE qui lui pend au bout du nez. Ainsi, la bourgeoisie française a prospéré dans la mesure où elle a contribué de bonne foi et avec enthousiasme à la délocalisation industrielle européenne, à la conquête des marchés mondiaux soutenue par la force de l’Union, et à l’invasion des ex-pays capitalistes soviétiques toujours soutenue par l’Union européenne. Ce ne sont pas les États-Unis qui ont davantage bénéficiés de l’expansion vers l’EST, c’est le capitalisme allemand – qui après avoir envahi l’Est avec sa Wehrmacht – avec l’insuccès que l’on sait – a repris son invasion économique par camion et train sans canon – avec l’immense succès que l’on connait – sur ses terres historiques de prédilection. Pour le capital allemand l’espace vital a toujours été à l’Est et si le chef de file étatsunien ne sait pas y faire alors l’Allemagne se substituera à l’ancienne puissance hégémonique.  Robert Bibeau. Producteur).

 

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« Dérive », vraiment ?, par rapport au propos d’un haut fonctionnaire du Quai d’Orsay de février 1950 (avant le fameux discours de Robert Schuman du 9 mai, donc), annonçant les effets imminents de « la pression du chômage sur le niveau des salaires [européens]. Or, il ne peut y avoir harmonisation des salaires et des charges sociales […] que par le jeu de l’offre et de la demande et elle se fera au niveau le plus bas. C’est bien là une des raisons pour lesquelles le Conseil national du patronat français se prononce en faveur de la libération des échanges et des Unions régionales : il y voit un moyen de réduire les prétentions des salariés lors des prochaines négociations des conventions collectives. » (Note du Service de Coopération économique (SCE), 10 février 1950, CE, 56, archives du ministère des Affaires étrangères, plus longuement citée dans Aux origines du carcan européen, p. 116-117). (Le Conseil national du patronat français succéda, en 1946, à la Confédération générale de la Production française devenue en juillet 1936 Confédération générale du patronat français, et précéda le MEDEF).

Les exigences historiques et actuelles des États-Unis à l’égard de cet énorme marché unifié et non protégé de leurs marchandises et de leurs capitaux n’ont pas non plus, dans ce deuxième point du manifeste, été prises en compte.

 

 

3° Le « dialogue avec la Russie, pays européen indispensable pour l’établissement d’une sécurité dont toutes nos nations ont besoin », etc., est-il compatible avec le maintien de l’union européenne dans l’OTAN, institution dont l’origine se confond strictement avec l’histoire de l’encerclement de l’URSS. Les États-Unis combattaient d’ailleurs la Russie depuis les débuts de l’ère impérialiste, plus de 20 ans avant 1917. L’a démontré l’un des deux pères fondateurs du courant historiographique américain dit « révisionniste » (courant scientifique sans rapport avec les « révisionnistes » français, simples « négationnistes » des chambres à gaz), William Appleman Williams. Sa thèse universitaire (Ph.D.) American Russian Relations, 1781-1947, New York, Rinehart & C°, 1952, a montré que le jeune impérialisme américain, soucieux de contrôler, entre autres, le sort de la Chine, avait jugé insupportable l’expansion de son (assez faible) rival russe, qui revendiquait sa participation au contrôle des transports ferroviaires de la Chine : « L’entente [russo-américaine] lâche et informelle […] s’était rompue sur les droits de passage des chemins de fer [russes] de Mandchourie méridionale et de l’Est chinois entre 1895 et 1912 ».

 

On trouvera maintes références sur la vieille obsession antirusse des impérialismes américain et allemand et sur leur agressivité, dimension militaire incluse, envers l’empire russe puis l’URSS dans les références suivantes : « Le débarquement du 6 juin 1944 du mythe d’aujourd’hui à la réalité historique » (http://www.lafauteadiderot.net/Le-debarquement-du-6-juin-1944-du, juin 2014), et dans « L’apport des “guerres de Staline” de Geoffrey Roberts à l’histoire de l’URSS : acquis et débats », préface à l’ouvrage de Geoffrey Roberts, Les guerres de Staline, Paris, Delga, 2014, p. I-XXXIV.

 

Ceux qui seraient tentés de balayer d’un revers de main les références fournies par l’universitaire sérieuse que je suis pourront constater que je les emprunte soit aux archives originales soit aux travaux historiques américains accumulés depuis des décennies. Ce travail, notons-le, qualifie les pratiques de la « soviétologue » de Rennes 2, Cécile Vaissié, qui met en cause l’« universitaire retraitée et militante au PRCF » Annie Lacroix-Riz dans Les réseaux du Kremlin en France. Le lecteur pourra juger du manque de sérieux de la documentation de ce récent ouvrage assuré d’un énorme écho médiatique, phénomène qui démontre le caractère plus que jamais actuel de mon livre de 2012,  » L’histoire contemporaine toujours sous influence,  » Paris, Delga-Le temps des cerises.

 

(L’erreur de dame Lacroix-Riz loge précisément en cela. L’histoire, c’est l’histoire des luttes de classes, c’est donc  TOUJOURS une histoire « sous influence » des classes ou de factions de classes sociales. Le reproche que les révolutionnaires prolétariens font aux historiens bourgeois de gauche ou de droite, c’est de confondre le prolétariat avec la bourgeoisie et d’amalgamer dans la notion bourgeoise de NATION ou de PEUPLE. Deuxième critique que nous faisons aux historiens de la gauche comme de la droite bourgeoise, c’est de ne pas tenir compte de la réalité présente – résultante effectivement des forces historiques de classe en lutte. Ainsi, la réalité présente est que la crise systémique du capitalisme s’approfondit et la première puissance qui subit cette crise c’est le capitalisme étatsunien en tant que dirigeant de l’Alliance Atlantique hégémonique mais en décadence. Que se produit-il quand un chef de meute se révèle incapable de diriger et de faire prospérer  la meute ? De multiples concurrents, affamés de profits, s’avancent pour contester son hégémonie et devenir Calife à la place du Calife comme dirait le méchant vizir Iz-no-good. Le capital allemand fait montre de son impatience et va de l’avant vers l’Est où il confronte le capital russe soutenu par le capital chinois; le Royaume-Uni veut assurer la pérennité de la CITÉ sur le nouvel échiquier en voie d’être composé; le capital  français se colle au nouveau champion en cours de composition… et abandonne l’ex-champion en cours d’éviction (les USA) et le capital français – circonspect – s’interroge sur son rôle futur que la gauche bourgeoise voudrait plus flamboyant. Le capital italien cherche son chemin; le capital espagnole tente de ne pas disparaître, etc.  Il est faux de prétendre que l’impérialisme étatsunien est triomphant, il est sur son déclin et Donald Trump ne pourra le remettre en selle, tout juste pourra-t-il sauver les meubles face à la Grande MARCHE de l’immense CHINE. Pour le prolétariat révolutionnaire, ce n’est pas l’ancienne Union, la refonte de l’UE,  les manigances de l’OTAN, les guerres larvaires partout sur Terre, le BREXIT britannique pour mieux se positionner dans la nouvelle alliance européenne,  ou encore  la nouvelle alliance impérialiste russo-chinoise (vers qui lorgne le capital britannique)  qui sont LE problème de l’humanité.  C’est le mode de production capitaliste décadent qui est LE PROBLÈME et seule sa destruction pourra sauver l’humanité. Le prolétariat le sait, mais les intellectuels bourgeois l’ignorent.  Robert Bibeau. Producteur. http://Http://www.les7duquebec.com)

 

Une « union européenne » à direction germano-américaine bien disposée envers la Russie, vraiment ? Qu’est-il arrivé à certains, au moins, des « vingt intellectuels eurocritiques » qu’on avait pris pour des observateurs sérieux du « carcan » réservé de longue date aux « Européens » non détenteurs de profits monopolistes ? Leurs « vœux pieux » européens traduisent-ils une nostalgie pour le « baiser Lamourette » de juillet 1792 (https://fr.wikipedia.org/wiki/Baiser_Lamourette ) ?

 

Annie LACROIX-RIZ
Chercheuse en histoire contemporaine, professeur émérite, université Paris 7.

L’appel : http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2016/06/30/31002-20160630ARTFIG00290-…

 

 

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