L’humour peut-il être sérieux – irresponsable?

L’humour peut-il être à la fois « sérieux » et « irresponsable »?

Par Yvon Charbonneau 28.01.2015

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J’ai pris le temps de lire d’un bout à l’autre le numéro spécial de Charlie Hebdo/CH (dessins et textes); c’est d’ailleurs un exercice incontournable pour qui veut se faire une opinion personnelle avisée sur le débat en cours.

Je suis sensible à ces questions depuis longtemps discutées parce qu’elles sont explosives et divisives. En 2006, j’étais ambassadeur auprès de l’Unesco quand les caricatures sur Mahomet ont été publiées par un journal danois, et reprises par CH; j’y ai entendu l’éventail des opinions sur la question, dans une enceinte par ailleurs vouée au dialogue des religions et des civilisations.

J’ai personnellement été très souvent l’objet, et quelquefois – je le dis sans détour – la cible, voire la victime de certains caricaturistes/satiristes québécois… Je connais le pouvoir de ces dessinateurs soi-disant humoristiques qui, plus durement que les éditorialistes ou certains chroniqueurs et, pire encore, sans aucune justification ou argumentation, peuvent démolir – ou tenter de démolir – une personne ou une organisation sans aucun respect, sans même aucune prise en considération de la simple réalité des faits.Jouissant d’un statut d’exception et partageant le plus souvent le prestige de la page éditoriale de leur journal, ces satiristes peuvent se permettre de déclencher des mouvements d’opinion, voire de haine, sans aucun rappel à l’ordre, au nom de la liberté absolue d’expression, ce que ne peuvent s’accorder éditorialistes et chroniqueurs sans s’exposer à des mises au point, voire à des poursuites ou à des rétractations. On sait que CH se veut un étalon dans le genre.

Dans le présent débat, il me semble qu’il y a trois dimensions qui souvent s’entrecroisent, et qui tendent à obscurcir les enjeux et les analyses de ces enjeux:

1. Le massacre conduisant à 16 assassinats en plein Paris (CH et le marché casher): à ce propos on peut qualifier les événements, réagir, manifester, et aussi s’interroger sur le « pourquoi » de tels événements, i.e. faire état de certaines raisons pouvant avoir en partie conduit à cette situation;

2. on en arrive rapidement à mettre en cause le fondamentalisme musulman, sa genèse et sa résurgence depuis les années 80;

3. on en vient aussi à scruter la mission et le style que s’est donnés l’équipe de CH depuis sa relance il y a quelques années, et à se demander si sa production est aussi clairvoyante, transparente et humoristique qu’elle le prétend.

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1. Ce massacre – comportant des assassinats barbares et ciblant un journal et des juifs – est aussi condamnable et méprisable que possible. La réaction a été immédiate et mondiale; le message des autorités françaises et autres a été très clair: Aucune justification à pareille action! D’accord. Force est d’admettre d’autre part que cette tragédie – se produisant au cœur de Paris et pratiquement sous l’oeil des médias – a eu un retentissement sans précédent, et provoqué des manifestations de très grande ampleur, elles aussi hyper médiatisées.

Au chapitre des horreurs, pensons un moment que d’autres massacres d’une ampleur variable mais souvent plus considérable quant au nombre de vies perdues et quant à leur caractère barbare, ont ou ont eu moins de « chance »: qu’on pense aux décapitations par l’Armée islamique – encore que les médias suivent l’affaire de près…sans toujours relayer les images qui leur sont acheminées- et à leur entreprise de décimation de certaines populations minoritaires en Irak, aux séances de flagellation, de lapidation et de mutilation en Arabie saoudite, aux attentats à la roquette de la part de certaines factions palestiniennes, aux bombardements massifs exécutés par Israël contre la population civile de Gaza, incluant écoles et hôpitaux, aux exactions sans nom perpétrées par Boko Haram contre des segments de la population du Nigeria, aux violences meurtrières des Talibans et de bandes rebelles dans l’est du Congo… et Dieu me pardonne de ne pas les énumérer tous… Bref, des milliers de vies sont radiées chaque semaine non pour des questions de liberté d’opinion et d’expression… mais, pis encore, pour la liberté d’exister et de vivre en paix, tout simplement. Mais pas vu, pas pris! Pas de caméra, pas de problème!

La réaction politique au massacre de CH était fondée, mais il faut noter au passage que quelques ténors – dont le passé n’est pas sans tache – se sont joints au défilé, ou l’ont même guidé, avec une arrière-pensée de récupération… On n’a qu’à voir l’arsenal de mesures de contrôle et de répression qui est en train d’être adopté un peu partout. Pourtant, selon les propos rapportés dans Le Point, le premier ministre de France a entrepris de corriger l’impression laissée par la première réaction: « nous sommes pour la liberté d’expression, mais ce n’est pas notre seul message… nous sommes aussi pour la paix, le respect des convictions et le dialogue des religions »… Avons-nous entendu beaucoup de médias rapporter ce second volet de la réaction politique française?
Quant au « pourquoi »  de ce massacre, chacun peut y aller de son analyse légitime. Il ne s’agit pas de trouver des excuses à un tel massacre; il s’agit de le mettre en perspective en fonction d’un tableau plus complet. Le texte de Cooke publié dans Mondialisation et Counterpunch nous invite à des « explications » plutôt troublantes pour nous, Occidentaux… Qui a fait alliance avec les Talibans pour sortir les soviétiques d’Afghanistan? Qui a détruit l’Irak, à la recherche d’armes « de destruction massive » inexistantes? Qui a démembré la Libye, ouvrant la porte à un essaim de groupes terroristes qui ravagent les contrées subsahariennes, et qui provoquent des migrations de populations dont l’effet est ressenti en Europe? Qui fait alliance depuis des décennies avec la monarchie saoudienne, et lui fabrique et vend des armes?

Nous connaissons tous des éléments de réponse à ces questions… mais peu d’entre nous ont une idée concrète de l’humiliation, des souffrances, des pertes de vie, de la situation d’arriération où ont sombré une quantité incroyable de pays, de peuples, de familles et d’individus, suite à ces expéditions guerrières et meurtrières. Quand il y a des blessures laissées sans soin, il y a de l’infection, des foyers d’infection, du pus, qui se propagent… Et nul n’est maintenant à l’abri des conséquences.

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2. Le débat porte aussi sur « le fondamentalisme musulman » ou « l’islamisme radical ». C’est une proie commode dans les circonstances, tellement évidente que même les autorités musulmanes condamnent ce courant qui était pourtant sous contrôle jusqu’au début des années 80. J’ai vécu en Tunisie dans les années 60, j’ai voyagé à plusieurs reprises dans une dizaine de pays arabo-musulmans dans les années 70 et 80, et cette question était – je ne dirai pas complètement inexistante – mais « contenue » à un niveau non problématique.  Encore là quelles puissances ont instrumentalisé, protégé, voire armé les régimes dictatoriaux aujourd’hui reconnus comme des repaires du wahabisme ou du salafisme?  C’est probable qu’il y ait d’autres explications sous-jacentes à cette montée de la violence, mais il faut faire l’effort de démêler l’enchevêtrement complexe des causes et des conséquences menant à des situations au demeurant déplorables et condamnables.  Il faut aussi reconnaître, même si c’est douloureux et désagréable, ses responsabilités et ses complicités. La France, par exemple, a liquidé des centaines de milliers d’Algériens, fin des années 50 et début des années 60… Elle a pris l’initiative de la guerre en Libye. Elle se retrouve maintenant aux prises avec le retour de la manivelle en plein front… Les États-Unis et l’Irak: quel gâchis criminel! Et le Canada n’est pas exempt de certaines connivences coupables et irresponsables au Moyen-Orient…

Quels sont les médias qui ouvrent leurs ondes ou leurs pages à des reportages ou à des débats sur ces questions? Et surtout qui le font de manière à « éclairer » le public et à lui donner l’heure juste, et non à « l’embrouiller » par des propos sensationnalistes ou soi-disant « équilibrés » masquant les intérêts en cause?

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3. Dans tout ce contexte, que penser de « la contribution » de CH à la liberté d’expression? Ce journal – et le numéro spécial de janvier en est une bonne illustration – est composé de dessins et de textes du genre billets, chroniques, commentaires etc. Il se définit en gros comme étant du genre satirique, tout en prenant le soin de définir son point de vue – je dirais son filtre – particulier – qui est celui de « la défense et de la promotion de la laïcité », d’une laïcité intégrale, militante, omnibus.( Voir le texte de Gérard Biard, p. 2). Dans le contexte franco-français, cette ligne de fond renvoie aux idéaux fondateurs de la République au point d’en être devenue en 1958 partie intégrante du socle constitutionnel. En sont issues, par exemple, les lois touchant l’enseignement public (Lois Jules Ferry, début du 20e siècle). Un courant beaucoup plus radical que le mouvement de laïcisation qui a traversé le Québec dans les années 60, où il s’agissait davantage de décléricalisation et de neutralité des institutions publiques…

 
Est-il nécessaire, voire indispensable, de faire l’éloge de ce qui est considéré par certains de nos concitoyens comme du blasphème et du sacrilège, est-il requis de s’adonner à des dessins scatologiques, à des mises en scène sexuelles dignes d’adolescents en perpétuelle érection, pour plaider en faveur de la laïcité intégrale?

À la lecture du numéro de janvier, une distinction s’impose toutefois entre les textes et les dessins. J’estime que les textes, dans leur grande majorité, sont décents – oh! Quel mot ringard! – tels ceux de Laurent Léger: « Des trous dans le filet », de Fabrice Nicolino : « Planète sans visa » ou celui de l’Oncle Bernard qui se termine par un mot de ralliement indéniable: « vaut mieux un verre de rouge qu’une flaque de sang ». Mais on ne peut en dire autant des dessins – qui font la renommée de CH – dont certains sont carrément scabreux, en tout cas minables et désolants.

Dans les circonstances que l’on connaît, la promotion de la laïcité et de la liberté d’expression doit-elle aller jusqu’à la dérision sommaire et à la provocation grossière, jusqu’à l’incitation à la haine? A mon avis, NON. Et les grands médias britanniques et américains l’ont compris en ne franchissant pas cette ligne rouge. Que ce soit par pudeur ou par peur, peu m’importe!

Comme l’écrit Zineb El Rhazoui ( p. 10 de ce numéro): « On le savait, nous à Charlie, que l’humour était quelque chose de très sérieux ». N’est-ce pas une remise en cause subliminale du slogan fanfaron affiché en page frontispice de CH: « journal irresponsable »?

En terminant, histoire de permettre à chacun de mesurer là où il se situe sur ces enjeux, voici cinq questions à l’endroit de celles et ceux qui ont eu la patience de se rendre jusqu’ici:

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1. si vous aviez le contrôle de CH, prolongeriez-vous cette politique qui consiste à « jeter de l’huile sur le feu », ou seriez-vous favorables à « mettre la pédale douce »?

2. est-ce qu’au nom de la « laïcité » on doit se transformer en « croisé »? Est-ce que cette valeur doit être le critère surdéterminant  toute expression d’opinion au point de creuser des fossés entre religions et civilisations – et si j’en crois des analyses pessimistes – « des fossés qui pourraient contribuer à creuser notre propre tombe » d’ici quelques générations?

3. est-il justifiable de recourir à des illustrations et à un langage scatologique et sexuellement obsessif pour soutenir la cause de la laïcité et de la liberté d’expression?

Et, histoire de terminer sur une note plus légère, deux petites dernières:

4. distribueriez-vous, lors de la prochaine fête des mères, des exemplaires de CH pour égayer votre mère ou faire rigoler vos petits-enfants?

5. Et la Question-qui-tue: si CH était coté à la bourse, achèteriez-vous de ses actions?

Prière de garder vos réponses pour votre conseiller spirituel ou juridique!
Yvon Charbonneau

 

2 pensées sur “L’humour peut-il être sérieux – irresponsable?

  • avatar
    29 janvier 2015 à 14 02 05 01051
    Permalink

    @ tous

    Quel est le défaut de cette analyse, par ailleurs fort appliquée, de la part d’un ex-député respectueux de la légalité?

    C’est d’obvier la question pernicieuse et pourtant essentielle. Expliquons-nous.
    M. Charbonneau, très prudent, écrit ceci : « tout en prenant le soin de définir son point de vue – je dirais son filtre – particulier – qui est celui de «la défense et de la promotion de la laïcité», d’une laïcité intégrale, militante, omnibus.( Voir le texte de Gérard Biard, p. 2). Dans le contexte franco-français, cette ligne de fond renvoie aux idéaux fondateurs de la République au point d’en être devenue en 1958 partie intégrante du socle constitutionnel.»

    QUESTION : Quel besoin pour la revue Charlie Hebdo, sponsorisé, et, à la vérité, pour ses créanciers les grands financiers, de lancer à ce moment-ci une campagne hystérique de propagande tapageuse à propos de la laïcité, de la liberté d’expression (galvaudée et outragée, allant jusqu’à emprisonner des enfants de 8 ans pour soi-disant la faire respecter (sic))?

    La réponse est dans le «socle constitutionnel bourgeois», auquel fait référence l’ex-ambassadeur. Le socle de l’État bourgeois menacé par la résistance populaire et ouvrière en France comme ailleurs en Europe, en Grèce par exemple.

    Comme en mai-1968, les politiciens français sont politiquement à l’avant-garde de leur classe mondiale et les premiers ils ont compris que leur dernier rempart contre la populace – et contre la classe ouvrière révolutionnaire – contrainte et muette pour l’instant… – elle emmagasine -, c’est l’État policier dont ils (les riches) doivent défendre la légitimité – le socle constitutionnel bourgeois «sacré» (pour eux évidemment).

    C’est le motif qui explique ces références et ces accents de propagande, ces appels aux principes hypocrites de la République bourgeoise intouchables pour lesquels ils n’hésitent pas – tout en proclamant leur inviolabilité (Égalité, Fraternité, Liberté) à les violés ouvertement et constamment et concurremment.

    Toutes ces jérémiades politiciennes visent à reconstruire l’unité de la petite-bourgeoisie effilochée, effrayée, et frustrée, de voir s’envoler ses indemnités – volatilisées avec la crise économique.

    Le grand patronat, voyant le petit-bourgeois – la courroie de transmission entre lui et le prolétariat – sonne le ralliement de la garde impériale pour qu’elle l’entoure et le protège – en prévision du grand effroi, du grand émoi, quand harassé de peiner et de crever à travailler – ou à chômer – se lèvera pour poser la question qui tue – l’unique.

    Vous n’êtes pas tanner de crever bande d’ouvrier ? Que font ces gens tout la-haut, au sommet de la pyramide sociale, incapable de vous employer – d’administrer leur système économique, politique, étatique, idéologique déglinquer et vous proposant de vous chamailler entre vous et de vous entre tuer à propos de billevesées, de futilités, religieuses, scatologiques, ou sexistes n’ayant aucune incidence sur votre existante désespérante – paupérisée et aliénée?

    La nudité de l’incapacité des grands financiers doit être dissimulé par le petit capital local, et par tous cs petits salariés de la publicité, conseillers et scribouilleurs stipendiés – à la solde de ceux qui exproprient la plus-valu et qui doivent de temps en temps être rappelés à leur devoir de partage – les grands doivent laisser tomber quelques miettes de la table des agapes fraternelles, la table des tout puissants et des insignifiants à leur solde. Ils doit en rester pour chacun du partage, messieurs les milliardaires, sinon ceux chargés d’embrigader et de tromper, de vous protéger finalement, laisseront les lions prolétaires vous déchirés la chair.

    Quand à nous, nous disons aux ouvriers – laisser braire et laisser passer la caravane sans aboyé – et pendant ce temps serrons les rangs pour le véritable affrontement qui malheureusement ne saurait tardé. Nous n’irons pas au front de guerre pour plaire aux bobos de Charlie hebdo.

    Il n’y a pas d’«enfant de la patrie de la légalité bourgeoise» qui tienne, nous sommes la grande classe ouvrière internationaliste qui n’avons jamais bénéficié de la liberté d’expression et avons toujours souffert de la liberté d’exploitation et d’aliénation non fraternelle et inégalitaire.

    Prolétaires du monde entier unissez-vous !

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