Pourquoi la propagande officielle marche, si idiote soit-elle

Par CJ Hopkins.    Cet article est paru sur Counterpunch sous le titre Why Ridiculous Official Propaganda Still Works.  Le 24.02.2017. Sur http://www.entelekheia.fr/pourquoi-la-propagande-officielle-marche-si-idiote-soit-elle/

 

Pour les observateurs de la propagande officielle, de la manipulation de l’opinion publique, du conditionnement psychologique et de la coercition émotionnelle, la situation ne pourrait pas être plus fascinante. Alors que Trump et son armée de types de Goldman Sachs, de PDG d’entreprises et de zélateurs protestants investissent la Maison-Blanche, on nous offre sur un plateau un cours universitaire en manipulation coordonnée de médias qui renvoie Goebbels au rang d’amateur. Cela peut ne pas être immédiatement apparent à cause de la nature apparemment risible de la plupart des calembredaines dont on nous assomme, mais une fois le vrai but de cette propagande officielle compris, tout devient beaucoup plus cohérent.

La première des erreurs les plus communes sur la façon dont marche la propagande officielle consiste à penser que son but est de tromper le public en lui faisant croire des choses fausses (par exemple, que Trump est un agent russe, que Saddam Hussein avait des armes de destruction massive, que les terroristes jalousent nos libertés, etc)… Toutefois, même si les propagandistes sont bien contents quand quelqu’un croit à leurs mensonges, la tromperie n’est pas leur but premier.

Le premier des buts de la propagande officielle est de générer une « narrative » officielle qui peut être mécaniquement répétée par les classes supérieures et ceux qui les soutiennent et s’y identifient. Cette narrative officielle n’a pas à être cohérente ou crédible, ni à résister à l’examen critique. Sa plausibilité n’est pas l’important. L’important est de dessiner une ligne Maginot, une frontière idéologique défensive, entre le « Bien  » tel que défini par les classes supérieures et les vérités qui contredisent la narrative officielle.

Imaginez cette ligne Maginot comme un mur circulaire entouré d’un territoire inhospitalier. A l’intérieur se tiennent la société « normale », les bons emplois, les plans de carrière, et tous les autres bénéfices considérables d’une collaboration avec les classes supérieures. A l’extérieur du mur, il y a la pauvreté, l’anxiété, la stigmatisation sociale et professionnelle, et diverses autres formes de souffrance. De quel côté du mur souhaitez-vous vivre ? Tous les jours, de plusieurs façons, chacun d’entre nous doit répondre à cette question. Conformez-vous, et vous avez votre place à l’intérieur. Refusez, et… dehors et bonne chance.

Dans des sociétés ouvertement despotiques, les enjeux de ce type de choix (se conformer ou désobéir) sont souvent la vie ou la mort. Dans nos sociétés occidentales (pour ceux d’entre nous qui ne sommes pas des guérilleros militants), les conséquences du non-conformisme sont généralement plus subtiles, mais les pressions restent intenses. Se conformer à la « réalité » consensuelle produite par ces narratives est le prix de l’admission dans le saint des saints où les emplois, l’argent, le prestige professionnel et les autres récompenses du capitalisme se trouvent. Se conformer aux narratives n’implique pas d’y croire. Cela demande juste une allégeance et une obéissance inconditionnelle. Ce que l’on croit en réalité n’a aucune importance, du moment que l’on répète, comme un perroquet, la narrative officielle du moment.

Pour résumer, la propagande officielle n’est pas destinée à duper le public (pas plus que les phrases d’un rôle d’acteur ne sont destinées à tromper l’acteur). Elle est destinée à être absorbée et répétée, quelle que soit son invraisemblance. De fait, elle est souvent plus efficace quand ceux qui sont forcés de la répéter comme des robots savent qu’elle est complètement stupide, parce que l’humiliation d’avoir à le faire cimente leur allégeance à la classe supérieure (ce phénomène bien connu se nomme « réduction de la dissonance cognitive » et peut se résumer comme suit : « Plus un apprentissage a été difficile, malaisé, douloureux ou même humiliant, moins l’individu est prêt à remettre en cause la valeur de ce qui lui a été enseigné. Cela signifierait en effet qu’il a investi et souffert pour rien. » – Gregory Bateson, anthropologue, psychologue, épistémologue américain) [1]

L’hystérie du moment sur les « hackers russes » est un exemple parfait de la façon dont tout cela marche. Personne, hormis les plus idiots, ne croit à la narrative officielle (qui dépasse les bornes du ridicule), même pas les plumes mercenaires qui nous la vendent. Cela, malgré tout, n’est pas un problème, parce qu’elle n’est pas destinée à être crédible… elle est destinée à être acceptée et répétée, plus ou moins comme un dogme religieux. (Ce qui s’est réellement passé ne compte pas, par exemple s’il s’agissait de fuites et non de piratage de données, ou l’identité des fuiteurs ou des hackers, ou l’identité de leurs employeurs, ou les motivations des uns ou des autres. L’important est que les classes supérieures ont produit une nouvelle narrative officielle et exigent que chaque personne « normale » se lève et y prête allégeance.)

Cette fois, les classes supérieures ne facilitent pas la tâche à leurs fidèles. La nouvelle narrative officielle (allons-y et appelons-la « le putsch poutinien pour détruire la démocratie ») est si complètement débile qu’elle en devient embarrassante. Le scénario en est plus ou moins ce que l’on attendrait d’un roman médiocre pour jeunes adultes ou d’une série fantastique comme Games of Thrones. Et, comme si ce n’était pas encore assez humiliant pour les libéraux censés faire semblant d’y croire, les gens des RP en charge de la production de la narrative ne se sont même pas fatigués à trouver une nouvelle collection de menteurs pour faire la promotion de leur nouveau conte pour enfants. Non seulement ils exigent que les libéraux croient sur parole la communauté du renseignement américaine et les médias qui leur avaient vendu, par le passé, les « armes de destruction massive de Saddam Hussein », mais de plus, ils ont envoyé les mêmes personnages, dont James Clapper, qui est allé se rasseoir plus ou moins à la place d’où, la dernière fois, il avait menti au Congrès, pour y recommencer le même numéro de cirque.

Pendant ce temps, les publications de la classe supérieure, sur lesquels les libéraux cosmopolites comptent pour leur simulation de « journalisme sérieux », et leur art et culture de l’élitisme requis, etc, sont tombés au niveau de la presse de caniveau. Parmi les exemples les plus récents figure l’article du Washington Post selon lequel des Russes avaient « piraté un réseau de distribution électrique dans le Vermont ». L’histoire s’est révélée n’impliquer ni des Russes, ni aucun autre type de pirates informatiques, ni même les ordinateurs du réseau électrique du Vermont. Ce n’était qu’une pure invention. [Ndt, l’histoire concernait un seul ordinateur sur lequel un employé avait trouvé une ligne de code malveillant d’origine inconnue, mais cet ordinateur n’était pas connecté au réseau.] La narrative sur l’armée de propagateurs de « fausses nouvelles » de Poutine est une autre invention. Le New York Times, qui a loyalement débité la nouvelle narrative officielle aussi, a lâché Charles M. Blow (alias « Le Regard Flétrisseur ») contre Trump, qu’il accuse d’être « le candidat de la Russie » et contre cette élection, selon lui  « un acte de guerre ». Et aujourd’hui, alors que j’écris cet article, ils nous ont envoyé l’histoire des « Golden Showers », selon laquelle Trump aurait payé des prostituées russes pour qu’elles urinent sur un lit où Obama aurait dormi. Il faut s’attendre à ce qu’incessamment, ils nous disent qu’Elvis Presley travaille secrètement avec Poutine pour déployer une arme gravitationnelle portée par une soucoupe volante maquillée en Jésus, qu’Assange et Snowden piloteraient personnellement au-dessus de l’Atlantique pour couler l’Amérique. C’est comme une sorte de test de loyauté, dans lequel les classes supérieures tentent de déterminer jusqu’où elles peuvent aller dans la stupidité avant que les libéraux se découragent, lâchent et cessent de saluer les narratives.

Le but de toute cette propagande est de délégitimer Donald Trump, et de réaffirmer prophylactiquement le monopole des classes supérieures néolibérales sur le pouvoir, la « réalité » et la « vérité ». Si ce n’était pas encore assez clair, les classes supérieures néolibérales n’ont pas la moindre intention de renoncer au contrôle du pseudo-empire capitaliste qu’elles ont travaillé à installer au cours de ces soixante dernières années. Elles vont continuer à tenter de délégitimer Trump et à le stigmatiser (ainsi que tout autre symbole de retour de bâton nationaliste ou de résistance au capitalisme transnational), tout en attendant leur heure pendant les quatre années qui vont suivre, et puis elles installeront un autre de leurs loyaux serviteurs… après quoi la vie reviendra à la « normale », et les libéraux feront de leur mieux pour oublier l’intermède infortuné où ils ont collectivement fait semblant de croire à des imbécillités néo-maccarthystes.

Si je n’avais pas peur de la guerre que Trump pourrait déclarer à l’islam, ou que l’un de « nos boys » si théâtralement envoyés dans des tanks à la frontière russe par Obama n’ait l’idée de « venger » Hillary Clinton, je serai très impatient de voir à quel point de délire tout cela va arriver.

 

Traduction Entelekheia.

Photo Pixabay.

[1] La réduction de la dissonance cognitive est également une excellente machine à fanatiser. Voir le livre de Bruno Bettleheim, Le Cœur conscient, dans lequel une psychologue allemande décrit comment elle s’était rangée aux côtés des nazis pendant la Deuxième Guerre mondiale. L’obligation de saluer le drapeau nazi chaque matin sans y croire était rapidement devenu trop humiliante pour elle, de sorte qu’elle avait fini par lâcher prise et par le saluer avec le plus grand enthousiasme. Ainsi, pour échapper à la honte de s’abaisser à saluer des idées qu’elle méprisait, elle était devenue une nazie loyale.

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