Présence militaire au Kurdistan, cheval de Troie US dans la région?

Par Kamal Louadj  (revue de presse : Sputnik/Analyse – 18/1/18)*  Sur  France-Irak Actualité.

Alors que la guerre contre Daech en Syrie et Irak touche à sa fin, les États-Unis viennent d’annoncer qu’ils maintiendront une présence militaire dans le Kurdistan syrien, pour, selon eux,«empêcher la réapparition de Daech». Est-ce bien cette raison qui motive la décision de Washington?

Le secrétaire d’État américain, Rex Tillerson, a annoncé mercredi 17 janvier que son pays avait l’intention de maintenir une présence militaire en Syrie, même après la victoire totale sur Daech. M.Tillerson a aussi indiqué que la force en question aurait pour mission «d’empêcher la réapparition de Daech», et de contrer le pouvoir de Bachar el-Assad et de son allié, l’Iran.

Les informations disponiblesmontrent que le Pentagone est en train de réarmer les Kurdes des Forces démocratiques syriennes (FDS), dans le but de relancer l’idée d’un Kurdistan indépendant.

Alors, que chercheraient les États-Unis à créer dans cette zone sensible de la région du Moyen-Orient? Quelles répercutions aurait cette politique sur la sécurité en Syrie, en Irak et en Turquie, leur alliée au sein de l’Otan? Et quel pourrait être le plan des États-Unis, en se redéployant dans cette région, dans le cas d’un éventuel conflit avec l’Iran? Et finalement, Washington aurait-il une volonté de saborder les pourparlers d’Astana et finalement ceux de Sotchi consacrés à mettre fin au conflit en Syrie?

Un regard sur la dynamique en place nous livrerait quelques éléments de réponses.

Le Kurdistan, une bombe à retardement?

Le Kurdistan, suite au partage de la région du Moyen-Orient découlant des accords de Sykes-Picot, se situe à cheval sur quatre pays, la Syrie, l’Irak, la Turquie et l’Iran. Ceci fait de n’importe quel embrasement, de cette région sensible, une grave menace pour la sécurité nationale des pays cités ci-dessus. Or, les États-Unis ont décidé de déployer une «force de sécurité frontalière» (BSF), constituée de 30.000 hommes, sur les frontières entre la Turquie et l’Irak, ainsi qu’en Syrie le long de l’Euphrate. Ses activités seront coordonnées avec les Forces démocratiques syriennes (FDS), et desUnités de protection du peuple kurde (YPG) (émanation du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK)), déjà en place pour contrôler près de 25% du territoire syrien dans le nord et l’est du pays.

Le colonel Thomas Veale, membre de la coalition dirigée par les États-Unis a déclaré à The Defense Post: «La base de la nouvelle force est essentiellement un réalignement d’environ 15.000 membres des FDS à une nouvelle mission dans la Force de sécurité frontalière, au moment où leurs actions contre Daech touchent à leur fin».

L’homme a bien souligné que la guerre contre Daech touchait à sa fin, en accord avec les déclarations officielles de la Syrie, de l’Irak, de l’Iran et de La Russie. Cependant, il rajoute quelque chose de troublant concernant la composition ethniques de cette force:

«La composition ethnique de la force sera relative aux zones dans lesquelles elle sert […]. Tout cela ne fait que garantir que les Kurdes, qui constituent la majorité de la population du nord-est de la Syrie, établiront des points de contrôle le long de la frontière entre la Syrie et la Turquie, longue d’environ 820 kilomètres».

Alors, puisque la guerre contre Daech est presque finie, et qu’il s’agit seulement d’établir des points de contrôle «pour empêcher sa réapparition», à quoi, et contre qui, serviront toutes les armes ultrasophistiquées avec lesquelles le Pentagone est en train d’armer ces forces kurdes?

En effet, les États-Unis auraient livré une série de systèmes de missiles sol-air portatifs à des formations kurdes syriennes dans la région d’Afrin, dans le nord-ouest de la Syrie. Le transfert des armes aurait été effectué la semaine dernière dans le cadre de «l’accord secret» entre les États-Unis et les Kurdes des YPG, selon le média arabe Al-Masdar News.

La réponse serait dans ce qu’a déclaré Rex Tillerson dans la même conférence citée ci-dessus. Il a précisé que le déploiement à durée indéterminée de cette force était destiné «à aider à créer suffisamment de stabilité» pour que les Syriens puissent chasser Bachar el-Assad de son poste et mettre fin à l’influence iranienne.

«Une Syrie stable, unifiée et indépendante a finalement besoin d’un leadership post-Assad pour réussir», a-t-il déclaré. «Le désengagement des États-Unis de la Syrie fournirait à l’Iran l’opportunité de renforcer sa propre position en Syrie», a-t-il ajouté. «Comme nous l’avons vu dans les guerres par procuration et les annonces publiques de l’Iran, l’Iran cherche la domination au Moyen-Orient et la destruction de notre allié Israël», a-t-il précisé.

Donc à en croire monsieur Tillerson, l’objectif est très bien déterminé.

Les faits le vérifient! En effet, la BSF n’est pas la seule force établie par les États-Unis en Syrie. Il a été rapporté en décembre que la coalition sous commandement américain entraînerait une nouvelle armée rebelle syrienne dans le camp de réfugiés de Hassaké, situé à 70 kilomètres de la frontière turque, et à 50 kilomètres de celle de l’Irak. Cette nouvelle force serait utilisée pour lancer des opérations offensives à l’extérieur des zones contrôlées par les FDS.

À ce stade, le modus operandi avec lequel le Pentagone et la CIA, conformément à la pensée géopolitique des néoconservateurs et leur allié, Israël, en se cachant derrière un Président apparemment «désaxé, incompétent et complètement imprévisible», serait clair.

Il s’agirait de créer une zone tampon complètement instable entre la Syrie, la Turquie, l’Irak et l’Iran pour briser l’alliance qui a vaincu Daech. En effet, en s’installant durablement au Kurdistan, les États-Unis couperaient le cordon ombilical qui lie l’Armée arabe syrienne aux milices chiites irakiennes Hachd al-Chaabi, les deux forces qui ont nettoyé la zone frontalière entre leurs deux pays respectifs de Daech, avec l’appui de l’aviation russe. Ceci d’un côté, et de l’autre, neutraliser la Turquie, qui a rejoint dernièrement les efforts de stabilisation de la Syrie, en lui créant de graves problèmes à sa frontière avec cette dernière. Cette fracture permettrait de couper l’axé à l’Iran en Syrie.

Cependant, comme les États-Unis voudraient mettre la main sur les ressources de la région, à savoir le gaz et le pétrole syrien, iranien et saoudien, pour des raisons de sauvegarde de leur colos au pied d’argile qu’est le dollar, il leur faudrait faire éclater la Syrie, l’Irak et l’Arabie saoudite, et briser l’Iran.

Pour se faire, un plan de liquidation physique du Président Bachar el-Assad serait envisageable, à l’image de ce qui est arrivé au colonel Mouammar Kadhafi en Libye. L’Irak verrait probablement des forces kurdes attaquer Kirkouk, au Kurdistan, pour la remettre sous le contrôle de Barazani. L’Iran, quant à lui, étant coupé de ses soutiens irakiens, et du Hezbollah, serait une cible amoindrie, plus accessible aux bombardiers saoudiens, tel que l’a répété à maintes reprises Mohammed Ben Salmane, avec l’aide tacite des États-Unis, d’Israël, et probablement des pays musulmans sunnites. Pour ça, il faudrait provoquer un choc psychologique chez les populations de ces derniers. Une sorte de Pearl Harbor saoudien, attribué à l’Iran serait envisageable. Les accusations de Nikki Haley contre Téhéran à l’Onu, d’avoir fourni les missiles que les rebelles chiites houthis ont lancés sur la capitale Riyad, donnerait du crédit à cette hypothèse. Étant attaqué, l’Iran riposterait en mettant en branle sa puissance de feu contre le royaume des Saoud, menant ce dernier à une dislocation complète. Visiblement, Washington aurait bien appris la leçon du déclenchement de la Première Guerre mondiale.

Les conséquences sur les pourparlers d’Astana et Sotchi

Si le scénario décrit ci-dessus venait à se réaliser, la Turquie attaquant le Kurdistan, comme a menacé le Président turc, provoquerait une riposte probable de la part de la Syrie, qui vient de déclarer que toute intrusion sur son sol serait considérée comme une agression, donc une déclaration de guerre. Dans ce cas de figure, la Turquie quitterait inévitablement le processus d’Astana, et donc ne serait pas présente à Sotchi vers la fin janvier. L’Iran, en proie à des déstabilisations internes, avec un conflit militaire qui serait probable, se trouverait dans une situation où il serait obligé de ne pas être présent à Sotchi. En tout cas, les États-Unis seraient bien déterminés à saborder complétement ces pourparlers parrainés par Moscou.

Source : Sputnik

avatar

Robert Bibeau

Robert Bibeau est journaliste, spécialiste en économie politique marxiste et militant prolétarien depuis 40 ans. http://www.les7duquebec.com

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *