Processus de fascisation et de « dé-comminisation » en Ukraine.

Source :  Investig’Action.  26.08.2016.  URL  http://www.investigaction.net/entretien-avec-petro-simonenko-le-processus-de-fascisation-et-de-de-communisation-de-lukraine-1ere-partie/

Titre original : Entretien avec Petro Simonenko : le processus de « fascisation » et de « dé-communisation » de l’Ukraine (1ère partie)

 

Novembre 2013 : suite à la décision du gouvernement ukrainien de ne pas signer l’accord d’association avec l’Union européenne, un coup de force succédant à une montée des violences , appuyé et incité par des partis et « ONG » en relation directe avec les puissances occidentales, éclate dans le pays. Les mouvements néo-fascistes semblent avoir joué un rôle de premier plan dans le coup, leur permettant d’occuper l’avant-scène des événements, rétablissant leur légitimité dans le nouvel ordre étatique en occupant des fonctions clefs dans l’appareil gouvernemental et ayant une incidence sur la restructuration des rapports de force internes. Parallèlement au réalignement de l’Ukraine avec les intérêts stratégiques de l’impérialisme (ouverture économique, association avec l’UE, association de facto avec l’OTAN, opposition à la Russie), l’on assiste au démarrage d’un processus de fascisation idéologique. Afin d’appréhender ce processus et décortiquer la réalité politique actuelle, Investig’Action s’est entretenue avec le Secrétaire Général du Parti communiste d’Ukraine, Petro Simonenko.

Cette interview a été réalisé en langue russe. Traduction et transcription pour Investig’Action par Philippe Stroot.

 

Raffaele Morgantini : La crise politique en Ukraine a fait les premières pages des journaux en 2014 et 2015, mais aujourd’hui, au moins en Europe occidentale, on n’en entend plus parler. Quelle est actuellement la situation  en Ukraine?

Petro Simonenko : De mon point de vue, il ne faut pas considérer les événements qui se sont produits au cœur du pouvoir en 2014-2015 comme une crise politique. Ces gens ne se sont pas battus pour changer la politique, ni pour faire des réformes, ni pour remplacer les responsables politiques par de nouveaux qui auraient pu mener ces réformes. En vérité, ceux qui sont arrivés au pouvoir à Maidan après le coup d’état de 2014 avaient déjà organisé la lutte de l’intérieur. Il s’agit des mêmes oligarques, mais cette fois ils se battaient pour la redistribution des ressources au sein même de leur petit groupe arrivé au pouvoir.

 

Il n’était donc pas question de lutter pour changer les choses et réaliser ce qui avait été promis à Maïdan afin d’améliorer la situation dans l’intérêt des citoyens ukrainiens, mais de se partager les ressources financières et les biens. Bien sur, ils pensaient déjà aux prochaines élections et tout cela a été qualifié de crise politique. En même temps, ils n’étaient pas en mesure de faire ce qu’ils auraient dû faire, parce que le nouveau gouvernement a été formé sur instructions des États-Unis d’Amérique et composé notamment de citoyens originaires d’autres États. Ce gouvernement n’a pas mené une politique nationale mais celle qui était exigée par le FMI. Il n’a pas organisé l’économie de manière à ce qu’elle serve les intérêts de l’Ukraine: il ne s’est occupé que de trouver les moyens de financer la guerre civile et pris prétexte de cette guerre civile pour justifier tous les crimes qui étaient commis. La corruption a été multipliée par deux ou par trois et, dans le contexte du régime que je viens d’évoquer, c’est devenu en effet une corruption totale. La politique des prix a été établie dans l’intérêt du grand capital et des oligarques, de même que la politique sociale. C’est la raison pour laquelle je voudrais une fois encore souligner que cette prétendue crise politique témoigne de l’absence de professionnalisme de ceux qui sont arrivés au pouvoir après Maïdan, de leur absence de programme précis quant à ce qu’il faut faire et comment le faire et, naturellement, ne parlons pas d’une quelconque responsabilité à l’égard des promesses faites au peuple ukrainien. Le seul résultat de cette politique est l’usurpation du pouvoir par Poroshenko, qui utilise de prétendues réformes constitutionnelles et judiciaires pour faire en sorte que cette usurpation devienne complète et définitive.

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Petro Poroshenko

 

Quelles sont les conséquences de cette situation pour vous-même et pour votre parti, le Parti communiste d’Ukraine ?

Dans la mesure où l’Ukraine est en train d’instaurer un régime national-oligarchique, et pour tout dire, essentiellement fasciste, il est évident que l’une des priorités de ce régime fut dès le début d’anéantir le Parti communiste d’Ukraine. Ils n’ont reculé pour cela devant aucune méthode, au point que le régime actuel se comporte à l’égard de notre parti comme les fascistes pendant l’occupation. Le représentant de ce régime, en l’occurrence Tourtchinov, qui occupait alors les fonctions de Président, a exigé publiquement du ministère de la justice, depuis la tribune du Parlement, qu’il interdise les activités du Parti communiste, violant grossièrement par là même la Constitution et les lois de l’Ukraine. Plus de 400 plaintes ont été déposées contre le Parti et à titre individuel contre certains de nos camarades. Une délégation officielle du ministère de la justice et des services de sécurité a été envoyée dans les tribunaux pour accuser notre parti d’activités illégales, de collaboration avec les séparatistes et de soutien aux terroristes. Tout cela s’est dégonflé comme une baudruche. Aucune plainte n’a abouti et le Parti n’a été reconnu coupable de rien. Par la suite, ils ont changé de tactique et adopté une loi dite «de décommunisation», qui prévoit notamment l’interdiction des activités de notre parti car nous nous appelons «communiste» et que nos symboles sont l’étoile, le marteau, la faucille et le drapeau rouge. Voilà ce qui a servi de prétexte à l’interdiction. Cela montre en outre que le pouvoir actuel de Kiev refuse catégoriquement de se plier aux conclusions de la Commission de Venise qui a estimé que la loi de décommunisation n’était pas démocratique et qu’elle devait être abolie. Il ne respecte pas non plus les résolutions qui ont été adoptées par les Nations-Unies au sujet de la propagande en faveur du nazisme et du fascisme, car cette loi de décommunisation ne fait pas seulement l’apologie du fascisme et du nazisme mais elle élève aussi au rang de héros nationaux ceux qui ont combattu aux côtés de Hitler et commis des crimes il y a 70 ans. C’est ainsi qu’une campagne ignoble a été lancée contre le Parti communiste en vue de l’interdire. Le tribunal de première instance a pris la décision d’interdire le Parti. Pourquoi ? Le juge qui a pris cette décision était lui même sous le coup de poursuites auxquelles il a échappé en prenant opportunément cette décision que lui imposait le régime en échange de l’impunité. La société est apeurée et effrayée, mais nous, communistes, nous poursuivons la lutte. Nous le faisons aujourd’hui dans les tribunaux, dans les instances d’appel et nous irons bien entendu jusqu’à la Cour européenne des droits de l’Homme, qui s’est déjà penchée sur des situations semblables et a été amenée à prendre des décisions. Le Parti communiste est décidé à se battre, car nous menons aujourd’hui la lutte contre la fascisation de l’Ukraine.

Je crois savoir qu’une procédure pénale a aussi été engagée contre vous-même. Est-ce exact ? De quoi vous accuse-t-on ?

En ce qui me concerne, ils ont décidé de me faire peur et de m’obliger à renoncer à mes activités politiques. Ce dont ils m’accusent porte sur quatre points : j’aurais «trahi la patrie», «financé des terroristes», «financé les séparatistes» et «préparé des groupuscules organisés qui ont combattu dans le Donbass». Ils m’ont accusé aussi d’avoir pris la parole en avril 2014 à Bruxelles, devant des parlementaires européens, pour témoigner de la situation en Ukraine, ce qui m’a valu d’être accusé par les services de sécurité, sur Internet, de mener des activités antigouvernementales. Tout cela a été monté de toutes pièces. Nous, communistes, sommes un parti internationaliste mais aussi un parti de gouvernement grâce à la situation engendrée par la territorialité de l’Ukraine. Toutes ces accusations sont donc sans fondement, mais j’ai été soumis par les services de sécurité à des interrogatoires qui ont duré une fois neuf heures, une autre fois onze heures, ce qui constitue une violation de toutes les normes et de mes droits.

Pourriez-vous nous donner quelques exemples de cette stratégie de décommunisation et nous dire ce qu’elle signifie, non seulement pour le Parti communiste, mais aussi pour les autres forces progressistes en Ukraine ?

Je voudrais dire ici que je partage l’inquiétude que ces lois ont suscitée au sein de la Commission de Venise. En quoi ces lois menacent-elles l’Europe et la communauté internationale ? D’abord, elles prétendent que la période historique allant de 1917 à 1991 et les événements qui se sont produits sur le territoire de l’Ukraine ainsi que la politique qui a été menée furent le fait d’un «régime criminel». Cela signifie que l’on doit considérer comme criminel le rattachement à l’Ukraine de la région de l’Ukraine occidentale, à la suite du pacte Molotov-Ribbentrop, criminelle aussi l’adhésion de l’Ukraine à l’Organisation des Nations-Unies, criminelle également la proclamation par l’Ukraine de son indépendance, sous le communisme, en 1991… Et tout cela, bien entendu, menace sérieusement l’Europe. C’est ainsi que des démarches ont été lancées en Pologne en vue de la restitution des propriétés et des territoires qui appartenaient jadis à ce pays, mais aussi à l’Empire austro-hongrois et à la Roumanie. Et aujourd’hui d’aucuns s’emploient très activement à préparer des documents concernant des terres qui, dans la région de Lvov et dans d’autres régions, appartenaient à des citoyens polonais, qui risquent ainsi de les récupérer. Il est question également que la Hongrie délivre des passeports de double nationalité à des habitants de la région de Transcarpathie (anciennement hongroise) et que les Roumains fassent de même pour ce qui les concerne. La Roumanie est par ailleurs en train d’essayer de faire valoir qu’une partie de la région d’Odessa lui appartient: il s’agit des territoires que la Roumanie et la Moldavie appellent la Bessarabie. Non seulement l’intégrité territoriale de l’Ukraine s’en trouve menacée, mais il y a aussi un risque de conflits régionaux susceptibles de mener jusqu’à la guerre. En ce qui concerne l’Ukraine elle-même, ces lois prévoient comme on l’a vu la légalisation et l’héroïsation de ceux qui ont combattu aux côtés de Hitler.

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Une banderole lors d’une manifestation figurant le visage de Stepan Bandera, collaborateur ukrainien des nazis pendant la 2ème guerre mondiale.

 

Les décorations remises par Hitler sont reconnues comme décorations nationales et les titres militaires obtenus sous l’Allemagne nazie sont eux aussi reconnus comme titres militaires d’un mouvement national de libération. En adoptant de telles lois en contradiction avec les résolutions des Nations-Unies concernant la propagande en faveur du nazisme et du fascisme, le pouvoir de Kiev refuse de reconnaître ce qui est une norme à la fois européenne et internationale. Tout comme il refuse de reconnaître les décisions du tribunal de Nüremberg à propos des crimes contre l’humanité commis par les fascistes et les nazis.

Comment les mouvements progressistes et révolutionnaires réagissent-ils à ce processus de fascisation et quels sont les principaux obstacles à une résistance efficace contre ce phénomène ?

Les événements d’Ukraine appellent au renforcement urgent de l’union de toutes les forces progressistes contre le fascisme et de ses résurgences, y compris malheureusement en Ukraine. S’agissant de la manière dont la communauté internationale européenne et les forces politiques nous soutiennent et comment cette solidarité s’exprime, il faut dire d’abord que nous avons – et que j’ai moi-même – passé beaucoup de temps à expliquer , et pas seulement à nos collègues des mouvements de gauche en Europe et dans le monde mais à d’autres responsables politiques aussi, que les événement en Ukraine constituent un problème interne à l’Ukraine. Qu’il s’agit d’une guerre civile organisée par le grand capital dans des conditions concrètes déterminées par les intérêts géopolitiques des États-Unis d’Amérique. Les gens de gauche que nous avons rencontré en Europe nous soutiennent activement par leurs déclarations de solidarité et par l’analyse qu’ils font des actes du régime de Kiev, en faisant pression sur leurs parlements et gouvernements nationaux. Car aujourd’hui il faut parler très sérieusement de sanctions, pas de sanctions économiques mais de sanctions politiques contre le pouvoir de Kiev, puisqu’il ne respecte aucun engagement, ni les accords de février 2014, ni ceux d’avril 2014 à Genève, ni les accords de Minsk, ce qui ne fait qu’envenimer le conflit. J’ai reçu les mêmes expressions de solidarité de la part de nos gens de gauche, qui s’expriment, depuis la tribune du parlement et depuis celle du parlement européen au sujet de ces événements. Il est à relever que l’opinion publique européenne commence elle aussi à évoluer à propos des événements d’Ukraine. Je suis aussi reconnaissant à mes collègues des mouvements de gauche qui ont envoyé leurs juristes défendre le Parti communiste dans les tribunaux ukrainiens. Il est évident que les juges ukrainiens écoutent attentivement ce que disent les personnes venues d’Europe, notamment de la Fédération des juristes démocrates qui soutient notre lutte pour les valeurs européennes et pour les principes de la démocratie. Et nous, communistes, nous travaillons non seulement avec ceux qui défendent des idées proches de celles de notre parti mais nous avons également beaucoup élargi nos contacts en vue d’unir toutes les forces face à la menace réelle et croissante du néofascisme qui commence déjà à se concrétiser dans des mesures que le pouvoir de Kiev a commencé à prendre contre le peuple ukrainien. Je suis également reconnaissant à l’égard de tous mes camarades en Europe et dans le monde qui s’efforcent de faire mieux comprendre à leurs concitoyens ce qui se passe en Ukraine. Nos efforts communs commencent à porter leurs fruits. Cela fait par exemple six mois que les tribunaux d’appel sont incapables de donner suite aux velléités du pouvoir d’interdire les activités de notre parti. Mais quelle que soit la décision, nous continuerons la lutte et nous sommes convaincus que la Cour européenne des droits de l’Homme, eu égard au danger réel qui menace l’Europe et le monde entier, examinera de manière objective la situation en Ukraine et soutiendra notre lutte en faveur des droits démocratiques, y compris celui d’exercer des activités politiques.

Beaucoup de gens, surtout en Europe ne veulent pas voir le danger que constituent les fascistes en Ukraine. Ils font remarquer que le parti néo-nazi Svoboda n’a obtenu qu’un très faible pourcentage de voix aux dernières élections. Que leur répondez-vous et comment expliquez-vous que ce parti qui a été si peu soutenu exerce une telle influence sur le processus politique ukrainien ?

Je voudrais demander à ces gens de ne pas être indifférents et de s’intéresser davantage à ce qui se passe dans notre société. Je voudrais aussi leur rappeler que la première grande crise mondiale s’est terminée par la Première Guerre mondiale au moment précis où les représentants du grand capital ont tenté de sortir de la crise en profitant des bouleversements du monde et de la réduction de la population, ainsi qu’en détournant l’attention des simples citoyens et des ouvriers du processus qui se développait déjà en Europe – ce n’est pas pour rien qu’on disait à l’époque que le spectre du communisme hantait l’Europe – quand beaucoup se demandaient pourquoi les États et les peuples étaient si pauvres. La première crise mondiale s’est donc terminée par la première guerre mondiale. Plus tard, lorsque la deuxième crise mondiale a éclaté, la seule solution que le grand capital a trouvé pour en sortir fut à nouveau d’organiser la Deuxième Guerre mondiale. Et nous avons assisté à la trahison qu’a constitué la signature par la France, l’Angleterre des accords de Munich avec l’Allemagne qui ont permis à Hitler de lancer cette nouvelle agression et cette nouvelle guerre qui a coûté la vie à des dizaines de millions de personnes, non seulement en Europe mais dans d’autres continents aussi. Nous vivons aujourd’hui la troisième crise économique mondiale, dont tous les économistes reconnaissent l’extrême gravité car elle n’est pas seulement liée à la surproduction de tel ou tel produit mais aussi à l’apparition de nouvelles pyramides financières organisées dans l’intérêt du grand capital afin que les multinationales mettent la main sur des peuples et des nations entières et réduisent à néant le rôle des États.

Cette troisième crise mondiale doit donc nous amener à nous poser la question de savoir comment nous allons en sortir. Regardez ce qui s’est passé en Afrique du Nord: des dizaines voire des centaines de milliers de morts, même chose au Proche-Orient, avec à nouveau des centaines de milliers de morts. Nous voyons aujourd’hui que c’est l’Europe qui en supporte les conséquences, avec l’arrivée de millions de migrants en quête de protection ou d’une vie meilleure, ce qui engendre de nouvelles tensions sociales. Et dans le même temps les accords de paix d’Helsinki ont pratiquement disparu, ce qui se traduit notamment par l’apparition de revendications territoriales de la part de certains États.

Nous sommes donc une fois de plus témoins de ce que le grand capital ne veut pas sortir de la crise en consacrant ses propres ressources à résoudre les problèmes sociaux, mais en lançant dans le feu de la guerre ceux qui souffrent précisément de ses politiques, dans l’espoir de sauver ses richesses au prix de leurs vies. Un nouveau partage du monde est en cours. Or si lors de la deuxième crise économique et de la Deuxième Guerre mondiale il y avait deux blocs antagonistes, le monde soviétique et le monde capitaliste, il n’y en a plus qu’un aujourd’hui, le système capitaliste. Il s’agit d’une situation extrêmement dangereuse, comme en témoigne une fois de plus la situation en Ukraine. Le grand capital tire profit de l’existence d’une couche « brune », c’est à dire fasciste et néo-fasciste, qui ne représente certes aujourd’hui, dans divers pays, que 2 à 3 %, mais qui demain, dans des conditions de « lumpenisation » et de misère sociale, atteindra des pourcentages à deux chiffres. Et que sous couvert de démocratie électorale apparente arriveront au pouvoir des tenants de la violence et de la supériorité raciale. C’est la raison pour laquelle je voudrais demander à ceux qui en doutent de ne pas se montrer indifférents. L’indifférence est précisément ce qui permet l’arrivée au pouvoir de criminels. Et si on nous dit que ce qui s’est passé à Kiev en 2014 est une « révolution de la dignité », je demande à tous nos opposants de répondre à la question suivante: pourquoi cette prétendue révolution de la dignité a-t-elle amené des salauds au pouvoir?

 

Source : Investig’Action.

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