Sur les « solutions » d’Ellen Brown

Titre original :  Sur les « solutions » d’Ellen Brown « Rendre au peuple le pouvoir sur sa monnaie, est-ce possible ? »

Par Hervé Hum. Collaboration spéciale.

(M. Hervé Hum propose la critique ci-dessous afin de commenter l’article de madame Ellen Brown paru le 25.12.2015 intitulé : « Rendre au peuple le pouvoir sur sa monnaie, est-ce possible ? » http://www.les7duquebec.com/actualites-des-7/rendre-au-peuple-le-pouvoir-sur-sa-monnaie-est-ce-possible/. Robert Bibeau. Directeur).

 

Il faut reconnaitre pour le moins que le titre est très accrocheur et porteur d’espoir, qui est totalement confirmé par l’avant-propos de l’auteure en parlant carrément de « réinvention du rôle de la banque, appuyé en poursuivant qu’il s’agit de « repenser la structure de la banque et la nature de l’argent lui-même ». Comme le disait un certain général « vaste programme ».

photodelaDame

Le choix du titre n’est évidemment pas anodin et consiste bien à mettre le lecteur en condition pour croire qu’il s’agit de repenser la banque et la nature de l’argent. Sauf que le lecteur attentif ne pourra en aucun cas y voir ce que le titre laisse croire.

 

Pour bien comprendre, on peut commencer par faire appel à Einstein ou à Bossuet, le premier disant « on ne résout pas un problème avec les mêmes modes de pensées qui l’ont engendré », le second disant la même chose en forme de sarcasme « Dieu se rit de ceux qui vénèrent les causes dont ils déplorent les conséquences. »

 

En effet, que ce soit pour la Russie, l’Islande ou en Équateur, les réformes du système bancaire proposées ne changent ni la nature de la monnaie ni ceux pour qui le système bancaire est pensé. Pour l’illustrer par une métaphore, il s’agit simplement de changer l’emballage sans toucher au contenu. La dame vous propose donc de choisir l’emballage qui vous plait, mais vous n’avez absolument aucun choix quant au « cadeau » qui va avec. Prenons chaque cas l’un après l’autre et regardons de quoi il s’agit;

 

monnaie

Pour la Russie.

 

Selon les termes de l’article, il s’agit de « Comme la Chine, la Russie a développé une version russe interne de paiements interbancaires de type SWIFT ; et elle envisage maintenant un plan de restructuration du système bancaire russe.  » Autrement dit, de faire exactement la même chose que le modèle actuel occidental. C’est la même chose, mais ce ne sont pas les mêmes. Ou si vous préférez, il y a l’équipe occidentale et l’équipe asiatique qui jouent au même jeu, mais chacun chez soi. C’est effectivement révolutionnaire !

 

Certes, il est ensuite écrit qu’il n’y aurait plus d’intérêt à payer sur les emprunts, mais tout de suite après, l’auteure parle d’intérêts faibles, et ce, pour le même objet, le financement productif, tout en précisant qu’il s’agit là « d’une proposition particulièrement intéressante » ! Bref, les intérêts qui disparaissent par une porte reviennent par l’autre et c’est plus intéressant pour le client ! Autrement dit, c’est finalement mieux de payer des intérêts que pas du tout. Si vous ne le saviez pas, maintenant vous le savez !

 

Mais l’auteur est rusé, par le biais des références auxquelles elle renvoie, elle peut toujours éluder. les7duquebec.com/actualites-des-7/rendre-au-peuple-le-pouvoir-sur-sa-monnaie-est-ce-possible

 

Pour l’Islande.

 

Ici, la prudence est de mise, l’article en dit trop peu.  Après une petite recherche sur internet et la lecture d’un article sur « Latribune.fr », le cas est plus sérieux, car l’illusion est plus subtile ! Sans mesures compensatoires ou de réajustement pour équilibrer nécessités sociales et désirs consuméristes, tel que montré dans l’article de Philippe Camy, c’est accentuer et sanctifier la domination du grand capital sur la société tout entière.

 

Autrement dit, c’est potentiellement révolutionnaire, si tant est que le contrôle de la création et régulation monétaire soit le moyen nécessaire pour gérer l’économie, quant à sa production et redistribution de richesses.

 

Mais dans le projet qui semble se dessiner, point de révolution, là aussi, il s’agit juste de toucher à l’emballage, pas au contenu. Essentiellement de permettre de limiter le crédit aux citoyens les plus solvables, donc d’en exclure les classes les plus pauvres, tout en faisant passer cette mesure pour une meilleure gestion du système. En quelque sorte, il suffit d’ignorer les pauvres et tout va beaucoup mieux.

 

Parce que fondamentalement, la question qui n’est pas posée et qui est au coeur de toutes les crises financières, c’est la question du déséquilibre systémique dans la captation de la richesse et de l’épargne monétaire par les propriétaires économiques, au détriment du prolétariat ou plutôt le salariat, y compris le monde artisanal et paysan qui sont leur propre employeur, donc salarié. Car on oublie que le système est conçu pour permettre l’enrichissement des premiers et la servitude des seconds. On oublie aussi qu’il en découle que ce sont les premiers qui peuvent ou non prêter aux seconds. Bref, que les premiers sont bel et bien les maitres des seconds et qu’on ne saurait parler de démocratie et de liberté économique dans un système fondé sur l’exploitation et la domination économique de quelques-uns sur tous les autres !

 

La même remarque peut être faite aux autres pays cités par la dame.  Donc, pas de révolution là aussi, mais un habillage plus subtil, où les seuls gagnants sont toujours les mêmes et qui pourraient profiter de l’occasion pour voir leurs positions renforcées. Moins de spéculation, mais une sécurité du capital accru. Une sécurité de l’investissement renforcé par l’argument de la prise de risque maximale en raison du 100% monnaie. Donc, des taux d’intérêt sans doute plus lourds que sur les autres places financières. Philippe Camy nous dit bien que le seul moyen de rééquilibrage passe par la récupération d’une partie de la rente par l’appareil d’État, mais c’est contradictoire avec l’inertie du système, sa raison d’être et qui est la contradiction fondamentale du capitalisme, c’est à dire, conçu précisément pour nourrir la rente. Le chien se mord la queue !

 

Pour l’Équateur.

sucre

Là, je suis dubitatif, pour avoir un ratio de 1 pour 1 avec le dollar US, il faut avoir les dollars correspondants. Résultat, c’est juste changer le support, sans changer la propriété monétaire ni la création monétaire. Autrement dit, le système peut effectivement croitre, mais ne peut fonctionner que dans des limites bien précises, car s’il y a création de monnaies numériques non garanties soit par la réserve de change, soit par la production de biens d’exportations pour faire rentrer des devises, le système risque la crise cardiaque (à moins de fabriquer des dollars US !). Ou alors, il devra dévaluer la monnaie face au dollar et les gens auront l’impression d’avoir été floués, escroquée. Mais cela reste accessoire, car de fait, il s’agit juste de changer de support et non de modifier en quoi que ce soit le système bancaire. Bref, là aussi c’est du vent !

 

Pour terminer, il faut bien comprendre que la raison des crises systémiques est le déséquilibre qui existe entre d’un coté, les propriétaires économiques qui tirent la plus-value dégagée par l’activité économique et ceux qui sont en déficit chronique ou permanent, qui sont en dette systémique et doivent être soutenu par l’activité sociale, c’est à dire par le financement public. Sans oublier les lois sociales visant à limiter l’exploitation salariale.

 

Les crises des dettes publiques ne sont en réalité dues qu’au fait que les uns voient leurs droits reconnus, tandis que les autres les voient contestés et en fait, non reconnus puisque au lieu d’être pris sur la richesse du grand capital excédentaire, elle est portée comme une dette envers celui-ci via la dette publique, financée par ce même grand capital qui en tirera, là aussi, une plus-value via l’intérêt. On parle alors de dette souveraine, mais elle n’est le fait que des mêmes salariés. Surtout, s’il y a dette souveraine, c’est qu’il n’existe pas de financement souverain ou public lié à cette dette, puisque par définition, la souveraineté exclut la dette. Autrement dit, s’il y a dette, il n’y a pas souveraineté de financement de l’activité sociale.

 

En résumé, on ne peut résoudre le problème de la dette et de la paupérisation en laissant l’argent là où il est (le grand capital) et en continuant à le chercher là où il n’est pas (le prolétariat). Car sur ce point précis, aucunes des pseudo réformes du système bancaire proposées ne change ce mode de pensée et ce, en raison de la sacrosainte propriété économique, qui n’a de sens que par le profit prélevé dessus et qui en ces temps d’économie salariée, est un impôt privé prélevé sur l’activité publique. Or, contrairement à l’impôt public, l’impôt privé ne finance pas l’activité sociale, elle la grève, l’assèche et la limite à l’action dite « humanitaire ». Justifiant alors l’idée du financement privé de l’activité sociale, dont la conséquence est une paupérisation et une dépendance accrue envers les propriétaires économiques et une assistance sociale réduite au minimum, c’est à dire, la soupe populaire, tels les restos du cœur en France.

Et encore, c’est une soupe populaire de pays riches, car il y a aussi la soupe populaire des pays pauvres. Une différence qui ne demande qu’à s’estomper. Pour le meilleur ou pour le pire ? Cela dépend de nous tous pour le meilleur et de ceux qui nous gouvernent pour le pire !

 

 

Une pensée sur “Sur les « solutions » d’Ellen Brown

  • avatar
    15 janvier 2016 à 8 08 56 01561
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    @ Hervé

    Excellente démonstration et très bonne répartie à propos de ces mystifications islandaises, russe et équatorienne qui on le verra dans un an ou deux se démasquerons comme de simples fumisteries. Il n’existe aucune solution capitaliste à la crise systémique du capitalisme.

    Robert Bibeau. Directeur. Les7duQuébec.com

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