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À propos Allan Erwan Berger

Le grand point est d'avoir l'oeil sur tout.

Une jolie petite histoire

Une illustration de Sebastian Brant pour une Apologie d’Ésope, ca. 1501.

ALLAN ERWAN BERGER

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Suite des articles du Mandat de négociation du PTCI. Pour celles et ceux que ce genre de littérature barbe prodigieusement, j’ai posté sur mon blogue une jolie petite histoire de sciences, d’architecture, de fêtes et de souterrains : L’Équinoxe !

 

TABLE DES MATIÈRES

Objectifs :

Accès aux Marchés, commerce des marchandises :

 

 

OBJECTIFS

Art. 07 : L’objectif de l’Accord est d’accroître le commerce et l’investissement entre l’UE et les USA en réalisant le potentiel inexploité d’un véritable marché transatlantique, générant de nouvelles opportunités économiques pour la création d’emplois et la croissance grâce à un accès accru aux marchés, une plus grande compatibilité de la réglementation et la définition de normes mondiales.

R.M.J : Il s’agit d’aller au-delà de tout ce qui a déjà été concédé dans les accords entre l’UE et les USA pour créer un marché unique totalement libéralisé avec toujours la même promesse jamais confirmée de création d’emplois et de croissance. En effet, quand donc la libéralisation de la distribution du gaz, de l’électricité, de l’eau, du transport ferroviaire s’est-elle traduite par de la création d’emplois, par un moindre coût pour le consommateur et par une amélioration de la qualité du service fourni ? Et quelles sont les promesses avancées cette fois ? Une augmentation du PIB de 0,5% et la création de 400.000 à 500.000 emplois (il y a 26,5 millions de chômeurs dans l’UE au 30 juin 2013), à l’horizon 2027. Dans treize ans ! De qui se moque-t-on ? — A.E.B : Surtout quand on sait qu’il se crée des emplois mécaniquement, chaque année. Ainsi, la semi-promesse de Gattaz & Sapin de créer un million d’emplois grâce au « pacte de responsabilité » n’est-elle rien d’autre qu’une garantie que demain l’eau tombera encore de haut en bas. Et il faudrait applaudir ? — R.M.J : Quant à l’ambition de définir des « normes mondiales », elle doit nous rappeler que les USA mènent parallèlement des négociations avec onze pays riverains du Pacifique dont l’objectif est d’obtenir un alignement des normes de ces pays sur les normes américaines. On voit mal les USA accepter le contraire dans la négociation avec les Européens. Les « normes mondiales » recherchées seront les plus basses et les moins protectrices (sauf pour les investisseurs et leurs actionnaires).

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Art. 08 : L’Accord devrait reconnaître que le développement durable est un objectif fondamental des Parties et qu’il visera à assurer et faciliter le respect des accords et des normes environnementales et sociales internationales tout en favorisant des niveaux élevés de protection de l’environnement, du travail et des consommateurs, compatible avec l’acquis européen et la législation des Etats membres. L’Accord devrait reconnaître que les Parties n’encourageront pas le commerce ou l’investissement direct étranger par l’abaissement de la législation et des normes en matière d’environnement, de travail ou de santé et de sécurité au travail, ou par l’assouplissement des normes fondamentales du travail ou des politiques et des législations visant à protéger et promouvoir la diversité culturelle.

R.M.J : Cet article est de la poudre aux yeux pour rassurer ceux qui ont envie de l’être. Comment accorder le moindre crédit à cette rhétorique alors que toutes les politiques décidées au niveau européen depuis une trentaine d’années vont dans le sens opposé ? Comment passer sous silence que la jurisprudence de la Cour de Justice de l’UE donne la priorité au droit de la concurrence sur les législations salariales et sociales des Etats membres  (Arrêt Viking, Arrêt Laval, Arrêt Rüffert, Arrêt Commission contre Luxembourg) ? Comment taire le fait que la Commission européenne, au nom de la concurrence libre et non faussée, dépose plainte à l’OMC contre un État ou la province d’un État au motif que des tarifs préférentiels sont consentis aux producteurs qui favorisent le contenu local de la construction d’éoliennes et de panneaux solaires (affaire UE/USA/Japon contre la province canadienne de l’Ontario) ? Comment prendre au sérieux le fait d’invoquer des conventions internationales auxquelles le futur « partenaire » refuse d’adhérer : conventions sociales de l’OIT, protocole de Kyoto, convention sur le respect de la diversité culturelle de l’UNESCO ? On notera que chaque fois qu’il s’agit d’évoquer des garanties, le verbe utilisé est conjugué au conditionnel (« devrait ») et non plus au futur simple (« devra »). On est bien en présence d’un vœu. Rien qu’un vœu.

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Art. 09 : L’Accord ne devra pas contenir des dispositions qui risqueraient de porter préjudice à la diversité culturelle et linguistique de l’Union ou de ses États membres, en particulier dans le secteur audio-visuel, ni limiter le maintien par l’Union et par ses États membres des politiques et mesures existantes qui visent à soutenir le secteur de l’audiovisuel compte tenu de son statut spécial dans l’UE et ses États membres. L’Accord ne pourra pas affecter la capacité de l’Union et de ses États membres à mettre en œuvre des politiques et des mesures tenant compte des développements dans ce secteur et en particulier dans l’environnement numérique.

R.M.J : Cette bonne intention va se heurter à la volonté du gouvernement des USA qui refuse toute mise à l’écart de la négociation d’un secteur quel qu’il soit. Voir aussi les commentaires aux articles 21 et 44. Ce dernier fragilise cette disposition du mandat.

ACCÈS AUX MARCHÉS,
COMMERCE DES MARCHANDISES

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Art. 10 : Obligations et autres exigences sur les importations et les exportations : le but sera d’éliminer toutes les obligations sur le commerce bilatéral, avec l’objectif commun de parvenir à une suppression substantielle des droits de douane dès l’entrée en vigueur et une suppression graduelle de tous les tarifs douaniers les plus sensibles dans un court laps de temps. Durant les négociations, les deux Parties examineront les options pour le traitement des produits les plus sensibles, en ce compris les contingents tarifaires. Tous les droits de douane, taxes, redevances ou taxes et restrictions quantitatives à l’exportation vers l’autre partie, qui ne sont pas justifiées par des exceptions découlant de l’Accord, seront supprimées dès l’application de l’Accord. Les négociations traiteront des questions concernant les derniers obstacles au commerce des biens à double usage qui affectent l’intégrité du marché unique.

R.M.J : L’objectif est clairement annoncé : la suppression de tous les droits de douane. On a pu lire dans des journaux très favorables à cette négociation (Le Monde, Le Figaro, Libération, Les Échos) que cette disposition est peu importante puisque « les droits de douane sont déjà très faibles ». Ce qui est vrai, à deux exceptions majeures près : le textile et l’agriculture. Dans le secteur agricole, les droits de douane pratiqués en Europe demeurent importants. S’ils sont moins élevés aux USA, cet écart ne justifie pas les subventions massives du gouvernement américain à l’agriculture et à l’agro-industrie. Supprimer ces droits en Europe provoquera une catastrophe agricole majeure : perte de revenus pour les agriculteurs, chute des exportations agricoles françaises, arrivée massive de soja et de blé américains avec OGM, industrialisation accrue de l’agriculture européenne. Selon l’agroéconomiste Jacques Berthelot, l’application de cette disposition du mandat « accélérerait le processus de concentration des exploitations pour maintenir une compétitivité minimale, réduirait drastiquement le nombre d’actifs agricoles, augmenterait fortement le chômage, la désertification des campagnes profondes, la dégradation de l’environnement et de la biodiversité, et mettrait fin à l’objectif d’instaurer des circuits courts entre producteurs et consommateurs. »

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Art. 11 : Règles d’origine : les négociations viseront à concilier les approches de l’UE et des USA pour les règles d’origine afin de faciliter le commerce entre les Parties, ce qui implique de tenir compte des règles d’origine de l’UE et des intérêts des producteurs de l’UE. Elles devraient également viser à garantir que des erreurs administratives sont traitées de façon appropriée. Suite à une analyse par la Commission des conséquences économiques possibles, et en consultation préalable avec le Comité de la politique commerciale, la portée du cumul avec des pays voisins qui ont conclu des accords de libre-échange (ALE) avec à la fois l’Union européenne et les États-Unis sera prise en compte.

R.M.J : Les règles d’origine varient considérablement entre l’UE et les USA et de part et d’autre les producteurs sont très peu enclins à renoncer aux appellations de leurs produits et aux processus de fabrication qu’elles désignent. Cette harmonisation équivaut en fait à une régression et on est en droit de douter, vu les propositions passées de la Commission européenne (voir l’Organisation commune du marché du vin) qu’elle soit déterminée à protéger les règles d’origine en vigueur en Europe. — A.E.B : « Le rapport Bartolozzi voté mardi dernier [14 janvier] au Parlement européen permet une nouvelle réglementation assouplie des “produits vinicoles aromatisés”. Cette libéralisation s’inscrit dans le cadre de la réforme de la PAC qui allège les réglementations pour soumettre tous les produits agricoles à la concurrence libre et non faussée. […] Le règlement européen proposé étend aux produits aromatisés, édulcorés, colorés, des qualifications qui étaient jusqu’ici réservées au seul vin, comme la mention du cépage ou de l’origine géographique. Cette évolution, favorable aux produits alcooliques industriels standardisés, va se faire au détriment des producteurs de vin de qualité, qui perdent progressivement leurs protections spécifiques. C’est une très mauvaise nouvelle pour l’avenir et la diversité des vins européens. Et c’est un signe supplémentaire de l’absence de bon goût de la technostructure arrogante et vulgaire qui invente un tel crime contre la civilisation européenne. J’ai voté contre sans pouvoir l’empêcher. » Signé Mélenchon, député européen, amateur de vins à l’occasion, comme l’est à peu près tout français.

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Art. 12 : Exceptions générales : l’Accord comprendra une clause d’exception générale fondée sur les articles XX et XXI du GATT.

R.M.J : Il s’agit d’exceptions prévues par les Accords du GATT (Accord général sur tarifs douaniers et le commerce) de 1947 intégrés dans les Accords de l’OMC en 1994. — A.E.B : Monsieur Jennar donne ensuite, en note, deux articles des Accords du GATT où ces exceptions sont précisées : Article XX : […] rien dans le présent Accord ne sera interprété comme empêchant l’adoption ou l’application par toute partie contractante des mesures a) nécessaires à la protection de la moralité publique ;
 b) nécessaires à la protection de la santé et de la vie des personnes et des animaux ou à la préservation des végétaux ;
 c) se rapportant à l’importation ou à l’exportation de l’or ou de l’argent ; d) nécessaires pour assurer le respect des lois et règlements qui ne sont pas incompatibles avec les dispositions du présent Accord, tels que, par exemple, les lois et règlements qui ont trait à l’application des mesures douanières, au maintien en vigueur des monopoles administrés conformément au paragraphe 4 de l’article II et à l’article XVII, à la protection des brevets, marques de fabrique et droits d’auteur et de reproduction et aux mesures propres à empêcher les pratiques de nature à induire en erreur ;
 e) se rapportant aux articles fabriqués dans les prisons ; f) imposées pour la protection de trésors nationaux ayant une valeur artistique, historique ou archéologique ; g) se rapportant à la conservation des ressources naturelles épuisables, si de telles mesures sont appliquées conjointement avec des restrictions à la production ou à la consommation nationales[…] Article XXI : Aucune disposition du présent Accord ne sera interprétée a) comme imposant à une partie contractante l’obligation de fournir des renseignements dont la divulgation serait, à son avis, contraire aux intérêts essentiels de sa sécurité ; b) ou comme empêchant une partie contractante de prendre toutes mesures qu’elle estimera nécessaires à la protection des intérêts essentiels de sa sécurité :
 bi) se rapportant aux matières fissiles ou aux matières qui servent à leur fabrication ; bii) se rapportant au trafic d’armes, de munitions et de matériel de guerre et à tout commerce d’autres articles et matériel destinés directement ou indirectement à assurer l’approvisionnement des forces armées ; biii) appliquées en temps de guerre ou en cas de grave tension internationale ; c) ou comme empêchant une partie contractante de prendre des mesures en application de ses engagements au titre de la Charte des Nations Unies, en vue du maintien de la paix et de la sécurité internationales.

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Art. 13 : Mesures antidumping et compensatoires : l’Accord devrait inclure une clause sur les mesures antidumping et les mesures compensatoires, tout en reconnaissant que chacune des Parties peut prendre des mesures appropriées contre le dumping et/ou les subventions passibles de mesures compensatoires conformément à l’Accord de l’OMC sur la mise en œuvre de l’article VI de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce de 1994 ou à l’Accord de l’OMC sur les subventions et les mesures compensatoires. L’Accord devrait établir un dialogue régulier sur les questions de défense commerciale.

R.M.J : Excellente disposition ; le problème, c’est l’absence de volonté de la Commission européenne d’appliquer les mesures antidumping qu’on trouve dans les accords de libre-échange passés entre l’UE et certains pays lorsque ces derniers pratiquent un véritable dumping. L’idéologie ou des intérêts particuliers l’emportent sur la défense des intérêts européens. — A.E.B : Raison pour laquelle les rédacteurs des Directives ont prudemment mis cet article au conditionnel : « devrait inclure », « devrait établir ». De toute façon, si vous relisez la première phrase, vous verrez que le groupe de mots « tout en reconnaissant que » pose la suite en opposition à ce qui précède : ce qui revient à dire que les mesures antidumping et compensatoires pourraient, ô miracle, devenir sinueusement des mesures anti-antidumping.

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Art. 14 : Garanties : afin de maximiser les engagements de libéralisation, l’Accord devrait contenir une clause de sauvegarde bilatérale par laquelle l’une ou l’autre Partie peut retirer, en partie ou en totalité, les préférences là où un accroissement des importations de produits de l’autre partie provoque ou menace de provoquer un dommage grave à son industrie nationale.

A.E.B : Ciel ! Encore un « devrait ». Que voilà de furieuses garanties. À la trappe !

 

La suite par ici.

 

Préparatifs pour la récolte

Vous croyez que je lis quelque chose de sérieux, hein ?

ALLAN ERWAN BERGER

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Il circule sur Internet quelques fichiers que l’on prétend être des copies d’un document édité par le Conseil de l’Union Européenne : les Directives, en quarante-six articles, du Mandat de Négociation en vue de l’établissement d’un Accord de Partenariat Transatlantique pour le Commerce et l’Investissement (PTCI-TTIP). Ce mandat a été remis à la section Commerce du Conseil des Affaires étrangères de l’Europe.

Le texte que nous allons étudier pendant les prochaines semaines est tout à fait particulier : il s’agirait d’une traduction aussi exacte que possible d’un document du Conseil de l’UE, publié en langue anglaise, daté du 17 juin 2013, qui a été adopté par ladite section le… 14 juin, après, nous l’imaginons, une lecture approfondie de la version définitive à travers un trou de ver temporel. Siégeait, pour la France, Mme Nicole Bricq, ministre du commerce extérieur. Nota bene que les parlements nationaux, tout comme le parlement européen, sont et resteront tenus à l’écart des négociations : seule aujourd’hui la section Commerce est en effet habilitée à négocier (article 207 du Traité sur le fonctionnement de l’Union Européenne).

Que ce texte soit un faux tissé de calomnies ou pas, voilà qui est impossible à déterminer tant il a l’air authentique ; car le style, le vocabulaire, les éléments de langage et l’idéologie qui y règne sont ceux et celle que l’on retrouve dans les documents de l’Organisation Mondiale du Commerce, cette magnifique réalisation de l’esprit humain qui n’a pour elle qu’un seul défaut : être toute entière orientée vers le petit confort des multinationales, au détriment des populations – malgré de magnifiques déclarations vertueuses.

Le texte se présente avec des commentaires dont on prétend qu’ils sont l’œuvre de monsieur Raoul Marc Jennar, observateur aux conférences ministérielles de l’OMC à Doha (2001), Cancún (2003) et Hong Kong (2005). J’ai à dire la chose suivante : lorsque le marquis de Sade voulut produire un brûlot intitulé La vérité, il l’attribua illico à La Mettrie, autre écrivain bien connu pour ses positions radicales, et qui avait à l’époque le petit avantage d’être mort. Bon, de toute évidence monsieur Jennar est encore vivant, mais sa fiche wikipedia montre que le bonhomme a les épaules suffisamment larges pour endosser la responsabilité de tous ces commentaires qui sont, il faut le reconnaître, assez savoureux.

Nota bene que, pour mieux appâter l’internaute, on chuchote que ces documents sont les vrais, et qu’ils ont été exfiltrés en secret par des fonctionnaires lanceurs d’alerte. Mais si cela était, lesdits fonctionnaires seraient aujourd’hui sous les verrous, monsieur Jennar aurait été tapageusement arrêté et envoyé direct à Guantanamo, et l’Union Européenne aurait pondu quelques communiqués démentant tous ces trucs et ces machins. Et puis la presse en aurait parlé ! Hein ?

Malgré l’invraisemblance de cette rumeur, il m’a semblé intéressant de partager avec vous ces prétendues Directives telles qu’elles circulent, et les commentaires qui y sont associés, afin de nous entraîner à décortiquer la langue si particulière des technocrates de l’OMC, de Bruxelles, de Washington et autres Olympes. Car nous remarquerons assez souvent, dans les Directives, des termes dont la présence nous semblera incongrue au regard du contexte dans lequel ils se trouvent ; mais c’est que les rédacteurs n’ont pas utilisé le dictionnaire Larousse ou le Petit Robert, comme nous ferions vous et moi, mais bien le dictionnaire spécial établi par l’OMC. Fort heureusement, le texte donne assez souvent une définition de ces termes étranges, avec des exemples.

Pour garder une cohérence à l’activité d’interprétation de ce qui va suivre, je me propose donc de faire comme si ce texte était le vrai, bien que je sois convaincu du contraire, et de faire comme si les commentaires (que je fais toujours précéder des initiales R.M.J.) étaient véritablement de monsieur Raoul Marc Jennar. Et je commence…

À propos du Partenariat Transatlantique pour le Commerce et l’Investissement

« Quelque chose doit remplacer les gouvernements, et le pouvoir privé me semble
l’entité adéquate pour le faire. »
David Rockefeller, Newsweek, 1 février 1999

INTRODUCTION

Raoul M. Jennar (ou qui que ce soit qui se fait passer pour lui) : « Le document comporte quarante-six articles, répartis en dix-huit sections. La lecture des titres qui introduisent ces sections rappelle, dans un vocabulaire identique, les différents accords de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Les cinq premiers articles concernent la nature et la portée de l’accord recherché. […] Un article 6 est consacré au texte qui devrait servir de préambule à cet accord dans lequel devraient être mises en évidence les valeurs communes à l’UE et aux USA. La suite du mandat rassemble les trois grands objectifs que les vingt-huit gouvernements européens poursuivent dans cette négociation » :

  • Élimination au maximum des barrières tarifaires ;
  • Élimination au maximum des barrières non tarifaires ;
  • Défense absolue des droits des entreprises face aux États qui les lèseraient.

R.M.J : « Plusieurs articles du mandat (art. 14, 18, 19, 21, 25, 29, 31, 32, 33) expriment le vœu que les normes sociales, sanitaires et environnementales en vigueur en Europe soient protégées. » — A.E.B : Ceci appelle de ma part un commentaire : vous noterez en les lisant que ces articles utilisent la forme conditionnelle, qui n’engage jamais à rien, tandis que la forme très impérative des autres articles engage, elle, nettement et sans barguigner, les signataires. Ainsi donc, si, au cours des quelques discussions qui pourraient avoir lieu en Europe à propos de ce mandat, un de ses promoteurs se vantait, tout fier de paraître vertueux à si peu de frais, que les normes sociales et environnementales de l’Europe seront conservées, vous pourriez le traiter de menteur ou de menteuse sans risque, puis le texte n’ordonne rien de tel. Tout au plus concède-t-il qu’on puisse en causer un peu dans les négociations.

Pourquoi voter aux élections européennes

R.M.J : « Les négociations se déroulent en cycles d’une semaine en alternance à Bruxelles et à Washington. L’espoir des négociateurs est d’en terminer en 2015. Il faudra alors que les vingt-huit gouvernements approuvent en Conseil des ministres de l’UE le texte négocié. Le Parlement européen sera ensuite amené à se prononcer. Il dispose du pouvoir de l’approuver ou de le rejeter. » Commentaire : selon que vous serez pour ou contre cet accord, donnez votre voix aux candidats qui se déclarent pour ou contre. Ne vous abstenez pas, malheureux, car tout se déciderait alors sans vous !

 

TABLE DES MATIÈRES

Nature et portée de l’Accord :

Préambule et principes généraux :

 

 

NATURE ET PORTÉE DE L’ACCORD

Art. 01 : L’Accord comprendra exclusivement des dispositions applicables entre les Parties au commerce et aux domaines en rapport avec le commerce. L’accord devrait confirmer que le partenariat transatlantique sur le commerce et l’investissement est basé sur des valeurs communes, en ce compris la protection et la promotion des droits de l’Homme et de la sécurité internationale.

R.M.J : « Les domaines en rapport avec le commerce » : une formulation qui permet d’aborder pratiquement toutes les activités humaines — A.E.B : Le don et l’échange non monnayé sont eux aussi en rapport avec le commerce, ne serait-ce que parce qu’en les pratiquant, on grignote la liberté de commercer en retirant de son champ d’application des clients et des produits. — R.M.J : Des « valeurs communes » ? Lesquelles ? Aux USA, l’État n’est pas le gardien du bien commun ; les services publics et la sécurité sociale sont délaissés au profit du secteur privé ; la religion est omniprésente ; le système juridique est différent de celui de 26 des 28 États de l’UE qui pratiquent, comme tous les pays de Brest à Tokyo, un droit continental chargé de valeurs humanistes (l’individu est aussi un être collectif) absentes de la Common Law anglo-saxonne ; la peine de mort et la vente libre des armes sont des pratiques légales ; le pays n’est pas lié par les conventions sociales de l’Organisation Internationale du Travail, par la convention sur la diversité culturelle de l’UNESCO, par les conventions internationales sur les droits de l’Enfant, sur le respect de la biodiversité, sur le changement climatique, sur la Cour Pénale Internationale. — A.E.B : Monsieur Jennar poursuit en se demandant de qui on se fiche en osant parler de la « protection des Droits de l’Homme » à propos de la politique étrangère des États-Unis : il cite en exemple le soutien aux diverses dictatures présentes et passées (à l’exception notable de la Corée du Nord et de quelques autres pastilles sans pétrole), les tortures et détentions illégales à Guantanamo et en d’autres lieux plus secrets, les complaisances tenaces envers l’État d’Israël en pleine expansion dans le territoire de la Palestine, les mensonges divers pour justifier quelques invasions à grand spectacle, etc. etc.

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Art. 02 : L’Accord sera ambitieux, global, équilibré et pleinement compatible avec les règles et obligations de l’Organisation Mondiale du Commerce.

R.M.J : L’ambition est clairement affichée : parvenir à une réalisation complète des objectifs des accords de l’OMC dont la finalité – dérégulation totale au profit du secteur privé – n’a pas encore été atteinte. — A.E.B : Il convient ici d’aller faire une petite visite sur le site web de l’OMC. On y découvre, à la page what_we_do_f.htm cette belle déclaration : « Les Accords de l’OMC portent sur les marchandises, les services et la propriété intellectuelle. Ils énoncent les principes de la libéralisation et les exceptions autorisées. Ils contiennent les engagements pris par les différents pays pour réduire les droits de douane et les autres obstacles au commerce et pour ouvrir et maintenir ouverts les marchés de services. » N’allez pas croire que cette vertueuse déclaration ne soit pas un couvercle posé sur une marmite pleine d’horreurs. Par exemple : « ouvrir un marché de services » passe par « fermer un monopole d’État », il n’y a pas à tortiller, et l’OMC voit d’un très mauvais œil les compagnies nationales de transport ou d’énergie. Par ailleurs, si vous désirez voir de près un « obstacle au commerce », allez vous promener (ne passez pas vos mains à travers les grilles) du côté des taxes et des impôts sur les sociétés, ces terribles fauves qui forcent nos pauvres multinationales à s’installer sur des petites îles volcaniques soumises aux tempêtes tropicales, aux moustiques et à la canicule. Quant aux droits de douane, qui sont un moyen de défendre l’activité des producteurs locaux (ces vils parasites), ils sont évidemment d’autres terribles obstacles contre lesquels tonne régulièrement l’OMC.

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Art. 03 : L’Accord prévoira la libéralisation réciproque du commerce des biens et services ainsi que des règles sur les questions en rapport avec le commerce, avec un haut niveau d’ambition d’aller au-delà des engagements actuels de l’OMC.

R.M.J : Il s’agit ici du rappel de deux des trois grands domaines couverts par les accords de l’OMC (accès au marché ; commerce des services) avec la volonté annoncée d’aller au-delà de ce que ces accords prévoient. — A.E.B  : Tout ceci serait bel et bon si ne s’organisait, à travers l’OMC, peu à peu la mise en place d’un gouvernement mondial non élu par la piétaille mais coopté par les Bilderberg, Davos etc. dont nous sentons, à la vérité, qu’ils n’auraient pas tout à fait à cœur le bien-être des populations qu’ils survolent. Ainsi le Conseil Économique Transatlantique, qui vise à harmoniser normes et réglementations entre les deux rives de l’océan, n’est-il composé que de membres des plus grosses multinationales de la planète. Les peuples américain et européen n’y sont représentés que par deux personnes, qui n’ont évidemment jamais été élues avec des bulletins de vote : l’une est Karel de Gucht, politicien adepte de l’optimisation fiscale et grand ennemi des mesures de protection sociale ou des libertés ; l’autre est Michael Froman, libéral grand teint, fier climato-sceptique bien connu pour avoir essayé de faire baisser les normes européennes de qualité des carburants pour les rapprocher de celles en vigueur aux États-Unis – voici en action la fameuse “harmonisation des normes”. En ce sens, afficher un « haut niveau d’ambition d’aller au-delà des engagements actuels de l’OMC » est un peu inquiétant. La suite de ces Directives va le monter noir sur blanc, avec des exemples et des redites.

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Art. 04 : Les obligations de l’Accord engageront tous les niveaux de gouvernement.

R.M.J : L’Accord s’appliquera non seulement aux États de l’UE, mais également à toutes les composantes de ces États : en France les Régions, les Départements, les Communes ; en Belgique les Communautés, les Régions, les Provinces, les Communes ; en Allemagne les Länder et les Communes ; en Espagne, l’État, les Communautés autonomes, les Provinces, les Communes. Et caetera. — A.E.B : J’ouvre le joli petit livret rouge et vert qui expose le programme de la liste EELV-FDG aux élections municipales de ma ville, en France. Je lis, page **, à l’article “Services publics locaux” : « Il [le Schéma métropolitain des s.p] écartera enfin la finance et les multinationales de la gestion des services publics, la régie publique sera la forme privilégiée. » Voire mais, puisque remunicipaliser un service jusqu’à présent délégué à une multinationale lèse celle-ci, et toutes ses concurrentes, dans leur droit à l’exercice de la liberté de commercer, ladite multinationale sera fondée à porter plainte auprès de l’OMC pour discrimination (« écarter la finance »), et flanquer à cette municipalité de gauchistes erratiques une bonne procédure d’arbitrage, aux termes des articles 15 et 24 de l’Accord (harmonisation par le haut du taux de libéralisation ; ouverture des marchés publics à la concurrence transcontinentale), sans oublier d’invoquer l’article 40 sur l’obligation de consulter les acteurs économiques et financiers avant l’établissement de toute réglementation à quelque niveau de souveraineté que ce soit (cf. article 27). Dans les faits, le 40 subordonne le politique au commerçant ; tout contrevenant se verra fouetté par l’article 45, qui met la justice du commerçant au-dessus de tout ce qui bouge, ou ne bouge pas, sur cette planète.

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Art. 05 : L’accord devra être composé de trois éléments essentiels : (a) l’accès au marché, (b) les questions de réglementation et les barrières non tarifaires (BNT), et (c) les règles. Les trois composantes seront négociées en parallèle et feront partie d’un engagement unique assurant un résultat équilibré entre l’élimination des droits et l’élimination des obstacles réglementaires inutiles au commerce et une amélioration des règles, pour parvenir à un résultat substantiel dans chacune de ces composantes et l’ouverture effective des marchés des uns et des autres.

R.M.J : Il s’agit d’une synthèse des matières soumises à la négociation et de la méthodologie de la négociation : le parallélisme des matières pour aboutir sur l’ensemble à un engagement unique contraignant. On notera qu’il s’agit d’éliminer des droits et des obstacles « inutiles » au commerce. On est bien dans la phraséologie de l’OMC où sont considérés comme « obstacles inutiles » des législations et réglementations sociales, salariales, sanitaires, phytosanitaires, environnementales et écologiques. — A.E.B : Un avant-goût de ce qui attend l’Europe nous est offert en examinant ce qui est arrivé après l’activation, en Amérique du nord, de l’ALENA (NAFTA) : destruction du secteur agricole du Mexique (qui aujourd’hui importe sa nourriture là où jadis il osait en exporter), baisse générale des normes et des salaires, qui tendent à s’aligner avec celles et ceux du pays le moins exigeant. Les grands phrases contre le dumping n’y font jamais rien : elles sont toujours contredites par d’autres dispositions protégeant l’investissement. Tout accord transnational se fait donc sur le dos des habitants, et ce n’est pas vraiment surprenant puisque nous n’avons jamais vu un représentant desdits habitants être en état de peser dans de telles négociations : cet être n’est jamais élu, et n’a donc de comptes à rendre à aucune population (je n’ai pas souvenir d’avoir vu un ministre du commerce extérieur se faire éjecter par une assemblée de citoyens).

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PRÉAMBULE ET PRINCIPES GÉNÉRAUX

Art. 06 : Le préambule rappellera que le partenariat avec les États-Unis est fondé sur des principes et des valeurs cohérentes avec les principes et les objectifs communs de l’action extérieure de l’Union. Il fera référence, notamment, à :

1) Des valeurs communes dans des domaines tels que les droits de l’Homme, les libertés fondamentales, la démocratie et l’Etat de droit ;

2) L’engagement des Parties envers le développement durable et la contribution du commerce international au développement durable dans ses dimensions économiques, sociales et environnementales, en ce compris le développement économique, le plein emploi productif et un travail décent pour tous, ainsi que la protection et la préservation de l’environnement et des ressources naturelles ;

3) L’engagement des Parties à un accord pleinement respectueux de leurs droits et obligations découlant de l’OMC et favorable au système commercial multilatéral ;

4) Le droit des Parties de prendre les mesures nécessaires pour atteindre les objectifs légitimes de politique publique sur la base du niveau de protection de la santé, de la sécurité, du travail, des consommateurs, de l’environnement et de la promotion de la diversité culturelle telle que prévue dans la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, qu’elles jugent appropriées ;

5) L’objectif commun des Parties de prendre en compte les défis particuliers auxquels font face les petites et moyennes entreprises en contribuant au développement du commerce et de l’investissement ;

6) L’engagement des Parties de communiquer avec toutes les parties intéressées, y compris le secteur privé et les organisations de la société civile.

R.M.J :On reconnaît ici la phraséologie caractéristique des textes européens où ce qui est affirmé est presque toujours le contraire de ce qui est appliqué. Car la pratique quotidienne de l’Union européenne, qui découle des décisions prises collégialement par les gouvernements comme des initiatives de la Commission européenne, dément totalement les intentions décrites ici. Qu’il s’agisse des droits de l’Homme (articles 22 à 27 de la Déclaration universelles de 1948 : droit à la sécurité sociale, au travail, à un niveau de vie suffisant, au repos et aux loisirs, à la santé, à l’éducation, à la culture…), du « développement durable dans ses dimensions économiques, sociales et environnementales », du respect de la diversité culturelle ou de la volonté de communiquer avec la société civile, rien dans la pratique présente des institutions européennes ne permet d’accorder crédit à ces engagements. Faut-il rappeler les directives qui organisent le démantèlement du droit du travail, les recommandations de la Commission européenne relatives aux budgets des États membres qui forcent à la privatisation des services publics, à la « réforme » des retraites, le soutien de cette même Commission aux OGM, aux pesticides, et son hostilité au respect de la diversité culturelle considéré comme « réactionnaire » par Barroso ? De surcroît, ces bonnes intentions sont contredites par la volonté de respecter les engagements pris dans le cadre de l’OMC et le parti pris idéologique en faveur d’un libre-échange totalement dérégulé. — A.E.B : Le 11 février dernier, la Commission a annoncé que l’Union Européenne autoriserait la culture du maïs TC1507 de Pionner ; ceci au moment même où les agriculteurs nord-américains subissent de plein fouet des invasions massives d’herbes résistantes aux pesticides délivrés par Monsanto pour accompagner la culture de ses OGM spécifiques. Et, tout comme dans le cas des antibiotiques qui entraînent nos bactéries à devenir démoniaquement solides, Monsanto n’a rien trouvé de mieux que de lancer, en contre-attaque, des pesticides encore plus terribles. Apparemment que l’humus vivant est le plus grand ennemi de cette multinationale. Vu sous cet éclairage, la signature de l’Accord aux termes énoncés dans le présent Mandat reviendrait à inviter tous les vampires à pénétrer dans la maison.

 

La suite est par ici.

 

Tête vide

Souriez, on va vous accrocher ! Source : cliquez sur l’image.

ALLAN ERWAN BERGER

…Et c’est là que les choses deviennent inquiétantes. Quand une collègue de ma femme s’est vue lancer il y a quelques semaines par un jeune de 12 ans : « Elle est juive celle-là ? Moi les juifs je me torche avec et je leur enfonce ma quenelle bien profond ! » elle n’a pas su comment réagir, complètement interloquée. Quand ce matin, je me rends avec mes camarades de combat…

Ce que cette petite ordure lance à la face de cette pauvre femme (c’est dans un article sur Mediapart : Croix gammée à Annecy… Hiver de l’esprit) m’a immédiatement fait penser à une autre petite ordure, juive celle-là, qui s’était attaquée à une dame non juive, peut-être réfugiée d’Afrique, peut-être Palestinienne. Le fascisme n’a pas de frontières, et s’accommode de toutes sortes de victimes. Voici l’image, tirée des poubelles d’Internet :

 

LE FASCISME QUOTIDIEN
selon Martin Sperr et Peter Fleischmann

Bon. La situation se prête à de tels morceaux. Car le fascisme prospère dans les chaos qu’entretient le confusionnisme ; il se répand à mesure que diminue la confiance en un système et que progresse le désir de croyance, jusqu’au moment où la raison devient un délit. Aujourd’hui sur le fil de la lame, l’Europe est à deux doigts d’en perdre son humanité. Les populations recommencent à se raconter leurs vieilles histoires maudites : eux contre nous. Sales cons de Grecs, fichus Allemands, Français de merde. Les gouvernements européens, à l’écoute attentive de leurs maîtres, intoxiquent les consciences, travaillant sciemment à faire reculer la civilisation en désignant à la chaîne des boucs émissaires : les immigrés, les Roms, les chômeurs, tout ce qui peut faire diversion à l’autre ombre, autrement plus immense, qui s’avance (j’en reparlerai très bientôt, avec les preuves). Au bout de cette route, toujours il y a eu des massacres.

Qu’est-ce qu’une civilisation qui régresse? C’est un enseignement qui, du diamètre le plus universaliste qu’il avait atteint, se réduit comme peau de chagrin, s’effondre comme une étoile en train de crever, jusqu’à ne plus savoir raconter qu’une histoire petite, tribale, un blabla fondateur, une faribole moisie qu’on exhume et autour de laquelle, aux jours d’incertitude, on rassemblera la troupe des ex-citoyens redevenus sujets. La France du second millénaire, au seuil de la Grande Crise, inventa un Ministère de l’Identité Nationale.

Fabrication du coupable

On commence par se moquer de cet individu qui est différent. On s’en moque de plus en plus méchamment. On se fiche de son physique, de son accent, de ses goûts. Puis l’on s’indigne de ses pensées, de ses projets. On le déclare nuisible, on l’emmerde, on le punit pour ce qu’il est. Fatalement, la victime de ce beau traitement finit par devenir malcommode. « On vous l’avait bien dit ! » rugit-on alors en se tapant sur les cuisses. On appelle la police ; le crime n’est plus très loin. Voilà le fascisme, dans son sens étendu, rhizomateux, tel qu’il se pratique au quotidien chez les peuples affaiblis.

Un petit exemple tout frais : « Che n’héziderai bas à vous mèdre en examen et égrouer doute intifitu qui s’élèfera gontre la falitité du scrudin hisdorique te mai 2012. […] l’Élysée zera dransvormé en zentre d’accueil pour zanz-zabri et la brézidente, c’est-à-tire moi, ira locher dans une betite maison de pois t’un camping bio te la vanlieue barisienne » etc. C’est Patrick Besson, éditorialiste au Point, qui se lâche sur Eva Joly, candidate d’EELV à la présidentielle, dans son premier billet de décembre 2011.

Argumentum ad personam : je ne discute pas les idées de ma victime mais je me moque de ses traits physiques, de son petit caractère, de ses marottes, deu zon agxend. Puis vient l’attaque ad hominem : comme c’est une imbécile ridicule (physique, accent, langage) qui parle, rien de ce qu’elle blablate ne doit être tenu pour sérieux. C’est juste une connasse bonne pour la poubelle. Gu’elle redourne dong bérôrer en Dorvègeu !

Ce passage est très intéressant parce qu’en plus de filer une rouste à sa principale cible, Besson utilise pour la discréditer un ensemble d’éléments dont il n’est pas anodin de remarquer qu’ils sont sensés être comiques. Les sans-abris, le camping bio, la banlieue, le métier de juge d’instruction. Hahaha gu’est-ze gu’on ze boile. Or, mine de rien, c’est tout un programme qui se glisse sournoisement dans cet énoncé de prétendus gags, grâce auxquels Besson utilise d’autres victimes pour taper sur la première. Voilà, mes amies-amis, le fascisme qui montre une moustache.

Besson n’en n’est pas à son coup d’essai ; il suffit de le lire pour s’interroger souvent sur les arrières-pensées du journal qui, sans frémir, lui ouvre ses colonnes. Voyez dans Choses vues à Zarzis, Tunisie. Extrait : « Si la démocratie était le meilleur système possible, c’est l’Europe qui rachèterait les dettes de la Chine, et non l’inverse. » Ou l’art de tout mélanger pour faire un bon mot et instiller du poison par la même occasion : la démocratie ce n’est pas si bien que ça – la preuve est qu’un pays plein d’esclaves s’en sort beaucoup mieux que nous qui votons, avons des syndicats, un SMIC, des députés, que sais-je… Remplissez comme vous voulez, la porte est restée ouverte. Nota bene que la Chine, grand exemple brandi par Patrick Besson grand journaliste, croule elle-même sous les dettes.

Scènes de chasse en Bavière

Nancy Huston : « Être civilisé, c’est reconnaître l’identité comme une construction, s’intéresser à mille textes et, par là, apprendre à s’identifier à des êtres qui ne vous ressemblent pas. » Voici la base de toute politesse. Mets-toi à la place de cet autre, là ; de son point de vue, ce que tu fais en ce moment est-il si agréable ? Il n’y a pas moins poli qu’un décivilisé, qui ne connaît plus qu’un livre ; il n’y a pas plus barbare. Les beaux esprits comme Besson le confortent, en dénigrant avec talent qui pense différemment de Nous.

C’est le moment de parler du film de Peter Fleischmann qui donne son titre au présent chapitre. Il nous montre un village tout encombré de certitudes ancestrales, soumis à ce que Nancy Huston appelle un « arché-texte » – prescriptif : on va à l’église, on se marie sagement, on ne couche pas avec d’autres hommes que son époux, les veuves doivent respecter un certain délai avant de se remarier, les hommes ne vont pas avec les hommes – si bien qu’on se croirait en pleine tribu primitive au milieu de tabous étouffants.

Débarque du car, tout frais arrivé de la ville et, dit-on, de la prison, Abram, un jeune homme qu’on va taxer d’homosexualité. Lui ne dément pas. En fait il s’en fiche de ce qu’on raconte sur lui. Alors, lentement mais sans jamais reculer, le village va se monter le bourrichon à son sujet, jusqu’à commencer à ne plus être poli avec lui ni avec sa mère, jusqu’à se moquer de lui, jusqu’à l’agresser, à lui reprocher scandalisé non seulement d’être un homo, et donc tant qu’à faire un pédé, mais encore d’avoir mise enceinte la pute du coin – une pauvre fille sans défense que tout le monde saute, et qui tâche de surmonter ces presque viols en exigeant, quand elle le peut, de l’argent.

Ces deux enfants vont se heurter, montés l’un contre l’autre par le terrible arché-texte qui règne tout puissant jusque dans ses victimes : Abram reprochant à Hannelore d’être une prostituée, Hannelore reprochant à Abram d’être un homosexuel. Leur combat finit par la mort de la jeune fille. Abram, jugé coupable depuis si longtemps, est enfin devenu criminel. « Jésus Marie Joseph » se lamentent pieusement les bonnes dames en se découvrant de la pitié pour la putain morte. Commence alors la chasse à travers les bois, ivresse de tout un village qui se fait là son petit carnaval aux dépens d’un désigné d’office, proie fabriquée, mûre à point.

Le film est l’adaptation d’une pièce de Martin Sperr, qui joue ici le rôle d’Abram. Un des autres personnages principaux est tout à fait étonnant : il est le porte-parole de ce fascisme qui peu à peu monte. C’est un grand escogriffe, détendu buveur faiseur de bon mots. Le Besson du coin. Sinistre, rigolo, sympa comme tout ; bien intégré. Bourreau. Partageur, blagueur, inflexible sur les questions des mœurs – mais toujours prêt à se taper Hannelore. Pécheur dans les limites autorisées par la confession. Autour de lui tourbillonnent et se mettent en place les émotions du village ; lui, il en est le vortex débonnaire, l’homme par qui le fascisme se déploie, et prend son envol vers le pire.

Un texte de Peter Fleischmann

Le réalisateur de Scènes de chasse en Bavière vit aujourd’hui dans une immense demeure perdue dans les grands bois, à l’est de Berlin. On peut dire que cet homme n’aura pas vécu en vain puisqu’il a porté à l’écran le message de Martin Sperr, avertissement d’avoir à toujours combattre ce monstre qui ne dort jamais si profondément qu’il ne puisse repousser dans les endroits les plus communs. Je recopie ici, avec l’autorisation de son auteur, un texte écrit en manière d’avant-propos au film :

Je serais désolé que quelqu’un interprète mon film de manière fataliste. Autrefois, les hommes luttaient contre la peste et la syphilis ; aujourd’hui il faut combattre un autre ennemi : la névrose, et une de ses formes les plus fréquentes : l’agressivité. Le monde est malade, donc il doit être guéri. L’Allemagne a été spécialement atteinte, c’est pourquoi nous pouvons servir d’exemple au monde si toutefois ce monde peut nous considérer sans préjugés fanatiques. J’admets que c’est une tâche bien difficile. Mais il nous est tout aussi difficile de servir d’exemple.

Certains cercles allemands de droite et curieusement aussi certains français de gauche qui, par commodité ou par opportunisme, n’ont pas révisé leurs conceptions de « résistants » vis-à-vis de l’Allemagne, veu­lent toujours nous faire croire que le Troisième Reich était composé de Hitler, d’arrivistes vicieux et d’un appareil policier infaillible qui gouvernaient contre la population.

Pourtant, j’ai vu des actualités filmées où des centaines de milliers d’Allemands levaient le bras en criant « Heil » et pas tous par crainte. J’ai vu des images de bons soldats se laissant photographier en riant à côté de Juifs mourant de faim. J’ai vu également des documents de techniciens honnêtes, calculant des poisons plus rentables. Entre temps, ces faits ont été connus de tous.

Mais les anciens nazis rejetèrent toujours les torts sur quelques-uns ; les Allemands sur les nazis uniquement et le monde sur les seuls mauvais Allemands. Chacun accuse une minorité et personne ne veut admettre que tout un peuple a été malade, et n’en cherche la cause.

Immédiatement après la guerre, les Américains chargèrent le pro­fesseur Eugène Kogan de faire un rapport sur les camps de concen­tration. Il désigna comme une des pires atrocités du système S.S. celui qui forçait les victimes à utiliser les mêmes méthodes que les persécuteurs.

On poussait les détenus à se voler et à se dénoncer les uns les autres afin de pouvoir affirmer qu’ils étaient des « sous-hommes ». Ainsi, dans mon film, le village pousse la réfugiée Barbara à rejeter son propre fils [Abram] afin de mieux pouvoir le lui reprocher ensuite. C’est le système de défense typique des faibles, il faut se dépêcher d’accuser un plus faible que soi afin de ne pas être accusé soi-même, il faut développer toutes sortes d’astuces pour trouver les faiblesses du voisin, pour ne pas être persécuté soi-même.

Il s’agit donc d’une maladie contagieuse. La pire négligence de la politique de l’après-guerre a été de ne pas essayer de guérir cette maladie. On a laissé couver cette haine, et l’intolérance fanatique envers les Juifs a été détournée vers d’autres minorités : par exemple les communistes.

Les autres pays réagissent également dans ce sens. Ils s’indignent lorsqu’un nouveau parti nationaliste est fondé. Lorsque d’anciens nazis ne sont pas toujours punis assez sévèrement après vingt-cinq ans ou quand des touristes Allemands pleins de complexes se comportent à l’étranger comme si le monde devait être à leurs bottes. Mais qui aide à guérir ces complexes ? Qui voit le déséquilibre qui sévit dans notre pays et son incapacité de se détendre, la peur du chaos en nous et autour de nous et qui devient une recherche obstinée de l’ordre ?

Si jamais une nouvelle catastrophe nous frappait, telles en auraient été les causes.

Mon film devrait aider à comprendre ces faits. Je trouverais infantile que les Allemands le jugent anti-Bavarois ou les étrangers comme anti-Allemand. Ce serait la même chose si la corporation des boulangers portait plainte parce que, dans un film policier, l’assassin était boulanger.

— Peter Fleischmann, circa 1969.

 

Revenons un instant sur la jeune fille. Tout le village profite de sa faiblesse : les hommes en lui sautant dessus, les femmes en la chargeant du péché des hommes. C’est qu’elle est bien pratique cette fille car, pendant que les maris se vident les couilles dedans, ils ne développent aucune stratégie pour aller piquer la femme du voisin. Résultat : la paix dans le domestique, la paix dans la communauté, et une détestation bien hygiénique en direction d’un objet qui n’a pas les moyens de se défendre. Ce n’est pas très héroïque, tout ça messieurs-dames. Et c’est sur ce fond d’indécente bassesse que prospère le joli fascisme. Ce sont ces faiblesses inavouables, ce sont ces pactes consentis mais tus, imprononçables, qui lui permettent de s’insinuer dans l’âme et d’en prendre souterrainement possession.

Nancy Huston : « Il est pour ainsi dire impossible, aux membres de notre espèce, d’admettre que nous n’avons aucun mérite à naître ceci ou cela. Naître, pour un humain, c’est aussitôt mériter de naître. »


  • Nancy Huston : L’espèce fabulatrice Actes Sud 2008.
  • Scènes de chasse en Bavière est distribué par Le Pacte.

 

On n’ai pas dépédé
Dalbera : Foro italico (CC BY 2.0)

 

La Faction

Dans une galerie de carrière, en région parisienne.

ALLAN ERWAN BERGER                                   Un jour, un vieil homme qui exploitait une champignonnière souterraine vers Pontoise m’a dit une chose étrange, une sorte d’adage que l’on se transmet dans sa profession: toujours les galeries tremblent à midi et à minuit.

J’étais très jeune quand j’ai reçu cette information, mais je ne l’étais déjà plus assez pour me contenter d’ignorer cette remarque, et la mettre au compte des fadaises que toute population un peu spéciale aime à sécréter pour surpimenter son statut particulier. Non, quand ce vieil homme a parlé des galeries de carrières qui bougent à midi et à minuit, j’ai tout de suite cherché une explication. Je me doutais bien que, sous cette formalisation symétrique, gisait un fait que les gens de l’ombre avaient reconnu depuis des siècles.

J’ai pensé à la dilatation des roches au milieu du jour, à leur rétraction au cœur de la nuit. J’ai encore pensé aux marées, comme phénomène secondaire venant s’additionner. Dans le silence des souterrains, j’ai à mon tour épié les petits bruits de la pierre qui s’effrite. Midi, minuit : un caillou se décolle de la paroi, un éclat tombe du plafond, une fente remue un peu, lâche une pincée de sable, et se tait. Comme un meuble qui craque, et se rendort.

Souvent, en revenant à intervalles réguliers dans les mêmes galeries, j’ai vu des blocs effondrés qui n’y étaient pas la fois d’avant. Bien sûr, dans la craie, dans le calcaire, ça n’est jamais spectaculaire comme dans le gypse ; il n’y a pas d’un seul coup une avalanche de roches qui vidange tout un plafond. En général, sauf cas exceptionnel, les choses vont tranquillement. Un jour, un bloc de quinze tonnes se détache et tombe, et puis plus rien pendant vingt ans, sauf, de temps à autre, une petite pluie de gravats qui descend des fissures.

Ce jour-là, j’étais dans une carrière très ancienne qui avait servi à la construction d’un château et de quelques églises du voisinage. J’aimais bien venir ici. Depuis longtemps, je levais avec d’autres un plan général des galeries qui trouaient le plateau.

Réseau des carrières de B*** : cavées du sud-est, dites “des Cancres”.

C’était, derrière quelques entrées à flanc de coteau, un réseau complexe, que de nombreux effondrements avaient scindé en différents secteurs, et dans lesquels les gens avaient creusé des terriers pour passer de l’un à l’autre. Tout au fond, dans l’endroit le plus reculé et le plus discret, se nichait un cul-de-sac que j’avais nommé le Coin des cancres.

En effet, sur ses parois, les carriers avaient déversé beaucoup de leur vie : « À bas les clercs de M. », « Le Père B. est un salaud », « C., de tel endroit, a creusé cette galerie », et puis toutes sortes de généalogies, de constitutions d’équipes. Aussi, merveilleuse trouvaille, l’épure d’une rosace, gravée au compas sur le flanc lissé d’un couloir.

Les ouvriers devaient venir dans cet endroit pour y manger à leur aise, loin des maîtres et des contremaîtres. J’ai vu, dans un recueil de photographies anciennes, un de leurs clients, seigneur du coin malgré sa bure et son vœu de pauvreté, ventru souriant devant son prieuré, parfaitement satisfait, notable comme pas un. En retrait se tient un jardinier, bien humble, bien soumis, la tête basse, le regard craintif et respectueux braqué par en-dessous vers le photographe. Il chiffonne un béret entre ses mains. Inférieur, bête de somme, servile insupportablement. Dans le fond, d’autres êtres flous se tiennent dans une sorte de garde-à-vous attentif, à côté d’un tas de pierres taillées. Ce sont les hommes qui travaillent dans les cavées ; voilà mes cancres. Salut les gars ! J’ai découvert votre cantine.

Alors, au fond de ces ateliers, loin des regards, la bile s’épanche. Et la politique, ici, trouve à dire : des considérations qui sentent la Commune, et aussi, tracées au noir de charbon, des images de violence, parce qu’avec la politique vient la guerre. Un blessé aux longues moustaches pointe son fusil entre les moellons en vrac d’une barricade, dans un conflit qui pourrait bien être, en Crimée, le siège de Sébastopol. Et voici une polychromie, intitulée La Faction : c’est une raide sentinelle sous un grand bonnet poilu napoléonien, au regard ingénu de petit gaga, sérieux comme un soldat de plomb. Du bleu, du rouge, du carbone de bougie ; il monte la garde à l’entrée de la zone, fusil à la botte.

Nous étions cinq, à chuchoter, émerveillés par la richesse de cet atelier détourné en galerie d’art populaire. Il y avait une fille nommée Karine.

Elle était belle et de regard noble, pensive et sage. Et moi, j’ai toujours été seul, et toujours j’ai été transi d’amour pour ma Dame qui viendrait un jour. J’ai toujours été seul malgré les amis, seul avec un rêve pitoyablement romantique. Ce jour-là, Karine arriva dans ma vie. Ce fut une évidence : « C’est elle ! » Mais va donc attirer l’attention d’une fille d’aussi haute tenue… La belle semble trop parfaite pour être autrement qu’inaccessible. Je tournais autour, muet, très impressionné, parfaitement incapable de la courtiser, ne sachant comment faire, ne voulant pas être grossier.

Elle relevait les graffiti, elle photographiait le moindre mouchetis de suie, tandis que je reportais les emplacements des œuvres sur le plan grossi de cette taille enfoncée au cœur de la colline.

Nous dégagions des remblais pour mettre à jour l’ensemble d’un panneau. Je crois me souvenir, mais je n’en suis pas sûr, qu’il y avait, dans un coin tout enterré, un petit arbre dessiné à la hâte ; peut-être de ceux que, sous Vincennes et Charenton, on nomme les Arbres de Maître Jacques mais dont on ne sait s’ils sont liés à d’authentiques rituels ou s’ils sont simplement fruits de canulars.

Après cette séance au milieu de l’ancien temps, nous aurions dû nous séparer, Karine d’un côté, moi de l’autre ; juste une rencontre fortuite devant quelques dessins oubliés, et puis les trajectoires auraient divergé. Mais deux événements survinrent qui nous lièrent plus solidement que je ne l’aurais jamais rêvé. Deux chutes.

La trahison

Nous avions fini. Nous ressortions. En chemin, il fallait passer sous un puits d’aérage qui découpe, quand on y est vers midi, un réconfortant carré de blancheur dans la pénombre sèche. Juste avant, on franchit les restes d’une vieille guimbarde rouillée que des gens ont amenée jusqu’ici, par des tunnels que le temps avait dû écraser bien avant ma naissance car nous ne retrouvâmes jamais leurs traces. Je crois que cette voiture était une “traction-avant”, un modèle d’une antiquité peu commune dont il ne restait, en gros, que le châssis démantibulé et une enveloppe friable de tôles en pleine débandade. Le moteur avait été éparpillé dans toute la salle par des fouilleurs curieux.

Nous enjambions ces restes quand un bruit sourd nous effraya, venu de l’ombre devant nous. Un bruit long et ronflant. Ça provenait du puits d’aérage. Quelque chose glissait, dans une pluie de terre.

Un choc brusque, brouf… sur le terril à la base du trou. Cependant, ébouriffé de froissements bizarres. Tout au long de la dégringolade, il y avait eu des glapissements. Une bête ! Tombée de la surface ! Malgré tous les branchages jetés sur l’ouverture, malgré la clôture, une bête était tombée dans le piège.

La base de ce puits a toujours été encombrée de petits cadavres : renards, chats, mais chatons et chiots aussi. Je me souviens d’une fois, un sac qui gigotait. Il ne contenait pourtant que des étouffés, mais les insectes avaient eu leur heure.

Nous nous sommes approchés. Sur la pile d’ossements et de pierrailles qui signalait la base du puits, il y avait, encore une fois, un grand sac-poubelle noir, fermé, qui bougeait doucement, et qui gémissait.

Vingt mètres de chutes, dans ce boyau étroit ! L’animal avait rebondi, le sac était déchiré. On voyait des poils gris qui se soulevaient sous une respiration rapide, des poils souillés de terre, avec du sang et une bulle. Alors Primo, car il était déjà avec moi à cette époque, Primo hurla vers le haut du puits un long cri de rage meurtrière ; tu t’en souviens, mon camarade ?

On a ouvert le sac. Dedans il y avait un vieux chien tout blanchi au museau, la gueule vilainement blessée, une babine presque arrachée. Il souleva sa tête un instant vers ma lampe, mais la douleur l’arrêta. Il se laissa retomber. Trois dents roulèrent. Un gémissement. Primo pleurait en silence.

« Un brancard, vite ! » Nous sommes allés remuer des bouts de ferraille, les restes d’un siège ; nous avons trouvé une courroie durcie, des fils électriques dans une gaine tissée. On a déchiré un long morceau de cuir moisi, et, pendant un quart d’heure, moi et un autre gars, nous avons construit quelque chose sur quoi allonger le chien. Karine a déployé une couverture de survie, et puis ce fut le moment où il fallut manipuler le corps de ce pauvre malheureux pour le mettre sur notre claie.

Dix mains craintives ont soulevé la bête qui s’est crispée sous le mal que nous lui faisions, et l’ont déposée. Puis j’ai replié la couverture sur le chien. J’avais découpé les lanières de mon sac spéléo ; avec, on l’a sanglé. Deux porteurs, et la procession a démarré en douceur en direction de la sortie, pleurant, rageant, maudissant l’immonde crevure qui avait jeté ce vieux chien dans le puits. Comment peut-on trahir des êtres à ce point ?

En chemin s’est posée la question de savoir comment nous allions faire passer le brancard dans le ventilateur… Car, à un endroit où la galerie est bien étroite, entre deux secteurs de la carrière, les champignonnistes du siècle dernier avaient eu la joyeuse idée d’y installer une ventilation mécanique, pour pulser de l’air. Depuis longtemps, cet engin rouillait tranquillement dans son berceau, mais ses pales étaient encore assez solides pour ne pouvoir être ni arrachées ni tordues sans un bon outil. Alors on se faufilait entre les lames, en imaginant qu’un jour un courageux se dévouerait pour détruire l’importun bidule à coup de masse, mais personne n’en apportait jamais, bien sûr. Et donc le “Hachoir à viande” restait entier, toujours à faire braire les gens qui passent.

Quand nous fûmes arrivés devant la machine, il devint parfaitement clair que le brancard était trop large… De toute façon, même un type mince avait du mal.

Et c’est pourquoi, cette corvée que nous avions toujours différée, nous avons dû nous la taper, non pas avec cette fameuse masse à laquelle nous rêvions depuis des lustres, mais avec un fichu bout de moteur que l’un d’entre nous alla chercher en arrière, et avec des pierres chipées sur un muret voisin.

Cela nous prit deux heures étouffantes, deux heures de forçats, mais au bout de ce temps, une pale, la bobine et une partie de l’axe avaient dégagé. Nous n’avions presque plus d’eau après ce travail de furieux. Je transpirais à flot et je puais, ce qui avait l’air de plaire au chien. Quand je le reçus de l’autre côté du ventilo, sa truffe remua, et sa tête chercha la protection de mon aisselle pour échapper à ce monde sans pitié. Sa détresse griffait le cœur. Je ne pouvais plus quitter ses yeux brumeux. Nous avions passé l’obstacle.

Dix minutes plus tard, à six-cent mètres de la sortie, Primo, qui ouvrait la marche, s’arrêta si brusquement que les brancardiers lui rentrèrent dedans. Quand le chien eut fini de hurler, nous avions tous compris le problème : pendant notre petite virée aux Cancres, un gros morceau de plafond, qui menaçait depuis longtemps, avait décidé de nous compliquer la vie en tombant. Avec cette masse et toute la pierraille qui l’avait suivie, la salle était complètement obstruée. Ça sentait encore la roche brûlée. Nous ne sortirions jamais par là, même sans brancard, même à poil. Primo dégaina le plan.

« Il reste encore la galerie sud-ouest, je précise à l’attention des camarades défaitistes.

― Tu oublies qu’elle est obstruée depuis cinquante ans.

― Non je n’oublie pas. Mais là-bas, l’effondrement est plus proche du coteau. Il y a quoi, dans le coin ? Cinq à six mètres d’épaisseur de terre et de roches, entre les tunnels et la surface ? Et comme les plafonds sont descendus, on devrait pouvoir passer en grattant dans le coquillier… Ce n’est pas la première fois qu’on aura à se taper ce genre de boulot pourri, pas vrai ?

― Correct. C’est friable, ça ne devrait pas être trop dur.

― Et après, on redescend… exactement là ». Sur le plan, Primo pointa du doigt un ratoniot au fond d’un couloir en forme de chapelet de saucisses. « On est à cinquante mètres de la sortie sud, et celle-là n’est pas effondrée… Pas en très bon état, je te l’accorde, mais c’est franchissable. Je le sais, j’y étais en février, pour les repérages en surface que tu n’as pas voulu te cogner, grosse flemmasse…

― Oui, et je ne les regrette pas ! Bon, on marche comme ça. Demi-tour… »

Alors on est reparti par les tunnels. On s’est retapé le ventilateur, on est repassé devant le puits d’aérage. Après quoi nous pénétrâmes dans un secteur bien amoché.

Il faut savoir que les ruissellements sur les pentes en bord de plateau affouillent le banc de calcaire et le sapent ; il se fracture, des morceaux se déchaussent et roulent dans les taillis. Un réseau de failles dissocie peu à peu de larges rectangles de roches, de la taille d’une piscine olympique, au milieu desquels les galeries ont le plus grand mal à rester intactes. En général, cinquante à cent mètres avant le rebord du plateau, les plafonds sont par terre, et dès qu’on éternue il pleut des gravats.

« C’est ici… » Sous un énorme rocher tombé, des restes de piliers en pierres sèches laissaient un passage large mais bas, dans lequel nous allâmes ramper. Inutile d’y amener le chien tant que la voie ne serait pas entièrement rouverte. Karine resta à le veiller. Elle alluma une bougie auprès de l’animal et nous regarda partir.

L’extraction

Sous terre, dans le silence et la nuit, le temps n’est plus mesurable. Il se dilate et s’étire, somnolent, halluciné ; ou bien il se contracte. Il est happé par le bruit du sang dans les veines, qui est bien la seule chose qu’on entend toujours. Les pensées se ralentissent, l’esprit décroche. Vingt minutes durent une heure, une heure passe en vingt minutes. Mais ici, les halètements du chien rythmaient l’attente. Karine éteignit sa frontale et s’allongea. Elle prit une papatte dans sa main. Ils restèrent ainsi sans rien faire, à mélanger leurs souffles. Au bout d’un moment, le chien s’endormit.

Puis il y eut un petit grattement et des bruits étouffés. Une lueur dansa sur les roches. J’étais revenu prendre des nouvelles du blessé. J’émergeai de ma souricière, absolument épuisé. Quatre yeux brillants m’observaient. Le bas de la couverture de survie fut animé de mouvements répétitifs : la queue remuait !

« On est à mi-chemin, dis-je ; malheureusement, c’est le plus facile qui est fait. Jusqu’à présent nous avons dû nous coltiner des blocs et bouger des caillasses, mais maintenant il va falloir creuser… Néanmoins, on a trouvé un endroit plus accueillant qu’ici. Un très ancien atelier de taille, bien consolidé, avec juste une grosse fracture qui laisse passer des racines et aussi de l’air frais, ce qui n’est pas à dédaigner. On va mettre le chien là-bas.

― Et après, c’est comment ?

― Après il faudra se frayer un passage dans la couche des fossiles. On va gratter. On remplira les sacs, et on les videra derrière nous. La vérité, c’est qu’on a mangé notre pain blanc. Heureusement qu’on a des gants. Il reste de l’eau ?

― C’est le dernier litre que j’ai, et il est presque fini, je le garde pour si les choses empirent.

― Bon, tant pis. »

Karine prit la tête et tira le brancard tandis que je le poussais sans le voir, le casque dans les yeux, le nez dans les bottes de cette fille qui me charmait de plus en plus avec son courage et sa disposition à ne pas râler quand les choses tournaient mal.

« Ceci dit, souffla-t-elle… Ah bon sang mais où est-ce que ça coince ? Ceci dit, je ne suis pas mécontente d’être là.

― C’est sûr. Au moins il ne mourra pas dans ce trou…

― Ça doit être terrible… je vais où, là ?

― À gauche. Gaffe au petit pilier qu’il y a devant toi : il soutient un truc qui doit absolument rester où il est, et il est le seul à le faire. Serre bien à droite. Tu crois aux coïncidences ?

― Oui…

― Moi aussi. Ceci est une coïncidence, et rien d’autre. C’est ça qui est terrible. Nous aurions pu ne pas être là, nous aurions pu partir cinq minutes plus tôt…

― Oui, écoute, pousse un peu, là. Tu crois qu’il ne s’en remettra pas ?

― Il est brûlant. Mais on s’occupera de lui jusqu’au dernier instant, bien sûr. »

Au camp intermédiaire, il n’y avait personne, mais des raclements furieux s’échappaient d’un terrier coincé entre deux blocs. Nous installâmes le chien sous le plafond le plus sain que nous pûmes trouver, et nous nous effondrâmes.

Des gouttes de pluie tombaient de la fissure ; une agréable odeur de forêt mouillée baignait la niche. Là haut le bois dormait, à quelques mètres à peine, mais à combien d’heures encore ?

Ceci étant, la situation n’était pas désagréable : je me reposais en compagnie d’une fille qui me plaisait énormément, tandis que les autres se tuaient au travail. Nous nous sourîmes. Apparemment, tout n’était pas perdu d’avance, j’avais mes chances. Oui ?

La transmission

Nous avons fait connaissance, et puis un type est venu nous râler dessus comme quoi on n’en foutait pas une, et on a dû le remplacer dans la mine. Je me suis retrouvé en tête, sur le front de taille, à gratter dans cette couche de calcaire marneux pleine de fossiles. Ceux-ci étaient des Cérithes et apparentés, des coquillages de mangrove. Ils étaient morts il y a des millions d’années, à une époque où cet endroit était une lagune pleine de palétuviers, de crabes amphibies et de poissons pulmonés. Ils avaient vécu dans un lieu qui devait ressembler à la Gambie, cette enclave fluviale au sud du Sénégal. J’imaginais le cri des frégates qui nichaient au sommet des feuillages, dans le vent tiède venu de l’océan… Une pluie de coquilles me rentrait continuellement dans le cou tandis que je creusais mon chemin au milieu des ancêtres.

Car cette chair, venue des morts de la couche fossilifère, ils l’avaient redonnée après leur vie brève, et tout le monde, absolument n’importe qui, pouvait s’en être servi pour se construire. Les crabes, les animalcules qui sucent ce qui tombe au fond de l’eau, les racines des palétuviers, le corail… Millénaire après millénaire, la grande chaîne de la chair menait jusqu’à moi qui, à midi, avais mangé des tomates qu’un maraîcher cultivait dans un champ en contrebas de ce cimetière marin.

Je fus alors envahi d’un respect phénoménal pour ces gens dont je brassais les coquilles. Ils avaient été nourris, ils avaient nourri, et aujourd’hui nous les vivants nous existions grâce à cet héritage. Ceux-là qui tombaient dans mon col étaient, pour une petite part, les lointains acteurs de ma survie. Cette transmission des cendres force au respect. On ne devrait pas tuer par facilité.

Nous finîmes par déboucher dans le couloir que nous visions. Il avait fallu percer, au raz du plafond, un passage dans un muret de consolidation, l’homme de tête passant comme il le pouvait une pierre au suivant, qui la refilait derrière au troisième et ainsi de suite. Puis le premier s’était laissé glisser, les mains en avant tandis qu’on le tenait par les pieds, jusqu’à se recevoir sur le sol. Il avait ensuite aidé le second à sortir du terrier, puis ensemble ils avaient élargi le passage.

Les restants allèrent chercher le brancard, et le manœuvrèrent pendant trois quarts d’heure dans cette chatière infernale. Jamais je n’ai fait un exercice aussi exténuant. Un chien, ça pèse, et celui-ci était assez gros. Il fit sa part de travail, si l’on peut dire, en décollant une impressionnante plaque de fossiles qui glissa sur les épaules de Primo. Pendant dix minutes, mon camarade batailla à l’aveuglette pour se dégager de cette masse hérissée de coquilles pointues, alors que le chien, l’arrière-train engagé sous la plaque, patientait, courageux, sans faire d’histoire, alors même qu’il devait souffrir.

Dans les derniers mètres, nous fûmes deux à reculer devant le brancard. Karine tirait, et moi je pelletais le plafond pour qu’il n’allât pas racler les côtes du chien, qui était déjà suffisamment amoché comme ça. Tout le temps, la couverture de survie s’accrochait quelque part, et embarquait son lot de gravats. Tout le temps, il fallait s’arrêter, nettoyer, mettre les poignées de fossiles dans un coin où elles ne gêneraient pas.

Une fois dans le couloir, nous avons continué comme des automates, trop à bout pour supporter de rester plus longtemps dans ces tunnels surbaissés. Nous avons brancardé le chien encore et encore, dans les virages au milieu des blocs abandonnés, jusqu’à ce que je me prenne – j’étais en tête – une branche d’acacia en pleine poire. Nous étions arrivés dehors, enfin, et c’était encore la nuit.

Nous avons titubé jusqu’aux bagnoles. La pluie avait rendu les pentes boueuses et glissantes. À tout moment, l’un d’entre nous, trop crevé pour rester encore debout autrement que par de la pure obstination, dérapait et s’enfonçait à moitié dans un fourré.

Arrivés en bas, nous nous sommes déshabillés devant les coffres, frictionnés au lave-glace pour décrasser mains et visages, et nous avons fait le point. Nous étions partis depuis trente heures ; des familles devaient se ronger d’inquiétude. La première chose que l’on fit fut de les réveiller pour leur annoncer que personne n’était mort, mais qu’on avait un chien blessé sur les bras. Après quoi nous roulâmes, très lentement et prudemment, jusqu’à l’autoroute. Primo trouva une clinique vétérinaire sur Paris, qui ouvrirait à peu près à l’heure à laquelle nous y arriverions.

Les habitants de la région parisienne étaient déjà en place, à la queue-leu-leu sur quatre voies de front, en chemin pour le boulot. Nous roulions dans un silence hébété, au milieu du troupeau blême, sous la pluie qui ne voulait pas cesser. Karine s’était posée à côté de moi, sur la banquette arrière. Nous nous sommes endormis, chacun servant d’oreiller à l’autre, avec le chien sur les genoux.

La faction

Cet animal a vécu trois mois encore, auprès de mon radiateur. Il se traînait dans l’appartement, les reins brisés. Je lui faisais des piqûres deux fois par semaine. C’était un brave type, bien poli ; pas facile à porter dans les escaliers quand je le sortais faire sa crotte, mais il avait le bon sens de ne pas se confondre en excuses. Après tout, j’avais signé, et les contorsions m’horripilent.

La nuit, il lui arrivait de se réveiller en pleurant ; alors il rampait jusqu’à mon lit, moi je descendais avec ma couverture, et nous dormions en tas. J’ai fini par lui laisser une veilleuse, pour le rassurer, pour qu’il ne se réveille plus jamais au fond d’un puits noir.

Tout ce temps, je me suis senti comme le factionnaire du Coin des cancres, le petit gars bleu et rouge qui garde l’entrée de la cantine. Moi je gardais mon foyer, dans lequel vivait un chien qui avait été trahi. J’en éloignais les ombres, je repoussais les terreurs, je pansais les vilains rêves. J’étais de service jour et nuit.

Et puis un jour le chien s’est mis à saigner de l’anus, et ce fut la fin finale : il poussait des râles, ce n’était plus réparable, le véto l’a piqué.

« Il avait un nom ?

― Je l’appelais Monsieur la Brosse.

― Pourquoi ?

― Je n’ai plus envie de répondre. »

 

 

Malheur, passe ton chemin !
Images A.E.Berger (CC BY-SA 3.0).

 

De la fraternité

ALLAN ERWAN BERGER

« …en ce temps-là, Entemena, le prince de Lagash, et Lugal-Kinishe-dudu, le prince d’Uruk, firent [traité de] fraternité. » Ce fragment de texte, vieux de 4800 ans, est inscrit sur un “clou de fondation”, dédié par Entemena, roi de Lagash, au roi de la ville de Bad-Tibira, à l’occasion du traité de paix conclu entre Lagash et Umma. Dans ce document diplomatique, que l’on peut consulter au Louvre dans les Antiquités mésopotamiennes (Richelieu, r.d.c, salle 1a), il est donc question de “fraternité”. Image en domaine public.


Une première fraternité :

Si je consulte le Gaffiot, j’y lis que fraternitas est le lien qui unit les enfants d’une même mère. Comme on est chez les Romains, où les femmes comptent ordinairement pour moins que du beurre, ces enfants sont tous des frères – les relations entre sœurs ou entre frères et sœurs ne méritent aucun mot ; nulle sororitas dans le vocabulaire.

Seconde fraternité :

La fraternité renvoie donc à une origine commune, qui est ici la maman. Par conséquent, elle déclare l’existence d’une identité commune. Au sens figuré, il est donc naturel de la retrouver à la fondation de bien des tentatives d’alliances entre puissants, telle que celle dont il est question sur le texte de ce clou d’argile.

Troisième fraternité :

Pour celles et ceux d’entre vous qui sont un peu familiers avec l’histoire de Rome, vous aurez noté que la ville, telle qu’on la découvre racontée par Tite-Live, a été fondée par toutes sortes de têtes dures, de renégats, de fuyards, de réprouvés, d’objecteurs, qui ne pouvaient plus vivre sous la domination des princes de la région. Ils se rassemblèrent dans un oppidum qui dominait et commandait un passage sur le Tibre ; ils s’organisèrent, ils se défendirent, et cette façon de toujours devoir faire la guerre contre ceux qui ne supportaient pas de les voir exister leur donna ce trait spécifiquement romain, ce “génie” qui, forçant la ville à ne pouvoir survivre que par des victoires et des gains de territoire, scella son destin.

Rome, inextirpable écharde plantée dans la chair des États du voisinage, c’est l’emmerdeuse absolue, qui gagne dans l’affaire non seulement son génie, mais aussi la coloration de ses mythes. Ainsi, la “citoyenneté” romaine devient un billet d’accession à une fraternité toute particulière, et aux facilités qui l’accompagnent. Et cette fraternité, qui proclame à la face du monde italique une identité géopolitique résolument révolutionnaire, nous introduit à la notion utilisée sur la devise de la république française : c’est nous contre tous les autres. Liberté, Égalité, Fraternité – ou la mort. Voici une solidarité de combat.

Ci-dessus, devise de 1793, archivée sur gallica.fr – image hissée dans le domaine public, merci de ne plus dire “tombée”.

Quatrième fraternité :

Tels des petits romains en quête d’une vie meilleure, voici que des gens se regroupent dans un but commun. Ils fondent une “fraternité” qui, souvent mais pas nécessairement, aura un caractère secret. Loge maçonnique ou monastère flambant neuf, le groupe qui se replie là œuvre hors de la furie ordinaire des affaires humaines, protégé de la corruption par un pacte – au moins pour un temps. Nous sentons alors toute l’affinité qui existe entre une règle monastique et, par exemple, une constitution.

1790 – une fraternité révolutionnaire :

Robespierre, le tyran bien connu, prétend étendre la Révolution jusqu’au peuple, c’est-à-dire en retirer la conduite aux seuls grands bourgeois, pour la déposer entre les mains de tout le monde. Ainsi, dans un essai publié en décembre 1790, il se lance dans la promotion de son idée d’une garde nationale qui serait constituée de citoyens armés volontaires.

À l’époque, les grands notables de la Révolution imaginaient plutôt une démocratie de l’entre-soi, bien censitaire comme il se doit – il fut même envisagé d’avoir pour devise le slogan Liberté, Égalité, Propriété. Mais Robespierre, s’adressant, dans sa lettre ouverte, à la Constituante : « Si quelqu’un m’objectait qu’il faut avoir une telle espèce, ou une telle étendue de propriété pour exercer ce droit [de défendre la république], je ne daignerais pas lui répondre. Eh ! que répondrais-je à un esclave assez vil, ou à un tyran assez corrompu, pour croire que la vie, que la liberté, que tous les biens sacrés que la nature a départis aux plus pauvres de tous les hommes ne sont pas des objets qui vaillent la peine d’être défendus ? Que répondrais-je à un sophiste assez absurde pour ne pas comprendre que ces superbes domaines, que ces fastueuses jouissance des riches, qui seules lui paraissent d’un grand prix, sont moins sacrées aux yeux des lois et de l’humanité que la chétive propriété mobiliaire, que le plus modique salaire auquel est attachée la subsistance de l’homme modeste et laborieux ? »

Des masses de gens ont porté la Révolution, de toutes les classes, et même de tous les ordres. Pas seulement les gros possédants, avides de s’emparer du pouvoir régalien, mais aussi la foule immense et mal ordonnée des petits humains lambda qui en attendirent toutes sortes d’appels d’air. Ainsi : tous électeurs ? Alors tous citoyens ! Par conséquent : « Reconnaissez donc comme le principe fondamental de l’organisation des gardes nationales, que tous les citoyens domiciliés ont le droit d’être admis au nombre des gardes nationales, et décrétez qu’ils pourront se faire inscrire comme tels dans les registres de la commune où ils demeurent. »

C’est une sécurité : un peuple armé ne peut être renversé, et devient ainsi le principal garant de sa propre liberté « puisqu’il est contradictoire que la nation veuille s’opprimer elle-même ».

Poursuivons : « Voyez comme partout, à la place de l’esprit de domination ou de servitude, naissent les sentiments de l’égalité, de la fraternité, de la confiance, et toutes vertus douces et généreuses qu’ils doivent nécessairement enfanter. »

Raison pour laquelle, enfonçant bien le clou qui fondera la devise de la république, Robespierre inscrit, à l’article xvi du projet de décret qu’il propose pour l’instauration des gardes nationales : « Elles porteront sur leur poitrine ces mots gravés : LE PEUPLE FRANÇAIS, et au-dessous : LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ. Les mêmes mots seront inscrits sur leurs drapeaux, qui porteront les trois couleurs de la nation. »

Je vous laisse découvrir ce que la Constituante constituera au bout du compte, et comment les gardes nationaux furent finalement relégués au rang de bêtes de somme qu’on armait et désarmait à volonté, mais qu’on ne laissait surtout pas armés. Robespierre le sale gauchiste fut calomnié, piégé, destitué, mutilé, exécuté ; la grande bourgeoisie s’étendit alors bien à son aise dans les machineries du pouvoir, puis se trouva un empereur en la personne d’un petit lieutenant entreprenant.

Avant de terminer :

Je vous conseille un livre, une conférence, et un billet. Le livre est de Régis Debray : Le moment fraternité, Gallimard, 2009.

La conférence est de monsieur Henri Guillemin : Robespierre et la révolution française. L’audio est disponible par ici.

Le billet concerne l’aspect libéral de la révolution française, avec l’établissement du droit à la propriété. Ceci pour apporter un éclairage sur la promotion qui fut un temps faite du triptyque Liberté, Égalité, Propriété. Voici le lien.

Nota bene que ce billet est intéressant car il éclaire incidemment la naissance d’un phénomène qui ne laisse pas de surprendre aujourd’hui les gens de gauche : comment il est devenu possible que, pour les néo-libéraux de notre temps, les mots “démocratie” et “capitalisme” soient pour ainsi dire devenus synonymes (au FMI, à Bruxelles etc. Voyez ce qu’en dit David Græber dans son ouvrage sur la dette). Doxa : pas de démocratie sans capitalisme, pas de capitalisme sans démocratie, la démocratie c’est le capitalisme, et les monstres qui n’aiment pas le capitalisme sont les ennemis de la démocratie.

Un dernier point :

La fraternité politique serait donc un lien, qui opère dans le registre des sentiments, unissant des gens soumis à une même règle qu’ils se sont donnée en réaction à un contexte. Autant dire que plus on éloigne les citoyens de l’action politique, qui consiste à délibérer et à ordonner, plus on détruit en eux les raisons de se sentir unis les uns aux autres dans une quelconque fraternité. Ce qui peut nous inciter à suspecter que la fraternité est un objectif de guerre chez ceux qui nous veulent bétail et non peuple. Et je ne parle pas ici depuis mon point de vue de gauchiste ; je crois fermement qu’on peut être de droite, et fraternel.

Du reste, un peuple héberge toutes les tendances. Alors, il est parfois intéressant d’observer ses petits gestes. Revenons un instant sur la solidarité : elle nous pousse à agir de manière collective, en vue de la réalisation d’un but réputé bénéfique pour tous. La Sécurité sociale en est un exemple, les cavalcades des buffles en sont un autre, les gardes nationales auraient pu faire le troisième. Et nous observons, chez les humains, que les actions solidaires nécessitent très souvent des gestes concertés : vous n’agissez pas librement, mais selon un plan établi. Le meilleur exemple en est, symboliquement, le corpus des danses villageoises.

Vous saurez qu’en Bretagne, où danser est une occupation intensément culturelle, les festoù-noz (fêtes nocturnes) sont très suivis (i-S, sans e, car le mot est masculin). On y danse le rond de saint-Vincent cher à Ysengrimus, on y danse la scottish irrégulière ou non, on y danse la gavotte, l’aéroplane, toutes sortes de rondes et d’avant-deux, des suites en quantité, des polkas, des pastourelles, et même une mazurka. Bref, on fait trembler les planches jusqu’au petit matin en suant comme des cochons.

Tout ceci ne s’obtient pas sans un certain ordre. Il est à remarquer que, dans bien des danses, les participants sont appelés à se tenir les uns aux autres par le petit doigt – ce qui fait qu’au bout de la nuit, la crampe du petit doigt est devenue la plus sérieuse de toutes les calamités qui harcèlent les danseurs, loin devant la soif inextinguible ou les ampoules aux pieds.

Mais voici qu’en Grèce – qui est, mystérieusement, la seconde patrie de bien des Bretons –, on danse aussi, et pas qu’un peu. Sauf que là-bas, on se tient souvent par les épaules, comme au rugby. Tenez-vous donc deux minutes les uns aux autres par les épaules, et dites-moi si vous restez insensibles au courant qui passe. Non, n’est-ce pas ? C’est la fraternité qui circule, tout magiquement.

J’en ai terminé pour cette semaine. Par contre, étant absent dans les heures qui vont suivre la publication de ce billet (je suis affecté au service d’ordre à un meeting anti-capitaliste, car je suis un grrr), je ne pourrai immédiatement répondre aux commentaires que vous pourriez déposer. Signé Furax.

Andreas Praefcke : ronde chypriote, 750-600 BC.
Photographie… hissée… dans le domaine public.

Une lignée

ALLAN ERWAN BERGER                      L’actualité en France est tellement frustrante en ce moment pour un petit gars qui voudrait simplement vivre sans se faire pigeonner, qu’il est presque impossible d’écrire sereinement. J’avais dans l’esprit un billet sur la notion de fraternité, mais il attendra que je sois un peu moins indigné – par le confusionnisme ambiant, par la ruine annoncée des maigres économies familiales, par les escadrilles de poubelles qu’on jette sur ma Gauche anticapitaliste, par les déchirures qui la traversent, par le mensonge qui trône au cœur des palais.


Bon allez, tout n’est pas si noir. Un jour peut-être, la France fera comme en Tunisie. On balancera nos maîtres, et on tâchera de n’en pas installer d’autres à la place. C’est pas gagné, car ça rumine sévère par chez nous. « Meuh ! » Toute de suite, une blague d’avant la révolution, et puis on commence !

Mollah Nasreddine Hodja vient d’avoir une idée.

« Ma fille, sois heureuse ! Je vais te marier avec un jeune homme très bien…

― Tiens donc ? Mais si je n’ai pas envie qu’on choisisse à ma place, ô mon gentil papa ?

― Allons allons, c’est le dernier fils de Ben Ali, le roi de Tunisie. C’est lui qui reprendra le flambeau ! Tu seras reine, ma fille !

― Ah ! Dans ce cas… »

Tout content, Mollah fait un saut à Tunis et demande à voir le puissant dictateur ; on l’introduit, et voilà notre intrigant qui fait sa proposition… Ben Ali n’est pas très convaincu : « Mon fils n’a pas huit ans et ta fille en a neuf, c’est quand même un peu tôt, tu ne crois pas ?

― Mais que non, ô vénéré prince ! Les alliances entre maisons régnantes se préparent longtemps à l’avance ! Car sache que ma petite dernière est la principale filleule de Nicolas Sarkozy, qui lui a d’ores-et-déjà réservé le ministère de la Défense pour le troisième quinquennat, et celui de l’Économie et des Finances pour le quatrième. Alors ?

― Ah ! Dans ce cas… »

Tout frétillant, Mollah téléphone à Nicolas Sarkozy : « Il faut que tu réserves quelques beaux ministères à ma dernière fille, pour les quinquennats trois et quatre ! Et qu’elle soit ta principale filleule ! Je te dicte les noms des ministères, tu as un papier ?

― Et pourquoi je ferais un truc pareil, Hodja ?

― Ce sera la femme de Mohammed Zine el-Abidine, le futur numéro un en Tunisie ! Et tu penses bien qu’étant reine, elle aura l’oreille du roi…

― Ah ! Dans ce cas… »

Veaux, vaches, cochons, couvée. Et puis voilà qu’il y a eu une révolution. Salauds de Tunisiens, qui n’ont pas voulu pas crever poliment tandis qu’on les tondait et qu’on s’engraissait sur leurs carcasses. Pas bien ! Du reste, le FMI les a grondés.

Et je commence…

De génération en génération. Illustration originale © Serge Lenoir. Cliquez sur l’image pour accéder au fichier original.

Une lignée

Il était une fois un humain qui avait des choses à dire. Plutôt que de monter sur une petite caisse pour haranguer la foule, il décida de parler à chacun en particulier. Comme les gens étaient nombreux dans son pays, et que cet individu était loin d’être bête, il n’alla pas poursuivre ses auditeurs un par un sous les portiques et dans les agoras, mais fit comme font les tragédiens : il coucha ses pensées par écrit. Quand ce fut fini, un acteur lut ces phrases à voix haute lors d’un banquet. L’auditoire se mit à bruire et à bouillonner de réflexions profondes, ce qui était bon signe ; on applaudit, on s’engueula, on porta des toasts à monsieur l’auteur, on roula sous les banquettes. Conquis, un riche seigneur commanda une copie de l’œuvre, qui fut rapidement déclarée « immortelle » ; aussitôt, Platon se précipita pour en prendre connaissance.

On peut établir avec la plus grande certitude que ce philosophe, ayant lu pendant toute une nuit les pensées de notre auteur – dont le nom, malheureusement, a disparu dans les ombres du passé – les replanta dans son crâne à lui, où elles bouturèrent, fleurirent et se changèrent en un joli bouquet parfumé qu’il offrit à étudier dans le fameux Critias. Or, un jour, un tricoteur de phrases, fort occupé à éplucher ledit Critias parce qu’on lui avait assuré qu’on y trouvait des révélations stupéfiantes sur l’Atlantide, tomba en arrêt sur le joli bouquet. Il en fut si profondément impressionné que non seulement il en retint l’architecture et tous les arguments, mais il travailla dessus, et écrivit à son propos un Commentaire qui devint si célèbre que, bien des siècles plus tard, Virgile lecteur de cet ébouriffant Commentaire, Plutarque lecteur de Virgile, puis Montaigne lecteur de Plutarque, allaient bondir en découvrant les paroles faramineuses. Passionnés, ils se plongeraient avec délices dans la chasse aux sources, mais ne trouveraient, dans le cas de Plutarque et de Montaigne, que le Critias et quelques séquelles collatérales, le Commentaire ayant sombré corps et biens dans le grand silence qui suit les destructions majeures – celles-là même qui ont englouti presque toute l’œuvre d’Eschyle, par exemple.

Pendant les guerres de religion, les Essais du sieur de Montaigne, ayant, depuis Bordeaux, essaimé jusque chez les bourgeois de Paris, Rouen, Dax et autres lieux, firent connaître la pensée, ou les pensées, de l’ermite turricole. Mais souvent, mais toujours ou presque, les lecteurs, subjugués par le babillage de l’auteur, ne virent pas ce que lui, d’un très ancien trésor, avait récupéré grâce au Critias.

Bien des exemplaires du livre finirent brûlés dans les incendies d’après pillage. Des gens qui auraient pu les parcourir furent décapités. D’autres, détournés des études par la terrible combinaison des serveuses de cabaret, des moines et des chopines, ou par l’attrait d’une vie de mercenaire, pensèrent le moins qu’ils purent et crevèrent idiots. Enfin, par un grand miracle, un lointain descendant d’une de ces âmes perdues, réfléchissant dans son coin, redécouvrit sans le chercher le fil coupé des cogitations anciennes. Tout émerveillé de cette trouvaille dont il se pensait l’inventeur, il en fit un court sonnet qui fit grand bruit. Quinze ans plus tard, un très sérieux compilateur, tombant par hasard sur ledit sonnet, commit à son sujet une dissertation hautement ennuyeuse qui, par un autre miracle, fut mise sous les yeux d’un érudit suffisamment sagace pour y voir poindre une trace de Montaigne, de Plutarque, et de tous leurs ancêtres.

Cet avisé bonhomme rétablit en cent pages in octavo la généalogie du petit sonnet (il y fait même mention d’un Commentaire perdu), jusqu’à certains propos d’après-boire qu’aurait tenus Platon, relatifs à de mystérieux rouleaux au contenu dément, étudiés fiévreusement pendant une nuit de sauvagerie mystique chez un ami aisé, et dont il se serait inspiré pour son Critias. Ce dernier petit ouvrage eut un certain succès chez les antiquaires, et même chez les philosophes, puisqu’on raconte que le chevalier Grimm l’envoya à son camarade Diderot, qui ne l’ouvrit seulement pas mais sa fille si. Entre-temps, Voltaire se l’était procuré, et, l’ayant expurgé de tout le fatras qui l’encombrait, en répandit la quintessence dans un bizarre road-movie spatial intitulé Micromégas qu’on lit encore aujourd’hui lorsqu’on est un peu curieux de la science-fiction en perruque, ou qu’on se trouve être un fanatique du grand homme. Il y a même quelques bonnes phrases.

Ainsi, depuis les temps oubliés d’avant Socrate et Platon, jusqu’à la toute dernière édition à deux dollars des ouvrages mineurs de l’ami Voltaire, jamais l’antique parole ne se perdit si totalement qu’on n’en pût rattraper, in extremis, le petit bout qui s’enfuyait dans le néant.

Malgré les guerres de religion, malgré Hitler, et même malgré l’hyper-libéralisme qui nous abrutit et nous épuise aujourd’hui, la pensée, furtif petit lombric, trouve abri et nourriture dans des milliers de bibliothèques, et aussi dans le fait que les puissants la méprisent ordinairement. Une très haute magie opère ici : Montaigne, et Platon avant lui, eurent longtemps de l’influence jusque sur les esprits qui ne les avaient jamais lus, et en possèdent encore, par le simple fait que leurs lecteurs, en ne se taisant pas, ont répandu les idées de ces messieurs. Telle est la puissance des êtres qui lisent que certains d’entre eux, en écrivant à leur tour, finissent, lentement mais sans jamais faillir, par détourner les nations des gouffres vers lesquels naturellement elles s’avancent, pour les mener, pendant un temps, sur des chemins plus droits, frayés pourtant de longue date, et débroussaillés par des générations de lames… Le pouvoir d’un humain qui écrit n’est donc pas à négliger, car il se transmet à ses lecteurs, qui sont inlassablement poussés à faire du prosélytisme (voyez, de Zweig, biographe de Montaigne, la correspondance : la promotion qu’il y fait des ouvrages de ses frères en lettres y est assez fréquente).

Cette filiation par l’esprit a été illustrée par le plasticien Bruce Krebs, qui en a imaginé un panneau tout à fait charmant. La sculpture est exposée près de la Tour des Quatre Sergents, accrochée à un vieux mur des remparts de La Rochelle, en France. L’œuvre, en bronze, se nomme De génération en génération, et l’on y découvre un curieux paysage, composé d’une bonne trentaine de colonnes constituées de têtes empilées, chaque tête lisant ce que pense la tête située immédiatement au-dessous… Quand je dis que chaque tête lit, c’est un peu exagéré. Car il y a des accidents. Des gens ne veulent pas lire, ou ne veulent pas dire, et leur crâne ne prendra donc pas la forme d’un livre ouvert comme le font les crânes des autres lecteurs écrivains, qui restituent et transmettent. De longues zones sont aussi comme fracassées, et l’on sent ici le passage d’une guerre, ou d’une dictature ; les gens s’y disloquent, et il faudra toute la magie citée plus haut pour rattraper le bout du fil, grâce à la bonne providence d’un penseur écriveur tout neuf, et qui sera lu. La tête penseuse originale est à rechercher en bas à droite, tandis que le dernier lecteur, celui qui n’a encore rien écrit, se trouve perché tout en haut à gauche.

Les promeneurs qui passent s’interrogent sur ce que signifie ce panneau, et les discussions autour de l’œuvre font que souvent les doigts viennent, en désignant telle tête ou tel événement, caresser des fronts qui en brillent de bonheur.

L’image que j’ai choisie pour illustrer la tête du billet d’aujourd’hui montre un moment particulièrement dramatique. Comme la série se lit de bas en haut et de droite à gauche, nous découvrons d’abord une colonne de penseurs-écriveurs bien tranquilles et tout heureux de s’entre-citer d’une tête à l’autre, suivie d’une colonne où semble poindre une censure de l’esprit : ce qu’on lit effarouche, et l’on ne restitue pas tout ce qu’on a vu. Partant, le message se détériore, et l’intelligence des lecteurs aussi. La colonne suivante montre un individu occupé à se fermer la bouche pour ne rien dire de ce qu’il a lu, et ceux qui le suivent dans le temps sont bien à plaindre : les mains vides, leurs têtes sont elles aussi de plus en plus vides jusqu’au moment où, dans la dernière colonne, les pensées sont devenues si ténues que c’est la spécificité même de l’être humain qui part en vrille, et les visages se brisent.

Heureusement, monsieur Krebs réparera tout cela, dans une progression inverse de celle-ci, et les bons gagneront, tout en haut, et à gauche évidemment !


De Génération en Génération, bas-relief en bronze, de Bruce Krebs, 1999.
Les remparts, la Rochelle, France.
Site du plasticien


Nota bene que ces panneaux, qui peuvent se lire dans un sens et puis dans l’autre, racontant alors une histoire différente, ne sont pas loin de ces jeux de l’esprit qu’un auteur d’ici a nommé des antipalindromes : ce sont des textes qui, lus de bas en haut, disent exactement l’inverse de ce qu’ils disent lorsqu’on les lit de haut en bas. Ils sont donc tout à fait propres à pasticher des discours politiques où l’on vous promet des tas de merveilles dans un sens, et des tas d’horreurs dans le sens inverse. Voici deux exemples :

Que rien ne tient dans votre tête…
Moi je sais que c’est faux. L’expérience prouve, bien au contraire, ceci :
Vous retenez toujours tout !
Allons donc, vous êtes bien léger avec vous-même d’oser m’affirmer que
Ce qu’aujourd’hui je vous ai raconté demain s’envolera.
C’est à dire que
Mes paroles si sages, vous les glisserez dans l’oreille du chat !

&

Aux sources puissantes de la franchise
J’abreuverai le monde
De mensonges ;
Je ne dirai jamais
La vérité reine.
Je vénère la virtù des Florentins,
Tel est mon intérêt !

 

À propos de liberté

Colonne de la place de la Bastille, à Paris : le génie de la Liberté, avec une caméra de surveillance ! Image de Vassil, domaine public.

Allan Erwan Berger  Reprise des ouvrages “sérieux”. J’entame maintenant une série de billets sur les trois mots de la devise de la république française. Je n’aurai pas l’outrecuidance de prétendre dispenser ici de généreux rayons d’un savoir inaltérable car je ne suis pas Bernard-Henri Lévy (1) ; tout au plus puis-je revendiquer un certaine pondération dans mes petites études lexicales, mais cela ne met évidemment personne à l’abri d’écrire de grosses bêtises, raison pour laquelle je vous demanderai de bien vouloir me corriger si vous le jugez nécessaire.


(1)    BHL : philosophe omniscient et omnipotent (livres, télés, films, guerres), fondateur d’un réseau dont le nom seul est déjà tout un programme : La règle du jeu. Je vous mets, sans l’activer, le lien vers le site de l’Irremplaçable : bernard-henri-levy point com. Il est possible que monsieur fasse un jour de son nom une marque déposée – Alain Delon l’a bien fait.

Raison et salaisons :

Ceci n’est pas le titre d’un nouveau Jane Austen donc restez assis. Tout simplement je fus cet été chez ma cousine, quelque part dans une campagne, en compagnie de chiens, de chats, de poules, de lapins, de patates, poireaux, tomates et laitues (les tomates font d’excellents fruits de compagnie car elles sentent bon et se balancent avec grâce). Au milieu de cette arche allait et venait le mari de ma cousine, un homme qui est très soucieux de tout construire de sa vie : il a retapé des tracteurs, il bûcheronne et tronçonne ses propres arbres pour se chauffer, il mange ses légumes et ses fruits, ses œufs, ses confitures. Il remonte ses granges, plante ici une piscine en toile, là un barbecue, rêve à une véranda ou peut-être à une serre, tend des hamacs un peu partout sous les fruitiers et répare ma voiture. Ces activités intenses ne l’empêchent pas d’améliorer ses clapiers, de retaper un Ford T, de collectionner les calbombes et de participer à diverses associations dont celle des amis du boudin. En outre, il est commercial et donc tout le temps sur les routes.

Vous sentez que ce citoyen dispose d’une boîte à outils comme vous n’en aurez probablement jamais. Du reste, elle tient à peine dans une grange et il n’y a rien, absolument rien, qui ne puisse repousser l’intérêt de ce monsieur. Une catastrophe nucléaire le trouverait en train d’établir avec succès un système de mise en bouclier de tout son domaine. Bref, je lui confierais mes enfants les yeux fermés et le cœur absolument tranquille, tant je sais que cet individu fait et fera toujours tout pour assurer la plus épanouissante des existences à toutes les âmes (sauf celles des lapins, qu’il échange contre la gnôle et les saucissons du voisin) qui viennent à passer sur son territoire (les poules ont leur petit cimetière). Mon cousin aime par dessus tout sa liberté, à laquelle il consacre la quasi intégralité du temps qu’il ne travaille pas à gagner sa vie. Et c’est un homme profondément de droite.

Cette constatation, qui me contrarie toujours un peu, m’a lancé, un soir que nous dégustions un saucisson de la proximité, sur la piste de ce qui m’a semblé être une découverte majeure. Nul doute que s’il avait eu à choisir, dans le petit dessin d’il y a deux semaines, que je vous remet ci-dessous, entre construire son propre rempart (un des cercles individuels de gauche) ou collectiviser l’effort avec des concitoyens entassés dans un village (cercle collectif de droite), mon cousin aurait choisi la solution de gauche et aurait refusé sans hésitation la solution de droite. Du reste, suis-je bête, c’est ce qu’il fait tous les jours : il vit très exactement dans un des cercles de gauche, et lui ne l’a pas raté.

Quentin Skinner, citant le Hobbes du De cive, 1640, à propos de la liberté fondamentale : « C’est la liberté que chacun a d’utiliser ses facultés naturelles pour poursuivre ses propres fins (2) ». Cette liberté est évidemment restreinte par les conditions d’existence qui sont déployées autour de l’individu par la nature et surtout par la société : car, citoyens, nous sommes toujours sujets à une autorité, fût-elle idéalement celle de tout le peuple – or toute autorité impose et, en imposant, réduit l’éventail des mouvements possibles.

Mon cousin, en se bâtissant sa petite île personnelle où il règne avec un minimum de contraintes extérieures, s’est mis le plus possible à l’écart de cette société « dont par ailleurs je ne méconnais pas les bienfaits » remarqua-t-il. Il finit en me disant : « Mais j’aime tellement ma liberté que, plus le temps passe, plus il m’est insupportable de devoir la restreindre sous la pression de l’État. » Puis il me tendit la planche à saucisson.

Sois et agis à ta guise, loin des barrières et des carcans, premièrement afin de ne dépendre que le moins possible d’autrui et ne lui devoir que le minimum, et deuxièmement afin de ne pas te retrouver empêtré dans les entraves de lois et règlements qui, réputés bénéfiques dans le cas général, s’avèrent ou pourraient s’avérer tout à fait contrariants dans certaines configurations – voir, de Diderot, son Entretien d’un père avec ses enfants ; le cher papa conclut au respect absolu qu’on doit en toute circonstance à la loi…


(2)    Quentin Skinner : Hobbes et la conception républicaine de la liberté, Albin Michel, 2009.

Et donc, une intuition me vint :

Si tu n’as pas l’intention de te laisser tondre et grignoter par une bande de parasites, la Liberté est ton but, ton amer, ton Orient chéri. Si par hasard tu places cette liberté – « assez bourgeoisement conçue » me dit Laurendeau – au-dessus des petits conforts qu’amène la vie en société, et que donc l’État te pèse, tu voteras plutôt à droite et ta devise sera : Chacun pour soi, et Dieu pour tous. Voici du reste la grande phrase de mon cousin : « S’il n’y avait qu’une chose à dire à ton fils, c’est la suivante : démerde-toi. Démerde-toi ! »

Faut-il être de droite pour aimer la liberté ? Assurément non. Mais se pourrait-il que les gens de droite préférassent le mot “Liberté” au mot “Fraternité” ?

Entendons-nous bien : préférer A ne veut pas nécessairement dire abhorrer B ou le mépriser ; préférer, ce n’est que préférer, c’est reconnaître en soi une tendance. Ainsi, dans la devise de la république française, moi qui suis de gauche je tends à préférer, eh oui, le mot qui est situé à droite : “Fraternité”. Les gens de droite préféreront-ils alors le mot “Liberté”, qui est situé à gauche ? C’est mon intuition. Qu’en pensez-vous ?


Image de la devise par Jef-Infojef (CC BY-SA 3.0)

 

De nature borgne et pointilleuse

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ALLAN ERWAN BERGER : sur un titre de Richard Monette, voici le commentaire d’une mienne photographie. Oui il s’agit d’insectes. Ou de coquillages, de fleurs, de paysages, d’oiseaux. Je n’ai pas envie de parler de choses humaines en ce moment. Mais je puis toujours, si vous y tenez, vous conseiller un petit lien à propos de l’Ukraine et de la mésinformation dont ce conflit fait l’objet. C’est ici…

De nature borgne et pointilleuse

Voici une punaise… Celle-ci est un juvénile de la traditionnelle punaise Nezara viridula (Linnæus, 1758 : Cimex viridulus), dite “Punaise verte”, qu’on ne doit surtout pas confondre avec la Palomena prasina (Linnæus, 1761 : Cimex prasinus), dite “Punaise verte” elle aussi. Une différence toutefois : les juvéniles de prasina sont entièrement verts, tandis que ceux de viridula non : ils varient du vermillon bébé à l’émeraude adulte en passant par cet habillage noir à points blanc qui signe l’enfance et l’adolescence. Donc : ceci n’est pas une coccinelle, nom d’une pipe.

Fabricius, dans sa Systema entomologiæ de 1775, redécouvre la bêbête et lui donne le nom de Cimex smaragdulus. Mais comme Linné avait décrit l’animal avant lui, smaragdulus devient “junior synonymon” de viridula, qui conserve donc l’antériorité, et par conséquent désignera l’espèce jusqu’à la fin des temps, poils aux ortolans.

Ce n’est pas tout. Comme viridula varie de couleur selon l’âge et la saison, Fabricius la redécouvrira deux autres fois : Cimex torquatus en 1775, et Cimex spirans en 1798. De son côté, de Villers, en 1789, invente Cimex variabilis : il est le premier, semble-t-il, à se rendre compte qu’il s’agit d’une seule et même espèce. À l’opposé, Wolff ne se rend compte de rien sinon que la punaise verte est décidément très verte : Cimex viridissimus (1801). En chemin nous trouvons aussi un Cimex transversus dû au célèbre Thunberg (1783).

Enfin vinrent Reiche & Fairmaire qui, en 1848, donnèrent le binomen Nezara approximata à cette pauvre punaise. Nous remarquons à cette occasion que le nom de genre a été modifié. On laisse tomber Cimex Linnæus au profit de Nezara Amyot & Serville (cf. Histoire naturelle des insectes Hémiptères, Roret, Paris, 1843). Pourquoi ?

Parce qu’on ne pouvait décemment mettre dans le même sac les punaises des bois et des fourrés avec les punaises des lits et des matelas. Les unes puent parfois, sont grosses et colorées, les autres piquent toujours et prennent la couleur du sang caillé. Or, Linné, en décrivant (il a dû commencer par elle, puisqu’il l’avait sous la main – ou sous la fesse) la punaise de lit, lui donna comme nom de genre le mot Cimex, qui signifie tout bêtement “punaise” en latin : « Ah, cette punaise de Pantilius ! » (Horace). Linné : « Eheu! Iste Cimex lectularius! » et voilà.

La taxonomie est pointilleuse ; il lui faut toujours aller au plus valide, selon des lois inflexibles. Mais souvent les taxonomistes sont à moitié aveugles : à ne jamais lire proprement ce qu’ont fait leurs prédécesseurs, ils refont le travail deux, trois, dix fois les uns derrière les autres, tous happés par la passion de décrire, et handicapés par l’angle mort de leur vision tournée presque exclusivement vers l’avant. Voilà pourquoi l’on peut dire que la taxonomie progresse d’une manière borgne. Elle est donc de nature borgne et pointilleuse. L’entomologiste : « Les animaux changent, les livres sont rares, il fait sombre dans le cabinet, le libraire trépigne et je n’ai toujours pas fini les planches. Ah, pourquoi n’ai-je pas plutôt collectionné les médailles ? »

Sous la vieille ville

ALLAN ERWAN BERGER    En attendant que tout le monde soit rentré et en état de lire du sérieux, voici pour les insomniaques, les solitaires, les geeks, les no-life et toutes celles et ceux qui ont encore de l’alcool festif dans le sang, une histoire de catacombes. Elle fera partie d’un recueil à paraître en 2014 ou 2015, quand je le jugerai correctement rempli. Donc je reprendrai mes élucubrations à propos de l’humanité jeudi prochain. Bonne année à tousses.

Berger : Ossements dans une galerie sous un cimetière. (CC BY-SA 3.0)

Esprit coincé dans un corps mâle ou femelle, tu es soumis au regard des autres et à toutes leurs attentes. Si tu es une fille, on exige que tu prennes soin de tes fesses, qui doivent être aussi appétissantes qu’une pêche ; si tu es un garçon, il te faudra poser tes couilles sur la table, et montrer que ce sont des pastèques. Mais les squelettes n’ont plus de sexe. Abandonnés au fond du silence, loin des regards, dans leur nuit humide les squelettes sont sans enjeu ; ce qui fait qu’ils sont vertigineusement francs. Aussi, lorsqu’on les rencontre dans l’ombre d’un souterrain, ces grands dénudés te sautent au cœur.

Ville haute

La carrière serpentait sous les rues et les maisons du centre ancien. Ses galeries, disposées la plupart du temps sur deux niveaux, dataient du Moyen-Âge. Le niveau supérieur, le plus proche des caves, était creusé dans le calcaire. La cathédrale sous laquelle nous nous tenions cette nuit-là tirait ainsi ses pierres de quelques vastes salles qui faisaient, sous la nef et ses cryptes, comme un second vaisseau. Quatre-vingt-seize piliers, alignés en quatre rangées, y montaient la garde. Ici aussi avait été rendu un culte : une figure dans la roche présentait un jeune homme souriant, les mains pleines de flammes.

Dans le niveau inférieur, creusé dans les sables, on pataugeait dans l’eau de la nappe phréatique, les pieds dans l’argile noire parsemée de dents de requins tombées des parois. Venus des maisons du vieux quartier, quelques longs tuyaux de bric et de broc amenaient jusqu’ici des reflux domestiques, en cascades malodorantes que la municipalité affectait d’ignorer. Pour passer d’un niveau à l’autre, il fallait emprunter des puits aux échelles en bois vieilles de soixante ans.

« On peut ainsi traverser toute la ville. Mais ce soir, je vous propose la visite d’une chambre secrète de marchand, au-delà du cimetière. Avez-vous pensé à rendre son trousseau de clés au bedeau ? » L’individu qui nous parlait, grand échalas au nez pensif, avait ses entrées et sorties dans toutes les caves et les églises du secteur. Oui, le trousseau avait été rendu. Plus tôt dans la journée, nous avions exploré tous les recoins de la cathédrale, depuis sa “forêt”, qui est la charpente étalée au-dessus de la fine peau tendue des voûtes – dont les clés percées offrent une vue terriblement indiscrète sur les fidèles alignés quarante mètres plus bas – jusqu’aux plate-formes sommitales des tours, auxquelles on accède par de grêles escaliers à vis qui tournicotent dans des cages à serins ouvertes à tous les vents, à tous les vides, à tous les vertiges. On monte là-haut en rampant, le regard vissé sur les nuages qui sont juste derrière la marche suivante ; on en redescend sur les fesses, et tandis qu’on tremble à l’idée que quelque chose se déchausse et tombe, on voit entre ses cuisses des gens, tout en bas, qui font fourmis sur le parvis minuscule. Le bedeau là-dedans avait virevolté tandis que nous avancions en crabe le long des corniches, au milieu des envols assourdissants des pigeons. Le terrien de base égaré en ces chemins pour chats n’y fait certes pas le fier. Pas de pastèques à exhiber, mais le vent à combattre aux angles extérieurs des tours.

Revenus au sol, et aussitôt engouffrés dans un cellier souterrain garni de bonnes parois bien rassurantes, nous avions poussé de longs râles de soulagement. Notre bedeau, hilare, après nous avoir enfermés derrière une lourde porte en acier, nous avait chuchoté, à travers un guichet aménagé dans la muraille : « Écoutez bien, les enfants ! Vous descendez septante-cinq marches, vous tournez à gauche, à droite et puis encore à droite. Au second pilier vous verrez le dessin d’une diavole au-dessus d’une entrée de galerie. Votre guide viendra de par là. Adieu ! J’espère que vos photos seront belles ! Adieu ! »

Une diavole est par ici un petit diable. Après nous avoir trouvés, notre guide – employé aux Archives municipales dans la journée, arpenteur de catacombes la nuit venue – d’un air important nous désigna les lointains d’un vaste couloir encombré de tas de terre : « Après vous ! » Puis il changea d’avis, et passa devant tout le monde en rajustant son bonnet à pompon rouge – le pompon, dans les souterrains, frotte contre le plafond quand celui-ci est bas ; en s’agitant sous les aspérités, il vous avertit d’avoir à baisser la tête ; la couleur rouge sert quant à elle à le repérer plus rapidement lorsque, après qu’il ait bien raclé pendant des kilomètres, le petit pompon exténué s’arrache et tombe dans la boue.

Le vieux cimetière

Une demie heure plus tard, abandonnant les salles et les hauts couloirs dans lesquels nous avions jusqu’alors circulé, nous empruntâmes une rampe étroite qui grimpait dans un étage annexe où avait été exploitée jusqu’à la Révolution une roche beaucoup plus dure, au grain fin, que partout en pays de calcaire lutétien on nomme typiquement le “Banc Franc”. À l’époque où ces ateliers fonctionnaient, fournissant de la pierre pour les demeures bourgeoises et les parapets des ponts de la région, s’étendaient en surface des terrains vagues qui séparaient alors le bourg de ses fortifications. On y menait paître les moutons, on y faisait des manœuvres, on y enterrait la population.

Notre parcours souterrain faisait par ici une boucle, obligatoire pour contourner des maçonneries récentes, qui nous faisait passer sous l’ancien cimetière avant de nous ramener vers un très vieux secteur niché contre les murailles du nord, près de l’Ostium Flanderensis, qui ouvre sur la vaste plaine de Thiérache. C’était là que jadis s’alignaient les maisons des marchands, hautes, étroites et profondes, chacune surmontée d’un entrepôt aux parois ajourées pour laisser circuler l’air. On mettait ainsi les grains, les épices et les textiles sous les toits ; dessous venait l’habitation du marchand, sur un ou deux niveaux ; au rez-de-chaussée se trouvaient l’officine et ses bureaux ; au sous-sol s’entassaient d’autres marchandises nécessitant le frais de l’ombre. Dans un second sous-sol, auquel on accédait par une trappe cachée, il y avait systématiquement une salle, ornée de colonnettes, qui menait par divers escaliers jusqu’aux carrières, où l’on se réfugiait aux jours d’invasion.

Mais il y a eu parfois, entre cette dernière salle et le premier niveau des carrières, encore une pièce, creusée dans les marnes et les caillasses ; et cette pièce était jadis tellement secrète que, dans la maison, seul le maître avait connaissance de son emplacement et du chemin pour s’y rendre : la chambre secrète de marchand, très rare puisqu’on n’en compte que six pour toute la ville. On y trouve gravés des symboles, des insignes aujourd’hui incompréhensibles ; de riches stalles ornementées y sont creusées dans la roche, des restes de tables achèvent d’y pourrir, des traces de couleurs sur les parois attestent que ces lieux étaient jadis peints ; mais à quoi tout cela pouvait-il bien servir ?

À cet instant, notre guide s’arrêta et nous regarda : « Je vous préviens, maintenant il va nous falloir ramper dans quelque chose de singulier. » Il dirigea le faisceau de sa torche vers le fond : un enchevêtrement de branchages crayeux faisait terril à la base d’un ancien puits d’aérage, et obstruait presque entièrement la galerie. Seule une mince tranchée collée contre la paroi de gauche permettait de franchir l’obstacle. « Ce sont les morts du vieux cimetière. Regardez à vos pieds… » Le sol terreux, bien remué par d’innombrables passages, laissait entrevoir quelques gros nodules bruns qui n’étaient pas des silex. Je reconnus des têtes de fémurs. « Lorsque le secteur a été urbanisé vers 1860, les ouvriers ont vidé le terrain et tout entassé ici. » Ils avaient jeté les ossements dans ce puits dont on devinait l’ouverture au plafond. Personne, sous terre, ne s’était donné la peine de les ranger.

Trois autres trous dans le voisinage servaient ainsi d’ossuaires, qui dégueulaient leurs contenus dans les galeries de la carrière. « Donc, voici une étroiture creusée dans des squelettes. Allez-y un par un, et ne vous frottez pas trop aux ossements car la tranchée est fragile. On la restaure assez fréquemment, mais les tassements dans le puits finissent toujours par la faire plier, et je vous garantis que personne n’aime à rester coincé là-dedans quand ça s’éboule. Alors soyez attentifs. Qui veut commencer ? »

Ici comme à Paris, il y avait donc des catacombes où l’on avait entreposé les morts des cimetières de quartier voués à disparaître. Puis le rouleau compresseur de la spéculation foncière avait tout effacé sous les immeubles de rapport. Je me penchai vers l’entrée du boyau ; il y régnait une odeur étrange. C’est cette même odeur que j’ai retrouvée hier en ouvrant un carton plein d’allumettes, et qui m’a relancé dans ce souvenir : l’odeur pénétrante et inoubliable des ossements, l’odeur du phosphore qu’ils dégagent et qui, dans un milieu clos, finit par tout imprégner. Quand je mets le nez dans ce carton, je ferme les yeux et je vois les branchages du souterrain.

La trémie

Je rampais sur de très vieux os, que la décomposition ramollissait et colorait en marron foncé. D’autres, de couleur miel, avaient meilleure mine, mais c’est qu’ils ne trempaient pas encore dans la terre mouillée du sol ; assemblés en fagots, ils faisaient office de moellons dans la murette bricolée par les visiteurs qui avaient aménagé ces lieux étranges. Les ossements les plus blancs gisaient à l’entrée, sur la surface du cône d’épanchement ; ceux-là étaient d’autant plus clairs qu’une poussière calcaire jamais remuée les recouvrait, grain à grain, petite neige triste tombée du plafond, déposée par le temps lent.

Puis le passage, cessant de longer la paroi rocheuse, s’enfonça résolument au cœur de la trémie, et devint abominablement étroit. Creusé à même les os, étayé de tibias, voûté de côtes, c’était un endroit tellement hors de toute réalité commune qu’il faisait presque rire. La main gauche tendue devant moi, je tâtonnais, la tête chavirée, aveuglé par mon casque qui me retombait sur les yeux. L’autre main allongée contre la cuisse droite, je me tortillais dans ce conduit malcommode, progressant par contractions, comme une larve sans pattes. Mon épaule délogeait de temps à autre un os de la voûte fragile que je ne faisais qu’entrevoir du coin de l’œil ; en fait, ma vision extrêmement réduite ne pouvait que balayer les fagots d’os longs de la paroi de droite, derrière laquelle grouillait un inquiétant fouillis d’où l’esprit extrayait soudain le motif plus régulier d’un crâne dont les orbites, comme de sombres phares, faisaient signaux.

Les colonnes vertébrales, dont beaucoup étaient encore en bon état, ondulaient dans ce paysage immobile, comme des serpents pétrifiés en pleine course ; en les regardant je sentais, juste derrière la peau fragile de la logique, pousser la crainte imprécise de voir soudain toute cette danse figée autour de moi s’animer d’une vie folle et m’emporter. Les jeux de l’ombre sur les os rajoutaient encore à la menace en faisant bouger ce qui ne bougeait plus.

Puis je dus me couler entre les hanches d’un tronc démembré, et ramper sur ses vertèbres. Les os morts saisirent alors entre leurs griffes mes os vifs, frottant, pinçant, prélevant dans ma chair une obole de douleur et y ouvrant en retour la voie d’une intimité profonde, totale, avec les esprits qui jadis avaient habité ces restes au milieu desquels je rampais.

Je dus en outre me vider de tout mon air pour franchir, dans ce corps abandonné, cette étroiture dans l’étroiture : le bassin. C’est alors qu’il faut savoir se concentrer sur sa respiration, et calmement ralentir son cœur, sans quoi l’on étouffe en pleine panique. Chacun d’entre nous, en franchissant ce passage, fut donc seul comme devant le Sphinx.

Après la trémie

« Ferme pas, Chérie, j’arrive ! » déclama le guide en se présentant, à son tour, aux hanches du squelette. Cette fanfaronnade, que la tradition commandait de réciter avec entrain, sonnait faux : on voyait là-dessous s’agiter un désir de refouler l’aveu possible d’une fragilité. C’était en fait laisser à cette dernière toute la place, et les coudées franches, car si nommer un démon l’affaiblit, refuser d’admettre sa force sur soi revient à lui donner les clefs du château, avec toute licence d’y galoper. De piètres blagues ne le repoussent pas.

De l’autre côté, allongé sur le sol jonché d’os éparpillés, dans l’impossibilité de seulement m’accroupir car ici le plafond était très bas, je regardais à travers la trémie fantastique darder les rayons des lampes de mes compagnons qui rampaient encore parmi les morts. Les lumières projetaient sur les parois des ombres beaucoup trop suggestives pour qu’on y reste insensible : des danses macabres désarticulées, des implorations décharnées, des rires inextinguibles. Puis le guide apparut, le visage sérieux, poussant devant lui une moraine de débris qu’il avait arrachés au passage pour l’élargir et le rendre, peu à peu, moins pénible.

« Devrons-nous revenir ici tout à l’heure ? demandai-je.

— Pas tout à fait. Nous sortirons par un puits du cimetière, que nous avons vidé il y a quelques années. Il donne aujourd’hui dans une cave dont je possède la clé.

— Qu’avez-vous fait des squelettes qu’il contenait ?

— On les a entassés dans la cave, tout simplement… Le proprio était d’accord. Du coup il fait visiter, parfois. Il s’est même fabriqué un trône en os, ce fou ! »

Vous voyez, sous les villes on navigue à travers tant de choses refoulées qu’on y devient d’une tolérance parfaite avec les excentricités des humains rencontrés ensuite en surface. Les paroles et les actes de tel esprit déraillant dans son monde retourné comme une chaussette, le dedans dehors, ressemblent tellement aux fariboles qui nous assaillent tandis que nous allons sous terre, qu’il n’est plus question d’avoir peur d’une phrase ou d’un regard. Nos gestes, du coup, en deviennent intuitivement plus exacts lorsque par hasard il convient de négocier quelque chose avec un éméché ou un perdu : nous devinons où il est, nous connaissons ce qu’il voit, nous pouvons parler avec ses mots.

La chambre secrète du marchand

Je ne vous dirai pas comment nous avons accédé à cet endroit, car c’est un secret, bien entendu. Son sol, en calcaire, sert de plafond à la carrière qui s’étend par-dessous. Nous avons soulevé une dalle, nous nous sommes hissés dans la salle obscure, nous avons posé nos sacs et sorti des lampes à pétrole, nous avons mis le feu aux manchons, et la lumière vive a jailli.

C’était comme si j’avais pénétré dans un tombeau d’Égypte ; non pas dans celui d’un roi, car la décoration y aurait été d’un caractère tout institutionnel, mais dans celui d’un noble. En effet jadis là-bas les nobles s’enterraient dans des pièces qui les racontaient, ou racontaient leurs passions : une semaine de chasse dans le delta, le buisson de la vigne féconde, des danseuses… Ici, la lumière éclaboussa un géant mal casqué, au front ceint d’un pansement qui lui couvrait les yeux. C’était le personnage principal d’un bas-relief. Le géant aveugle était armé d’un énorme marteau de guerre ; à son côté, un petit bonhomme fluet semblait lui donner des conseils.

« Lorsque Jean Coley le Hutois perdit la vue à la bataille contre ceux de Louvain, il continua à combattre, sous les indications de ses gens. Il maniait un terrible maillet avec lequel, si personne ne l’avait guidé, il aurait fait bien des dégâts dans ses propres troupes, en frappant sans rien voir. Ce fut là, du reste, son dernier engagement. » Notre guide nous amena devant un autre panneau : « Regardez-le qui mouline de sa grosse ferraille dans les armures des ennemis ! Ses écuyers se tiennent en retrait et lui crient quoi faire : maître, frappez à dextre ! maître, à senestre balayez tout ! Et Coley, hercule aveugle guidé par les deux voix, frappe et balaie dans la mêlée des ennemis… Et voyez sur ce panneau-ci : on voit qu’il a fait le vide, le gaillard ! Ce noble là-haut qui fait la tête en regardant Coley jouer du maillet, c’est le comte de Louvain, contre qui on se bat. » Coley devint célèbre. En son honneur on donna son surnom à un jeu fort pratiqué à l’époque, jeu où il s’agissait de savoir courir les yeux bandés, et c’est le fameux Colin-maillard d’aujourd’hui.

Que faisait ce géant si bas sous terre ? Qu’était-il chargé d’exprimer le long de ces murs secrets ? Était-il ici l’ancêtre dont se réclamait le marchand ? Jean Coley avait été anobli ; belle occasion, pour toutes les filles qu’il avait pu trousser, de revendiquer alors pour leurs enfants sans grade un père au nom éclatant, auquel la descendance pourrait rêver sans rien devoir à personne.

Jean Coley, dit “Colin”, était à l’honneur sur les quatre parois de la salle, en quatre paires de bas-reliefs qu’encadraient des pilastres d’angle. Ceux-ci s’en allaient tout là-haut soutenir les deux berceaux croisés d’une voûte.

Les deux premiers de ces tableaux, celui où Coley recevait la blessure et celui où il s’impatientait tandis qu’on le soignait, faisaient la décoration du tablier d’une cheminée monumentale, dont le conduit, toujours ouvert, allait se perdre sur les toits de la maison, au milieu des autres souches. Une vague lueur d’aube descendait par ce trou, et s’écoulait sur le sol jusqu’à une massive table en forme de sarcophage, sans pieds, ornée aux angles de figures léonines très abîmées. D’innombrables traces de bougies la souillaient.

Deux bancs de pierre flanquaient ce meuble increvable. Notre guide s’installa et nous invita à déballer le pique-nique. Lui-même commença par sortir une bouteille.

Les trois crânes

Ils étaient alignés au fond de l’âtre, et nous regardaient festoyer. Sans rien dire, le guide était allé mettre de petites bougies plates dans leurs caboches, et les orifices diffusaient maintenant une lumière chaude. Deux autres bougies placées de part et d’autre du trio macabre éclairaient un singulier assemblage : quelqu’un, nul ne sait plus qui, avait modelé à la glaise des petits bras et de petites mains, de façon à former avec les crânes une imitation des Trois petits singes, dont l’un se bouche les oreilles, le suivant la bouche, et le dernier, en vrai Colin, les yeux.

« À qui n’entend rien, ne dit rien et ne voit rien, il n’arrivera rien du tout : telle est la sagesse que, selon toute apparence, le plaisant inconnu a voulu transmettre. Vous autres, qui arpentez cette nuit des lieux sans existence déclarée, cela vous indiquera peut-être qu’il faut se taire sur ce que vous aurez vu ici. Mais si vous deviez en dire malgré tout quelque chose, tenez secret, je vous prie, au moins le nom de notre ville. »

Dans les conduits qui serpentent sous les vieilles rues des cités anciennes s’entassent tant de faits inexprimables, tant de sujets qu’il ne convient pas de mettre en phrases dans les lieux éclairés par le jour ! Dans le silence des galeries cavalcadent d’étranges carnavals, qu’on ne peut toucher, dont les langues ne sont pas enregistrées dans les livres bienséants, mais qui pourtant vous modèlent avec puissance. Acceptez-les comme on accepte le vent qui passe, ou tirez-vous au café brailler devant la télévision.


Toutes les images sont de Berger, et sont publiées sous licence creativeCommons
CC BY-SA 3.0

 

Interlude: à propos de François Bouché (1924-2005)

ALLAN ERWAN BERGER                Attendu que cette semaine fut particulièrement fertiles en repas, banquets, rassemblements familiaux et chasse au cadeau, je n’ai pas eu la possibilité d’écrire à propos de la petite affaire dans laquelle je me suis embarqué ici, sur les Sept. Tout au plus ai-je enfin trouvé le temps de pondre une note de lecture sur l’ouvrage d’une camarade, ouvrage que je vous recommande avec de vibrants trémolos, pour diverses raisons exposées (ou suggérées, PJCA ?) dans un billet posté sur le webzine Écrire-Lire-Penser.

Par conséquent, pour honorer le contrat passé avec les Sept, qui me plie à devoir produire un texte par semaine, voici, tiré de mon cœur et des catacombes de mes fichiers, un billet sur le père de mes meilleurs amis d’enfance, un plasticien nommé François Bouché, dont voici le portrait fait à Marseille en 1985 par Michel Guiguen (source : wikimedia commons).

LA SOLITUDE

La solitude est une affaire de fierté ; l’être humain se laisse avec orgueil enterrer dans sa propre odeur. Le problème du vrai poète est toujours le même : s’il est heureux pendant une longue période, il devient ordinaire ; s’il est malheureux pendant une longue période, il ne peut plus trouver en lui la force de tenir en vie sa poésie… (Orhan Pamuk : Neige, Gallimard 2005).

C’est une terrible question d’équilibre, qu’un rien peut bousculer. Ainsi le visage des poètes n’est jamais simple. C’est un grand champ de bataille… Et encore cet extérieur-là ne livre-t-il pas tout de ce qui se passe dans la poitrine et dans le ventre. Dedans, c’est la guerre entre ce qu’on aimerait faire et ce qu’on peut faire. Alors souvent, la figure du poète est double : un côté qui sourit, un côté qui fait la gueule. Artiste à l’affût, on est toujours enterré au plus sombre de soi-même, et jusque dans les assemblées, on écoute d’abord son propre silence pour y détecter ce qui y pénètre ; on n’interagit qu’à moitié avec les autres. Les poètes ne sont jamais franchement présents.

Dans cette photographie de François Bouché, sculpteur, dessinateur, râleur et peintre, je vois que même dans un instant de détente, où apparemment il est au milieu de gens qui discutent, il reste au travail. Et si le sourire et la bienveillance sont affichées du côté d’où parle un voisin de table, l’autre bord (regardez ses yeux) tire une tronche amère : ces jours-ci, la pêche est trop maigre au goût du bonhomme. Or, le temps passe.

Il n’est donné qu’à de très rares personnes d’être une source d’abondance ; peut-être même n’existent-elles que dans la légende. Qui sait à quelle puissance montait la chaudière de Dali, ou celle de Picasso, pour offrir cette possibilité de pondre autant de choses, et qui peut dire à quels tarifs Dali ou Picasso étaient soumis pour avoir le droit de mettre en pression de pareilles machines ? La plupart du temps, on est chercheur d’or simplement, avec de la boue jusqu’aux coudes, et tellement peu dans la poche que si l’on continue c’est bien parce qu’on brûle pour son art d’un amour sauvage, qui exige tout et ne récompense pour ainsi dire jamais de manière éclatante. Voilà le fouilleur de vent et ses rêves, et son obstination, et son indéracinable fidélité. Voici l’artiste, funambule qui vacille sur sa vie crue de happe-fantôme, lui-même carburant de sa passion. Cependant, le jeu en vaut tellement la peine…

Il marche dans l’abîme et a la silhouette du vent

Quelque part en Provence, au bord de la mer. Poussière blanche et rousse de la carrière au fond de la crique. Voici l’atelier du sculpteur. Quand on rentre dans son silence après la chaleur plombée du dehors nous étreint l’impératif d’un recueillement d’église, tant est douce et sereine l’odeur des argiles qui sèchent sur les étagères. Le sol est recouvert d’une poudre qui étouffe le son des pas. L’ombre est fraîche et tendre.

Des objets extraordinaires ou insolites somnolent dans les coins, baignés d’une vague odeur de thérébenthine sortant de boîtes de conserves. Au milieu de la salle, sous la verrière, gicle une structure incompréhensible assiégée d’échafaudages, hérissée de protubérances qui forment un ensemble que je ne peux relier à quoi que ce soit de ma connaissance. C’est Nostradamus, et je crois qu’il y a des méridiennes, des crans, des lignes que je trouve un peu trop raides ; on m’explique que c’est la science artisanale, les études nocturnes, et je trouve que c’est vraiment très, très vrai.

Objet véritablement mystérieux, aussi impressionnant qu’une apparition. Plus tard, cette chose eut l’honneur de traverser la Provence en hélicoptère… Dans mon souvenir, je ne sais plus s’il s’agit de la version 1 ou de la version 2 de 1976, la 1 en hélico sur les photos et la 2 dans l’atelier mais je suis encore plus épaté de constater qu’après l’accident qui a pulvérisé la première statue à peine mise en place, personne ne se décourage, ni le sculpteur ni la ville de Salon qui lui avait commandé ce Nostradamus malchanceux. Tout le monde s’obstine et remet le couvert. Ça n’a pas dû être drôle mais le résultat est là : une seconde statue naît du cerveau de Bouché. Bel exemple qui m’aura servi plus tard, lorsque des éléments se sont désagrégés au cours d’un projet. Ce qui n’est pas douteux, c’est, dès cette époque, la découverte de l’extrême puissance de l’art, et de sa portée. Et encore, ce qui est charmant : l’impossibilité d’en prophétiser les trajectoires.

Tantra, sur Wikimedia C.

Adonis : Il n’a pas d’ancêtres et ses racines sont dans ses pas. C’est parfaitement vrai, en ceci que le poète naît inopinément et n’est pas maître de son chemin. Mais c’est aussi un peu faux, car on ne part jamais de rien : de Watteau sortit Boucher le peintre avec un R, de Boucher sortit Fragonard ; il n’y a rien de plus simple, et au bout du compte chacun est une étoile qui n’empiète pas sur ses consœurs. Ainsi l’on passe d’une filiation au voisinage, et l’éternité dépose lentement sa couronne autour des artistes, laissant les petits enfants éberlués par la prescience de cette bénédiction.

Ces lions ne connaissent pas de crépuscule, ou alors si long… Leur patte est lancée par-dessus les siècles ; chacune s’abat sur un territoire à jamais signé. Car voici quelle est la portée de l’art : petit garçon, j’ouvrais des livres sur les Sumériens, leurs animaux de légende étalés sur les murs extraordinaires, les chasses pleines de chiens grimaçants et noueux jetés en avant des chars sur les fauves. Tout un monde m’invitait à rêver, à rentrer dedans pour de splendides excursions. Aussi lorsque, un jour quelconque, alors que rien ne le laissait prévoir, je reçus en cadeau l’image ci-dessous des mains de son créateur, le terrain était prêt, ensemencé, il n’y avait plus qu’à l’arroser. Je m’y emploie depuis.

Berger : Chevaux sauvages par François Bouché (CC BY-SA 2.0)

Dans la brise tiède de la steppe broute une jument qui se tient à côté de son mâle. Lui est nerveux, racé, la queue rebroussée par le vent jusqu’entre les jambes. Le cou tendu, il hennit à l’horizon comme les chiens aboient à l’inconnu qui rôde au fond des halliers. Il est tout couvert de taches rondes, larges sur les flancs, qui vont s’amenuisant vers l’encolure et forment une sombre bordure à la crinière. Une grande mèche lui taquine le front. La jument est blanche, tranquille ; elle avance doucement le nez dans les herbes. Elle est sereine et confiante.

Voici des êtres qui, en une seule image, donnent à voir leur vie, leur odeur, leur sauvagerie. C’est une chose, cette vérité des corps et des esprits qui les animent, que je n’ai longtemps rencontrée que dans ce tableau de François. Puis dans Gauguin depuis. Et ailleurs encore, mais rarement.

Voilà ce que je voulais dire à propos de monsieur Bouché. Il a été fertile, ne serait-ce que par ce dessin qu’il m’a donné sans penser plus que ça aux conséquences. Mais l’on ne pense pas à tout.

L’agonie de François

La mort n’est pas une fin, je m’attends ailleurs, laisse-moi dormir ! C’est la dernière lettre connue de celui qui, sur son lit d’épuisement, se préparait à franchir la porte.

Puis il y avait eu le service, les discours ; et les survivants occupés à batailler avec ou contre des remontées de souvenirs. En premier lieu, les regrets, les choses qu’on aurait dû faire et qu’on n’a pas faites ; les bons moments trop vite avalés. Mais comment aurait-on su, puisqu’en vivant, on improvise à chaque pas ? Tout ceci, bien entendu, le défunt n’en avait cure. Il ouvrait présentement des mirettes larges comme des soucoupes.

Car se dressait devant lui une espèce de génie rouge aux yeux globuleux, avec des sourcils de démon japonais. Un chignon, et le visage féroce du type profondément outragé par le spectacle des petitesses humaines.

« QUELLE EST TA FLÈCHE ? hurla le phénomène…

― LA VOICI ! » rugit illico le candidat, qui tendit les bras et déversa sur l’affreux bonhomme un nuage de couleurs et de cris, une véritable bouillie qu’aucun mortel n’aurait pu analyser mais qui sembla être une réponse tout à fait recevable car, l’autre, tout de suite : « BRAVO ! » et d’une courbette : « Soyez le très bien venu… »

Du diable si j’y comprends quoi que ce soit. Mais le mort eut l’air de trouver ceci fort naturel. Tout guilleret, il salua poliment le génie au passage, et s’en fut déguster au large ses retrouvailles avec lui-même.

C’était, en bord de mer, une plage bruissante d’écume avec, à peu de distance, une petite île qui tendait le cou au-dessus des vagues. Un soleil bas dorait la crête des rouleaux. Des ombres, un peu violettes, dansaient au pied des herbes semées dans la dune. En se retournant, le mort vit une prairie ; des rafales y galopaient, y creusaient des nids. On aurait dit des chevaux libres remplis d’allégresse. Au loin apparaissaient des collines et, par derrière, de puissantes montagnes toutes glorieuses de neige faisaient par là-dessus un barrage aux étoiles.

François se creusa un nid dans le sable. Là, heureux et placide comme un oursin dans son trou, il regarda au ciel passer les nuages, prodigieux bestiaires. Des formes tentaculaires, qu’une bourrasque d’altitude ébouriffait, faisaient songer aux poulpes, aux étoiles de mer. Il vit, vaste dirigeable, dériver le roi des harengs, qui ondule à la surface des rêves des marins… Cela lui redonna l’envie de créer. De son vivant, il avait été un sculpteur fécond, parfois heureux, mais trop souvent frustré car la création, chez les mortels, est douloureuse. Dans ces moments-là, il tournait et virait dans son atelier, allant jusqu’à se mordre le poing devant un désir qu’il ne pouvait attraper.

Les ébauches des projets en cours, ou les maquettes d’œuvres réussies qui l’épiaient du haut des étagères, n’avaient jamais réussi à le consoler. Car tout, absolument tout, est toujours remis en cause à chaque nouvel accouchement. Et d’abord : a-t-on toujours du talent ? Où est-il passé ? Suis-je condamné aujourd’hui encore à pelleter de la merde jusqu’à ce soir, jusqu’à la fin de la semaine ? Tandis que ma vie s’enfuit…

Mais ici, au bord de la mer, il sentit se lever en lui la rouge aurore, la puissance du potier. Bientôt, elle fut déployée tout entière, un désir vaste jusqu’au vertige. Une fleur qui aurait eu la taille de millions de soleils. Puis il crut saisir qu’il était lui-même cette fleur. Dans ses mains, comme du sable, roulaient des mondes et leurs multitudes ; lui se baignait dans l’univers comme un âne béat se vautre dans la poussière du chemin.

Il en avait des fourmillements aux bouts des doigts. C’était bon ! Alors, il se leva, ivre, et s’avança vers les vagues ; il plongea dans la mer tiède. Il fit le phoque, il fit des galipettes, il fit des bulles, des bruits de trompette. Il ébroua sa crinière de vieux lion argenté, et des milliers de perles étincelèrent en le nimbant. Il regarda ses mains toutes scintillantes, et à travers ses doigts écartés, crevassés par une vie de travail sur la glaise, il vit le paysage : la campagne, les collines, et la barrière des grandes montagnes au-dessus de laquelle on voyait sautiller les petites étoiles qui voulaient savoir, nom d’un père Noël, ce que c’était que ce dieu qui venait tout juste de naître.

Regardez, le voici qui vient. Il s’est enfoncé dans la campagne. Il a marché dans une savane ; à la fin de la journée, dans les rougeurs du couchant, au pied des collines, il a trouvé une bonne terre, et un point d’eau que des bêtes piétinent, pour l’instant invisibles. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de traces, mais lui les voit, et c’est là toute la différence.

Car maintenant qu’il peut, sans retenue, il ne va pas se priver ! Il écarte les mains, il prend une grosse brassée de terre collante qu’il serre contre sa poitrine, et puis il s’avance vers une pierre bien plate.

Des nuées de bêtes sortiront de ses flancs !

Il chante une histoire qu’il invente pour son premier animal : un grillon très courageux. Elle n’a l’air de rien cette histoire, juste quatre mots, mais attendez de le voir, son grillon…

Et le soleil s’endort sur cette bonne résolution.

Passez de bonnes fêtes, tâchez d’être fertiles et utiles.

Humanité et solidarité

Constantino Brumidi : Bartholomé de Las Casas, 1876. Capitole, Washington.

ALLAN ERWAN BERGER  Nous avons découvert que non seulement, en sortant de l’état de nature, l’être humain avait pu envahir et dominer toute la planète ou peu s’en faut, mais aussi que personne n’était fichu de savoir, à commencer par moi, en quoi consistait cette « sortie ».

En effet, puisque dès qu’on cherche à définir une chose, on en trace aussi les contours, il va de soi que l’état de nature possède, comme tout objet, des limites, par où l’on sort. La plupart des gens qui ont lu et commenté le précédent billet en sont arrivés à l’intuition que personne n’était sorti de nulle part (ceci est un bretonnisme) et que peut-être même cela n’était point souhaitable. Demian West, qui aime les pirouettes bien exécutées, fut un des rares à s’occuper de la maudite frontière et nous annonça que, fort probablement, la seule façon correcte de « sortir de l’état de nature » était de décréter en être sorti, et point final ; c’était assurément postuler que l’être humain est souverain sur ses propres opinions, ce qui à mon avis est bien rare, mais enfin au moins Demian eut-il la bonne idée de nous amener à ne pas négliger le fait que de très nombreuses personnes sentent, pensent et écrivent que l’espèce humaine est résolument placée très en dehors du monde animal. Il y aurait les êtres humains, et le reste de la faune. Malheureusement monsieur Lévi-Strauss n’est pas d’accord.

Je vais donc dans le présent billet repêcher le sujet du bourbier dans lequel nos conversations l’avaient englouti, le débarbouiller en invoquant quelques Ancêtres sortis des étagères, et poursuivre comme Demian le danseur par une triple toupie pour vous annoncer que certes la sortie de l’état de nature n’est pas pour demain, mais que puisque les humains ne semblent plus être tout à fait comme des animaux, et que le sentiment de leur singularité est somme toute un tantinet séduisant même si problématique (à défaut d’être d’une utilité discernable), virgule, alors tout reste à inventer !

Et j’en reviendrai enfin à ce qui fut l’objet de tout cet enthousiasme : la solidarité. Je la raccrocherai vite fait à la politique puis, dans un troisième billet, je jouerai avec les trois notions inscrites sur le fronton des édifices publics français, Liberté Égalité Fraternité, pour essayer de caractériser les populations « de gauche », « de droite », républicaines, pas républicaines. Nous nous souviendrons en passant qu’il fut un temps où l’on envisagea très sérieusement de changer cette devise en Liberté Égalité Propriété, ce qui aurait été tout à fait terrifiant. Enfin, puisque je suis un méchant rouge, je vous proposerai, en manière de digression, de rigoler cinq minutes avec la social-démocratie. Et ensuite on verra. Bref, vous voilà prévenus, Berger fait partie de l’espèce des yétis. Et il commence :

Yéti au naturel

Yéti selon la presse

 

Le principe d’humanité

Postulat : il y a deux humanités. Il y a l’humanité biologique, qui est l’espèce Homo sapiens Linnæus, 1758, avec ses variantes physiques que l’on nomme parfois “races” : sapiens var. asiaticus, sapiens var. americanus, var. indiænsis, africanus, atra, rosea, alba etc., dont le mélange autorise toutes les fantaisies. Remarquez que l’on note le taxon en italique, pour signaler sa validité, car il nomme une chose à peu près tangible qui est l’espèce, tandis que les variantes sont écrites en graphie romaine, parce qu’elles n’ont de valeur que subjective : probablement pour le collectionneur, évidemment pour l’éleveur, et bien entendu pour l’imprécateur frénétique puisqu’il reste encore de ces animaux-là.

Mais il y a aussi l’humanité en tant que principe : être humain c’est quoi ? Qu’est-ce qui différencie l’être humain de tous les autres animaux ? C’est une question qui attend une réponse non biologique. C’est aussi une question dont la réponse est foncièrement non objective. Qui sommes-nous ? Qui avons-nous été ? Depuis des millénaires qu’on se demande ce que nous pouvons bien être, des tas d’hypothèses ont été avancées, qui toutes sont peu satisfaisantes puisque, avec le temps, chacune finit par être ressentie comme incomplète.

Le premier, au sein de l’Histoire, à avoir articulé qu’il cherchait un homme, fut, croit-on savoir, ce sacripant de Diogène, avec sa lanterne en plein jour. Sarcasme ? Voire. Il cherchait, très exactement, un Homme avec un grand Hô. Il n’en trouva nulle trace, dit-on. Aussi prit-il la liberté de penser qu’il n’y avait, somme toute, aucune différence entre les humains et les animaux, puisque l’Homme n’existait pas. Fort de cet axiome, il décida de se conduire en animal, et choisit de faire le chien. Ce fut le fondateur du fameux groupe des Cyniques : pipi, caca, se renifler les fesses, manger, jouer, baiser, se battre et faire la sieste.

Qu’est-ce qu’un Homme, nom d’un petit bonhomme ? Pour ce que j’en sais, les Descartes, les Hobbes, les Kant, n’ont pas cherché des Hommes ; ils les ont supposés, c’est plus simple, et ont joué ensuite avec ce concept, découvrant en chemin des choses parfois intéressantes. Hobbes : l’homme est social par accident, et brutal tout le temps (je vais très vite, évidemment, pardon pardon). Descartes : l’entraînement à la générosité rend libre (on renifle ici un fumet d’Épictète). Et voici Kant : la morale ne te surplombe pas, elle te baigne et te pénètre ; en pratique, aie toujours devant tes yeux l’Humanité comme fin de tes actions, et non comme simple moyen.

Beaucoup de gens, en Europe, surtout entre la Renaissance et l’Aufklärung, ont travaillé sur l’Humanité avec un grand Hu ; mais moins, finalement, pour la définir, que pour en esquisser, de conseils en prescriptions, chacun à sa manière, le destin.

Au vingtième siècle, tout change. On ne sait plus trop que croire, ni comment. Les Hommes nous ont pété entre les mains. Vercors se penche sur l’énigme : dans un astucieux roman intitulé Les animaux dénaturés, il propose que soit Humain tout Hominidé ayant un sentiment religieux. Ce qui obligera l’auteur à circonscrire ledit sentiment par des tests ne faisant pas référence à des expériences strictement humaines, de manière à pouvoir le détecter sans erreur possible chez les autres animaux de cette famille. Le héros de l’histoire s’intéresse en particulier aux membres d’un groupe tout à fait forestier, perdu dans une jungle indonésienne, et que je ne sais quelle compagnie aimerait bien faire trimer en tant que bêtes de somme. Le héros s’en sort avec l’étude de la cuisson de tranches de jambon industriel : « Ils le cuisent, or c’est inutile, donc comme ce qui est inutile relève du religieux, ces gens ont de la religion et ne doivent par conséquent pas être mis en esclavage. » Quel galimatias ! Quelle potée ! Finalement, n’y tenant plus, notre héros se marie avec une femelle, et comme l’état civil ne saurait marier des humains avec des non-humains, l’affaire est immédiatement portée devant la société, qui est appelée à trancher. C’est du Demian pur jus : « On n’a qu’à dire que, et puis voilà. » Très gordien – je cite Demian : D’un point de vue philosophiquement fondateur, le seul acte qui serait une sortie de l’état de nature, c’est lorsque l’homme pense puis déclare qu’il n’est pas de la nature. Boum dans les gencives.

Pour faire court, et foncer à une conclusion qui ressemble à une patate chaude : dans un livre lumineux, Jean-Claude Guillebaud finit par nous dire que l’Humanité est d’abord un projet ! Ce qui rejoint la façon de voir des philosophes du dix-huitième siècle qu’il aimait tant observer, ne définit rien, mais donne à mâchonner.

Il devient alors vain de considérer ce principe comme une perfection, un but en soi, tandis qu’il pourrait être intéressant de le tenir pour un plongeoir, ou un terrain d’envol, même si cette idée n’est ni très originale ni fort solide puisqu’on titube, ici, au bord même de la métaphysique, cet abîme plein de suppositions où rien ne se prouve, rien ne se réfute, et où tout se recycle – jusqu’au jambon apparemment.

Alors, encore une fois, qu’est-ce que l’Humanité ? Disons que les Humains ont la possibilité de s’intéresser à des thèmes absolument pas cruciaux, comme la tétrapiloctomie d’Umberto Eco, le décorticage des concepts, l’optimisation d’une recette de cuisine : ce que Dominique Lestel appelle la suradaptivité de notre système cognitif, qui nous autorise, entre autres délices inutiles, à couper les cheveux en quatre juste pour le frisson de l’exploit, à chevaucher le petit Pégase de notre curiosité, et à voyager ainsi.

Cette capacité que nous avons de nous passionner pour des sujets a priori non pertinents – des sujets hors-sujet – et d’aller à fond dedans, nous donne accès à des domaines où tout est à inventer. Et peut-être est-ce là ce qui fait notre singularité ; par elle, l’être humain est la seule espèce, la seule espèce, capable de remodeler son environnement proche jusqu’à pouvoir survivre dans toutes les conditions : sous terre, sous la mer, au désert, aux pôles, dans l’espace. Si vous voyez un jour un cafard galoper dans les coursives d’un vaisseau de mineurs arrimé à un astéroïde cybélien, c’est qu’il aura embarqué avec les oignons, le rhum et les bananes ; il ne sera pas venu là en conduisant sa petite soucoupe.

Revenons sur Terre. Puisque personne ne semble savoir qui nous sommes ni où nous allons, il va de soi que l’intuition de monsieur Guillebaud reste la moins fragile pour celles et ceux que l’existence de notre existence taraude. Comme l’a dit Théodore Monod avant de s’enfoncer pour la première fois dans le Sahara : « On verra bien ! »


D. Lestel : Les origines animales de la culture. Paris, Flammarion, 2001.
J.C. Guillebaud : Le principe d’humanité. Paris, Seuil, 2001.


 

Première oasis : la solidarité

Une histoire de remparts

Imaginons que le but soit, dans une même surface, de mettre le plus possible d’habitations – ici représentées par des points – protégées par une muraille quelconque – ici en cercle. Deux solutions sont proposées : en A, chaque habitation construit et gère son propre cercle de protection ; en B, on collectivise l’effort en construisant une muraille commune, qui encercle tous les points.

En comparant ces deux modèles, on s’aperçoit que, sur une même aire d’implantation, le modèle A ne permet de poser que le quart des habitations que B autorise : ici 24 contre 104. Sur A, chaque habitation est en charge d’un périmètre dont la longueur est plus de treize fois supérieure à celle qui revient à une habitation du modèle B. La muraille individuelle de type A coûte ainsi, à qualité égale, treize fois plus cher à chaque foyer que celle du type B. En A nous avons l’expression d’un investissement personnel, que certains réussiront et que d’autres rateront ; en B nous avons le fruit d’un impôt. En A voici la liberté d’être maître chez soi, tandis qu’en B s’exprime une forme de solidarité, au prix d’une amputation plus ou moins tolérable d’un morceau de cette liberté.

Des haies à élaguer

Il existe près de Saint-Malo, en Bretagne, France, un petit archipel, paradis fiscal au demeurant, où l’on raconte que les propriétaires terriens doivent élaguer à leurs frais les arbres qui poussent près des routes bordant leurs domaines. Mais croyez-vous qu’ils se réuniraient pour se payer collectivement les services d’un prestataire ? Que nenni ! Chacun pour soi et sans s’occuper de son voisin, élague et débroussaille, ou sous-traite cette corvée à monsieur l’élagueur qui leur fait bien alors tous les prix qu’il veut.

Certes le sentiment de liberté de ces propriétaires indépendants est bien intact, mais qu’en est-il de leurs finances ? Imaginez-vous élagueur ou élagueuse dans cette belle contrée : les clients qui viennent vous solliciter un par un sont à votre merci, et il ne reste qu’à vous entendre un tout petit peu avec vos concurrents, s’il en existe, pour que vous vous engraissiez tous sans peine sur le dos de ces messieurs les demandeurs – ce qui s’appelle l’expression ultime de la concurrence libre et non faussée.

Mais, élagueur ou élagueuse, si un jour un quidam vient vous voir, et vous annonce qu’il représente les propriétaires de tel canton, qui sont deux cent soixante : vous allez renifler là un magnifique contrat qu’il ne faudrait surtout pas laisser filer, et vous laisserez joyeusement tomber ces petites histoires d’entente entre concurrents, pour vous adonner avec la plus grande passion à la rédaction d’un devis qui exprimera votre meilleure offre : le meilleur prix possible, pour la meilleure qualité imaginable. Nul doute que les propriétaires syndiqués pour cette occasion découvriront alors qu’on les avait bien plumés les années précédentes. Ainsi, non seulement l’union fait la force (un rempart de village en bons blocs de grès vaut dix fois mieux que vos remparts pourris en broussailles, en briques crues et en vieux bidons), mais l’union fait faire de belles économies.

Commentaire

C’est à vous de voir si vous voulez, en pratiquant un effort collectif, concéder un peu de votre chérie liberté pour accéder à un niveau de confort et de sécurité que vous auriez été bien en peine d’atteindre si vous étiez restés seuls dans cette affaire. Car tout le monde n’a pas le talent, et la chance, et les reins solides, qui sont les trois conditions nécessaires à l’édification d’un rempart familial de bonne facture. Nous autres, à gauche, nous préférons ainsi donner la priorité à la solidarité, au collectif. Dans cette optique, la Sécurité Sociale en France, ce n’est pas archaïque ; c’est l’avenir ! La solidarité, de toute façon, c’est l’avenir.

Et c’est notre passé aussi. Car s’ils n’avaient pas été solidaires, nos petits ancêtres du billet précédent, s’ils n’avaient pas pris soin des plus faibles, s’ils n’avaient pas agi collectivement souvent… ils seraient tous morts, et nous avec ! S’ils avaient passé leur vie à se battre inlassablement pour l’acquisition d’un bien ou d’une récompense, ou du simple droit de vivre ; si par exemple chaque semaine leur chef avait organisé une compétition au terme de laquelle le vainqueur aurait eu le droit de baiser un simulacre de femelle en peau de chèvre tandis que le dernier des vaincus aurait été abandonné aux fourmis, pour cause de maillon faible… mais il ne serait plus resté personne ! Et nous ne serions pas nés.

La concurrence, qui est une guerre généralisée à tous les niveaux de l’existence, ravage les consciences et les cœurs, et pervertit les intelligences ; c’est la guerre individuelle de toi ici contre toi là. Il faut chaque matin que nous fermions notre regard à cette guerre pour supporter de la porter aux autres ; que ceux-ci ne soient pour nous rien, et surtout pas nos prochains ; qu’ils soient invisibles à notre mauvaise conscience. Mais celle-ci n’est pas aveugle, et compte, et tient ses registres. Alors nous souffrons en silence, dans l’indicible, à cause des crimes que nous portons à nos frères et sœurs, et dont nous nous accusons sans mots disponibles.

Pour que la grande entreprise – et souvent la moyenne – écrase ses ennemies, et qu’elle fasse cette année 10 % de profit en plus pour 10 % de frais en moins, il faut que ses employés soient constamment placés en état de culpabilité, et remplis de terreur à l’idée de finir derniers, car les derniers seront éjectés. Abandonnés aux fourmis. Donc il faut de plus en plus que les employés soient en concurrence pour la bonne note, et prêts à se faire des sales coups les uns aux autres, s’il le faut. La bonne note est ici la version moderne du simulacre en peau de chèvre.

Or, ce n’est pas ainsi que l’on survit. Car enfin, quand nos ancêtres s’attaquaient à un ours, et que l’un d’eux était blessé dans la bagarre, les autres ne se jetaient pas sur le malheureux pour le bouffer ou le balancer à l’ours ; ils le transportaient à l’arrière, le mettaient en état de ne pas mourir si c’était possible, et reprenaient leur place au combat seulement ensuite. Tandis qu’aujourd’hui on demande aux entreprises de dévorer jusqu’à leur propre chair pour être en mesure de plaire encore un peu aux actionnaires. Et la chair, c’est nous ! Par conséquent, on fait du dégraissage… Le « dégraissage » est la version fin-de-siècle (le vingtième) de ce qu’on appelait un « plan social » dans ma jeunesse, lorsque les actionnaires avançaient masqués ; c’est le fameux « plan de sauvegarde de l’emploi » comme on ose dire aujourd’hui à Paris, maintenant que les décideurs se veulent taquins et font de l’humour en mesurant nos plaies.


Le petit yéti (au naturel) a été dessiné par JNL, et il est proposé sous licence Art Libre. Cliquer sur son image amène au fichier source.

 

Tirer vengeance

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Un bel autocollant pour signer un forfait, il n’y a bien que les décérébrés pour trouver ça fin.

ALLAN ERWAN BERGER        Voilà trois fois en quelques jours que le local du Parti de Gauche d’Ille-et-Vilaine a été vandalisé. Quelques animalcules ont trouvé astucieux de casser des vitres, taguer des croix facistes et laisser leur signature : Jeunesses Nationalistes, un groupe interdit dont certains cadres viennent du « premier parti de France » – après celui des abstentionnistes bien entendu. Ces petits coquelets ont aussi brisé le compteur EDF, ce qui fait que les militants ont maintenant l’électricité gratuite.

Je me suis rendu compte qu’au-delà du fait que tout le monde au PG trouve inacceptable une telle attitude, personne n’en est venu à vibrer de haine et d’indignation. En fait, les gens semblent un petit peu s’en foutre : certes, saccager un local ce n’est pas bien du tout, mais c’est tellement nul que l’indigence même du procédé le dévalue, et du coup personne ne se sent humilié ou victime d’une injustice insupportable. On en ricanerait presque.

Et voici que cet événement me rappelle qu’il fut un temps où j’avais compté que les humains, face aux crimes et aux attaques perpétrées par des hors-la-loi, se disposaient en trois catégories :

  • Le tout-venant ne songe pas vraiment à se venger, et parfois n’en vient même pas aux grandes déclarations, pour ne rien dire des actes. C’est la grande majorité du peuple, pacifique à défaut d’être pacifiste, que toute idée de vengeance organisée fatigue, et qui trouve en plus que ce genre d’entreprise salit l’esprit de ceux qui s’y abandonnent. Ce qui ne veut pas dire que le peuple pardonne : simplement, il ne se venge pas. Mais on ne devra pas chercher à lui ôter sa faculté de ne point pardonner.
  • Il y a ensuite des gens dont les paroles dénotent un caractère un peu fier : ceux-là réclament vengeance autrement qu’en allant déposer plainte au commissariat, et il est impossible de les contraindre à pardonner. Mais, en France, ils ne font pas grand chose au bout du compte.
  • En fait, personne n’a envie de pardonner. Mais il y a une dernière catégorie d’êtres humains qui, elle, clame partout qu’il « faut savoir pardonner. » Ce sont « les assassins et leurs sbires, ceux qui, en secret, boivent le sang et dévorent la chair de l’homme » (Lu Xun, 1936).

Victimes, faites bien attention à qui vous parle. Celui qui vous reprochera votre intransigeance, à vous qui ne vous vengez même pas de l’offense, examinez bien sa vie : vous y trouverez immanquablement du mensonge, de la rapine, du sang, de l’injustice. Et sans doute aussi découvrirez-vous que ce moralisateur en plastique dispose d’un petit emploi douillet dans le clergé, la politicaillerie, ou une quelconque milice autorisée.

Bien entendu, il y a une intersection non vide entre le groupe de ceux qui exigent le sang et le groupe de ceux qui proposent le pardon.

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Une gravure de Jacques Callot. D’une manière générale, cliquer sur les images amène au fichier source.

Un incident

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ALLAN ERWAN BERGER

Il y a six ans que j’ai quitté mon village pour la capitale. Entre-temps, j’ai vu et entendu pas mal de ces choses qu’on appelle “affaires de l’État”, mais elles n’ont laissé aucune trace en moi. Si l’on me demandait comment elles m’ont influencé, je répondrais qu’elles n’ont fait qu’aggraver mon mauvais caractère. Franchement, je méprise de plus en plus les hommes.

Un petit incident dont j’ai été témoin, m’a néanmoins paru fort significatif. Il m’a tiré de ma mauvaise humeur et je ne parviens pas a l’oub1ier.

C’était pendant l’hiver de 1917. Le vent du nord soufflait avec rage, mais parce qu’il me fallait travailler pour vivre, je me trouvais de grand matin dans la rue. Il n’y avait presque personne et j’eus beaucoup de mal à louer un pousse-pousse pour aller à la porte S. Peu après, le vent s’apaisa ; i1 avait balayé la poussière et la route était propre et blanche. Le tireur de pousse trottait plus vite. Nous approchions de la porte S. lorsque quelqu’un, qui traversait la rue, accrocha un brancard du pousse et s’affaissa tout doucement.

C’était une femme aux cheveux gris et aux vêtements en haillons. Elle avait quitté le trottoir sans faire attention, droit sur le pousse. Le tireur avait eu beau s’écarter, le vieux gilet ouaté de la femme, déboutonné et soulevé par un coup de vent, vint se prendre au brancard. Heureusement, le tireur de pousse avait ralenti, sinon elle aurait pu être jetée au sol et grièvement blessée. Elle ne se relevait pas et le tireur s’arrêta. J’étais persuadé que la viei11e n’était pas blessée et comme il n’y avait pas de témoins, j’en voulus au tireur de se mêler de cette affaire : il allait s’attirer des ennuis et me mettre en retard !

« Elle n’a rien, dis-je, continuez ! »

Le tireur de pousse ne prêta pas attention à mes paroles, il ne les entendit peut-être même pas. Posant les brancards, il aida doucement la vieille femme a se relever et, tout en lui tenant le bras, il demanda :

« Comment vous sentez-vous ?

— Je me suis fait mal. »

Je pensais : “Je t’ai vue t’affaisser tout doucement, je suis sur que tu ne t’es pas fait mal ? Tu fais semblant, c’est odieux ! Et toi, tireur de pousse, tu avais bien besoin de t’en mêler, si tu as des ennuis, tu l’auras voulu ; débrouille-toi !”

Mais après avoir écouté la vieille, le tireur de pousse n’hésita pas ; la tenant toujours par le bras, il l’emmena à pas lents. Étonné, je regardai vers ou ils se dirigeaient, et j’aperçus un poste de police. Après le grand vent, il n’y avait encore personne dehors. Le tireur de pousse guida la vieille femme vers la grande porte.

J’eus une étrange impression, le dos poussiéreux du tireur de pousse se mit soudain à grandir ; plus i1 s’éloignait plus son image grandissait, si bien qu’il me fallut bientôt dresser la tête. De plus, il me semblait qu’il exerçait sur moi une pression grandissante, écrasant peu à peu le petit “moi” enfoui dans ma robe fourrée.

Ma vie était comme arrêtée. J’étais assis, sans mouvement, sans pensée ; ce n’est qu’en voyant un policier sortir du poste que je descendis du pousse-pousse.

Le policier approcha :

« Cherchez un autre pousse, ce1ui-ci ne peut plus vous conduire. »

Sans réfléchir, je tirai une grosse poignée de monnaie de la poche de mon manteau et la tendis au policier en disant : « Veuillez lui remettre ceci. »

Le vent était tout à fait tombé, mais la rue était encore peu animée. Je réfléchissais tout en marchant et j’avais pour ainsi dire peur de penser à moi-même. Négligeant ce qui venait de se passer, je me demandais quel sens j’avais voulu donner à cette grosse poignée d’argent. Était-ce une récompense ? Et qui étais-je, pour porter un jugement sur ce tireur de pousse ? Je ne trouvai pas de réponse satisfaisante.

Je songe souvent à cet incident. Il me donne le courage de faire de fréquents retours sur moi, même lorsque cela s’avère douloureux. Je ne me souviens pas plus des questions politiques et militaires de ces dernières années que des classiques que j’ai étudiés pendant mon enfance, mais ce petit incident repasse souvent devant mes yeux. Je le vois plus clairement qu’au moment même et il m’apprend à avoir honte, il m’incite à m’amender et me redonne courage et espoir.

Juillet 1920

Commentaire

Cette nouvelle s’intitule “Un incident”. Ell est de Lu Xun, écrivain chinois dont j’ai causé la semaine dernière sur les 7 du Québec. J’en pille ici la traduction, avec pour seule excuse que peut-être cela vous donnera envie de vous procurer les œuvres de ce grand artiste.

L’écriture me fait penser à celle de mon ami Daniel Ducharme : le style calme et sans affects, sans fards, sans tapage ni langueur, tout égal et sage, laisse la place entière à la réflexion, et c’est uniquement de cette réflexion que naît l’émotion qui m’étreint. Voilà ce que je trouve dans Lu Xun et qui me plaît tant, et que je retrouve un siècle plus tard chez Ducharme dont toute une grappe de petites nouvelles urbaines, prodigieusement charmantes, paraîtront l’an prochain, merveilleux régal pour l’esprit et le cœur.

Car avec Ducharme, nous avons l’impression d’avoir près de soi un ami qui nous apprend gentiment à retenir nos jugements, et à approfondir notre curiosité sur ces choses, même les plus évidentes en apparence, qui nous meuvent. Régulièrement, on soulève son regard de la page pour contempler le vide une minute, avant de se replonger dans la lecture, le visage décrispé malgré le harcèlement continuel des fracas imbéciles qui nous assiègent.

 

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Pas content :(

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ALLAN ERWAN BERGER       Tous pourris, chuis pas d’accord, lui c’est qu’un con et elle aussi, plutôt crever, j’en sais rien et j’men fous. Bêlements de moutons qui se la pètent. Dimanche 25 mai, jours d’élections en Europe, je vois gros comme un cuirassé que la population sera tellement inerte que le TAFTA passera comme un savon dans le cul d’un dinosaure, tellement il aura été trempé d’abstention. Nous pourrions bien assister en direct à la mort de nombreuses nations, dont la France, et à la fin du statut de citoyen, remplacé par celui de sujet. Vous croyez que j’exagère ? C’est que vous n’avez pas lu les Directives alors ne la ramenez pas trop. Vous ne savez pas ce que c’est que les Directives ? Allez au Diable, crevez dans un carton en bas de votre ancien chez-vous, pendez-vous car vous l’avez bien mérité, vous et votre manie de vous boucher les yeux et les oreilles. Parce qu’on vous les aura claironnés, les avertissements, avec preuves à l’appui. Vous ne voulez pas voter ? C’est Rockefeller qui va être content, lui qui hait les gouvernements ! Et Karel de Gucht, grand optimisé fiscal !

Bêêê… Nous allons crever de votre indolence. Ô comme je vous méprise, les abstentionnistes ! Et comme je vous en veux, pour moi, pour mes parents, pour mes enfants que votre inertie mollasse va lâcher dans le vide.

finale

Trouvé sur Twitter

Sauvez les enfants!

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ALLAN ERWAN BERGER       J’ai reçu il y a deux jours un lourd colis en provenance d’Espagne. Envoyé par un correspondant conchyliologue, il contenait plusieurs kilos d’un gravier coquillier dragué dans le détroit de Gibraltar, à l’endroit le plus étroit, juste au large de la côte marocaine, par 120m de fond.

Le matériau qui a été récolté dans cette opération correspond à un détritique de bas de pente, qui ramasse donc tous les débris et les morts du talus. L’étude des différents êtres qui reposent dans cet endroit montre que la rocaille au-dessus de ce tas de gravats était colonisée par du corail rouge, qui apparaît ici soit en éclats d’un cerise vif, soit en vieux morceaux d’une couleur plus brique. Il y a aussi de la dentelle de Vénus, du corraligène, des fragments de gorgones, de très étranges petites moules chevelues qui ne dépassent pas les 7mm, et quelques gastéropodes prédateurs.

Mais ce n’est pas tout. Comme nous sommes dans la partie la plus étroite du goulet, nous sommes sur le passage des embarcations remplies d’Africains en route clandestine pour l’Europe. Il s’agit de bateaux pneumatiques surchargés, équipé d’un moteur étique, d’un peu d’essence et de quelques prières. La population qui a embarqué grelote, car on traverse de nuit, et de préférence par temps couvert. Il fait tellement froid pour des Sahéliens qu’ils sont emmitouflés dans des anoraks.

La visibilité est nulle. Les porte-conteneurs qui sillonnent le détroit sont innombrables, rapides, immenses et soulèvent des vagues meurtrières. Il pleut, il y a du vent, les enfants pleurent, les vagues claquent, on embarque de l’eau, il faut écoper. Les gens sont tellement tassés que le moindre mouvement collectif peut être fatal. Que surgisse la vague d’étrave d’un cargo, et le pire peut arriver comme ça, d’un seul coup. Le canot se retourne. Rares sont les gens qui savent nager. Une guerre s’allume pour accéder aux pneumatiques, s’y accrocher, glisser sur les boudins, chercher une prise et ne rien trouver, tandis que l’eau glacée de l’Atlantique donne une sensation d’étouffement, que le cœur se ralentit, et qu’un sommeil irrésistible peut t’envelopper en une seconde. Je le sais car ça m’est arrivé dans un torrent. Je me suis donné un coup de pied mental énorme, et je ne me suis pas endormi. Moi j’ai survécu. Mais ordinairement les Sahariens meurent. Ils voient au loin les lumières de l’Europe, ils voient derrière eux les lumières du Maroc, ils voient sur eux la nuit sans espoir, et le gouffre sous leurs jambes. Puis ils s’endorment, désespérés.

Dans mon échantillon de coquillier j’ai retrouvé des éclats de montre, un chariot de fermeture-éclair, et une moitié de molaire. Je pleure encore.

Imaginons :

Imaginons un monde où l’Europe, écrasée sous la botte policière de gouvernements qui seraient entièrenment soumis aux princes marchands, n’agirait plus politiquement que comme un prédateur avide de fric et de parts de marché.

Imaginons que des poulets, par exemple, seraient produits au Brésil dans des conditions sociales telles que cela détruirait les emplois corrects qui pourraient encore y subsister, pour ne plus laisser à la population d’autre solution que de s’enfourner dans des usines géantes où elle serait traitée comme du bétail de somme, un peu comme à Tijuana, au Mexique, en zone ALENA.

Ces poulets une fois tués et préparés traverseraient l’Atlantique en bateau pour débarquer par exemple en Pologne, où ils seraient conditionnés et empaquetés selon les normes européennes. À cette occasion, ils bénéficieraient probablement d’une subvention.

Continuons à imaginer. Les poulets, bien subventionnés avec l’argent des Européens au chômage, seraient vendus dans les pays d’Afrique ou du Moyen-Orient, partenaires de l’Europe à des conditions terribles (abaissement des barrières tarifaires, obligations d’achats de masse, etc). Ces poulets, vendus à un prix dérisoire sur place, tueraient immanquablement tous les petits producteurs locaux de volaille, les ruinant aussi sûrement qu’un obus lancé sur leur exploitation.

Ceci se passerait aussi avec le blé, avec le porc, avec le soja, avec tout ce qui peut être subventionné par le plus puissant, tandis que le plus faible n’a pas le droit, lui, de soutenir son agriculture.

Alors les paysans des pays acheteurs disparaîtraient, et toute une économie s’effondrerait, rendant l’argent si rare que même le poulet dit “européen” deviendrait, malgré son prix misérable, inabordable ; et le riz, et le blé, etc. Les famines se répandraient, engendrant des conflits et des déplacement de populations.

Ces pauvres déracinés erreraient d’un pays à l’autre, mal reçus partout, crevards sans avenir, rejetés d’un bidonville dans un camp de rétention, ou une mine de sel, ou enfermés dans un bordel géant pendant trois années. Naufragés sur leur propre continent, esclaves de tous, cibles de la policaille et de la politicaille. Les plus courageux partiraient pour l’Europe, et traverseraient soit aux Canaries, soit à Lampedusa, soit à Gibraltar. Imaginons.

Un fou l’a imaginé:

En 1918, monsieur Lu Xun, intellectuel et nouvelliste chinois très engagé à gauche, écrivait, dans la première histoire qui fut imprimée de lui (Le journal d’un fou), et qui a pour sujet le cannibalisme des gens (meurs aujourd’hui je mourrai demain) :

« Changez, changez jusqu’au tréfonds de votre cœur ! Sachez qu’à l’avenir, il n’y aura plus de place sur terre pour les mangeurs d’hommes. »

« Si vous ne changez pas, chacun de vous pourrait bien être dévoré à son tour. »

Le narrateur se rends compte peu à peu qu’il a vécu toutes ces années dans un lieu « où l’on se repaît de chair humaine depuis quatre mille ans. »

« Avec quatre mille ans de cannibalisme derrière moi – je ne m’en rendais pas compte, mais maintenant je le sais –, comment pourrais-je espérer rencontrer un homme véritable ? »

Et je pleure en lisant cette harangue du fou, tandis que je tiens dans mes doigts le chariot de la fermeture-éclair.

Le fou conclut :

« Se pourrait-il qu’il y ait encore des enfants qui n’ont pas mangé de l’homme ?

Sauvez-les !… »

Avril 1918

Les trois jamais:

1- Ne perdez jamais de vue que ce que vous défendez, c’est la morale de vos mères et la vie de vos enfants.
2- N’abandonnez jamais rien aux vampires.
3- Ne laissez jamais votre espoir s’enfuir, car il est tout ce que vous a

La princesse jivaro

Ormeau pêché en Basse Californie orientale, qu’un âne amenait à La Paz, non loin de la pointe de la péninsule. Là, un bateau le transportait, lui et ses semblables, jusqu’à Manzanillo où les coquillages partaient en camion jusqu’au golfe du Mexique, attraper un autre bateau qui montait en Virginie. C’était le bateau « du coton » car au retour il revenait au Mexique avec les cales remplies de balles de coton.

ALLAN ERWAN BERGER   Pour mes camarades Aline, Daniel et Paul

Seul ce soir, je repense à mon enfance, qui fut moche, quand j’étais étranger au milieu de sales cons racistes. Mais, dans la zone de transition entre la fin de l’adolescence et le début de l’âge adulte, il m’est arrivé des tas de choses que je suis allé arracher aux coffres-forts de la vie. Les gouffres et les forêts en font partie, ainsi que la mer et ses mystères. Mais il y eut aussi des rencontres avec des gens qui existaient de travers. Entre tous, je me souviens d’une dame, qui vivait avec sa vieille mère et des générations de petits chiens astucieux, dans une maison remplie de merveilles issues de la nature. Il y avait dans des tiroirs des diamants bruts énormes, moches mais d’une valeur astronomique, mélangés à des cristaux de sel gemme sales, des crottes de lion fossilisées, des trilobites, de l’or en dendrites et des coquillages.

Assis dans les sofas profonds du « petit salon », le dos contre un bar en teck et en rotin orné de figures de pirates, j’écoutais mon hôtesse discourir sur un chanteur célèbre qui s’était produit au cabaret de Momus, au dix-neuvième siècle naissant ; et tandis que ma vieille amie parlait et fumait et toussait et parlait encore tout en ingurgitant force cognacs, je lisais les chansons du bonhomme dans un livre minuscule, intitulé Les soupers de Momus, que je tenais en équilibre au sommet d’un genou, tandis que mes mains étaient occupées à peigner la tête d’une jeune princesse jivaro morte un siècle auparavant.

J’ai souvent peigné la princesse, et c’est devenu même une expression, pour signifier que je venais tenir conversation dans le petit salon aux merveilles. Tandis que je dépoussiérais la longue chevelure, mes yeux s’attardaient sur des gueules de requins, des dos de tortues marines, et sur d’énormes cristaux de quartz en provenance des puits de Madagascar. Oh que je les ai regardés, ces cristaux magnifiques.

Des papillons morts tournaient lentement sous les lampes, et la princesse, qui n’avait plus un gramme d’os, me faisait la grimace. Mais elle était mignonne quand même, à travers son visage en cuir ancien. Je suis désolé qu’un jour un voleur se soit emparé de ce petit butin. J’aurais tant aimé continué à peigner ma jolie princesse. J’en aurais peut-être hérité.

Ce soir je regarde dans la vitrine à ma gauche luire les ormeaux géants qui me viennent de cette dame, et je soupire. La nuit s’en vient comme un long fleuve languide, et je ne regrette rien de chacune des heures passées dans tous ces endroits improbables où je fus jadis, et qui aujourd’hui encore me nourrissent.

Bon, je retourne à mes travaux. Bonne fin de matinée-journée-soirée, mes amies-amis des deux océans ; et à vous, mes amis de Rennes, je souhaite une bonne nuit.

L’Équinoxe

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Le commencement de l’intelligence – Henry Peachams : « Minerva Britanna », 1612

ALLAN ERWAN BERGER           À l’équinoxe jour et nuit sont d’identique longueur. À la surface, la ville attentive guette ce moment précis où le Soleil, au zénith de sa course, tranche cette journée particulière en deux parts symétriques faites d’ombre, de crépuscule et de lumière, puis de lumière, de crépuscule et d’ombre. De minuit à midi, de midi à minuit. Le jour de l’équinoxe, midi est important.

L’ÉQUINOXE !

Nous avions passé la soirée précédente, et toute la nuit, à prendre des photographies des statues, des inscriptions et des hauts-reliefs des catacombes du secteur Saint-Laurent. C’est un fourmillant réseau d’anciennes carrières dont certaines datent de plus de mille cinq cent ans, creusées sur deux niveau, qui toutes ont été abandonnées au minimum il y a quatre siècles. Pendant l’exploitation comme après, des confréries et des sectes en ont utilisé les parties reculées pour y établir des lieux de cultes et de rituels, soit gastronomiques, soit ésotériques. Il y eut même trois associations de savants pour y tenir des réunions, et bien des artistes y ont fait bombance. Raison pour laquelle notre échevinage a toujours tenu à conserver les traces et les souvenirs de ces diverses occupations, en ouvrant dans certains labyrinthes des circuits touristiques, des espaces publics (une salle de concert s’étend sous le Palais de justice), et deux galeries d’art éphémère qui ne ferment jamais.

Vers onze heures du matin, nous avions quitté le banquet nocturne des Amis de l’Équinoxe pour nous diriger vers le quartier des Emblèmes à travers les tortueux tunnels du premier niveau, coupés et recoupés maintes fois par les galeries d’inspection, et balafrés des profonds coups de scies typiques du clan Michel, qui avait fait jadis la « profession » pour tous les édifices publics de la cité. J’avais laissé mon sac dans une profonde fissure, en compagnie de deux bouteilles de champagne mises à rafraîchir dans le ruisselet qui chantait là. Puis, avec mon camarade d’équipée, nous nous étions dirigés vers la sortie du square de Galilée, près du commissariat de police.

L’escalier en colimaçon débouche dans la cour du petit bâtiment, juste à côté du garage à vélos. Derrière le mur de la cour, c’est le square avec sa statue de monsieur Galilée, que l’équinoxe vient bénir selon un procédé que l’on doit à l’architecte-astronome Jojo Bartholdi. Nous pénétrâmes dans la salle de garde.

« Messieurs… »

Le chef de bloc se leva à notre entrée.

« Tiens, voilà les “officiels” ! Les deux gars réglementaires… Alors, il y a du monde là-dessous ?

— La fête va se terminer. J’imagine que les sympathisants vont rentrer se coucher, mais il y aura bien dix ou quinze personnes de l’Amicale pour assister à la cérémonie, et je table sur une cinquantaine d’invités encore en état de s’instruire malgré nos longues vêpres.

— Très bien. Vous n’oubliez pas que cette année nous venons. Regardez, j’ai préparé mon casque.

— Nous n’avons pas oublié, et c’est la raison de notre présence. Vous serez combien ?

— Cinq, moi dernier ! L’escouade est en tenue, et nous attend dans le square près de monsieur Galilée. Nous avons prévu un vieil hydromel pour les libations.

— C’est magnifique. Eh bien, nous vous suivons. »

Mon camarade et moi, on nous appelle les “officiels” car nous sommes les deux seuls civils à disposer d’une carte de libre circulation dans les carrières de la ville : la mythique CLCC, un objet rarissime qui n’est édité, chaque année, qu’en quatre exemplaires dont deux sont réservés à des membres de l’équipe municipale, et deux aux citoyens réputés les plus utiles à la chose souterraine. Même les échevins n’y ont pas droit. C’était ma première année d’autorisation, et je fleurissais de fierté.

Le quartier des Emblèmes

Les emblèmes sont des figures sculptées ou dessinées, à valeur symbolique. Dans notre ville, elles ne sont pas du tout liées à des guildes ou à des confréries, mais à des disciplines scientifiques ; on leur met alors une majuscule, tout comme à l’événement qui s’organise aux jours d’équinoxe, et qu’on nomme tout simplement l’Équinoxe.

Le quartier se déploie autour du square Galilée et du monument qui lui fait face, la spectaculaire Géosphère qui sort ici de terre en montrant aux citadins le sommet de son crâne. Cette boule, qui fait dix-huit toises de diamètre, soulève deux rues et huit platanes, et porte même près de son pôle une petite guérite, la “Guinguette à Jojo”, dans laquelle Bartholdi avait, dit-on, installé son bureau de chantier le temps de l’aménagement du quartier. Au sommet de la Guinguette, un miroir tend sa parabole vers le soleil, et renvoie un faisceau de lumière vers le square.

Le premier Emblème est collé à la façade de l’hôtel de la rue des Oublies, qui longe la Géosphère depuis son flanc ouest ; en pierre noire et rousse, sillonné de cuivre verdi, il représente les Mathématiques sous la forme d’un vieillard à la noble barbe, équipé d’une équerre et d’un boulier.

Le second Emblème est à cheval sur le clocher de chapelle Saint-Laurent, au nord de la Géosphère. Il représente la Physique : une femme équipée de lunettes de diamantaire et d’un bonnet carré mesure l’air avec un mètre-ruban ; à sa ceinture pend un sablier. La Physique est en porphyre serti de carreaux d’ivoire et de vermeil.

À l’est de la Géosphère trône l’Astronomie, une autre femme, assise sur les toits des Magasins généraux devant un puissant système binoculaire de chasse, qui est pointé droit vers le Soleil. Des mécanismes assurent la persistance de la visée sur la cible dans un champ de 144° d’angle. L’Astronomie est en jade zébré d’obsidienne, et porte sur le côté du binoculaire un miroir qui, récoltant la lumière bue par l’instrument d’optique, la renvoie vers le square.

Il y a donc deux miroirs : un sur la Guinguette, l’autre sur l’Astronomie. Tous deux visent, à mesure que monte le Soleil vers son zénith, la statue de monsieur Galilée : d’abord ils éclairent le gravier de l’allée, puis un banc de pierre, puis le gazon devant la statue, puis le socle et son inscription. Lorsque nous arrivâmes au rendez-vous, le faisceau des miroirs attaquait les pieds du petit homme.

La fontaine de Pan

Quatre policiers en casque, en bottes et en bleu de travail, observaient la lumière qui léchait la statue. Dans notre dos, les platanes de la Géosphère bruissaient d’une pétillante volée de moineaux. Il faisait beau, il était bientôt midi, j’étais crevé et j’avais soif. Mais le plus beau allait maintenant se produire.

« Tout le monde a ses lampes chargées ? » demanda mon camarade. Sortant des batteries de leurs sacs, les policiers les fixèrent à leurs ceinturons, et accrochèrent les frontales aux casques. Ils firent des essais. Notre petit coin se mit à clignoter comme à Noël. Le chef fut satisfait. Il se fendit d’un petit discours :

« Messieurs, dans quelques minutes, nos deux amis ici présents vont nous introduire dans le plus étrange de tous les lieux étranges que compte notre ville : la grande salle souterraine de la Géosphère, où ce qui n’apparaît pas ici (il fit un geste vers ce qu’on voyait du monument) est suspendu en l’air (il désigna le sol sous ses pieds), maintenu en place par douze piliers sur lesquels sont inscrit les signes du Zodiaque.

— Le monument a maintenant cinq siècles, poursuivis-je. La partie souterraine a été édifiée deux ans avant la partie aérienne ; et ce n’est que lorsque les deux morceaux de la Géosphère furent terminés que Bartholdi fit aménager les systèmes optiques qui vont se mettre en marche dans quelques minutes, pour amener la lumière au milieu des ténèbres. Tout passe par cette fontaine ! »

Je me retournai et désignai, à gauche de monsieur Galilée, au fond d’une pelouse, adossée à des sureaux, une imposante statue du dieu Pan – ô fureur, ô prodige ! – qui, la tête dressée au ciel, semblait hurler quelque chose aux étoiles. À ses pieds béait un gouffre noir, paradis des pigeons qui nichaient dans les recoins et les anfractuosités de cet ancien puits d’extraction. Pan, dont le corps était orienté vers Galilée, tournait un peu la tête vers le sud, droit dans l’axe du puits. Il était absolument nu, il avait les poings serrés, et son érection était indubitable.

Une cloche tinta. Passant sur l’allée dans notre dos, deux agents des parcs et jardins s’avancèrent vers le dieu Pan – ô fureur, ô prodige ! – ; ils portaient dans une brouette une lourde caisse aux armoiries de la ville.

« C’est le troisième miroir » annonça mon camarade.

L’objet fut installé dans un berceau ; cet assemblage fut ensuite piqué au bout d’un mât télescopique aménagé dans le phallus du dieu, et de vigoureux coups de manivelle hissèrent le tout dans le ciel.

Une seconde cloche tinta. Sortant d’un buisson de bambous, un troisième agent des parcs et jardins s’avança placidement vers le dieu, avec en mains une clé de vanne. Il la fixa du côté des roubignoles, et entreprit de déverrouiller quelque chose. On entendit un furieux gargouillis, puis un vieux nid de merle fut expulsé de la bouche de la statue, suivi par un puissant jet d’eau qui s’en alla dire bonjour au Soleil avant de retomber dans le gouffre.

Pendant ce temps, la lumière récoltée par les deux miroirs des Emblèmes avait terminé de visiter le bonnet de monsieur Galilée. Dans dix minutes elle balaierait le miroir du dieu Pan – ô fureur, ô prodige ! Celui-ci était orienté de manière à tout déverser dans le puits. Il était temps de descendre.

Nous nous avançâmes vers les trois jardiniers. Ceux-ci, après nous avoir salués, nous ouvrirent une petite porte dans le dos du dieu. À l’intérieur nous attendait un puits étroit garni de barreaux scellés dans la maçonnerie. Mon camarade annonça :

« Vingt-huit mètres de descente. Allan, tu ouvres la voie. Mon capitaine, vous le suivez à deux mètres, et vos hommes ensuite, chacun séparé des autres par sa propre hauteur approximativement. De cette façon, si quelqu’un chute, il n’aura pas le temps de prendre de la vitesse avant de tomber sur les épaules de celui qui le précède dans le trou. Pressons maintenant, car si nous traînons je gage que les meilleures places seront prises lorsque nous arriverons ! »

Nous allumâmes nos lampes et nous engageâmes sur l’échelle. Les policiers, qui n’étaient pas habitués à jouer les acrobates, firent bonne figure ; chaque homme fut très attentif à ne pas piétiner les doigts de celui qui le précédait. Nous parvînmes en bas sans encombre. Depuis là-haut, une ombre se pencha sur le puits et nous lança : « On ferme la porte, mais sans la verrouiller. On vous met la clé à l’intérieur. Quand vous aurez fini, vous la ramènerez à la Guinguette ! » Nous promîmes.

La cérémonie

Si, à la surface et dans les dictionnaires, l’équinoxe est un nom masculin, chez nous sous terre l’Équinoxe est mise au féminin. Ainsi, quand une fanfare fait bien du raffut aux vêpres, nous disons : « Quelle tapageuse Équinoxe on nous prépare ! » et nous sommes tout contents de cette façon d’honorer le temps qui passe.

À la queue-leu-leu dans un étroit couloir au sol recouvert de gravier, nous avançâmes jusqu’à une corniche en balcon au-dessus d’une vaste salle. Sur notre gauche, cinq mètres en-dessous, se tenait une assemblée silencieuse. Derrière elle béait un large tunnel, seul accès à ce lieu depuis les catacombes. Les grilles en étaient ouvertes.

« Éteignez vos lampes » demandai-je. « Elles ne seront plus utiles. Voyez plutôt ! » À nos pieds miroitait une piscine ronde et vaste, peu profonde, qu’arrosait en une large cascade l’eau sortie tout là-haut de la bouche du dieu Pan. Alimentés par la lueur solaire qui tombait du puits, les reflets de l’eau éclairaient doucement la salle, tandis que la lumière des Emblèmes peu à peu se rapprochait du miroir de Pan. Quand elle le toucherait, on verrait ce qu’on verrait.

Sur le parvis il y avait foule. Nous trouvâmes un emplacement un peu en hauteur, du côté des grilles, qui nous permettrait de tout embrasser d’un seul regard.

Devant nous, les spectateurs : des membres de l’Amicale, et leurs invités. Devant eux, la piscine et sa cascade. Derrière la cascade, l’ombre. On y devinait trois solides colonnes. Elle faisaient partie des douze zodiacales qui constituent les barreaux de la vaste cage où se tient, énorme et menaçant, le dessous de la Géosphère.

Peu à peu la lumière qui se déversait dans le puits prit de la puissance. Les rayons des Emblèmes avaient touché le miroir du dieu Pan – ô fureur, ô prodige ! La cascade fut bientôt comme illuminée de l’intérieur, et nous découvrîmes les ornements de la salle où nous nous tenions. Il y avait là des chimères et des griffons, des licornes, des vignes, des roseaux et des oiseaux. Mais toujours, derrière les colonnes, la nuit régnait.

Soudain, la chute d’eau éclata en une douzaine de jets divergents, anarchiques. Quelques personnes furent un peu arrosées. Il y eut des cris. « Ils installent la Spirale » dit quelqu’un. Puis, très rapidement, le tout se rassembla en une mince colonne bien droite, qui se mit à glouglouter, et la lumière du miroir mit le feu à ce trait liquide.

J’expliquai : « La Spirale est un système inventé par Bartholdi, qu’on tend au bout d’une perche jusque dans l’axe du puits. Elle récolte le jet qui tombe de la bouche, elle le rassemble et ne le lâche que dompté, bien sage et vertical absolument, raide comme une allumette. Et puisque la Spirale fait la même chose avec les photons du miroir, le jet d’eau devient une colonne lumineuse. Pendant les cinq prochaines minutes, l’effet sera maximal. »

De fait, on y voyait maintenant tout à fait bien. Mais toujours, derrière les colonnes, la nuit régnait.

Alors un cor se mit à chanter doucement, depuis notre gauche. Puis un autre reprit l’air, depuis le balcon par où nous étions arrivés tout à l’heure. Puis un troisième, depuis l’ombre de la Géosphère. Et comme ces trois cors chantaient le même motif mais avec un décalage, ce fut une lente fugue qui roula dans la salle et s’y lova, étourdissant nos cœurs. Puis, dans la cage des lampes furent allumées, et l’assistance poussa un long cri rond d’admiration.

Les douze colonnes étaient ornées, du côté qui regardait la Géosphère, de figures qui représentaient les signes du Zodiaque. À gauche, au fond et à droite, trois grandes statues adossées aux parois figuraient les trois Emblèmes chtoniens : l’Archéologie, la Géologie et la Paléontologie ; trois femmes toutes simples en pierre calcaire, avec leurs instruments. L’Archéologie tenait un livre et un pinceau. La Géologie avait son marteau à la ceinture, et tenait un petit carnet avec son crayon. La Paléontologie était coiffée d’un casque ailé, symbole de l’imagination nécessaire pour débrouiller les ramification des lignées ; nichée entre ses mains protectrices, une ammonite reposait sur le giron de la dame. Enfin, comme un lustre suspendu au pôle sud de l’impressionnante boule qui sortait des voûtes, un grand oiseau de bois tournoyait doucement au bout de son câble. C’était la Philosophie, fille et résultante de toutes les autres disciplines du quartier des Emblèmes. Les trois statues regardaient l’oiseau.

Des gens applaudirent. L’enthousiasme gagna les plus tièdes et bientôt, ce fut toute la foule qui battit des mains. Effrayés par le vacarme, des pigeons s’envolèrent des cintres et s’enfuirent vers les hauteurs.

Alors une jeune fille s’avança dans la vasque. C’était la hiérophante. Le poste n’était pas difficile, puisqu’il s’agissait simplement d’expliquer les raisons de toute cette architecture. Mais il y fallait une belle voix car la salle et la cage étaient vastes. Toujours on prenait des étudiants : une année un garçon, une année une fille.

La hiérophante se mit debout sur un cube de pierre à côté de la colonne d’eau. Elle sortit de sa robe un laser, et le promena sur les parois, montrant aux gens les figures dans la roche, les enseignes et les statues. Et pour chacune elle racontait l’histoire et la devise.

Pour finir, ayant expliqué les raisons de la présence de l’oiseau sous la Géosphère, elle eut ses mots :

« Voici une demie année solaire qui se termine, voici une nouvelle qui commence. Les études vont reprendre après ces deux semaines de vacances. Écoutez bien, les gens : tout comme cette colonne d’eau, que le vieux dieu illumine, apporte la vision au milieu de notre assemblée vouée à l’ombre, les sciences apportent leur lumière au milieu des ténèbres où nous tâtonnons. Je vous souhaite à tous une merveilleuse année, fertile et productive ; soyez attentifs à vos ouvrages, et honorez les disciplines. »

Nous applaudîmes encore. La cérémonie était finie. « C’était très instructif » décréta le capitaine. « Et alors, cet hydromel, où le boirons-nous ?

— Vous n’êtes donc pas en service ? demandai-je.

— Personne ici ne porte d’uniforme, mon jeune ami. Je suis en repos jusqu’à demain vingt heures.

— Suivez-moi, répondis-je. J’ai laissé, bien au frais, à quelques minutes d’ici, un sac avec deux bouteilles et des flûtes. Nous nous installerons sur des sarcophages et boirons à la santé de tout ce qui bouge. J’ai même des bougies. Bonne année à tous. »

 

Hermes alquimico – Achille Bocchi : « Symbolicarum quaestionum » 1574.
Notez le nombre de flammes sur le chandelier : elles sont sept, comme les Emblèmes autour de la Géosphère. Je décide que la Philosophie est tout en haut.

Gastronomie française (Allan Erwan Berger)

Les bêtis’ de Cambrai ;
Les champignons d’Paris ;
Et la fourme d’Ambert
Et les lentill’ du Puy :

Ben tout ça le Tafta il n’en veut pas, il n’en veut plus.
De tout ça le Tafta il nous libèrera.

La patate de Batz
Et celle de Noirmoutier ;
Les ravioles de Royans
Et les calissons d’Aix :

Ben tout ça le Ceta il n’en veut pas, il n’en veut plus.
De tout ça le Ceta il nous libèrera.

Les cocos de Paimpol
Ou les oignons d’Roscoff ;
La fraise de Plougastel
Ou le sel de Guérande :

Ben tout ça le Tafta il n’en veut pas, il n’en veut plus.
De tout ça le Tafta il nous libèrera.

Le piment d’Espelette ;
Les huîtres de Belon
Ou bien celles de Marennes ;
Et les pruneaux d’Agen :

Ben tout ça le Ceta il n’en veut pas, il n’en veut plus.
De tout ça le Ceta il nous libèrera.

Le saucisson de Lyon ;
La sauciss’ de Strasbourg
Ou bien celle de Toulouse ;
Et celle de Morteau :

Ben tout ça le Tafta il n’en veut pas, il n’en veut plus.
De tout ça le Tafta il nous libèrera.

Le jambon de Bayonne !
La moutard’ de Dijon !!
Et puis le Brie de Meaux !!!
Le pastis de Marseille !!!!

Ben tout ça le Ceta il n’en veut pas, il n’en veut plus.
De tout ça le Ceta il nous libèrera.

Coqu’licots de Nemours
Ou roses de Provins ;
Nougats d’Montélimar…
Sardin’ de Quiberon !

Ben tout ça le Tafta il n’en veut pas, il n’en veut plus.
De tout ça le Tafta, il nous libèrera.

Et les noix de Grenoble…
Les lunett’s de Romans…
Les marrons de Redon…
Tout cela périra.

Car tout ça le Ceta il n’en veut pas, il n’en veut plus.

De tout ça le Ceta il nous libèrera.
La rate du Touquet…
Les olives de Nyons…
L’andouille de Guéméné.
Tout cela périra.

Car tout ça le Tafta il n’en veut pas, il n’en veut plus.
De tout ça le Tafta il nous libèrera.

Crottin de Chavignol ;
Mirlitons de Rouen
Et noyau de Poissy…
On n’en finirait pas.

Le Tafta, le Ceta, tu n’en veux pas tu n’en peux plus.
Mais si tu te bouges pas, qui te libérera ?

Les droits d’auteurs de ce texte appartiennent aux instances concernées. Il est publié ici, sur un espace citoyen sans revenu et libre de contenu publicitaire, à des fins strictement documentaires et en complète solidarité envers son apport intellectuel, éducatif et progressiste.

Cobra

Pont aux ânes, Auzat, 1882. Des gens font semblant de s'occuper

Pont aux ânes, Auzat, 1882. Des gens font semblant de s’occuper.

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ALLAN ERWAN BERGER         J’étais aller voter au second tour des municipales 2014. C’était un dimanche matin, le soleil voilé baignait la ville et la rivière d’une lumière alanguie qui teintait les immeubles et jusqu’aux fleurs des arbres d’un blanc doux, vaporeux et scintillant. La buée qui flottait au-dessus de l’eau étalait dans le ciel des petits arcs dorés. Dans ce paysage tout empli d’une joie calme et pacifique, je vis un pêcheur. Un abstentionniste, en somme, consciencieusement occupé à manifester son désaccord de la façon la plus indubitablement immobile qui fût.

Assis sur une margelle, les pieds dans une fontaine à sec, il regardait le monde, sa canne allongée à ses pieds comme un chien fidèle en train de faire la sieste. Un fil ramolli partait du museau de cet objet et s’en allait tremper dans l’eau de la rivière un bouchon lui aussi endormi, puisqu’il flottait allongé de tout son long sur la surface plane et sans rides. Il n’y avait donc pas le plus petit plomb au bout de cette ligne.

« Avez-vous mis un hameçon, au moins ? » demandai-je.

Un temps passa. Le pêcheur se retourna, me lança un petit regard brillant puis se remit en position. « Pourquoi faire ? répondit-il. Je n’ai nul besoin d’électeurs, moi.

— Mais y a-t-il quelque chose au bout de ce fil, alors ?

— Oui, une friandise. Je la coince dans une boucle. Les poissons viennent ou ne viennent pas, la mangent ou ne la mangent pas.

— Vous éduquez donc les poissons à croire qu’il y a, au bout des fils de pêche, des friandises sans pièges. »

L’abstentionniste émit un petit rire. « Ce ne sont peut-être pas des poissons que je pêche dans cette affaire… » Là, il m’avait ferré. « Du reste, reprit-il l’air de rien, les poissons ont en général une mémoire de poisson, c’est-à-dire pas grand-chose. Ceux qui sont méfiants sont spécifiquement méfiants, en ce sens que leur petit caractère soupçonneux est propre à toute leur espèce et pas à tel ou tel individu ; et ceux qui sont cons comme des goujons sont universellement et en bloc cons comme des goujons. Mais tous bénéficient d’une absence assez impressionnante de mémoire. Je ne parle pas des brochets, bien entendu.

— J’ai vu, à l’étang de Chevré, des carpistes utiliser un bien curieux objet, pour lancer des appâts au loin.

— Oui, le “cobra”. Vous enfoncez dans le tube une multitude de bonnes boulettes, et vous balancez toute cette mitraille du même geste que vous faites pour lancer la ligne au loin.

— De cette manière, les carpes qui sont là-bas affluent comme à la cantine, sauf que dans le lot des friandises, il y en a une qui est mortelle. Piégée à l’hameçon.

— C’est une manière de clientélisme, finalement. Tout le monde se précipite et grignote un petit truc, tout heureux de boulotter sans peine, et ne voit pas plus loin. Or, presque systématiquement, un de ces poissons est arraché à la troupe, et disparaît, tracté dans le ciel par on ne sait quelle main invisible. Si ces poissons étaient des humains, que croyez-vous qu’il se diraient ?

— Qu’on ne peut pas faire autrement, et que c’est déjà beaucoup d’avoir une boulette qui nous permet, en gigotant beaucoup, d’avoir un petit rien à se mettre au fond du gosier. Vous avez vraiment un mauvais esprit !

— Mais attendez, c’est vous qui parlez ! Moi je fais semblant de pêcher ! Je donne des boulettes pour rien ! »

Je me rendis compte qu’en allant voter pour la liste des néolibéraux de gauche, afin que ma ville ne passe pas aux mains des néolibéraux de droite, j’avais eu le même raisonnement que celui, préfabriqué, qui avait construit ma réponse ironique au pêcheur. C’est énorme, n’est-ce pas, d’avoir trois élus bien rouges, et peut-être même quatre, noyés dans la masse des larbins socialistes du Conseil, qui pourront gigoter beaucoup pour arracher aux maîtres de la ville un petit rien à mettre au fond du gosier des citoyens.

Le pêcheur reprit : « En donnant aux poissons de la nourriture sans piège, je ne fais que suivre un mouvement universellement constaté dans cette rivière : les petits brimborions qui flottent, ça ne tue pas, ça nourrit. En somme, je me transforme en rivière nourricière. Et vous ?

— Je veux transformer la rivière. » Et cette réponse, pour prométhéenne qu’elle parût, me sembla satisfaisante. Le pêcheur releva sa ligne, remit une boulette, retrempa sa ligne, et regarda son bouchon se rallonger dans son lit.

Le mariage des carpes et des lapins (Berger)

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Municipales. Là où le PC a décidé de s’allier dès le premier tour avec les Socialistes, il faut bien qu’à gauche on fasse quelque chose. C’est le mariage des carpes et des lapins.

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LE MARIAGE DES CARPES ET DES LAPINS
Allan Erwan Berger, 2014

Sous le soleil rose et palissant, blanchissant, blêmissant,
Du gouvernement,
Nos amies les carpes perdent leur latin :
« Malheur !
Appolon renie tout ce qu’il a dit.
Il nous fait avaler des vieux radis,
Des couleuvres, des boas, des ouistitis,
Tandis qu’il dorlote nos ennemis
Avec,
Horreur…
Des surimis.
Ça suffit !
Le beau vert de nos écailles s’en va,
Le rouge au front nous vient.
Ça ne se passera pas comme ça,
Allons voir chez les lapins. »

Pendant ce temps, dans les jardins
Des lapins,
L’herbe n’est plus autorisée
Qu’aux rares encore en état de payer,
Et le loyer
De tous les terriers
S’est envolé.
« Assez de se faire carroter, pigeonner,
Couillonner, tromper et mépriser.
Y’en a marre,
Prenons le pouvoir.
Oui mais tous seuls, on ne fait pas le poids,
Ma foi.
On va se faire plumer, peler, dépiauter…
— Écailler » ajoutent les carpes, qui viennent d’arriver.
« Mais tous ensemble, que ne pourrait-on faire ?
Lalilalaire ?
À bas les pêcheurs !
—Les goudronneurs !
—Les bétonneurs !
—Les gros menteurs !
— Vivent les étangs, vivent les jardins,
Vivent les carpes et les lapins ! »

C’est le mariage d’un peuple en rage,
Ça sent l’orage.
« À la mairie ! » disent les carpes,
« À la mairie ! » disent les lapins.
C’est le mariage d’un peuple, enfin,
C’est le mariage
Des carpes et des lapins.

 

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La carpe est de racheljw, dans fish, 2012.
Le lapin est de kuba, dans Chinese new year, 2011.
Le tout est pris sur vector.me

Les droits d’auteurs de ce texte appartiennent aux instances concernées. Il est publié ici, sur un espace citoyen sans revenu et libre de contenu publicitaire, à des fins strictement documentaires et en complète solidarité envers son apport intellectuel, éducatif et progressiste.

Jeux de mains

ALLAN ERWAN BERGER    Je regardais la vidéo de Jean-Luc Mélenchon commentant le « nuancier » du ministère de l’intérieur, qui aligne les différentes catégories politiques à l’intérieur desquelles on fera rentrer les listes déclarées aux municipales. On s’aperçoit que la catégorie « union de la gauche » est resuscitée d’entre les morts, qu’une « union du centre » a le droit d’exister, mais que la catégorie « front de gauche » est interdite. Mélenchon décortique un peu ces bidouillages, et propose la thèse selon laquelle l’intention particulière de ce nuancier serait d’éparpiller les listes « front de gauche » en diverses catégories, de manière à ce que rien n’apparaisse de notre gauche de combat qu’à l’état de confettis. Bien. Mais là n’est pas le sujet de ce billet. Voici de quoi il sera question ici : pendant cette petite conférence de presse, je n’ai pu m’empêcher de remarquer que chaque fois que Mélenchon faisait, avec sa gestuelle, une figure un peu grimaçante, les appareils photos se déchaînaient en rafales bien serrées, tandis qu’ils se contentaient de cliqueter mollement ou pas du tout le reste du temps, particulièrement quand l’orateur prenait des poses nobles et sereines (là, on frôle le grand silence). Voici le déroulé de la déclaration, qui dure un petit quart d’heure. Chaque capture d’écran est légendée avec la transcription du bruit de fond qui accompagnait le moment saisi. Vous allez assister à deux pics d’activité photojournalistique.


01

clic… … … clitch… …

02

… … …

03

click

04_oui

clikitchhrrrik! tchrrik tchrrik ! tritritri…

05

clitchi

06

tchi

07

08_oui

TCHRÂÂÂ TCHRIIIIH KRRRATCH! KRATCH! BRRRR!

09

10

rrr…

11

roonfle… cli

12


Et cætera… On peut consulter le fichier source en cliquant sur ce lien, et vérifier que le silence est presque total quand Mélenchon ne grimace pas. LOLLE.

Une française de fabrication (Sophia Hocini)

ALLAN ERWAN BERGER   J’ai connu Sophia Hocini sur Twitter. Je n’aurais jamais pensé qu’elle pût être autre chose que française : de gauche, militante, engagée, féministe, la fille parfaite. Eh bien non Sophia n’est pas française : il paraît que c’est une “imitation” (selon les autres) ou une “fabrication” selon Sophia elle-même. Je tombe des nues… Le nom, paraît-il, aurait dû m’alerter. Mais des noms, en France, il y en a de toutes les sortes, même finissant par la lettre I. Hocini vaut-il moins que des Emmanuelli, Hamdaoui, Innocenti ?

« Ah mais attention mon petit bonhomme : Hamdaoui ça va encore parce que c’est un footballeur, donc on lui pardonne, mais ton Innocenti, d’où il vient ?

— De Ouistreham en Calvados… ou de Saint Vaast-la-Hougue, je ne sais plus. C’est en Normandie méridionale. Il bosse dans un magasin qui vend de tout : pousseux, pelles, bouées, palmes, masques et tubas, phares en coquillages. Cartes postales, étoiles de mer, cannes à pêche. Pourquoi, ça ne va pas ?

— Si si, bon, lui ça va. Il est normand… Il s’est intégré.

— Allons bon. Intégré ! Mais son grand-père fut peut-être bien napolitain. Et si, au lieu de refiler aux touristes des articles de plage, il leur avait vendu des saintes-vierges en plastique doré, qui clignotent ? Et des napperons du Piémont, pour mettre sur la télé ? Des ustensiles pour faire la polenta ? Des gondoles de Venise, des olives, des anchois ?

— Ça ne fait rien, les Italiens, c’est gérable, ils sont quand même comme nous. »

Comme nous. Je me souviens d’un temps pas très lointain, où des travailleurs Italiens se sont pourtant fait massacrer, du côté d’Aigues-Mortes, à l’occasion d’un petit pogrom spontané. Apparemment qu’ils avaient pris le travail de Français de souche. Et puis bon, « Les Ritals, ça pue, ça braille, c’est pas supportable. » Phrase issue de mon enfance. Du coup j’avais peur des gens dont le patronyme finissait par I. Gafarelli ? Hi !…

Les Polaks il y a cent ans, vus par un corniaud du chef-lieu de canton : « Ça pue, ça se bat, ça vit n’importe comment ! Et qu’est-ce que ça boit ! Dieu qu’est-ce que ça boit ! » Surtout ça prit, dans le Nord, le travail des mineurs de souche, lesquels ne buvaient, c’est bien connu, que l’eau des sources.

Mais si nous parlions un peu des Termites, qui vivent à quinze dans un placard, tout comme les cafards ? “Termite”, c’est le petit nom pour dire “Nègre”. « Sérieusement, Mademoiselle, ils sentent pas comme nous ! Ils se lavent jamais ou quoi ? » Phrase issue de mon enfance, énoncée par madame l’épicière, qui tutoyait tout ce qui n’était pas bien blanc. Du coup j’avais peur des noirs, et je retenais ma respiration.

Ainsi donc aujourd’hui un nom italien ça passe ; jadis non, aujourd’hui si. Quand j’étais petit, il ne fallait pas être juif. Maintenant il ne faut pas être arabe. Apparemment que Sophia doit être un peu arabe sur les bords, bien que née au Maghreb. Et donc on lui tricote des misères. À commencer par les pouilleux du Front National, qui lui font une haie d’honneur sur les réseaux sociaux, attendu que non seulement c’est une fille, donc un être inférieur qui ne devrait même pas la ramener, mais aussi qu’elle est de gauche, et qu’elle est étrangère malgré sa carte d’identité – vous savez, le connard de souche, c’est très difficile à imiter : il faut le comprendre, déjà, et c’est tout un voyage.

Or, Sophia a passé un temps considérable à imiter «les français»

Des fois que ça existe, ces petites choses-là.

Vous vous habillez pareil, vous essayez d’imiter l’accent, les manies. Longtemps devant le miroir vous jouez à être le parfait français, dans des petits jeux que vous inventez. Pendant des heures vous vous montrez intransigeant. Aucune faute n’est admise. Mais ça sonne faux. Alors, de nouveau, on vous rit. Et vous, en cachette, vous pleurez.

Ce que vous venez de lire, c’est un fragment du processus de fabrication d’une française, à partir d’une maghrébine transplantée, et bien dépotée. Bon, d’un certain côté, ça fonctionne : Sophia finira par se sentir française, et plus seulement Française par la grâce d’un papier. Mais d’un autre côté ça ne marche toujours pas :

Même si au fond de vous, vous y croyez dur comme fer, même si vous avez fait le choix de la nation française, même si votre cœur est désormais coloré de bleu, de blanc et de rouge, on vous renverra toujours à vos origines.

[…] Quoi que vous fassiez, cela sonnera faux. Quoi que vous fassiez, votre nom vous trahira toujours, votre accent vous trahira toujours. Votre teint bronzé même en hiver ainsi que cette chevelure brune et bouclée vous trahiront toujours. Et toujours, vous serez regardé comme celui qui n’a sa carte d’identité française que depuis un an, dix ans ou trente ans.

Je confirme. Étranger un jour, étranger longtemps. Sauf dans les capitales. Exemple pris à la cambrousse : le grand-père d’un mien copain nommé Morel, patronyme occitan bien de souche, eut l’envie incongrue d’acheter pour ses vacances une maison dans le sud de l’Aveyron. Lui vivait à Montpellier, à une heure de là. Trente ans plus tard, dans le hameau où il s’était installé, on l’appelait encore “l’estranger”. Ça ne passe pas.

N’allez pas croire que les Aveyronnais étaient plus cons que la moyenne ; je crois bien avoir rencontré des champions en la matière, et qui ne vivaient pas dans cette région. Nichés dans un petit village coincé dans un trou entre Marseille et Toulon, ces spécimens-là regardaient déjà d’un œil haineux leurs voisins du plateau. Moi, qui suis né à l’embouchure de la Seine, à peine débarqué dans leur école primaire j’y fus catalogué parisien illico, car venant du nord de Montélimar, et je fus traité en conséquence : coincé contre un mur, et tabassé à chaque récréation pendant quelques années. En effet, dans ce bel endroit, être parisien c’était pire que juif, et même pire qu’arabe. Il n’y avait bien que les Alsaciens (ces traîtres) pour être pires que moi. Tant de connerie finit par déteindre sur moi, et j’eus honte de ce que j’étais. Voilà voilà.

Mais trente ans plus tard, quand ce fut son tour, Sophia n’accepta pas ce qu’il ne m’était jamais venu à l’idée de refuser : ma stigmatisation. Et aujourd’hui quand un imbécile la traite de parasite qui ne veut pas s’intégrer, elle sort ses mots et griffe.

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Dans la nuit, ma mère était venue nous réveiller. Une émotion tellement intense était montée, je n’en pouvais plus, j’étais désarmée face à tant d’excitation et à la fois de peur. Mais voilà, c’était le moment fatidique. Dans la panique générale, j’avais perdu la chaussure de ma poupée dans les draps et je n’arrivais plus à mettre la main dessus. Mais le temps nous manquait, ma mère nous pressait, il ne fallait pas manquer le départ du bateau, ce départ ultime, on ne pouvait plus revenir en arrière. Un fourgon nous attendait dans la cour de l’école de mon père, puisque nous vivions dans un logement de fonction. En montant dans le véhicule, je pris conscience de la gravité de la situation et de l’impact que ce voyage allait avoir sur ma vie quand bien même j’étais très loin d’imaginer tout ce qu’il allait y avoir après. L’émotion était trop forte, en plus, nous devions abandonner notre chat. Cela peut paraître simplet dit comme cela, mais c’était vraiment très étrange, de l’arrière du fourgon je l’observais, il nous regardait fixement, assis sur son derrière, inerte…

Le regard de son chat ne la quittera plus jamais. Moi j’ai un chien, comme ça, qui me hante. Voilà l’ancien monde, pays devenu fantôme. Et voici, en provenance du nouveau monde, pays des claques et des espoirs, ce qui lui arrive en pleine face :

Le regard des autres

En effet, depuis cette période et jusqu’à présent, j’ai précisément l’impression de ressembler un ananas ou quelque chose dans le genre. Je m’explique. Très souvent, et aujourd’hui encore, lorsqu’un jeune homme fait une tentative d’approche pour me séduire, son principal leitmotiv, ce n’est pas que j’étais particulièrement intelligente, drôle ou simplement sympathique, mais vous comprenez, méditerranéenne que je suis, mon exotisme est très attrayant. Sans même vous parler du phénomène de chosification de la femme qui m’horrifie toujours plus puisque vous n’êtes vue que comme un vagin sur pattes, vous ne pouvez même pas imaginer à quel point il est agréable d’être un vagin sur pattes mais qui vient d’ailleurs. Il n’est pas facile d’être une femme dans n’importe quelle société, qu’elle soit avancée, aboutie ou pas, mais il l’est encore moins quand vous avez une part d’étranger en vous.

C’est peu de dire que ce livre m’a remué. Pendant toute son adolescence, Sophia n’abandonnera jamais l’idée de devenir indétectable, française pur jus. Puisqu’apparemment le coup de tampon ne suffit pas… Elle développera un personnage hybride, un masque donc (persona), avec une peau extérieure française travaillée longuement après avoir été longuement imaginée, et une peau intérieure qui n’est toujours pas française mais qui n’est plus uniquement kabyle. Car Sophia n’est plus seulement une ébauche de ce qu’elle voudrait être : une Sophia telle qu’elle comprend qu’on veut qu’elle soit. Non, en cours de route, Sophia est devenue Sophia. Et aujourd’hui, bien construite, ou disons aussi solidement plantée que possible sur ses deux guibolles de fabrication, c’est devenu quelqu’un ! En essayant de se construire française, elle a combattu et s’est construite elle. Et donc bonjour, ma fille, tu ne pouvais pas mieux faire que d’être toi pour “t’intégrer” à la France qui, malgré quelques fous et un gros tas de veaux, est remplie de gens comme toi, car elle est le ressac du monde, et son génie la rend universaliste depuis au moins Valmy. Par conséquent demande-toi : qu’est-ce, finalement, que l’anti-France ? Et ma réponse est : c’est l’anti-toi.

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Sophia Hocini : Une française de fabrication. Les Éditions du Net, 2013. Disponible en ePub et pdf pour un prix pas trop tueur, et sans DRM ! Disponible en papier aussi, évidemment.

Blogue : http://laroberouge.wordpress.com/

Sortie de l’état de nature

Chasse au lion à Ninive, 645-635 av. J.-C. Domaine public.

ALLAN ERWAN BERGER   J’étais en train de discuter avec l’ami Thibaut et l’ami Etch quand il me prit soudain l’envie de devenir grandiose et lyrique. Puisqu’il était, dans notre conversation, question de solidarité, je ne pus m’empêcher de faire partager à mes compères une conclusion qui m’était venue après maintes cogitations : « C’est la solidarité qui nous a permis de sortir d’Afrique ! Sans la solidarité, qui fut la grande affaire des Humains, nous y serions encore ! »

Etch, qui porte en lui un sang africain beaucoup plus récent que le mien – qui date au mieux du temps des invasions maures –, se raidit et émit un « Quoi ? » assez sec, tout en ouvrant des yeux ronds, ce qui est toujours mauvais signe. J’insistai, inconscient de l’énorme boulette que j’étais en train de commettre. « Comment ? » articula Etch, dont les yeux devinrent carrés, ce qui m’inquiéta encore plus. Et je compris : j’étais en train d’insulter un continent tout entier ! Pour un gauchiste bien rouge comme il se doit, vert pomme et antiraciste par conviction autant que par nécessité, c’est le pompon suprême. Comment faire ?

Je repris depuis le début. « Imaginez que nous sommes, de tous les Vertébrés supérieurs, ceux qui ont été le plus dépourvus de tout : nous n’avons pas de crocs mais des quenottes, nous n’avons pas de griffes mais des ongles, nous ne possédons ni dards ni cornes ni carapace, ni venin, ni ailes, ni queue fouettante, ni fourrure ni vibrisses ni rien. Nos oreilles n’entendent que pouic, nos nez ne reniflent rien, et nos yeux sont tout à fait médiocres. Bref : perdus dans un océans de bêtes toutes plus monstrueuses les unes que les autres, nos ancêtres n’ont dû leur survie qu’à la solidarité, la seule arme qui fût à leur disposition pour échapper au triste destin d’être toujours la victime que le monde entier boulotte. »

La solidarité, caractère probablement inné mais aussi, chez nous, acquis au contact d’autres espèces qui la pratiquaient et que, grâce à notre puissant cerveau, nous étudiâmes, « fut ce qui nous permit de conquérir l’Afrique, puis d’en sortir pour nous jeter sur le reste de la planète !

— Ah je comprends, me dit Etch. En fait, tu voulais dire que c’était la solidarité qui nous a permis de sortir de l’état de nature ! La sortie d’Afrique n’en étant qu’une conséquence…

— Bien dit ! Exactement ! De l’état de nature ! Ouah ! » Comment pouvais-je n’y avoir jamais pensé ? C’est que je n’avais rien lu de Rousseau que son amusant Émile, et que je n’avais découvert Hobbes que cette année. Etch, qui avait plus de notions que moi sur ces deux penseurs, n’avais pas eu la moindre difficulté à mettre un mot sur un concept autour duquel je tournillais depuis des mois : la sortie de l’état de nature. On est un peu bouché, parfois.

La fabrication de l’Humanité

Nous ne pouvions pas naître à un meilleur endroit. Car il n’y a pas de berceau plus sauvage que l’Afrique, surdopée, foisonnante de vie, remplie de prédateurs infatigables et de petites proies surarmées. Le dessin de la pyramide alimentaire de ce continent fait apparaître toute sortes de carnivores occupés à s’entre-assassiner, que redoutent et combattent d’abominables herbivores géants tels que rhinocéros, buffles, éléphants ou hippopotames. Viennent ensuite une foule d’espèces bien retorses, agiles, musclées, rapides, venimeuses, volantes, piquantes, mordantes et fourmillantes, jusqu’aux Singes, jusqu’aux Hominiens qui, pour leur malheur, ne firent pendant des ères entières peur qu’aux écureuils, aux coucous et aux musaraignes.

L’Afrique est le pire de tous les continents possibles pour qui a les capacités physiques d’un caniche. Alors, quand on part d’aussi bas dans un endroit aussi dingue, on ne peut s’en sortir qu’en devenant un monstre inédit. L’Afrique fut notre arène d’entraînement. Nous serions nés en Amérique du Sud, nous y serions encore, tellement ce continent est calme en comparaison de notre berceau.

Comment, pourquoi avons-nous fini par nous considérer partout comme chez nous ? Pourquoi n’avons-nous même plus peur des requins, que nous commençons à vouloir protéger ?

On pense que c’est à cause de certaines mutations dans les séquences régulatrices des gènes du développement de la tête – dans un gène, une séquence régulatrice gère la façon dont la séquence codante agit : un peu, beaucoup, lentement, rapidement ; c’est un adverbe.

Nous naissons et demeurons jeunes. Notre espèce est la seule de tous les Hominidés à conserver jusqu’à la mort des caractères juvéniles qui, tous, ont favorisé à la fois notre dépendance à l’égard de nos congénères, et notre survie grâce à une formidable capacité de comprendre, de théoriser, d’expérimenter et de conclure.

Quels sont nos caractères juvéniles ? Pas beaucoup de poils, peu de menton, peu d’arcades sourcilières. Nous marchons debout comme les bébés singes au lieu d’aller à quatre pattes comme les grandes personnes.

Un joli trait, et non des moindres, nous explique bien des choses : le vagin des femelles humaines est cambré vers l’avant, comme chez les petites filles des autres singes, au lieu d’être cambré vers la colonne vertébrale comme il est d’usage chez les guenons adultes. Ce qui fait que les humains s’accouplent par devant. Mais comme les mâles de cette espèce ont gardé, de leurs ancêtres, un goût prononcé pour les signes sexuels de l’ancien temps, époque où ils allaient à quatre pattes et ne voyaient des filles que leurs popotins, ils sont toujours très attirés par les fesses ; chez eux, un bon postérieur vaut mille promesses. Ainsi, en France, où l’on est volontiers traditionaliste, les histoires de sexe sont-elles appelées des histoires de cul.

Mais le trait le plus étonnant, c’est notre tête, au développement de laquelle fut apparemment collé l’adverbe le plus éruptivement outrancier de tout le vocabulaire du Bon Dieu. Nous sommes tellement jeunes que, tout comme les juvéniles des autres singes, nous avons une tête disproportionnée ; mais la nôtre est si énorme qu’il faut que nos mères nous expulsent avant terme, ce qui fait que nous naissons encore à l’état de larves, incapables de rien faire sans aide, prématurés d’office. Cependant, c’est cette grosse tête qui nous aura sauvés des hyènes, des serpents et des lions.

La grosse tête:

Il y a, chez les Hominidés, une règle qui établit une relation directe entre la taille du cerveau et l’ampleur du système sensoriel-moteur. Gros muscles, gros cerveau ; petits muscles, petit cerveau. Vaste bidoche, vaste caboche.

On peut ainsi établir un graphique, avec en abscisse le poids de la bête, et en ordonnée son cubage cérébral. On obtient, depuis le gracile Pan paniscus jusqu’au massif Gorilla gorilla, une ligne relativement droite, qui indique assez clairement que tous les Hominidés respectent un même rapport cerveau/biceps. Cette ligne est un peu courbe, car la relation n’est pas tout à fait proportionnelle : le cerveau gonfle légèrement moins vite que la chair.

Et où sont les humains, dans ce beau graphique ? Ils sont terriblement loin, bien au-dessus, tout à fait dans les nuages. En outre, le long du temps, l’accroissement du volume s’accélère. Une vraie fusée :

  • Lucy : 300cm3, 1m10, il y a 2,5Ma, pointe le museau au-dessus de la ligne commune.
  • Ses enfants, chétifs Australopithèques, 45kg tout mouillés, ont un cerveau de 400 à 450cm3. Déjà, ils pulvérisent la norme. Le meilleur chimpanzé moderne ne leur arrive pas à la cheville. Mais voyez la suite :
  • 700.000 ans plus tard seulement, voici le roi de l’outillage, 1m30, 600cm3 ; habilis, qui aurait été ravi de recevoir une perceuse à piles pour son anniversaire.
  • Ensuite vient ou viendrait erectus : 55kg, mais 1000cm3 !
  • Et puis là, il y a 120.000 ans, Homo sapiens : 50-55kg, 1m60 à tout casser, et pourtant… 1400cm3… Un moteur de grosse cylindrée monté sur une trottinette. Mille quatre cent centimètres cubes ! Si nous avions respecté la règle commune, nous ne devrions même pas en avoir quatre cent.

Nous ne sommes plus dans le schéma normal des Singes. Notre cerveau a été dopé. Nous avons reçu la connaissance du temps, avec les terreurs insondables du futur opaque. Nous avons reçu tout pouvoir pour observer, imiter, améliorer : songez qu’un enfant chimpanzé met des années à découvrir comment casser des noix, alors qu’il a sa mère sous le nez pendant tout ce temps-là, qui lui prépare sa nourriture ; nos enfants ne mettraient pas deux heures.

La solidarité anime nombre de nos histoires

Combien d’exemples, encore plus édifiants que celui qui vient maintenant, ont pu nous impressionner au cours des âges, et nous mettre sur le chemin de la plus radicale des solidarités !

Kruger Park est une vaste réserve de vie sauvage qui se trouve dans l’est du Transvaal, à la frontière avec le Mozambique. Lions et buffles y vivent tranquillement, les uns mangeant les autres comme c’est la tradition depuis des centaines de milliers d’années. Mais un jour, il se passa quelque chose qui mit en émoi une bande de touristes en visite dans le parc sans penser à mal, et qui les transforma en rebelles dignes du Front de Gauche, prêts à bouffer du lion à la première occasion. Voici ce qui se passa.

Un troupeau de buffles longeait paisiblement la berge d’un lac quand le grand mâle de tête détecta une menace tapie dans les herbes devant lui. Il s’avança, suivi de quelques membres de son clan, en direction du danger. C’étaient des lions, rampant aplatis, jaunes sur l’herbe jaune, et qui n’avaient d’yeux que pour cette viande qui venait à eux. Le grand mâle demanda le passage ; les lions répondirent en se jetant sur le groupe, qui détala.

Les prédateurs eurent tôt fait de rattraper un jeune buffle, qu’ils plaquèrent au sol mais, dans les roulades de l’instant, le groupe dégringola sur la berge et dérapa dans la boue. Calmement, on entreprit de remonter la prise vers le sec. Tandis qu’une lionne étouffait le veau en lui enfermant le museau dans sa gueule grande ouverte, les autres travaillèrent à l’immobiliser. Ceci prit du temps. L’enfant faiblissait. Un crocodile flaira la bonne affaire et se jeta lui aussi sur la proie, dans l’idée de la joindre à son garde-manger. Il s’ensuivit une courte mais intense bataille au cours de laquelle le pauvre gamin, écartelé mais toujours vivant, fut disputé par le crocodile et par les félins. Tout ceci sous les yeux horrifiés des buffles et des humains. « Ne peut-on rien faire ? » dit une personne. « C’est trop tard » répondit-on. « Le gosse est foutu. » Chez les buffles, on devait tenir de semblables propos, et la mère se désolait.

Cependant, le crocodile n’avait pas, dans l’eau du lac, d’aussi beaux appuis que les fauves dont les griffes tenaient fermement plantées dans la terre. Après un dernier coup de queue destiné à enlever le morceau, voyant qu’il n’arriverait à rien, le crocodile se recula. Les lions avaient vaincu. Ils remontèrent l’enfant sur l’herbe, et recommencèrent à vouloir l’étouffer. À cet instant, l’humeur chez les buffles changea, et les humains, devinant que quelque chose pouvait basculer, se tinrent encore plus attentifs.

Résistance :

Le troupeau avança, pétant de trouille mais résolu, la queue en l’air, et se mit en arc de cercle devant les lions en capture. Ceux-ci se relevèrent mais, voyant que les buffles ne pouvaient aller au travers de leur conditionnement et qu’ils hésitaient, tournoyant, ondulant mais n’attaquant point, ils se rallongèrent autour de l’enfant.

Tout d’un coup, un mâle n’y tint plus, et chargea. Une des lionnes se recula, et se fit courser par le buffle enragé. Cela donna du courage aux autres qui, en moins de dix secondes, se montèrent le bourrichon et se densifièrent, en front haineux face aux fauves. Le mâle revint et faucha une autre lionne, qu’il envoya valdinguer sous les cris admiratifs des touristes qui, à cette heure, n’en perdaient plus une miette et avaient pris fait et cause pour les buffles. Secouée mais indemne, la lionne bousculée prit la fuite en remontant le troupeau qui, dès lors, se scinda : les uns pourchassant la fuyarde, les autres pressant encore plus les lions restés allongés autour et sur le jeune buffle qui, étalé par terre, ne bougeait plus d’un poil. Était-il seulement encore vivant ?

C’en fut trop. Des cris de guerre furent lancés, le front se mit en branle résolument, les derniers lions se relevèrent, se raccroupirent, se relevèrent, ne croyant pas à la fin de leur suprématie. Chez les buffles, les dernières peurs furent balayées, et la force évidente qu’une masse de barbaque en colère peut générer devint manifeste pour tous, jusqu’aux plus pétochards qui, dès lors, se lâchèrent, et avancèrent. Au même moment, le jeune se releva. Une lionne voulut le retenir mais une bonne menace collective la fit abandonner.

Les derniers lions, acculés contre la berge, ne surent plus quoi faire. À quatre mètres d’eux, une trentaine de buffles, appuyés par une multitude d’autres derrière, étaient en train de les pousser peu à peu vers l’eau, qui se trouve être le pays des crocodiles. Un des fauves se releva et s’enfuit sans demander son reste. Il fut rudement raccompagné. La dernière bête restante fila à son tour. Alors commença pour de bon une chasse aux lions, sous les cris enthousiastes des touristes en 4×4.

Les lions ne voulaient ni ne pouvaient croire à ce qui leur arrivait. Ils en revinrent même sur leurs pas, étonnés au-delà du possible par cette charge contre-nature qui renversait tous les usages, effaçait toutes les certitudes. Voulant regagner du territoire et de l’autorité, un des félins s’avança vers le mâle de l’avant, qui lui meuglait des insultes. Mais il flancha. Il parada trois pas puis fit un très digne quart-de-tour à droite avant de s’enfoncer dans les fourrés, à la recherche de ses congénères dispersés. Le jeune buffle, qui avait retrouvé son troupeau, fut entouré, choyé, léché, et tout le monde prit conscience qu’une leçon unique avait été donnée : un lion, ça ne se subit pas, ça se chasse. La vidéo de cet exploit fit le tour d’Internet.

Cette scène a dû se dérouler de nombreuses fois au cours des millénaires, et les Hominidés en vadrouille, à la queue leu-leu sur un sentier, estomaqués par le cran des buffles, durent en retenir qu’un autre monde était possible, et que la fraternité, qui est une solidarité de combat, pourrait leur en ouvrir les portes. Dès lors, ce ne fut plus qu’une question de temps avant que l’Afrique, berceau de l’Humanité, n’en devînt l’arène où l’espèce s’entraîna jusqu’à être partout chez elle, relativement tranquille, et juchée au sommet de la fameuse pyramide alimentaire.

L’intelligence nous aura conféré la possibilité de bien saisir l’absolue nécessité de développer la solidarité. La sélection naturelle fonctionna à plein pour nous purger des affreux : toujours dans nos histoires les méchants et ceux qui les suivent perdent, et dans l’Histoire aussi. Quand les temps mûrissent, que les grands monstres s’entretuent au milieu des carnages d’innocents, la solidarité devient l’unique planche de salut possible.

Au-delà des portes de l’Afrique

Et un jour, les portes de l’arène furent fracassées. Il en sortit un démon. Des animaux il avait pris le meilleur : griffes, crocs, lames, boucliers, poisons, apparences et illusions. Jusqu’aux peaux dont il se couvrait. Cette chimère terrifiante qui, en souriant aux bêtes, leur montrait les dents, revêtue de leurs cadavres, regarda par la porte, au-delà de la mer, et rêva au monde immense qui se déployait devant elle.

Nous savons, par l’étude des variétés de l’Herpès, qui est notre plus fidèle parasite, que l’être humain, sorti de l’état de nature, quitta l’Afrique dans le secteur de Djibouti, et qu’il aborda l’Arabie vers Aden, à la faveur, peut-être, d’un abaissement du niveau des mers dû à une lointaine glaciation. Traversant la péninsule, ce fier Moïse avant l’heure découvrit les jardins calmes étendus entre le Tigre et l’Euphrate. Il s’y installa, et de là rayonna.

À cette époque, l’humain était beaucoup plus variable qu’aujourd’hui, à tel point que même encore maintenant, quelques archéologues soutiennent qu’il y eut plusieurs espèces cohabitant. Mais les études récentes suggèrent qu’il s’agissait uniquement de Homo sapiens Linnæus 1758, les uns râblés et prognathes, les autres filiformes et au crâne en obus, tous discutant, depuis leur porche commun, à propos des magnifiques horizons du futur, que le soleil couchant rougissait de gloire et de mystère.

Il nous avait fallu des centaines de milliers d’années pour nous implanter en Afrique ; nous allions nous répandre dans le reste du monde, si vide en comparaison du Berceau, en un claquement de doigts. Aujourd’hui, nous faisons le tour du globe en quatre-vingt heures.

L’atavisme, qui sert à tout expliquer de ce qui paraît nébuleux dans les couches fossiles de nos comportements, nous pousse encore à l’agressivité envers nos anciennes sources d’effroi. Mais depuis longtemps maintenant nous avons vaincu, et de très antiques histoires nous incitent à tirer un trait sur notre passé sauvage, pour nous civiliser.

Civilisation:

2013_11_24_bLa civilisation est un processus qui institutionnalise la solidarité, et qui l’affine ; voyez Norbert Elias. L’exemple devant souvent venir d’en haut, ce sont nos vieux héros qui nous montrent le chemin. À commencer par Gilgameš, dont l’épopée est « antérieure de plusieurs siècles à l’Iliade et au Mahâbhârata », comme nous dit Jean Bottéro dans la présentation de ce vieux récit qui contient même en son sein une histoire datant pile du Déluge. Gilgameš, jeune prince arrogant d’une puissante cité, fier connard invincible, va s’associer après de chauds combats à son opposé parfait, le sauvage Enkidu, élevé avec les gazelles, pur et innocent, naturel, indomptable et sage. L’un va déteindre sur l’autre : aventures de tavernes, aventures en montagnes. Au cours de multiples péripéties où ils affronteront monstres de la nature et sortilèges, les deux amis vont se civiliser, s’humaniser. Leur force se soumettra à la sagesse. À leur mort, les dieux placeront leurs noms dans les étoiles pour que chaque mortel en soit éclairé.

Dans le bassin Égéen, c’est Héraclès qui tient le rôle, en débroussaillant les derniers restes de la sauvagerie brute du monde, pour y installer la droiture, le devoir, la règle et l’ordre. De sangliers en gorgones, le héros partout abattra la bête, jusqu’au plus profond du cœur de quelques rois brutaux. La civilisation est en marche.

Aujourd’hui, nous sommes arrivés aux confins de notre monde. Cependant, les peurs antiques nous taraudent toujours, alors qu’elles n’ont plus lieu d’être : notre puissance est sans limites connaissables. N’importe quel quidam en Europe mobilise plus d’énergie que Gilgameš le fit en toute sa vie de bambochard frénétique. La planète, notre nouvelle arène, est sur le point de s’effondrer sous nos coups. Nous n’en sortirons pas sans faire confiance à la nouvelle forme de solidarité à laquelle nous sommes acculés, sous peine d’extinction : la solidarité complète avec tout ce qui vit. Le Front de Gauche, en France, porte cette lumière – il n’est pas le seul, je tiens à préciser immédiatement pour ne peiner personne. Bienvenue à Ensemble, son troisième pilier, qui le nourrira d’esprits neufs.

Il est donc normal que nous nous sentions coupés de la population par de vastes abîmes d’incompréhension, car notre mission est double : apostolique évidemment, mais aussi prophétique. C’est que nous manipulons souvent des idées encore peu pensées, mais heureusement déjà pensables. Des alliances de circonstance avec les Écologistes, nos devanciers, sont donc dans l’ordre culturel des choses.


Illustration latérale : Héros maîtrisant un lion, Khorsabad, 713-706 av. J.-C. Domaine public. L’interprétation est la suivante : dompter la force sauvage pour la faire sienne, plutôt que la détruire.

En campagne dans la ville. Ce que je crois savoir

2013_09_06

 

ALLAN ERWAN BERGER   Les mots de la Gauche et de la Droite

La campagne n’a pas encore débuté. Nous en sommes à constituer une liste. Je me suis porté candidat pour être en position éligible. À ce stade, cela équivaut à postuler pour la tête de file. J’en profite donc pour mettre mes idées en ordre. En voici de toutes fraîches.


Il semble que deux concepts soient particulièrement chéris des humains : la liberté et la fraternité. Notre cœur se partagerait entre ces deux-là.

Liberté

Sois et agis à ta guise, loin des barrières et des carcans, premièrement afin de ne dépendre que le moins possible d’autrui et ne lui devoir que le minimum, et deuxièmement afin de ne pas te retrouver empêtré dans les entraves de lois et règlements qui, réputés bénéfiques dans le cas général, s’avèrent ou pourraient s’avérer tout à fait contrariants dans certaines configurations – voir, de Diderot, son Entretien d’un père avec ses enfants ; le cher papa conclut au respect absolu qu’on doit en toute circonstance à la loi… Donc puisque tu n’as pas l’intention de te laisser tondre et grignoter par une bande de parasites, la Liberté est ton but, ton amer, ton Orient chéri. Si par hasard tu places cette liberté, assez bourgeoisement conçue, au-dessus des petits conforts qu’amène la vie en société, et que donc l’État te pèse, tu voteras plutôt à Droite et ta devise sera : Chacun pour soi, et Dieu pour tous. Autrement dit : démerdez-vous sans emmerder les autres.

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Fraternité

La fraternité est une solidarité de combat. Aucune injustice ne restera sans réparation, une aide sera toujours apportée à ceux qui flanchent ou qui tombent, par le moyen d’actions concertées. La solidarité, et son évolution défensive qu’est ici la fraternité, sont des notions de gauche, qui forment rempart contre les agissements des vampires et de tous ceux qui voudraient – en toute liberté – te rogner ta vie. La fraternité implique l’existence d’un ennemi, et d’une agression : envahisseurs, manitous ultra-libéraux, phénomènes naturels, fauves… Donc, si tu n’as pas l’intention de laisser commettre des crimes ou des abus sans rien faire, et que tu t’organises avec d’autres gens pour empêcher que cela arrive, te voilà plutôt gauchiste et ta devise, qui vient de l’île Haïti, sera : Mains en pile, c’est pas lourd. Puisque vingt gaillards qui soulèvent une charrette le font sans y penser, cent personnes un peu déterminées pourront retourner un hectare de terre, éplucher une tonne de patates, protéger à peu de frais ce qui doit être protégé : la couvée, la réserve de nourriture, les papiers de la mémé, le registre de l’État-civil, une loi, un palabre. On peut rapprocher la devise haïtienne du proverbe suivant : L’union fait la force. La figure du poing fermé – tous doigts différents, fragiles individuellement, unis en une même arme qui est à redouter – illustre à merveille cette façon de défendre l’existence de tous… Et ceci est typiquement de Gauche.

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Mais nous voyons des gens de Droite s’unir pour combattre une injustice, et nous voyons des gens de Gauche s’insurger contre une atteinte à leur liberté. En effet, cette attirance des uns pour la liberté ou des autres pour la fraternité n’est en aucun cas exclusive d’autres penchants ; elle présente simplement une tendance lourde, qui oriente la vie toute entière et colore la façon qu’on a d’interpréter les événements.

Liberté et Fraternité sont inscrites aux frontons de nos édifices publics. Le mot de la Droite s’y trouve à gauche, le mot de la Gauche s’y trouve à droite. Au centre trône le mot qui fonde la République : l’Égalité. Cette notion fait référence ici à l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. La formule, née en réaction aux abus énormes de la royauté, a été améliorée dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, dont s’inspire la Constitution de la République française : Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. Libres, égaux, fraternité.

C’est d’ailleurs cette notion d’égalité entre tous les humains qui irrite autant l’Extrême droite : rien de plus abominable pour ses partisans que cet article, qu’ils abominent. Voilà, du reste, la frontière qui sépare la Gauche et la Droite de ce qu’on appelle l’Extrême droite : c’est cet article qui fait borne et, qu’on y fasse allégeance du fond du cœur ou du bout des lèvres, son respect signale un esprit globalement républicain. Par conséquent on peut d’une part trouver extravagant que le Front National soit considéré comme un parti politique normal, lui qui ne met aucun signe d’égalité entre les humains, et s’y refuse explicitement ; et d’autre part il faut une sacré dose de crapulerie pour affirmer que le Front de Gauche, qui est peut-être la formation politique la plus amoureuse de cet article premier, ne serait qu’une autre version du Front National. Le fameux dessin de Plantu, humoriste mondain et qatari, montre et démontre que ce dessinateur est d’une méchanceté brute, puisqu’il tord ouvertement et sciemment une vérité. Mais revenons quelques instants aux pratiques de la liberté et surtout de la solidarité, qui est la forme pacifique de la fraternité, avec deux exemples pris dans la vie courante. Nous y verrons que l’union donne bien du confort.

Des remparts, et des haies à élaguer

Des remparts

Imaginons que le but soit, dans une même surface, de mettre le plus possible d’habitations – ici représentées par des points – protégées par une muraille quelconque – ici en cercle. Deux solutions sont proposées : en A, chaque habitation construit et gère son propre cercle de protection ; en B, on collectivise l’effort en construisant une muraille commune, qui encercle tous les points.

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En comparant ces deux modèles, on s’aperçoit que, sur une même aire d’implantation, le modèle A ne permet de poser que le quart des habitations que B autorise : ici 24 contre 104. Sur A, chaque habitation est en charge d’un périmètre dont la longueur est plus de treize fois supérieure à celle qui revient à une habitation du modèle B. La muraille individuelle de type A coûte ainsi, à qualité égale, treize fois plus cher à chaque foyer que celle du type B. En A nous avons l’expression d’un investissement personnel, que certains réussiront et que d’autres rateront ; en B nous avons le fruit d’un impôt. En A voici la liberté d’être maître chez soi, tandis qu’en B s’exprime la solidarité, au prix d’un morceau plus ou moins tolérable de cette liberté.

Des haies à élaguer

Il existe près de Saint-Malo un petit archipel, paradis fiscal au demeurant, où l’on raconte que les propriétaires terriens doivent élaguer à leurs frais les arbres qui poussent près des routes bordant leurs domaines. Mais croyez-vous qu’ils se réuniraient pour se payer collectivement les services d’un prestataire ? Que nenni ! Chacun pour soi et sans s’occuper de son voisin, élague et débroussaille, ou sous-traite cette corvée à monsieur l’élagueur qui leur fait bien alors tous les prix qu’il veut.

Certes le sentiment de liberté de ces propriétaires indépendants est bien intact, mais qu’en est-il de leurs finances ? Imaginez-vous élagueur ou élagueuse dans cette belle contrée : les clients qui viennent vous solliciter un par un sont à votre merci, et il ne reste qu’à vous entendre un tout petit peu avec vos concurrents éventuels pour que vous vous engraissiez tous sans peine sur le dos de ces messieurs les demandeurs – ce qui s’appelle l’expression ultime de la concurrence libre et non faussée.

Mais, élagueur ou élagueuse, si un jour un quidam vient vous voir, et vous annonce qu’il représente les propriétaires de tel canton, qui sont deux cent soixante : vous allez renifler là un magnifique contrat qu’il ne faudrait surtout pas laisser filer, et vous laisserez joyeusement tomber ces petites histoires d’entente avec les concurrents, pour vous adonner avec la plus grande passion à la rédaction d’un devis qui exprimera votre meilleure offre : le meilleur prix possible, pour la meilleure qualité imaginable. Nul doute que les propriétaires syndiqués pour cette occasion découvriront alors qu’on les avait bien plumés les années précédentes. Ainsi, non seulement l’union fait la force (un rempart de village en bons blocs de grès vaut dix fois mieux que vos remparts pourris en broussailles, en briques crues et en vieux bidons), mais l’union fait faire de belles économies.

C’est à vous de voir si vous voulez, en pratiquant un effort collectif, concéder un peu de votre chérie liberté pour accéder à un niveau de confort et de sécurité que vous auriez été bien en peine d’atteindre si vous étiez restés seuls dans cette affaire. Car tout le monde n’a pas le talent, et la chance, et les reins solides, qui sont les trois conditions nécessaires à l’édification d’un rempart familial de bonne facture. Nous autres, à gauche, nous préférons ainsi donner la priorité à la solidarité, au collectif.

Commentaire

Voici donc le bon moyen de vous reconnaître : si, dans la devise de la République, vous aimez plus la fraternité que la liberté, vous pouvez en conclure que vous êtes plutôt de Gauche ; et si vous aimez plus la liberté que la fraternité, concluez que vous êtes plutôt de Droite.

Ensuite, tout est affaire de dosage. Les frénétiques, les forcenés, qui se livrent tout entiers à l’un ou l’autre de ces deux attracteurs, nous pourrissent la vie.

Pour bien préciser ce dont il va être question dans ce commentaire, je vais commencer par vous soumettre deux propositions – qui sont donc réfutables ou amendables.

Premièrement je caractérise le “collectivisme” (suivant le sens du mot retenu aujourd’hui par la Droite) comme prônant la légitimité de la dictature qu’exerce une collectivité ayant atteint à la toute-puissance, sur les individus qui la composent. Le collectivisme ainsi décrit est la folie de la collectivisation à outrance.

Et deuxièmement, par effet de miroir, je caractérise le “libéralisme” (suivant le sens du mot retenu aujourd’hui en France) comme prônant la légitimité de la dictature qu’exerce un groupe d’individus ayant atteint à la toute-puissance, sur la collectivité dont ils sont issus. Ce libéralisme moderne, enfant monstrueux du libéralisme tout court de nos ancêtres du Siècle des lumières, est la folie de de la libéralisation à outrance de l’économie ; or, non content de régner dans le domaine des échanges des biens et des services, ce libéralisme se répand nécessairement jusque sur le territoire de la politique, arrachant à l’État ses prérogatives pour les transférer à l’avidité individuelle, qui se retrouve en outre bénie par une mystérieuse “main invisible” découverte dans les Cieux par Adam Smith, prophète.

La folie furieuse de la solidarité se rue vers ce “collectivisme”, et détruit toute solidarité ; la folie furieuse de la liberté se rue dans ce “libéralisme”, et détruit toute liberté.

“Collectivisme” et “libéralisme” sont ainsi des maladies de la pensée, et nous reconnaissons les gens qui en sont affectés par leur absolue allergie à toute idée allant à l’opposé de ce qui alimente leur furie. Ainsi, un “collectiviste” accusera son interlocuteur d’être un monstre libéral dès que celui-ci aura fait mine de vouloir qu’on laisse un peu plus d’espace à la liberté personnelle dans la société. Et un “libéral” hurlera au collectivisme dès qu’on lui causera de mutualisation. C’est bien à ces signes que vous les reconnaîtrez : aux injures qu’ils vous lanceront, lorsque vous aurez dit quelques paroles raisonnables. Et cela, évidemment, signale leur appartenance aux extrêmes de tel ou tel camp.

Un cas très curieux de chirurgie

Imaginons maintenant un parti politique, que l’on croirait de gauche parce que ses militants le sont, mais qui est en train de rendre les armes et de se soumettre au libéralisme, jusqu’à passer son drapeau d’abord du rouge de jadis au rose du Panthéon de 1981, puis du rose de 1981 au blanc du Bourget de 2012, et qui en même temps va jusqu’à ne plus dire de lui-même qu’il est socialiste, et plus même social-démocrate, mais carrément social-libéral. Ainsi se présente à nous le Parti socialiste, la tête à droite toute, et la chair encore à gauche.

Résolument attentif à ne pas ronger la liberté des vampires, hostile à presque toute idée qui soit socialisante, ce parti glapit au soviétisme dès qu’on lui demande un peu de justice et d’égalité dans les droits comme dans les dignités. Et il ose avec ça médire de la Droite ! C’est à désespérer de voir les mots signifier quelque chose.

Comment passe-t-on de la social-démocratie au social-libéralisme ? Tout simplement en étant infecté par les idées diffusées par les intellectuels libéralistes qui, depuis les années Pinochet, travaillent les esprits à considérer que démocratie et capitalisme sont consanguins, et jusqu’à prétendre que l’une procède de l’autre. Ceci trouve son origine dans la Déclaration de 1789, où apparaît à l’article 2 une chose résolument nouvelle : le droit de tout un chacun à la propriété privée. La démocratie moderne est née autour de ce droit à la propriété privée, à tel point qu’ensuite fut acceptée l’idée selon laquelle qui ne possédait rien n’aurait pas de voix et ne pourrait voter ; et ce fut le suffrage censitaire, qui vit revenir au pouvoir les riches qui en avaient été exclus.

Associer le capitalisme à l’émergence du droit à la propriété privée n’est pas tenable, puisqu’on trouve des formes de capitalisme antérieures à la Déclaration de 1789. Ensuite, affirmer que la démocratie procède du capitalisme, c’est comme affirmer que les oranges sont de la famille des clous. Car il faut d’abord mettre un signe d’équivalence entre le droit défini à l’article 2, qui a force de loi, et le capitalisme, qui est une pensée organisant le monde économique et financier. C’est dire ici qu’un fait serait un théorie, qu’une orange serait un clou. Cependant, nombreux sont les libéraux, fort contents de cette identité de nature, qui en tirent la conclusion bien tordue que la démocratie, c’est le capitalisme. Le FMI est rempli de gens qui raisonnent ainsi. Et la City aussi. Ainsi, tout mouvement de pensée qui combattra le capitalisme sera-t-il qualifié d’anti-démocratique.

Ce que voyant, nos amis les sociaux-démocrates, anciennement nommés « socialistes », passèrent du drapeau rose au drapeau blanc qui n’est pas dangerous, et se déclarèrent, par la bouche de Cahuzac qui n’en fut pas démenti, « sociaux-libéraux ». Laquelle étiquette vient d’être confirmée avec panache par monsieur Pierre Moscovici, ministre de la République, à l’université d’été du MEDEF de 2013, face aux caméras.

lien vers le fichier source de Moscovici au Medef.
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Savourez.

Un point nous aurait permis de distinguer le PS de l’UMP : cette affaire de mariage pour tous. Mais pour le reste, on sent bien que ces deux partis-là sont comme des frères ennemis, qui se cherchent pouilles tandis qu’ils concourent pour la même récompense, et agissent avec les mêmes idées et selon les mêmes orientations : ainsi viennent-ils de voter de concert l’abandon de tout référendum en cas de fusion de deux départements ; ainsi viennent-ils d’imaginer se partager à 50-50 la quasi intégralité des temps de parole pendant les campagnes électorales, ne laissant aux « petits candidats » que quelques sous-miettes à grignoter.

Faut-il donc encore considérer le PS comme un parti de gauche, lui qui truque ses élections internes, qui ne tient pratiquement jamais compte de ce que veulent ses militants, qui change les règles en cours de partie si c’est son flanc gauche qui semble l’emporter dans un vote, qui dit ne pas être dangerous aux vampires de la City, qui accepte même de laisser s’enfuir Mittal sans lui réclamer ses impôts, qui agite des drapeaux blancs, qui n’a enfin que le mot compétitivité à la bouche, mot qui signifie esclavage et que l’on espérait réservé aux aboyeurs sarkozystes ? Le PS a oublié d’où il venait, et qui il représentait ; il a craché sur ses ancêtres. Le PS est une chimère mal cousue : c’est un parti libéral avec des militants adeptes de la solidarité. Le parti social-libéral est une chimère ; son nom est presque un oxymore. Il fait partie de la famille des attelages surréalistes, comme les chats à tête de chiens, les pots d’eau enflammée, les tomates volantes. Ses militants sont aveuglés par autant de culot, et vivent hallucinés. Ils voient autre chose.

En campagne dans la ville

EN CAMPAGNE DANS LA VILLE PRÉSENTATION :
ENJEUX ET PRINCIPES
Déclaration préliminaire
La liberté des vampires

ALLAN ERWAN BERGER   Qu’est-ce que le règne de la concurrence libre et non faussée, qui serait, d’après les experts de la télé, le paradis sur terre ? C’est le combat de tous contre tous, un triste purgatoire qui contraint le plus librement possible des milliards d’êtres humains à se battre les uns contre les autres ; et c’est un système qui est si peu faussé par des règlements, que les tricheries, les magouilles, les contournements, les ententes secrètes, les lois mitonnées sur mesure dans un langage byzantin, y sont d’une abondance rare.

Évidemment, ce système ne profite qu’aux vampires qui nous survolent, et qui ne sont pas plus de quelques milliers sur la planète. Ce sont eux pourtant qui donnent des ordres à la grappe de politiciens que nous élisons de temps en temps pour nous conduire. Le pire est que, sitôt élus, ces candidats, usinés dans des fabriques à candidats, et assouplis par de longues années auprès de leurs maîtres les vampires, leurs obéissent à eux, et nous mentent à nous. Et ils nous contraignent, nous les humains et pas eux les vampires, à vivre selon les normes et les désirs des ces êtres qui sont nos prédateurs. C’est pourquoi souvent nous avons l’impression que nous sommes aux fers.

Toute la morale que nos mères nous ont donnée, il nous faut la retourner comme un gant si l’on veut espérer tenir, dans ce monde plein de voracité. Souvent au bureau il faut être méchant, obséquieux, salopard quelquefois, servile quelquefois aussi. Et dur à la peine avec ça, prêt à crever à la tâche, sinon c’est la porte ! Du reste, les jeux télévisés nous montrent ce qui arrive aux participants qui flanchent : on les jette. Pas de maillon faible dans la chaîne ! Chaque jour on vous mettra en course les uns contre les autres, et les derniers seront virés. Malheur aux vaincus.

J’en veux pour exemple ces restaurants de fast-food qui appartiennent à telle ou telle grande marque, et dont les responsables ont reçu comme instruction que surtout jamais leur succursale ne soit la dernière de la région ou du pays en terme de chiffre d’affaire : sinon leur restaurant serait fermé, et le manager perdrait tout. Imaginez alors comment ce patron, terrorisé à l’idée d’être ruiné, ira fouetter ses employés pour les faire travailler plus vite, et avec le sourire, le tout pour trois coups de pieds de l’heure. Voilà un de nos fers.

Mais enfin, il semble bien que ce ne soit pas ainsi que nos ancêtres aient survécu ! La dégradation culturelle en cours aujourd’hui n’a aucun équivalent connu dans l’Histoire : jamais notre espèce n’aurait réussi à traverser les âges si elle avait, dès le début, agi comme on la fait agir aujourd’hui massivement. Imaginez-vous, jadis, dans la savane de notre vieille mère l’Afrique : une poignée de petits hominiens frêles tenant à peine debout, dépourvus de muscles dignes de ce nom, n’ayant pas de crocs mais des quenottes, n’ayant pas de griffes mais des ongles, incapables de courir vite, sans carapaces, sans piquants, sans venins… Avec ça, perdus dans un océan de bêtes, dodelinant leurs grosses têtes par-dessus les herbes pour essayer d’apercevoir d’où viendra la menace. Mais s’ils n’avaient pas été solidaires, nos petits ancêtres-là, s’ils n’avaient pas pris soin des plus faibles, s’ils n’avaient pas agi collectivement souvent… ils seraient tous morts, et nous avec ! S’ils avaient passé leur vie à se battre inlassablement pour l’acquisition d’un bien ou d’une récompense, ou du simple droit de vivre ; si par exemple chaque semaine leur chef avait organisé une compétition au terme de laquelle le vainqueur aurait eu le droit de baiser un simulacre de femelle en peau de chèvre tandis que le dernier aurait été abandonné aux fourmis, pour cause de maillon faible… mais il ne serait plus resté personne ! Et nous ne serions pas nés.

La concurrence, qui est une guerre généralisée à tous les niveaux de l’existence, ravage les consciences et les cœurs, et pervertit les intelligences ; c’est la guerre individuelle de toi ici contre toi là. Il faut chaque matin que nous fermions notre regard à cette guerre pour supporter de la porter aux autres ; que ceux-ci ne soient pour nous rien, et surtout pas nos prochains ; qu’ils soient invisibles à notre mauvaise conscience. Mais celle-ci n’est pas aveugle, et compte, et tient ses registres. Alors nous souffrons en silence, dans l’indicible, à cause des crimes que nous portons à nos frères et sœurs, et dont nous nous accusons sans mots disponibles.

Pour que la grande entreprise – et souvent la moyenne – écrase ses ennemies, et qu’elle fasse cette année 10 % de profit en plus pour 10 % de frais en moins, il faut que ses employés soient constamment placés en état de culpabilité, et remplis de terreur à l’idée de finir derniers, car les derniers seront éjectés. Abandonnés aux fourmis. Donc il faut de plus en plus que les employés soient en concurrence pour la bonne note, et prêts à se faire des sales coups les uns aux autres, s’il le faut. La bonne note est ici la version moderne du simulacre en peau de chèvre.

Or, ce n’est pas ainsi que l’on survit. Car enfin, quand nos ancêtres s’attaquaient à un ours, et que l’un d’eux était blessé dans la bagarre, les autres ne se jetaient pas sur le malheureux pour le bouffer ou le balancer à l’ours ; ils le transportaient à l’arrière, le mettaient en état de ne pas mourir si c’était possible, et reprenaient leur place au combat seulement ensuite. Tandis qu’aujourd’hui on demande aux entreprises de dévorer jusqu’à leur propre chair pour être en mesure de plaire encore un peu aux actionnaires. Et la chair, c’est nous ! Par conséquent, on fait du dégraissage… Le « dégraissage » est la version fin-de-siècle (le vingtième) de ce qu’on appelait un « plan social » dans ma jeunesse, lorsque les actionnaires avançaient masqués ; c’est le fameux « plan de sauvegarde de l’emploi » comme on ose dire aujourd’hui, maintenant que les actionnaires se veulent taquins et font de l’humour en mesurant nos plaies.

Prenons soin les uns des autres

Ce monde crocodilien qui rugit à la télévision, ce monde qu’on nous impose jusque par les journaux, il n’est pas fait pour les humains. C’est un monde fait pour les vampires, où les humains sont de la nourriture, de simples unités d’énergie, que très peu de choses distinguent encore des robots nos confrères. Depuis longtemps maintenant, on ne fait même plus semblant de nous prendre pour des citoyens, et à peine nous prend-on encore pour des électeurs puisque l’on ne tient même plus compte de nos votes. Tel président jure qu’il ne privatisera jamais telle entreprise publique ; puis il la privatise. Un autre, ou peut-être est-ce le même, affirme qu’il ne touchera certes pas aux retraites puisqu’il n’a pas été mandaté pour le faire ; puis il y touche ; l’Opposition s’étrangle alors d’indignation, avant de retoucher elle-même aux retraites quand elle arrive à son tour au pouvoir. On agite aussi de temps en temps un petit chiffon, qui est le droit de vote aux immigrés, pour amuser la foule apparemment ; puis on le rempoche. La France vote Non au Traité Constitutionnel Européen en 2005, mais ce sera Oui grâce à l’arrangement de Lisbonne en 2007, pour lequel nous n’aurons pas été consultés. Et quand l’Irlande vote Non à l’Europe libre et non faussée, on la fait revoter, et revoter, et revoter encore jusqu’à ce qu’enfin, bien terrorisée par les prophètes, elle se rende et dise Oui à une courte majorité ; après quoi pour la récompenser on l’étrangle. En fait, nous ne sommes même plus des consommateurs : puisque nous sommes de la nourriture, des réservoirs d’énergie et d’information, nous sommes donc, au même titre que nos écrans, nos briquets, nos chaussettes ou nos mouchoirs, nous sommes des consommables.

En voici un indice, tiré d’une image en provenance du blog Geek&Poke : vous savez que nos cousins les cochons disposent d’une nourriture abondante et gratuite, et qu’ils s’en félicitent, les petits inconscients. Ainsi nous-mêmes disposons-nous de nombreux services gratuits, comme Facebook ou Twitter, et même de journaux gratuits, que l’on trouve près des entrées des réseaux de transports en commun, afin de bien nous remplir le cerveau dès le matin avec des pensées utiles aux vampires. Le commentaire est le suivant : Si ce que tu consommes est gratuit, c’est que dans cette affaire tu n’es pas le consommateur, mais bien le produit. If you’re not paying for it, you’re the product. Voici l’image :

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Image Geek&Poke (CC BY 3.0)

Ce monde n’est donc vraiment pas fait pour nous les humains ; il vit de nous, mais nous ne vivons pas de lui. On nous ordonne d’être ennemis les uns des autres, et de considérer notre prochain au mieux comme une quantité négligeable, au pire comme un obstacle. Puisque nous coûtons trop cher à ceux qui nous payent, on nous accuse de plomber les finances du pays, et on nous brandit des salariés roumains vachement compétitifs, ou des ouvriers indonésiens heureux de bosser pour une carotte de l’heure, ou des esclaves chinois qui ne rêveraient que de bouffer de l’Occidental, et pourquoi pas bientôt on nous brandira la menace des Papous, qui eux ne coûtent rien du tout puisque ce sont des sauvages qu’il suffira de déforester pour les entasser ensuite dans des camps, où le travail sera libre et non faussé.

Mais les Roumains en ont marre. Et les Bulgares leurs voisins, qui manifestent en masse depuis février 2013, en ont marre eux aussi de la vie qu’on leur fait mener – vos journaux vous en causent-ils ? Savez-vous, comme nous l’annonce FlorenceD sur Rue89, qu’un serveur bulgare sans contrat (ce qui est apparemment la norme) gagne 15 euros par mois, pour un travail de soixante-dix heures hebdomadaires ? N’est-ce pas bien compétitif, quand on sait qu’il en coûte cent-soixante euros pour simplement payer la facture de chauffage ? Les Indonésiens eux aussi en ont ras la casquette de bosser librement et sans fausses notes, pour trois fois rien naturellement – de peur de voir leur travail délocalisé en Europe. Et les Chinois sont encore plus en rogne que tout le monde, eux qui régulièrement se soulèvent en multitudes contre la crapulerie de quelques mafieux décorés, foutus officiels parasites qui tiennent souvent toute une région dans leurs pattes corrompues, et qui font trimer le bipède tout en l’empêchant, grâce à d’épais barreaux scellés aux issues des dortoirs gratte-ciels, de se suicider en se jetant dans le vide, pour échapper à une vie devenue atroce. Quant aux Papous, puisqu’ils ont comme tout le monde aujourd’hui accès à Internet, ils sauront bientôt qu’il leur faut prendre le maquis dare-dare. Voilà où nous en sommes.

Voilà où nous en sommes, oui, mais voilà notre résistance… Sur Mediapart, une contributrice nommée Gabrielle Teyssier a écrit ceci : « Prenons soin les uns des autres ». De partout sur cette planète se lève ainsi, contre l’exigence de la concurrence, une exigence de fraternité, libre, non faussée. Comme un signe que se gonfle ici un espoir neuf, voici même que les monnaies qui sont aujourd’hui à l’étude (sur Internet) ont ceci de nouveau qu’elles se veulent tournées vers les besoins de l’être humain et non plus vers ceux des fonds spéculatifs, et sont ainsi résolument hostiles à toute tentative d’accumulation, contrairement au récent bitcoin, par exemple, qui est un cyber-dollar anonymisé parfaitement adapté aux transactions mafieuses, et qui intéresse évidemment l’Allemagne libérale d’aujourd’hui.

Victor Hugo: Pour l’amnistie

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Au camp de Satory, juillet 1871.

Victor Hugo : Pour l’amnistie

ÉLP éditeur, 2013.

Après la reddition de la France du Second Empire à Sedan, malgré l’opposition totale des députés, la République est proclamée. Ceci se passe le 4 septembre 1870, sous l’impulsion de Gambetta. Voilà pourquoi, à Paris, une rue porte cette date, et un boulevard ce nom. La France continue la guerre.

Malheureusement, quelques victoires ne compensent pas les défaites face à un ennemi toujours plus nombreux. Mi-septembre, Paris est assiégée ; fin janvier, Paris capitule. Une trêve est négociée, des élections sont organisées. Le thème est : pour ou contre la poursuite des combats.

Les monarchistes, les républicains modérés et les conservateurs veulent la paix. Les départements en guerre veulent la guerre, les département en paix veulent la paix. La France vote, mais dans ses chef-lieux uniquement : du coup, l’abstention est énorme. La paix l’emporte, les Allemands et les monarchistes s’installent.

Thiers devient le chef de l’exécutif. Bismarck lui remet ses conditions : elles sont exorbitantes. L’Assemblée nationale, majoritairement provinciale et royaliste, se prononce : tout est accepté. Mais les députés de Paris ont voté contre ; et aussi ceux d’Alsace, ceux de Lorraine. Le scandale est énorme. L’Assemblée voit quantité de républicains démissionner. La Gauche en conclut que cette chambre n’est plus représentative.

Paris gronde. Le 10 mars 1871, par prudence, l’Assemblée déménage à Versailles. Là, ses premiers ordres plongent le petit peuple et ses artisans dans la misère. Des journaux de gauche sont interdits. On nomme aux postes de commandement des hommes détestés.

Paris n’appartient plus à Paris ; aux humiliations de la défaite succèdent le mépris de classe, et le joug insensé d’un pressurage économique que rien ne justifie sinon la haine de la Droite pour le populo.

C’en est trop. Lorsque, le 18 mars, Versailles tente de s’emparer des canons de la Garde Nationale, qui ont été fabriqués avec l’argent des Parisiens pour contrer les armées prussiennes, la Garde se révolte et Paris se dresse. Un Conseil de commune est élu. La Commune est née.

Les mesures de ce conseil communal sont intéressantes ; aujourd’hui encore, on peut les tenir pour bien modernes :

  • Séparation de l’Église et de l’État ;
  • Adoption du drapeau rouge ;
  • Interdiction du cumul des mandats ;
  • Instruction laïque gratuite et obligatoire ;
  • Interdiction de l’enseignement confessionnel ;
  • Nationalisation des biens religieux ;
  • Justice gratuite, jurys élus ;
  • Liberté de la presse – la Droite en profite.

22 mars, jour de démocratie extrême : « Les membres de l’assemblée municipale, sans cesse contrôlés, surveillés, discutés par l’opinion, sont révocables, comptables et responsables ». Bigre ! Ça ne pouvait que mettre Versailles en furie. Thiers réagit, et fait rassembler une armée.

Pour le gouvernement de la France, c’est une nécessité. Une des conditions exigées par Bismarck est le désarmement de Paris. L’armistice ne durera pas toujours ; il faut donc impérativement récupérer la ville pour être en mesure de signer la paix. Le vainqueur comprend cela, et dès lors ne s’oppose pas aux mouvements des troupes gouvernementales. Au besoin, il les secondera.

Le 21 mars, le siège de Paris commence. Les projectiles qui tombent dans la ville sont français et allemands. Cette alliance d’intérêts se retrouvera au cours du siècle suivant. Nous frôlons aujourd’hui une époque où de semblables rassemblements de forces pourraient surgir de nouveau.

Le 21 mai, une poterne est ouverte au bastion 64, par où Versailles s’infiltre et se répand. Commence la Semaine sanglante, qui va jusqu’au 29 mai 1871. Il faudra seulement ces neuf jours aux armées réactionnaires, appuyées par les troupes d’invasion allemandes, pour récupérer Paris insurgé. C’est Mac Mahon, le vaincu de Sedan, qui commande la reconquête avec la bénédiction du vainqueur.

La semaine, qui a commencé par une trahison, se poursuit par de la mollesse – Le Conseil communal ne réagit pas immédiatement aux alertes – avant de sombrer dans la désorganisation et le carnage. Si les soldats versaillais du premier rang combattent sur les fronts, au contact des barricades, ceux du second rang procèdent au nettoyage : ils collent des civils aux murs – femmes, enfants, tout ce qui est suspect y passe. Les quartiers sont enlevés les uns après les autres ; certains sont pris à revers, en faisant passer, au besoin, les troupes d’épuration à travers les banlieues tenues par l’envahisseur.

Exécutions de masse à Montmartre. Le Panthéon résiste. Le 24, la Banque de France se retrouve versaillaise. Les territoires encore tenus par les insurgés se réduisent. La défaite devient inéluctable. La Commune exécute alors les principaux de ses prisonniers : des politiques, des religieux, des militaires. Pendant ce temps elle perd ses dernières barricades. Le 27, Versailles tire sur Belleville. Le 29, les Allemands emportent le fort de Vincennes. Paris est ouvert béant, la Commune s’effondre.

On poursuit les insurgés jusque dans les catacombes. Qui héberge un combattant est fusillé. Les dénonciations pullulent, les soldats nettoient, les tribunaux exécutent à la chaîne. Entre trois et sept mille fédérés sont tués soit au combat, soit devant les pelotons. On parle aussi de trente mille civils. Des milliers d’habitants sont enlevés, et conduits au camp d’internement de Satory, près de Versailles. Cet endroit devient un mouroir et un champ de tortures. Les déportations vont commencer, en wagons plombés, jusqu’aux pontons des ports de l’Atlantique, puis vers la Nouvelle-Calédonie. La réaction franco-prussienne a gagné.

coverMais dès 1872, on commence à réclamer une amnistie. La proposition ci-contre, portée par Victor Hugo, est de mai 1876. Cette édition s’appuie sur la mise à disposition en 2013 par le Sénat français de la copie numérisée du manuscrit original de Victor Hugo. Les passages raturés par l’auteur ont été enlevés, ses modifications enregistrées. Le texte prononcé sera légèrement différent, surtout dans son introduction. Je l’ai mis à la suite, car il n’est pas inintéressant de connaître quels passages Hugo a finalement fait sauter. Il est disponible dans : Hugo, Victor, Actes et paroles, XXXII, L’amnistie au Sénat.


Présentation du texte, avec un commentaire très intéressant de Paul Laurendeau, un extrait, et le lien vers la fiche d’achat sur Immatériel.

Présentation de la nouvelle collection  : La Malle aux trésors.

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L’œuvre noire

ALLAN ERWAN BERGER   Entretien avec Paul Laurendeau à propos de son livre Adultophobie.

Douce joie. Paix sublime. Repos intégral de l’âme. Jeannette a alors sa façon bien à elle de fêter ces petits moments de précieuse tranquillité. L’Homme Rude incarnant désormais l’intégralité de l’ordre adulte si profondément haï, il est de bon ton de jouir de son absence par une sorte de petite fête infantile intégrale. Premier flonflon de cette fête : une bien plaisante transgression régressante. Jeannette mange désormais la pointe de son sandwich en l’attaquant par la portion rebondie du centre. Faire sa bon sang de bonsoir de grande fille et manger comme les gens bien ne rime absolument plus à rien. Jeannette est en sursis. Elle ne grandit plus. Elle survit. Autant jouir comme on peut. Seconde transgression, aussi jouissive que la première, Jeannette ne mange plus les croûtes de ses sandwiches. Elle les émiette sauvagement dans le petit bol de toilette et tire la chasse d’eau sans remords. L’Homme Rude force suffisamment Jeannette à se mettre dans la bouche un objet et une substance immondes dont elle ne veut pas, autant escamoter celles-là. Croûtes abjectes, coulez à tous les diables. Bon débarras.

Jeannette a été enlevée. Ses deux petits frère et sœur sont morts, massacrés par un homme « doux ». Jeannette, douze ans, est maintenant seule, à la disposition d’un Violenteur. Nous l’accompagnons dans sa descente. Extrait suivant :

Adultophobie c’est le contraire diamétral de pédophilie. Adultophobie, peur convulsionnaire de l’adulte, tellement explicable, inévitablement légitime. Pédophilie, désir convulsionnaire pour l’enfant, incroyablement inexplicable, profondément illégitime. Il y a un adulte pédophile dans le tableau sur lequel est peinte Jeannette nue. L’adulte tonne en l’épicentre de cet espace plat, unilatéral, cruellement déterminé, comme une hideuse araignée au centre d’une toile. C’est l’Homme Rude, fort bien nommé, le geôlier d’hier, le tortionnaire d’aujourd’hui, l’exécuteur de demain.

Envoûtant, monumental, sombre, toxique, inlâchable, Adultophobie est un livre intime dont vous ne voudrez pas parler, et que vous garderez pourtant. Vous créerez pour lui un dossier spécial, un Enfer à votre seul usage. L’Enfer ? L’endroit où vous mettez ces choses violentes qui vous sculptent, dont vous n’aimez pas à vous souvenir mais que vous ne reniez pas, que même vous respectez. L’Enfer parce qu’il y fait chaud, sec, soif, et qu’il y fait peur, que tout y est, étymologiquement, ardu. Non pas l’Enfer parce que la morale couinerait ceci ou cela, mais l’Enfer parce que c’est abominable d’avoir à tenir compte de tout ce que vous mettez là : le côté hurlant de la vie, le gouffre.

Elles sont rarissimes les œuvres qui s’y plongent. On ne les connaît pas, on ne les cite pas, peut-être sont-elles douze. Elles sont secrètes. Ce qui les relie, c’est qu’elles ont franchi cette barrière qui, au-delà même du dernier parapet, avertissait qu’il n’y avait à partir de là plus de joie qu’on pût imaginer cueillir en ces voies effarées. Cette barrière est maintenant loin derrière nous, tout là-haut.

Nous sommes en pleine paroi, dans l’ombre violente de la fissure, et le fond n’existe pas. Laurendeau :

« Adultophobie est la toute dernière chose que j’aurais jamais cru écrire : un roman cruel mais aussi, fondamentalement, un roman moral, un roman qui juge explicitement le comportement qu’il raconte et le condamne, sans réserve et sans appel. Adultophobie ne porte pas sur ce qui est arrivé (quoi qu’il s’inspire, hélas, de faits dont nous subissons tous et toutes l’omniprésence, depuis au moins une bonne génération maintenant) mais sur ce que j’ai si souvent imaginé, dans la terreur permanente de ma toute ordinaire parentalité. Cet ouvrage concrétise l’expression de l’épouvante lancinante de mon propre imaginaire de parent de jeunes enfants. Il met en forme et codifie le lot malsain de pensées paniques et morbides qui m’ont tant roulé dans la tête, en attendant, quand l’après-midi devient inexorablement le soir, un enfant ayant quelques heures de retard sur l’horaire préalablement convenu… Maintenant que mes fils ont atteint l’âge adulte, je peux enfin me délester, me décharger, oh, en partie seulement, du ballot, du faix, du fardeau d’écœurement, de révolte et de terreur que me suscite notre époque, fausse modernité puante et veule qui en est venue inconsciemment, comme insidieusement, à banaliser le plus immonde des crimes. Pendant la rédaction du synopsis du récit, une petite québécoise, comme il y en a tant, joyeuse, toute simple, a été enlevée en plein jour et nul indice sur son sort n’a encore fait surface. Pendant que je rédigeais le roman même, une petite ontarienne sans histoire a été brutalement assassinée, dans un patelin sans histoire, par deux epsilons sans histoire, un jeune homme et une jeune femme. Malgré la collaboration des inculpés, il n’a même pas été possible de retrouver son corps. Inutile d’épiloguer. Aucun pays, aucune communauté ne semble épargnés par ce qui arrive ici, implacablement. Les gens, les témoins-symptômes, les champignons vénéneux indicatifs qui commettent ce genre de destructions immondes ne sont en rien des Jack l’Éventreur fascinants ou des Landru mystérieux. Ils n’ont rien de spécialement extraordinaire ou romanesque. Ce ne sont pas des boucs émissaires non plus, du reste. Ils n’ont rien de spécifique, d’anormal ou d’idiosyncrasique, non plus. Ce sont, en fait, des individus quelconques, comme les points quelconques d’une fonction mathématique. Des individus représentatifs de leur monde et de leur temps… Un peu nous tous, en fait… C’est purement et simplement atterrant. »


Qu’est-ce que l’adultophobie?

C’est le rejet panique et convulsionnaire de l’adulte et/ou de la condition adulte. Certains enfants ont, envers le monde adulte et la croissance physique devant mener à l’âge adulte, une peur confinant à l’épouvante. Les versions moins virulentes d’adultophobie peuvent se restreindre au simple refus temporaire de grandir, de quitter l’enfance. Dans le très beau roman Pieds nus dans l’aube de Félix Leclerc (1946), les deux jeunes protagonistes observent méticuleusement chaque indice physiologique de leur croissance et s’en affligent ouvertement, y voyant la manifestation de la perte future de leur latence infinie et joyeuse de gamins bambochant sans fins dans les vallons, les rivières et les forêts. Le cas d’espèce est ici léger et bon enfant (sans jeu de mot) car ces deux jeunes hommes finiront par assumer l’inexorable passage. Sauf que certains adultophobes n’assument pas, n’assumeront jamais. Leur inaptitude à se formuler comme adultes et à interagir intimement avec des adultes perdure. Leur croissance émotionnelle ne se met pas en forme fondamentalement. Ils donneront le change en surface peut-être mais pas dans l’essence. Devenu adulte, l’adultophobe ne pourra pas vraiment sentir les affinités qu’on attendrait qu’il cultive, sans arrière-pensée, avec ceux de son âge. Il est pris dans une sorte d’infantilisme larvé comme dans un corset de fer qu’il porterait sous ses habits de ville. Que lui reste-t-il alors ? Vers qui se tourner pour s’épanouir et s’épancher émotionnellement et sexuellement ? Vers l’enfant…

Quelqu’un qui adopte des comportements criminels comme ceux dont sont victimes mes personnages enfants n’« aime » pas les enfants comme on aime les fleurs ou les papillons. C’est le mouvement inverse qui les anime. Ils détestent les araignées et se rabattent, comme soulagés, sur les papillons. C’est d’ailleurs leur inaptitude à manifester ce trait déterminant de la vie adulte qu’est la parentalité (effective ou putative) qui les rend si aptes à abuser égoïstement des enfants autant qu’à faire entrer, pour toujours, leurs parents en enfer. Ce type de criminel est parfaitement conscient du fait qu’il emmerde littéralement et irrémédiablement tout le monde, si vous me passez la formulation. Adultophobie, c’est le concept qui permet de sciemment et irréversiblement pathologiser la pédophilie, de barrer le chemin à toute tentative, frontale ou insidieuse, de faire passer celle-ci pour de l’amour. En cela c’est un concept absolument indispensable. Et, comme souvent, ces deux antonymes (pédophilie/adultophobie) tendent à passer en synonymes.

Le livre nous amène à découvrir, au début et à la fin, les deux formes de l’adultophobie. Le Violenteur, adulte, en est atteint. Jeannette, enfant, en est atteinte. Mais l’adultophobie de Jeannette est compliquée d’une terrible capacité de voyance, qui fait d’elle une Cassandre frissonnante, quotidiennement envahie de visions infernales venues du monde des grandes personnes, visions qu’elle ne sait pas toujours interpréter mais qui la rongent et la détournent irrémédiablement de l’enfance insouciante. Pourquoi avoir déposé dans le livre une Cassandre ?

Fondamentalement, cet ouvrage est un terrible exercice de gamberge in absentia. On s’imagine ce qu’ils ont fait aux enfants Simon avant de les faire disparaître. Aussi, il était important que la plus vieille des trois enfants reproduise, de façon vive et cuisante, en elle, l’exercice consistant à faire rouler sous ses yeux et dans sa tête le sort terrible des deux autres victimes (ailleurs) et le sien (à venir). Pour assurer la stabilité thématique requise à cette épouvante songée, il fallait solidement installer en Jeannette la gamberge qui est en nous tous, par rapport à ces crimes. Rien de tel, pour que cette reproduction soit sans faille empirique, sans flous narratifs, que de permettre à Jeannette de tout « voir ». Ainsi, pas besoin de narrateur omniscient. Tout passe par Jeannette en une quasi-insupportable amplification de sa souffrance. Voilà donc pour le côté visionnaire « visuel » de Cassandre. Mais Cassandre, c’est beaucoup plus que ce type de télépathie cinéma permettant à la narration de faire d’une pierre deux coups. C’est la plus pesante et la plus lancinante des thématiques, que Cassandre : celle du carcan de la fatalité, celle du cheminement destructeur prévu à l’avance, celle de l’inexorable. Ces criminels et nous, leurs victimes, sommes, tous ensemble, incarcérés dans l’inexorable. Quand on s’engage sur le chemin de tels excès barbares, il n’y a pas de sortie honorable, pas de solution heureuse, pas de renversement conclusif, pas de deus ex machina, de renoncement au mal ou de sauvetage en point d’orgue. No cavalry, comme disent les Américains, pour exprimer le fait que personne ne viendra te tirer de ce guêpier-là, que tu n’y échapperas pas. Le poids de la fatalité du crime doit se faire sentir dans toute sa densité puante car c’est elle qui fait monter le radical écœurement qu’on ressent et qu’on veut crucialement transmettre, face au tout de cette situation. Finalement, la Cassandre fataliste s’inscrit dans une dynamique engageant sa (toute petite) part de responsabilité dans la catastrophe. Certains enfants, gorgés de la rage déferlante de survivre, se débattent, frappent au bon moment, crient, fuient, et, alors, leurs agresseurs terrifiés, paralysés par le poids social, les laissent échapper. C’est attesté. Mais ce n’est pas ce qui est décrit ici. Prométhée reste enchaîné ici. Cassandre ne sort pas du temple d’Apollon. De fait, Jeannette a baissé les bras très tôt dans ce drame, comme Cassandre, justement, se vouant à un futur placé, qu’elle ne peut pas fuir. Le paradoxe adultophobe de Jeannette – Quoi ? Grandir pour devenir comme ça ? – se résout en elle dans l’autodestruction. Mais les choses sont formulées et configurées de telle manière que même son acceptation nous apparaît insoutenablement inacceptable. C’est que comme Cassandre pouvait voir, elle aurait dû prévoir.

Quelles accusations porte Jeannette ? Elle est l’étendard de quelle révolte ?

La révolte de Jeannette est une révolte froide. Son constat est un constat amer. Les adultes ont perdu toute crédibilité protectrice. La pédophilie, crime suprême et esquinte intégrale de la sécurisation constitutive et configuratrice de l’enfant, eh bien la pédophilie émane des adultes. Le pédophile est un adulte, un produit adulte contemporain, le relent délétère de l’infantilisme profondément profanatoire, amoral et perturbateur de l’adulte d’aujourd’hui. L’adulte rejette ce qui, bon an mal an doit être son monde, et se replie sur l’enfant, nuisiblement, toxiquement.

Voici donc où nous en sommes arrivés, dans la civilisation actuelle, avec nos enfants. Jeannette contribue froidement, sans cynisme ni ironie, à l’exposé affreux de ce que nous leur avons fait, involontairement mais inexorablement. Nous sommes tous, à des degrés divers, impliqués dans la hantise cruelle de cette susdite question ritournelle insupportable : que feraient-ils à mon enfant avant de le faire disparaître ? Les deux pédophiles sans noms mis en scène dans mon texte sont impondérables, impalpables, insaisissables. Inhumains, ils sont pourtant profondément enfouis en chacun de nous. Ils sont ce que nous ne pouvons plus éviter, ou contenir. Ils sont banalisés. Ils sont ce qui transforme l’illusoire paradis moderne de l’enfance en un insoutenable enfer. Ils sont désormais un des nombreux avatars du monde adulte que l’enfant contemporain subit, envisage, affronte, contourne ou évite. La seule différence est que cet avatar-là détruit l’enfant, le broie, le nie. Nous avons perdu quelque chose de profond, de crucial, et cette perte, c’est notre enfant qui la subit. Et ce qui lui arriverait, ce qui lui arrive, est « vu » et subi par Jeannette, sans concession.

Tout est exprimé ici du point de vue, douloureux et calme, de l’enfant. Jeannette formule et incarne tout l’abominable de cet état de fait devenu, par devers tout, banalisé. Le sentiment dominant exprimé dans la révolte de Jeannette est une immense et insondable tristesse. L’univers entier est las et triste comme une plage et un quai à la mort du jour, comme un vers de Verlaine, comme un enfant perdu quand le soir tombe dans un monde jadis ordinaire, désormais menaçant, sans concession, cruel.

La dissolution des restes du corps de Jeannette est une symphonie sauvage et lente, totalement apaisante. Elle nous fait du bien alors que nous atteignons pourtant, ici, au pic même de l’injustice : nous sommes presque à la fin du texte, les crimes sont consommés, les méchants se fondent dans l’invisible anonyme, ils ne seront jamais punis. La pluie tombe et elle efface tout. Le Pays des Broussailles, inattentif au petit éclat de cruauté qui vient d’avoir lieu, se lave. Sa langueur humide scelle toute l’affaire. Le lecteur est seul, comme un couillon, au milieu de cette immense plaine indifférente. Alors voilà : la rupture très nette qu’introduit ce moment dans le récit fait du Pays des Broussailles un nouveau personnage. J’imagine qu’il a dû vous apparaître nécessaire de lui donner à cet instant tout son caractère. Certes, vous nous l’aviez décrit un peu déjà auparavant, mais il n’était alors qu’un décor. Maintenant, voici qu’il existe par lui-même. Comment cela s’est-il passé ? Vous écriviez, et tout d’un coup les broussailles ont pris de l’ampleur, et se sont imposées. Vous souvenez-vous de ce moment dans la création ?

Il n’y a absolument aucune écriture improvisée ou automatiste dans Adultophobie. Tout était placé dès le synopsis. Le point d’orgue au Pays des Broussailles était donc, comme tout le reste, écrit avant d’être écrit, si je puis dire. La question de la disparition du corps des victimes est absolument incontournable, dans la cruauté de la gamberge se déployant ici. Pourquoi devrais-je faire mon deuil si on n’a retrouvé aucune trace de mon enfant ? La façon dont ces criminels éliminent les restes de leurs victimes est donc très précisément travaillée. C’est qu’ils ne tuent pas seulement une victime, ils tuent irrémédiablement une aptitude au deuil, chez tous ses pairs (ils emmerdent tout le monde, comme je l’ai déjà dit). L’élément aqueux joue un rôle primordial dans ces mises en situation spécifique. Le premier criminel jette les morceaux de ses victimes au large de la baie, par paquets distincts. Celles-ci sont englouties, entrent dans les profondeurs, s’y enfouissent, s’y perdent. Le second criminel pulvérise Jeannette, la malaxe avec du sable et la saupoudre dans le vaste espace du maquis du Pays des Broussailles, juste avant les pluies. Ici, la victime émiettée, pulvérisée, déshumanisée, reste à la surface des choses et se fusionne à la terre et aux feuillages de par l’élément aqueux. Pas de fosse, pas de tombe, pas de lieu de recueillement, pas de deuil permis. La lancinance se poursuit. La gamberge aussi. Il s’agit, pour ces meurtriers de roman, d’effacer leurs traces efficacement, bien sûr. Mais vous avez tout à fait raison de signaler qu’au final, la seconde disparition, celle de Jeannette, acquiert une ampleur thématique allant bien plus loin que le simple fait d’effacer les traces d’un meurtre. En mobilisant des éléments apaisants, bien présents dans notre culture universelle (retour à la terre, pluie réjuvénératrice, les chiens imaginaires de Jeannette aussi qui symbolisent la démarche futile et infinie de recherche), on permet au lecteur, qui a eu la générosité de nous suivre dans cet enfer insondable, de souffler un petit peu. On installe effectivement un apaisement et cet apaisement vise à dire une chose unique : l’exercice autocritique que vous venez de vivre n’était pas une activité sadique. La jouissance perverse décrite ici est exposée sans être endossée. Ceci n’est plaisant pour personne et ce vide est notre vide à tous. La végétation et le vaste territoire sous la pluie du point d’orgue disent toute la sérénité que l’on voudrait tant rendre à Jeannette mais que seule la paix de la mort lui a finalement fournie, lot éternel de toutes les victimes de crime et d’abus.


Paul Laurendeau : Adultophobie. ÉLP éditeur, 2011.
Nouvelle édition revue par l’auteur, 2012.
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Bandeau de broussailles tiré de :
Inmouchar : Overlooking the Bay of Fundy.

Les idées sont comme les oiseaux

2013_07_05

ALLAN ERWAN BERGER   Tout le monde aura relevé que Versailles censure Paris. Cette association facile ranime tant de sales souvenirs qu’elle ne peut que séduire. Peut-être, du reste, qu’il s’y niche une logique, ou une fatalité, mais je n’ai pas envie de fouiller.

Les réactions des internautes étaient prévisibles : les documents à cacher vont s’éparpiller comme des feuilles au vent. Ceci rappelle une autre image, tirée d’un film : dans Le Destin de Youssef Chahine, A-W. M. Ibn Rushd (Averroès) doit à la fin de l’histoire assister à la destruction de ses oeuvres par le feu, avant d’être exilé. Assis sur le banc de sa charette, il regarde, complètement décomposé, les flammes dévorer ses livres et les quelques copies que ses élèves en avaient faites. Du haut de son trône, l’Émir triomphe, et ses courtisans avec lui, que la liberté d’esprit du philosophe incommodaient depuis tant d’années.

Soudain déboule un jeune homme qui se précipite sur la charette et annonce à Ibn Rushd que ses travaux sont sauvés. Je crois qu’il tend un message à l’écrivain. On lui écrit depuis une université du Caire, en Égypte. Le recteur de cette lointaine institution lui déclare : Nous n’avons que rarement été d’opinions semblables, mais je considère que votre pensée mérite d’être étudiée très attentivement. Aussi avons-nous décidé de sauvegarder votre oeuvre. Des copies ont été faites de tous vos textes. Signé Machin, grand mamamouchi de la Turlututute etc.

Alors Ibn Rush respire. Il descend de sa charette et s’avance vers le bûcher, auprès duquel attendent des livres. Il en prend un ; il regarde l’émir, puis il jette lui-même le livre au feu. Une fois qu’une idée s’est envolée, nous dit en substance monsieur Chahine, elle ne peut plus être rattrapée. Elle va libre. Internet est aujourd’hui son ciel sans limites.

Aux bédouins (Berger et Chenon-Ramlat)

2016_02_11_a
par alabergerie

Adeline Chenon-Ramlat a été journaliste. « J’ai surtout été observer les minorités, isolées ou non, et les guerres, un peu partout… J’ai une longue histoire d’amour avec le désert, que ce soit en Amérique du Nord, en Afrique, en Australie ou au Proche Orient. » À l’occasion de la parution de son ouvrage sur les Bédouins de Syrie, paru chez ELP Éditeur en versions numériques et en papier, je l’interroge. Oubliez, je vous prie, la Syrie des actualités et des histoires tissées des mensonges des puissants ; Adeline vous emmène dans un univers bien plus vaste, bien plus dense, où se trouvent des êtres humains…

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Allan E. Berger : Adeline Chenon-Ramlat, votre ouvrage sur les Bédouins de Syrie plonge les lecteurs du monde dit « occidental » dans un univers proprement impensable, dans lequel règnent des catégories et des hiérarchies de valeur qu’on peine à simplement imaginer. Ce texte fait donc office de nettoyant hautement hygiénique de nos représentations du désert de Syrie-Jordanie. Partant, l’on se demande bien comment vous en êtes venue à aller vivre chez ces nomades. D’où la première question : quelles ont été les causes et les circonstances de votre venue en Syrie, et de votre arrivée en territoire bédouin ? Car avant de rencontrer un prince charmant dans un désert, il faut encore aller jusqu’à ce désert, et pour cela, il faut des intentions.

Adeline Chenon-Ramlat : La première fois que j’ai été vivre avec les Bédouins, c’était en Jordanie grâce à un ami de Petra qui m’avait proposé de partir avec une famille qu’il connaissait à la frontière de l’Arabie Saoudite, pour aller faire paître les chèvres. Au départ j’ai cru à une blague car il me semblait que c’était le dernier endroit ou j’aurais amené des chèvres pour les faire grossir. Ce ne fut que le début de la fin d’une grande liste d’idées reçues que j’avais sur le désert d’Orient et ses habitants. Ma motivation était d’une part une fascination absolue pour les populations qui vivent à l’écart du monde (due probablement à une expérience assez forte avec les aborigènes d’Australie) et d’autre part une volonté de partir “en immersion linguistique” car à l’époque je vivais à Beyrouth et j’y étudiais l’arabe, mais j’ai vite compris que ce n’était pas là que j’allais faire des progrès ou pratiquer la langue ! Il fallait donc que je me retrouve plongée dans un monde arabophone complet, et quoi de mieux dans ce cas que de vivre sous une tente, loin de tout ?

Au bout de plusieurs longs séjours en Jordanie, j’ai décidé d’aller voir les Bédouins de Syrie dont tout le monde s’accordait à dire qu’ils étaient moins touchés par le tourisme et donc avec un mode de vie beaucoup plus authentique. À cette époque-là, j’avais bien compris que qui veut vraiment vivre avec les Bédouins se poste devant la tente et attend. C’est donc ce que j’ai fait, et c’est comme ça que j’ai rencontré ma future belle-famille.

Allan : En vous lisant, on découvre que la capture et l’affaitage des faucons est une des grandes passions des hommes de cet univers, à côté de celle des chevaux. Nous sommes en effet dans l’aire d’origine de la fauconnerie, qui s’étend du Levant jusqu’aux plateaux d’Asie centrale, et nul n’ignore en outre que le “pur-sang” ne peut être qu’arabe. Attila sur ses chevaux nains ne fait pas très glorieux, à côté. Alors, on sent bien que le faucon exprime la liberté, et que le cheval confère de la noblesse à celui qui le monte, mais les novices dans mon genre n’en sauront jamais plus si on ne les aide pas un tantinet. Pourriez-vous nous donner quelques explications un peu développées, concernant la fascination exercée par ces bêtes sur les hommes de ces contrées ? Et puis aussi : qu’en pensent les femmes, de ces histoires d’hommes ?

Adeline : En arabe, “faucon” se dit “tiour al horia” que nous pourrions traduire par “oiseau de la liberté”. Ce nom vient du fait que le faucon, s’il se sent emprisonné, se tranche la gorge avec ses serres. Il se suicide, donc. Toute une pensée s’est développée autour de cela dans le monde mais en particulier chez les peuples nomades, ou vivant dehors. Les Bédouins s’identifient aux faucons et c’est vrai qu’en voyant mon beau père discutant avec nos faucons, je n’ai jamais imaginé qu’ils étaient vraiment d’espèces différentes ! Ça peut paraître bizarre à dire comme cela, mais j’ai toujours eu la sensation qu’existait un lointain cousinage entre les Bédouins et les faucons. Il y a ce même amour de l’espace, cette soif de liberté et cet amour de la vie simple, prévisible. Cela fait partie des principes de base de la vie bédouine. En cela, les pluies d’or qui sont tombées en si peu de temps sur les habitants de la péninsule arabique ont été une catastrophe, car cette force d’adaptation à une vie dure, mais qui n’était pas considérée comme subie, est devenue inutile. D’un seul coup elle était même ridicule alors que son goût bien particulier, sa saveur existait toujours dans la tête des gens. D’où cette cacophonie grotesque où il n’y a plus de valeur. On pourrait résumer en disant qu’on ne passe pas si facilement d’une vie de faucon chasseur à une vie d’humain sans contrainte, pour comprendre à quel point la situation est surréaliste maintenant ! D’ailleurs les Bédouins de Syrie se moquent toujours un peu de cette folie des grandeurs des pétromonarques. En particulier sur le sujet des chevaux arabes dont les ventes et des prix donnent lieu à une frénésie très exagérée ! Je n’ai pas vu de pur sang arabe dans le coin de désert où nous habitions, seulement dans des écuries super sophistiquées où ils étaient présentés comme “la perle dans son écrin”. Leur entretien donnait lieu à des coût faramineux.

Pour ce qui est de l’opinion des femmes bédouines sur ces histoires d’hommes, j’ai observé des réalités suffisamment paradoxales pour ne pas avoir un point de vue tranché. D’un côté les femmes n’imaginent pas la vie sans être au côté des hommes. Elles sont leur main droite, leur honneur et leur force. Elles ont beaucoup de fierté d’être cela et n’imaginent dont pas “d’histoires d’hommes” sans y être intrinsèquement liées, même si elles y sont moins visibles qu’eux dans la vie quotidienne. Elles savent qu’elles ont un pouvoir sur eux, sur leurs choix, et c’est vrai. Par contre, elles savent aussi qu’un homme qui veut leur nuire le pourra et que la loi mettra toujours un certain temps à se ranger de leur côté (si elle le fait !) puisqu’elles n’existent pas en tant que telles, mais en tant que “fille de”, “femme de” et enfin “mère” d’un homme. Pour finir, encore une chose qui va surprendre, mais l’islam représente une sorte de féminisme pour la femme bédouine traditionnelle. Les habitudes de vies des clans sont très dures pour les femmes et par rapport à cela, le Prophète a apporté un regard protecteur et des consignes visant justement à émanciper la femme de trop de contraintes. Dans le brouhaha actuel de ce que l’on voit, lit et dit sur l’islam, c’est une notion dont il faut se souvenir car c’est une notion-clé sur cette religion aux multiples interprétations.

Allan : On voit évidemment que tout ou presque repose, dans la vie domestique, sur les épaules des femmes. Mais il est un moment où je me demande ce que je dois comprendre… Ce moment prend place au seuil de l’intimité conjugale : les femmes que vous décrivez semblent alors se transformer en vamps dont le pouvoir érotique est porté à un niveau indiscutablement très élevé… Ces extravagantes parures d’amour, ces petites culottes magiques, est-ce l’expression d’une domination assumée sur le mâle ? Ou est-ce la manifestation d’une ultime soumission aux désirs les plus acérés du mari, soumission qui serait alors tellement ancrée qu’elle en deviendrait enviable, exemplaire, magnifiante, méritoire, typiquement féminine ? Ou bien est-ce autre chose ? La réponse peut nous éclairer sur nos propres conditionnements puisqu’après tout, la femme occidentale est elle aussi sommée d’être appétissante. Pour les mêmes raisons ?

Adeline : On sent beaucoup de fantasmes dans votre question et on sent aussi qu’elle est posée par une homme !

Je pense pour la femme c’est un des seuls sujets où elle s’amuse et est encouragée à s’occuper d’elle-même, comme de sa beauté ; donc, à juste titre, elle en profite… En plus, une femme épanouie se sent, et est une fierté pour son époux. C’est donc un important moment de complicité et d’échange vrai, hors du regard de la société si pesante, qui peut se construire, et les hommes sont aussi très demandeurs de cet aspect-là, car la pression sociale est pénible pour tout le monde. Et puis il faut voir les choses dans leur contexte : les Bédouins sont musulmans et peuvent de ce fait épouser plusieurs femmes, le risque est donc permanent, pour madame, de se voir imposer une autre femme sous son toit. Il faut donc asseoir ses positions si j’ose dire et le fait d’avoir un époux comblé est une méthode plus agréable qu’une autre de se le garder à soi, si on aime ce dernier. Par contre, oui, il est évident qu’une femme bédouine n’a pas beaucoup l’option de se refuser à son mari trop longtemps, à moins qu’elle espère, justement, que cette intimité conjugale puisse rapidement se concrétiser… avec une autre. On voit le cas dans mon histoire.

Le fait est que la vie sexuelle est moins banalisée dans le monde bédouin que dans le monde occidental. C’est un territoire de liberté précieux et rare qui s’ouvre pour le couple une fois la porte refermée ou le voile retombé – d’autant que les portes, comme les lieux ou l’on est vraiment sûrs d’être seuls, sont rares dans le désert !

Allan : Parlons un peu de la campagne de sédentarisation des Bédouins. Pourquoi Hafez Al Assad a-t-il trouvé important de chercher à organiser la vie des nomades en les regroupant autour de quelques attracteurs puissants, que vous identifiez comme étant le téléphone fixe quasi gratuit et des terres faciles à acheter ? L’État syrien avait-il quelque chose à craindre d’une population errante, divaguant autour des frontières ? Vous semblez dire en outre qu’il y a toujours un peu de désert dans le Syrien moyen ; est-ce à comprendre qu’il y a un peu de bédouin dans ce Syrien moyen ? Et si oui, par le sang ou par l’esprit ?

Adeline : Les populations non sédentarisées ne sont pas intéressantes pour un État. D’une part car ce dernier n’a pas de prise dessus, en terme de taxes, de bulletin de vote et de recensement militaire principalement, mais aussi parce que les tribus ont leur propre système d’organisation en terme de justice notamment. Cela offre donc le risque permanent de l’État dans l’État. Les Bédouins ont d’ailleurs encore gardé beaucoup d’autonomie sur ce sujet. Donc Hafez Al Assad, pour asseoir son pouvoir, s’est empressé de leur donner une adresse et de nommer les chefs de tribus à des postes administratifs clés, ce qui leur laissait donc un statut social important et du pouvoir aussi, même si d’un autre côté « ils rentraient dans le rang ». C’est assez fin comme façon de procéder. Néanmoins, en ce qui concerne les frontières terrestres cela pose encore des problèmes car s’il y a un endroit avec de l’herbe de l’autre côté de la frontière administrative, le bédouin y emmènera ses troupeaux. Il raisonnera en bédouin et non en citoyen. Encore maintenant, il y a des incidents plus ou moins graves pour cette raison entre les Bédouins de Jordanie et la frontière sud avec l’Arabie Saoudite. Ça se passe de façon plus calme entre la Syrie et l’Irak car ce sont les mêmes tribus de part et d’autre de la frontière, et les liens tribaux prévalent toujours sur la nationalité.

Pour ce qui est de « la part de désert » dans le Syrien moyen, c’est parce que l’on ne peut pas avoir un pays avec tant d’espace vierge sans que cela ne façonne un peu l’esprit. Par contre, les Bédouins sont minoritaires et d’ailleurs relativement méconnus du reste de la population syrienne. Ils font partie du « décor du désert », des fantasmes du désert aussi… Je pense qu’ils font un peu peur et fascinent en même temps. Les Bédouins qui, comme ma famille, sont restés authentiques, ont gardé, aux yeux des urbains, une très forte puissance de mythes, d’histoires folles et de rêves. Aucun Syrien ne peut être indifférent à cela ; quoi qu’il en connaisse, il sait que les populations bédouines forgent une grande partie des racines de la Syrie.

Allan : Nouveau mystère pour le lectorat occidental contemporain : qui sont ces « cousins » qui n’en sont pas, qui s’invitent tranquillement partout et que tout le monde s’escrime à supporter poliment ?

Adeline : Je crois que si tout le monde s’applique à les appeler les cousins, c’est justement pour ne pas à avoir a « répondre » à cette question !

Ce qui transpire c’est que ces gens-là surveillent. Maintenant pour le compte de qui surveillent-ils ? bien malin qui saura répondre. Dans un pays comme la Syrie où on peut affirmer sans souci que la première moitié de la population surveille la seconde et réciproquement (!) je pense que les gens ont juste accepté l’idée. L’idée que ce gars qui est là, est là pour surveiller et… grand bien lui fasse. Prudemment on ne poussera pas l’investigation plus loin, surtout lorsqu’on a rien à se reprocher. La réflexion se finira par « S’il veut me chercher des poux sur la tête il se débrouillera pour les trouver de toute façon, mais moi je sais que je n’ai rien fait de mal, donc on s’en fout. » Vous voyez à quel point la notion de conscience est pivot dans un environnement de ce type !

Allan : Terminons en écoutant Sacker. Il dit, chapitre XXVIII : « Ici, finalement on est bien et, je voudrais pas te choquer, mais l’Occident… il me fait plutôt peur. » Nous autres nous avons, paraît-il, « peur » des musulmans, et c’est donc plutôt curieux de voir des musulmans avoir «  peur » de nous. À en coire nos médias mainstream, les musulmans nous haïssent, ils ne nous craignent pas. En France par exemple, être musulman d’apparence, ou musulman d’origine, c’est grave, le fichage vous guette. Alors pouvez-vous développer sur cette « peur » que génèrent les États occidentaux, ou leurs peuples ?

Adeline : C’est un point très important, cette peur de l’autre qui se transforme en peur mutuelle. Un phénomène assez récurrent entre les Orientaux et les Occidentaux. Ça se décline sur d’autres thèmes, d’ailleurs, car j’ai vu nombre de femmes bédouines (et plus généralement musulmanes) avoir pitié des femmes occidentales alors que la réciproque est aussi vraie !

À la base de cela, il y a une méconnaissance, c’est sûr, mais il n’y a pas que ça.

L’Occident représente une explosion des valeurs et c’est ça qui fait peur à Sacker : pas de valeur, rien auquel se raccrocher et surtout une espèce d’insatisfaction perpétuelle qu’il ne comprend pas. Donc, pour lui, les Occidentaux courent comme des fous vers de trucs inutiles qui leur font oublier l’amour, le respect, la simplicité. C’est aussi une façon de me dire qu’il a peur du pouvoir de l’argent parce qu’il a vu ce que les Saoudiens sont devenus. Dans la tête de Sacker nous avons l’argent et le pouvoir mais ni grande compassion ni grande conscience et c’est vrai que rien dans la politique internationale ne peut le rassurer sur ce point.

En plus il y a notre regard qui juge. Sur cet aspect-là, nous avons beaucoup en commun avec le monde arabe qui nous juge absolument autant que nous le jugeons ! Il se pose d’égal à égal et force est de constater que d’ordinaire, le Blanc de base se considère comme “plus important/avec plus de connaissances” que le Noir ou l’Arabe… Les Arabes le savent et s’ils l’oublient, notre comportement le leur rappelle généralement assez vite. On peut toujours le nier mais ça n’empêche pas les faits. Même nos mots transpirent de ce mépris des Arabes…

Je crois qu’une de mes grandes chances à été d’être assimilée au point que Sacker a pris le risque de me dire ce qu’il pensait vraiment, en espérant juste ne pas me choquer mais en parlant quand même.

 


2016_02_11_bAdeline Chenon-Ramlat : Ma Syrie. ÉLP éditeur, 2016.
Cliquez sur l’image pour accéder à la page web de cet ouvrage, avec des échantillons et des liens vers les plate-formes de vente papier et numérique.

Le mépris

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ALLAN ERWAN BERGER    Voici quel est l’état de la rivière Vilaine à Rennes, en amont du bief de centre-ville. Après avoir été un égoût puant, qui a produit des millions de bulles de méthane tout l’été, interloquant les ouvriers du puits Duhamel qui soupçonnaient là les effets du tunnelier tout proche (à Rennes on creuse une seconde ligne de métro qui passe sous la rivière), voici que la Vilaine s’enlise d’une boue verte d’algues microscopiques, des Cyanophycées empoisonnées, sur lesquelles pullule en radeaux infects la Ludwigia, ou Jussie, une plante envahissante qui tue tout ce qui vit dessous. Les premières sont le signe certain d’une eutrophisation terrible de la rivière (l’eau est chargée de nutriments, phosphates, nitrates) ; les secondes, en se répandant partout sur cette bouffe, cachent la lumière, piquent l’oxygène et la nourriture, et désertifient les fonds qui n’étaient déjà pas grandioses.

Plus aucun pêcheur, évidemment, n’ose venir tremper ses cannes dans cette sentine.

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La faute en est connue avec certitude. Elle en revient à quelques industriels de l’agroalimentaire, installés en amont, et dont on sait parfaitement les noms ; mais les autorités s’abstiennent de constater que ces fumiers ne respectent pas les lois environnementales les plus élémentaires. Alors, que voulez-vous, ils polluent sans retenue.

Quant à la municipalité de Rennes, qui est tout de même ce qui se fait de plus gros en matière de personne morale située en aval, elle s’abstient – c’est tellement socialiste ça, de s’abstenir. Alors rien ne se passe, et l’adjoint à la propreté publique, un politique dont on fera mine de croire qu’il est sincère, fait ce qu’il peut avec ce qu’il a pour effacer les résultats visibles de cette pollution énorme qui fait, de la Vilaine et de sa voisine la Seiche, les deux rivières les plus dangereuses de France. La mairie s’abstient, elle aussi… Mais elle sait frapper sur qui proteste, on l’a vu tant de fois cette année.

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Ah, mais c’est qu’à Rennes, vivre en intelligence trouve vite ses limites. Lorsqu’en milieu de semaine dernière, des usagers et des employés de la Poste sont venus manifester contre la fermeture programmée de neuf bureaux (putain, neuf bureaux !) dans la ville, et qu’ils ont apporté à la maire Nathalie Appéré la plus récente vague d’une pétition citoyenne réclamant l’arrêt pur et simple du massacre, eh bien Madame la maire a ordonné de fermer les portes.

Mais oui, les portes de la mairie ont été fermées au nez de la délégation. Puis la maire a fait fermer les fenêtres. Mais oui, au balcon de la mairie, les fenêtres se sont rabattues : clac, cloc, cric. Et les employés des bureaux du rez-de chaussée jetaient par les vitres condamées des regards désolés à la foule qui, dehors, essuyait cette humiliation.

Alors voilà. La rage s’embacle comme s’embaclent en rivière les déchets de la vie moderne, les morts de la pollution, les ordures industrielles que les autorités s’acharnent à refuser de voir pour ne pas avoir à faire respecter la loi. Et quand on crie pour que cette pauvre loi soit simplement respectée, et qu’on défile pour que la morale, la morale sacrée que nous avons tétée quand nous étions tout petits, entre nos mères et les assistantes maternelles de la petite école, quand on crie pour que cette morale qui est le ciment de notre société soit pour une fois respectée, les flics nous insultent, ils nous sifflent des paroles de haine et de mépris, ils chargent nos banderoles, ils nous comparent à Daesh, ils nous tabassent, ils nous coincent et nous torturent tandis que politiciens et journalistes font mine de nous prendre pour des émeutiers. Et toutes ces insultes de la flicaille, et tout ce mépris de la racaille politique, tout ce poison des médias corrompus, tout cela forme radeaux, barrages et décombres, et sera vomi. Les plus polis d’entre nous feront ça dans l’isoloir des prochaines élections, et les autres déverseront leur foutoir dans la rue. Dans la rue ! Dans la rue, comme ils le font déjà, un peu, presque symboliquement encore, avec leurs pavés, leurs canettes et leurs bouts de plastique.

Car le mépris, ça se paye en haine. Nulle autre monnaie n’est plus acceptable. On vous poursuivra, tas de pourritures, et il vous faudra donner enfin à vos flics, ces sous-hommes qui n’attendent que ça, la joie sans mélange de pouvoir nous tirer dessus à balles réelles. Eux, qui ne savent pas résister à un forcené armé sans se pisser dessus et appeler le RAID, ils pourront enfin faire les fiers.

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Voilà où en est la France. Et la rivière Vilaine en est une image parfaite : un pourrissoir tellement encombré que les oiseaux marchent dessus pour en picorer les ordures que transporte cette lave verte ennemie de toute existence respectable.

Je vous chie à la gueule, politicards ; en 2017 je ferai tout pour que vous dégagiez. Je ne suis plus soumettable. À bon entendeur, salut et fraternité.

DÉMAGOGUE!

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DÉMAGOGUE !

ALLAN ERWAN BERGER       Souillures et calomnies interdisent l’accès à bien des pensées. Le vol des mots, ou leur perversion, sont des crimes contre l’humanité, tout bêtement parce qu’ils autorisent des punitions de toute envergure, dont bien des gens crèvent, et parce qu’ils dressent des barrières au milieu des esprits.

Il en fut ainsi du mot Antisémite. Il en est encore ainsi du mot Démagogue. Le premier, qui a toujours été péjoratif, en est venu à stigmatiser n’importe qui dont il convenait de se défaire à peu de frais. Mais la corruption de ce mot n’a eu, finalement, qu’une efficacité très limitée : dès qu’on s’est aperçu de l’évidence de l’abus, le coup se dévalua, et devint peu à peu un coup bas. Il permit cependant à la théocratie israélienne d’envahir beaucoup de territoires et de tuer bien des gens, tout en se cachant derrière le bouclier des morts de la Shoah.

Le mot Démagogue n’a pas eu si courte maladie, car c’est pendant des millénaires qu’on a réussi à le faire survivre empaqueté dans les oripeaux de l’infamie. Je dis qu’il est temps de le nettoyer pour se le réapproprier, car c’est un beau mot, et les beaux mots sont rares.

Originellement, était démagogue celui qui s’employait à conduire le peuple. De même, était pédagogue celui qui conduisait les enfants à l’école. Or, le pédagogue devint rapidement celui qui enseignait aux enfants. C’est encore sous ce sens qu’on entend le terme aujourd’hui.

Mais le démagogue n’eut pas cette chance. Étymologiquement, Moïse fut pourtant un grand démagogue ; et Solon, dont la Constitution a été objet de fierté athénienne durant de longs siècles. Du reste, tout chef de tribu est démagogue de par sa fonction même, qui est celle de Duc, de meneur. En Grèce antique, les démagogues furent plus encore car, de chefs de clans, ils devinrent aussi conseillers du peuple (Tabaki, 1999). Apparut alors un glissement analogue à celui qui s’activa en faveur des pédagogues, et qui fit que pendant longtemps, des Miltiade, des Thémistocle purent être désignés comme démagogues sans que cela parût péjoratif.

Mais l’honneur attaché à ce terme s’évanouit après la mort de Périclès. Ceux qui lui succédèrent, autoproclamés “démagogues”, furent en vérité des plaies pour leur ville, tout occupés à complaire au peuple, pour se l’attacher plus que pour l’instruire ou le diriger, et n’en faisant au bout du compte qu’à leur tête, sans souci du bien commun. Ce qui fit dire au poète Aristophane que la démagogie était devenue affaire de gredins. Le retour au pouvoir des aristocrates consacra la nouvelle définition du terme, tout en interdisant désormais, au poète et à ses pairs, d’en dire plus à ce propos, et de s’amuser à critiquer encore les dirigeants. Voilà les satiristes muselés, et le démagogue repeint en crapule pour des millénaires, avec la bénédiction d’Aristote, puis de Bossuet ; tant pis pour les Solon, les Périclès, les Aristide.

Mais je vous demande : que penser d’un système qui, d’un mot neutre devenu mot élogieux, en fait un mot infâme, sans que nous ayons pourtant changé de morale et décidé que le bien serait le mal et que le mal serait le bien ? N’y a-t-il pas là matière à grogner ?

N’y a-t-il pas de toute évidence un intérêt de classe à ce que toute personne voulant éclairer la plèbe soit dévalorisée, insultée, et offerte au mépris ?

2013_06_11bCar enfin, si un démagogue doit être absolument un arnaqueur qui trompe le peuple, alors il faut que le loup du Petit chaperon rouge soit, lui, un pédagogue.

Lors du siège d’Ilion, Achéens et Troyens se disputèrent les restes de Patrocle. Ménélas, aidé par les deux Ajax, réussit à les arracher à l’ennemi, et c’est entouré d’un contingent grossissant de Myrmidons que la dépouille fut ramenée au camp des Grecs, jusqu’à la tente d’Achille. Je souhaite qu’il en soit ainsi du terme Démagogue, que souillent depuis trop de siècles les ennemis de la démocratie.

Gens du peuple, ne vous laissez pas déposséder d’un si beau mot, vous qui en avez si peu. Considérez que la Démagogie pourrait ne pas être très éloignée de l’Éducation populaire. Soyez de flambant neufs démagogues, enseignez-vous les uns aux autres.


Image par Kenneth Whitley : Little Red Riding Hood, 1939.

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Paul Laurendeau apporte un gros bémol :

Dans le cas de Démagogie, ce que tu fais c’est de l’étymologisme. J’y reviens dans une seconde. Pour discuter ton point spécifique, libérons le mot, au sens moderne, de la notion. Il y a bel et bien, observable et opératoire, une notion de “flagornage populiste”. Il faut la garder pour ses qualités descriptives effectives. Il ne faut pas la sacrifier pour avoir rénové et rendu à sa noblesse d’origine la sémantique d’un vieux mot grec.

Libérons la notion du mot et méditons le problème. Il reste entier, terrible. Lénine se radicalisant pour se soumettre à la volonté révolutionnaire des masses russes fut traité par ses ennemis de démagogue. Faisait-il du flagornage populiste ? Je dis non, alors que je dis que Marine Le Pen en fait. Quelle est donc la différence ? En surface, on semble, dans les deux cas, dire ce que le peuple veut entendre. Réponse : l’action des masses. Lénine se transforme en serviteur d’un poussée révolutionnaire, d’une avancée radicalement progressiste. Marine Le Pen raconte des trucs pour se faire mousser mais au pouvoir elle n’encouragera pas l’action progressiste des masses, plutôt leur inaction réactionnaire. Il faut juger le tribun strictement aux fruits de l’action ou inaction qu’il favorise. Rien d’autre.

Comme le flagornage populiste existe et qu’il opère, il faut le nommer. Démagogie est le nom que lui donne la culture politique ambiante. Il y a perte étymologique, péjoration acquise historiquement et, légitimement, tu t’insurges. Mais un vieux lexicologue de ma jeunesse nous disait toujours : « Méfiez-vous du rêve de retour à une pureté étymologique du sens moderne des mots, en vous souvenant toujours que le mot brouette, pour une voiture n’ayant imparablement qu’une roue, vient de bi-rotta qui signifie deux roues. Le sens des mots avance… souvent au détriment de leur étymon. »

Libérons la notion que tu appelles de tes vœux de ce mot, sali par l’histoire qui ne le purifiera plus. Jouant de l’analogie des racines que tu as mise en place, parlons de “pédagogie politique populaire”. La périphrase est maladroite, comme toujours, mais elle décrit Mélenchon (par exemple) tout en fraîcheur et en nuances.

C’est pas des mots qu’il faut se méfier ici. C’est de l’histoire qui les a fait plier, aussi imparablement que le corps des prisonniers des fillettes de jadis, ne pouvant plus marcher qu’à quatre pattes. Démagogie a plié dans la fillette de l’histoire. Vouloir le redresser risque de casser des os… surtout que les nuances qu’il sert, de par son sens moderne cruellement acquis (“flagornage populiste”), s’imposent de plus en plus à l’analyse.

Méfie-toi de la correction de langage que tu cherches à faire ici. Elle risque simplement de sembler te faire dire ce que tu n’as pas dit et de faire se perdre les nuances que tu revendiques dans le typhon des préjugés glottognoséologiques… Il faut servir les notions fines de nos analyses sociopolitiques en dépit des mots imprécis et bringuebalants qu’on utilise pour les rendre. “Pédagogie politique populaire” est une notion importante. Ayons la prudence de la nommer sans la compromette. D’un néologisme s’il le faut.

Ma réponse :

Zut ! Un billet pour rien, alors ?

Laurendeau :

Les batailles de mots sont des batailles d’idées. Toujours. Sur Antisémite c’est pas la notion qui est en cause, c’est son galvaudage, circonscrit par des hérauts contemporains autosanctifiés. Ce sont eux qui trichent la valeur référentielle (l’applicabilité à un objet, pour faire court) du mot, quand le sens en reste sauf. Tu as bien vu, dans son cas.

Un autre mot verrouillé dans le genre, c’est Ploutocrate. On n’est plus censés l’utiliser (selon le libéralisme) parce que les fachos le faisaient. La barbe. Le contenu critique prime sur le locuteur ici. Je veux que les trains arrivent à l’heure et ça fait pas de moi Mussolini. Loin d’être une insulte inane, défoulatoire et facile pour factieux frustrés, Ploutocrate est une notion précise à préserver, sans timidité, dans l’analyse.

Les enfants et les amoureux d’abord

ALLAN ERWAN BERGER       Le 5 juin 2013, deux choses se sont passées : un antifasciste a été tué dans un combat contre des fascistes, et le Front de Gauche a tenu un meeting à Rennes.

J’ai participé à un de ces deux événements, pas à l’autre. Cependant, mon absence de l’une des deux « scènes du crime » ne m’enlèvera aucune compétence pour tirer de leur comparaison un faisceau de remarques d’ordre général, que j’estime valides.

Je vais commencer par vous raconter ce que j’ai vu, ce qui me permettra de vous dire ensuite ce que je vois de ce que je n’ai pas vu : car la mort d’un des nôtres confirme l’évidence du fossé entre le Front de Gauche et le Front National, que les bardes cadrés en buste à la télé aiment tant à confondre, ici comme en Grèce, ou comme en Espagne, comme partout où la multiplication des saletés dérégulées encourage la prolifération et des rats amoureux de l’ordure, et des balayeurs qui rêvent d’une société sereine. Cet antagonisme, qui est de tous les temps, est culturel.

Rennes, halle Martenot

Cela fait maintenant plus d’une heure et demie que les discours, qui souvent ressemblent à des exposés, ont commencé. Je suis posté près d’une des issues de secours, en compagnie d’une amie volontaire et d’un professionnel de la sécurité. Notre but, dans la moiteur lourde de la halle bondée, est de garder libre cette issue que bien des gens, à bout de résistance, convoitent. La chaleur qui monte encore nous oblige, après consultation des responsables, à utiliser cette issue comme un aérateur : le vigile a reçu l’accord de son chef, et ouvre les deux portes. Un courant d’air frais glace nos dos trempés ; le public proche soupire d’aise et se rapproche. Une barrière de sécurité est installée, pour empêcher les gens de circuler à travers cette nouvelle ouverture. Il est impératif que l’on puisse, à tout instant, savoir que rien ne pénètre par ici : les orateurs qui se succèdent à la tribune sont du genre à susciter des haines vibrantes dans les rangs de la Droite et de l’Extrême Droite ; en conséquence, qui veut rentrer dans la halle doit passer par l’accès ouvert sur le parvis, seule point de pénétration autorisé, que gardent quatre gros bras en gilet fluo, secondés d’un physionomiste. Nous craignons des actions du Printemps Français, qui s’active souvent à la nuit tombée.

Mélenchon passe en dernier. Il commence par rappeler ce qui nous rassemble : une même culture, fondée depuis de nombreuses générations sur le partage, la solidarité et l’amour. Ces trois mots, qui font sourire dans les rédactions, sont ici applaudis avec vigueur, et revendiqués par tous ; ils sont brandis comme des oriflammes, ils sont nos clés de résistance, les piliers de notre conscience. Nulle claque aux ordres n’obtiendrait cette marée spontanée d’acclamations qui accueille chacun de ces trois mots. Je vois les gens autour de moi s’écrier « Ah oui alors ! » ou « Ben tiens ! » : des Normands, des gens de Mayenne, du Perche, des Bretons. Des humains de tous âges ont en commun trois mots, qu’ils comprennent parfaitement, trois mots qui sont leur premier trésor.

Un des organisateurs vient me chercher. On me déplace à la tribune. Tout à l’heure, quand Mélenchon aura terminé son discours, des jeunes gens monteront sur l’estrade rejoindre les orateurs. Alors résonneront L’Internationale et La Marseillaise ; les photographes se précipiteront, suivis de la foule qui voudra elle aussi capturer des images inoubliables. Notre rôle, à nous du SO qui avons été choisis, sera de former une petite barrière polie entre la masse des spectateurs et la poignée d’humains frêles qui lèveront les bras sous les projecteurs, derrière nous. Que tous puissent s’approcher, mais qu’aucun ne passe.

En attendant, nous nous tenons près de la loge, à proximité immédiate du public ; non plus derrière lui comme j’étais tout à l’heure, mais devant. Et voici ce que j’ai vu.

Il faut savoir que la salle n’est pas vaste, et que la section locale du PG ne possède pas les capacités financières d’un gros parti institutionnalisé comme l’UMP ou le PS : aussi n’avons-nous que deux cents chaises à proposer aux quelque mille huit cents personnes que compte l’assistance (Ouest-France nous en accordera même deux mille.) Nous avions décidé de les réserver aux gens incapables de supporter la station debout pendant des heures : les vieillards, les grands fatigués, les femmes enceintes.

Entre l’estrade et les deux blocs des chaises, il y a un espace, que nous comptions laisser libre. Entre les chaises et les parois, il y a un autre espace, large, qui fait couronne. Voilà les trois parties du terrain dans lequel se déploient maintenant les visages attentifs de ceux qui sont venus de loin souvent, pour écouter leurs porte-paroles et les chefs de leurs partis.

Comme je suis juste au bord, je vois tout. On dirait un feu de camp. À mes pieds, accroupis, assis, enlacés, en grappes, voici les jeunes humains. Ils moutonnent entre le manteau de scène et les chaises. C’est, au théâtre, l’endroit que l’on nomme la fosse, où se tient l’orchestre. Notre fosse à nous est peuplée d’enfants et d’amoureux.

Puis viennent les deux bloc jumeaux des chaises, avec les anciens et les futures mamans. Les regards vieux survolent les regards jeunes, et convergent tous vers la flamme qui parle.

Et puis, intimidante, voici l’enceinte des adultes debout, la barricade des gens gaillards, qui agitent les drapeaux de leurs clans. Cette barricade qui fait couronne autour du cœur assis, c’est le peuple attentif qui entoure les plus précieux de ses aimés. Derrière cette masse, il y a la nuit.

Ce qui fait de cette assemblée un feu de camp, et non un grumeau de supporters, ce sont les paroles. Elles vont puiser dans notre intelligence ; il n’y a pas de mots-clés, il n’y a pas de ces stimuli maudits qui déclenchent les automatismes brailleurs. Souvent, une idée tient en vingt phrases : impensable même dans un journal imprimé. C’est la culture Internet qui se fait jour là, elle qui autorise qu’un exposé s’étende autant que nécessaire, et prenne le temps d’éclairer méthodiquement tous les recoins qu’il dévoile. Ainsi, depuis des heures nous parlons, nous écoutons  ; et tout ce qui se dit, de chacun, est élaboré. Les livres que vendent les exposants sur le périmètre n’aident pas à l’éparpillement de l’attention. Tout converge vers le futur, et vers notre tâche, qui est apostolique : ici Jaurès, là Engels, ici la règle verte, la dette, l’accord transatlantique. Ce qui nous allume c’est l’espoir, et les étapes sur la route qu’il creuse dans la fatalité.

Quinze heures plus tard

Nous apprenons qu’un étudiant, membre d’une association antifasciste, a été tué lors d’une altercation à Paris. Immédiatement l’Extrême-Droite prend les devants :

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L’Extrême-Droite, qui ratonne les homos, casse du rouge et bousille tant qu’elle peut tout ce qu’on cherche à construire, crie à la victime qu’on ébouillante et accuse l’antifascime de l’avoir bien cherché. C’est un fait : tout antifasciste est antifasciste, mais il y a une nette différence : combien de fascistes tués par les antifas ? Cette frange de la Gauche qui considère que la résistance passe par des actions spectaculaires et musclées n’est pas meurtrière. Qu’on le réprouve ou qu’on l’apprécie, de toute façon ce bras ne tue pas ! Autre chose : un antifa ne combat que les fascistes ; tandis qu’un fasciste s’attaque aux antifas, aux noirs, aux arabes, aux juifs, aux gauchistes, aux hippies, aux altermondialistes, aux libertaires, aux pacifistes.

La fracture qui nous tient éloignés les uns des autres est, ici aussi, fondamentalement culturelle. Il ne peut y avoir ni confusion ni analogie possible entre un Front de Gauche qui prône l’amour comme première valeur de l’humanité, et le Front National qui appelle à la haine d’un paquet de gens depuis toujours. Cette fracture est encore visible jusque dans les expressions les plus extrêmes de ces deux camps : aujourd’hui le fascisme tue encore, aujourd’hui l’antifascisme ne tue plus.

L’absence totale d’arguments permettant de faire l’amalgame FDG=FN n’a jamais empêché les salopards de s’en donner à cœur joie. Rappelez-vous Plantu, le dessinateur qatari bien connu : son image montre Mélenchon vociférant, mauvais, postillonneur, et Marine Le Pen souriante. Tous deux tiennent un même parchemin qu’ils lisent, chacun par un bout. Le mensonge est terrible ici : nulle origine commune à ces deux groupes que sont le FDG et le FN. Et le mensonge se double d’une calomnie : comment, les uns aimant d’abord, les autres d’abord haïssant, pourraient-ils fonder leurs discours sur un même socle ? Le parchemin est déchiré depuis toujours !

Quand le mensonge et la calomnie vont ensemble, alors naît la diffamation. Ses fruits sont effroyables, car ils souillent tout. À commencer par ceux qui veulent bien l’être, comme ce journaliste dont, en guise de dessert, je vous offre la réflexion spontanée, qu’il mit en ligne dès qu’il apprit le meurtre de Clément. N’oubliez ni ce petit gars, ni ceux qui l’injurient : Plantu, ou ce Ney hideux.

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Aimez-vous, serrez les rangs! Merci d’être venus si nombreux au meeting.

La Horde du contrevent (Alain Damasio)

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ALLAN ERWAN BERGER         Ce texte a d’abord été imprimé et publié aux éditions La Volte en 2004. Il a remporté le Grand Prix de l’imaginaire en 2006. Ses immenses qualités littéraires, et la puissance poétique qu’il dégage font de cet ouvrage un classique. C’est à dire qu’il crée un monde, et qu’on y revient. Je pense que dans deux ans je relirai La Horde sans ennui aucun.

Alain Damasio écrit la progression d’un groupe d’humains dont la mission est de remonter le flux d’un vent éternel, pour en découvrir la source. Toute une civilisation a le regard tendu vers ce grand mystère : d’où vient ce souffle ? Car le vent de ce monde, sous ses innombrables formes et déclinaisons, modèle et la faune, et la flore, et d’autres domaines encore du Vivant, et jusqu’aux mots. Tout lui est soumis, tout en est submergé, tout en est envahi, tout est obligé de s’incliner. Sauf la Horde, qui se courbe et s’accroupit, avance en crabe et même rampe, mais ne s’incline pas.

D’où vient que ce texte signale un magistère ? C’est que son sujet, ce vent impérial, produit tout le reste : la volonté de contrer, les techniques du contre, les mots du contre, les légendes, les faits, les suppositions, les buts intermédiaires, les pensées, les calculs, les combats, les peurs, les rages, les signes, les trappes, l’obstination absolue du chef de horde qui, même à la fin, refuse la sentence et passe outre, et contre encore là où toutes les espérances se sont volatilisées. Tout ceci, tiré du vent même, donne au roman ses os, sa chair et sa croûte. Damasio y produit des mots rugueux, rustiques, racleurs, nus, d’une brutalité inconnue avant Céline, d’une fécondité effroyable : pas un chapitre qui ne vous jette au visage de quoi vous couper le souffle, pas un paragraphe qui ne soit tendu à rompre, vibrant, chantant ! Insupportable aux esprits secs. Dense. Tellement dense.

Ah mille millions de mille milliards de grenades, ce roman est un rouleau compresseur qui donne, aux écrivains qui le lisent, une pêche rare. Nous voici secoués d’un foutu besoin pressant de créer nous aussi des mondes entiers, féroces et sublimes, bruts, carrés. Grâce à la force qui en gicle, on se jetttera du haut des falaises dans les grands vides des histoires à faire naître. Nous claquerons nos vies intensément. Damasio ouvre ici la porte aux vieux Titans. Lisez un chapitre, deux chapitres, trois ; sentez-vous cette odeur de forge ?

Quant aux lecteurs, il paraît qu’ils sont très partagés, ces bons-là. Mais, mes amies-amis, c’est que vous n’êtes pas ici en train de déguster de la médaille d’or, bien consensuelle, qui suivrait au plus près le canon qu’on lui demande de suivre. Ce récit est un crachat venimeux lancé à la tête de tous les empailleurs de la littérature : il est caractériel, poussé aux limites de ses possibilités et de son style, têtu, et il mâchouille des choses qui d’ordinaire décapitent. Et ouvragé avec ça. Poétique tout le temps. Alors il n’est pas étonnant qu’il déplaise. Mais aux gens à qui il plaira, il offrira un trésor dont ils ne cesseront plus jamais de se repaître, et qui les formera. Elles sont rares, les œuvres d’art qui font cet effet-là. Alors précipitez-vous, bande de mourgs, et misez… ha, tout de même, pas loin de neuf euros. Bon, c’est toujours moins qu’une pizza. Et n’allez pas le voler, tas de rats humides ! Un auteur comme Damasio, ça se respecte ! Gloire à Damasio pour sa Horde de cinglés tous poètes, et gloire à la Volte pour ne pas pourrir ses productions avec du DRM.


Illustration de couverture:
Stéphanie Aparicio et Betty B.

Avant de mettre les pieds dans cette histoire, lisez donc ce qui se dit par-ci, par-là:

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ISBN : 9782917157046 — 8.99€ — octobre 2012 — encodé par Emmanuel Gob

Un loup rouge guette un mouton noir

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ALLAN ERWAN BERGER    PictoTexte.

Juché au sommet d’une pile de journaux, un glouton rouge guette un mou tout noir. Comme un prosélyte de secte observant une victime bientôt mûre…

Mais… D’ordinaire… Ce sont les Rouges qui sont des moutons noirs ! Et les loups se font alors passer pour de bons bergers. C’est comme ça dans les journaux télévisés.

« Un mouton noir ! » y dit-on aux moutons blancs. « Au loup ! Au loup ! » Qui est bien attrapé ? Le mouton rouge. Car voici la règle : seuls les puissants ont le droit d’être rouges – et ils ne manquent jamais de l’être entre eux.

« Voici ta règle : serviteur, tu es un mouton que j’ai distingué. Sois un loup pour les autres moutons ! Peut-être te teinterai-je de jaune pour marquer que tu es à moi, et chacun alors admirera ton statut précieux. »

« Et voici la règle générale du bétail : ô moutons, restez bien blancs, rêvez bien jaune et surtout, surtout fuyez le rouge ! Car le rouge, c’est le loup ! »

Le Rouge c’est le Loup. Le Rouge c’est le loup. Le rouge c’est le Loup. Incontestable vérité enrobée d’un gros mensonge par omission. Magie du verbe ! Au jeu des majuscules dites et non dites, le lecteur est toujours perdant. Le journaliste : « Ah, mais je n’ai jamais écrit ça ! »

Juché au sommet d’une pile de journaux, un glouton rouge guette un mou tout noir. Il parle, et ses serviteurs vont répétant : « Car la guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force, et le mouton noir c’est le mouton blanc. » Et le rouge c’est le Loup ! Mais ça, on ne vous le dira pas. Sauf les Pinçon-Charlot.

Soutien au syndicat Solidaires 35

Dégradations policières facturées à un syndicat. Le #PS fait jouir la Droite canal historique et le #FN.

LES Elus du Front de Gauche de Rennes

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ALLAN ERWAN BERGER   Alors que la droite, le FN et la Majorité municipale rennaise sont vent debout contre Solidaires 35, souhaitant leur extorquer plus de 46 000€ afin de rembourser les frais liés à l’occupation de la Maison du Peuple, les élus du PG souhaitent leur réaffirmer leur soutien.

Il s’agit là d’une injonction purement politique pour plusieurs raisons.

D’abord ce syndicat a accepté de signer une convention d’occupation d’une semaine avec la Mairie sur demande de cette dernière, sans pour autant qu’il y ait une quelconque caution de demandée ou un quelconque état des lieux d’entrée et de sortie. Personne n’est donc en capacité de dire précisément quels sont les frais réellement liés à l’occupation de 13 jours.

Ensuite, les quelques éléments que nous avons en notre possession montrent l’illégitimité de cette somme. Par exemple, la porte principale a été brisée suite à l’intervention des forces de l’ordre. Intervention demandée par la…

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De la race

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ALLAN ERWAN BERGER   « Il existe une seule race, et c’est la race humaine ». Au dix-neuvième siècle, cette affirmation progressiste et généreuse était valable, puisqu’on n’avait encore que peu d’idées concernant la notion d’espèce et de sous-espèce, qu’on englobait sous le vocable de “race”. Aujourd’hui, une telle proposition est fausse du sol au plafond.

Je rappelle qu’une espèce est un ensemble d’individus compatibles sexuellement, et dont la descendance possède une tendance très lourde à être fertile. Pour sa part, une sous-espèce est un sous-groupe de l’espèce, qui, pour des raisons environnementales, s’est retrouvé isolé et confiné génétiquement, au point de développer des caractères qui ont rendu les individus de cette population incompatibles sexuellement avec les membres de l’espèce parente. Il y a des affinités criantes avec l’espèce parente, mais c’est terminé : les deux groupes ne se mélangeront plus, et la sous-espèce acquerra au fil des millions d’années le statut d’espèce à part entière, ou bien elle s’éteindra… ou alors c’est l’espèce parente qui disparaîtra. Ci-dessous, voici trois groupes d’ormeaux de l’Atlantique sud-est : du nord au sud, Haliotis marmorata speciosa nommé par Lovell Augustus Reeve, Haliotis marmorata stricto sensu identifié jadis par le baron Carl von Linné, et Haliotis marmorata geigeri détecté par moi s’il vous plaît, et décrit par mon camarade Buzz Owen de Californie, qui a fait un énorme travail de ménage dans la série africaine.

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De ces trois sous-espèces, nul aujourd’hui n’est en mesure de dire laquelle est issue de laquelle, ou si elles sont issues d’un parent commun aujourd’hui disparu ; la taxinomie ne fait souvent qu’établir une carte instantanée des ensembles vivants, et seule une patiente étude paléontologique peut, parfois, établir l’ordre des apparitions, exposer les filiations, dire les héritages.

Quant à la race, les scientifiques ne savent qu’en faire. Dans la nature, les races sont en effet fort peu détectables. C’est une notion qui est surtout utile dans l’élevage des animaux domestiques, chats, chiens ou bétail, où l’on accentue à dessein un ensemble de traits jusqu’à obtenir un type qui fera l’objet d’une convention et d’un ensemble de normes. Il est alors facile d’isoler ces races pour en empêcher les mélanges, mais dans la nature (qui a horreur du vide), il en va tout autrement. Voyez ci-dessous une cartographie, très sommaire, d’une espèce de pétoncle de l’atlantique nord-est : Æquipecten opercularis (Linnæus, 1758). Une cartographie un peu plus complète devrait tenir compte des interactions toujours possibles entre des membres situés sur des quadrants opposés, et, pour bien faire, il faudrait même la bâtir en trois dimensions. Elle aurait alors l’apparence d’une sphère. Mais enfin, telle qu’elle est, on voit déjà les relations actuelles qu’on peut établir entre différentes “variantes”… ou “races” (cliquez sur l’image pour en charger une version plus large).

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Certains individus sont affectés d’un label : voici les types des variantes, ou races, qu’on peut nommer pour les distinguer : à gauche voici la race blanche, en haut la race orangée, à droite la race marron, et en bas la race violette. Elles portent des noms latins parce que ça fait plus chic. C’est comme pour les humains : les blancs, les jaunes, les rouges, les noirs.

Voilà pour la peinture. Mais on peut aussi distinguer ces pétoncles non plus par le critère des couleurs mais par celui des motifs : à rayures ou bien marbré ? Ou bien uni ? Pour les humains, nez fin ou nez épaté ? Nez court ou nez long ? Car on trouve tous les nez, dans toutes les couleurs. Et ne parlons pas des cheveux.

En fait, puisqu’elle est la désignation d’une quintessence de certains traits arbitrairement choisis pour des raisons esthétiques ou utilitaires, la race n’est jamais qu’un point sur mon cercle de coquilles, ou sur un disque, ou dans une sphère. Tout y conflue, tout s’en écarte, rien n’y est exactement conforme. Voilà bien la nature, toujours à grouiller, à faire des nuages.

La race !

Et donc les scientifiques refusent de manipuler ce truc-là. Quant aux éleveurs, ils font leur beurre avec. Et les marchands de coquillages de collection aussi. Ou de poissons d’aquarium. Ou de rosiers. Bref, les races, ça existe, même si c’est flou et donc toujours incorrectement définissable. Disons qu’une race, c’est un secteur morphologique centré autour d’un type dont le choix comme canon est toujours discutable mais qui est malgré tout décrété représenter le centre d’équilibre du coin…

Voilà pour la notion de race de ce côté-ci de l’Atlantique. De l’autre côté, on en fait des livres et même des discours présidentiels, mais ici en France, parler de race est très mal vu. Je trouve ceci dommage. Pas au point de n’en plus dormir la nuit, mais enfin voilà encore un mot qu’il ne faudrait plus prononcer. Or, les races, ça existe encore un peu malgré tous nos mélanges, alors pourquoi s’en taire ?

On s’abstient de prononcer ce mot car il a été souillé par les racistes. Je rappelle qu’un raciste est quelqu’un qui considère qu’il y a des races supérieures à d’autres, et que la sienne est supérieure à toutes. Il y a des racistes noirs, des racistes blancs, des racistes jaunes et peut-être aussi des racistes rouges, allez savoir. Après tout la nature grouille, il faut donc bien qu’elle grouille de cons – en France, où l’on aime à être remarqués, nous sommes très nature en ce moment.

Eh bien ça ne fait rien ! Utilisez le mot “race”, même si c’est une fois par an. On se fait voler tant de mots, pourquoi en pas en repiquer un, même s’il n’est pas très utile ? Je me dis souvent qu’utiliser proprement un mot qui a été maudit, c’est déjà le nettoyer.

N’en avez-vous pas assez du regard des autres, qui vous malmène alors que vous, vous, vous n’avez rien à vous reprocher ? La race mérite bien un coup de langue. Pensez que vous dépouillez les affreux d’un de leur biens les plus précieux. Faites-le pour la République, ça fera passer le goût.

Je recommande la lecture des articles Race humaine et Racialisme sur Wikipédia. Je ne savais pas que le racialisme existait… C’est étonnant tout ce qu’on peut dire sur des notions aussi matériellement ténues… Étonnant, instructif, et curieux… Allez-y voir car après tout, qui sait de quoi demain l’humanité sera faite ? Avec quels mots défendrez-vous la liberté de l’espèce quand des eugénistes au service des princes-marchands de la planète voudront concevoir une race de soldats, une race d’ouvriers-forçats, une race de mineurs de fond, une race de marins à la peine, de scribes riquiqui ou de sportifs inextinguibles, et qu’ils vous diront qu’il s’agit juste de variantes, parce que tout de même « parler de race, pouah, c’est raciste » ? Ôtez-vous un mot de la bouche, et sa notion se recule dans l’ombre, prête à servir les habitants de l’ombre, et à vous nuire. Ne lâchez jamais rien aux brutes, ils donnent tout aux vampires.

Ci-dessous, coquillages à pourpre phénicienne, de races noire à blanche, avec ou sans épines, avec ou sans rayures. En fait, les milieux lagunaires encouragent le mélanisme chez les mollusques testacés, ce qui fait qu’il y a des noirs partout, dans le monde entier… Ils ne sont pas regroupés dans un bassin génétique distinguable… C’est ballot, hein ?

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Riche

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ALLAN ERWAN BERGER   Je suis riche. Horriblement riche. Auparavant j’étais pauvre. Horriblement pauvre. La misère vous arrache à vous-même, elle vous attaque et veut vous tuer. Il est facile, quand on est pauvre, d’être jeté à la rue, souillé, détruit irrémédiablement. Il est facile de se perdre, et de voir son esprit corrompu, abaissé jusqu’à la plus fangeuse des animalités torves. Quand on est pauvre, c’est le monde entier qui fait tout pour te réduire en bouillie. Et plus on est pauvre, plus on est à la merci de l’extérieur hostile.

Mais riche ! Mais très riche ! Alors on se perd soi-même. Car te voici le pire ennemi de tout ce qui t’est extérieur, et si tu n’y prends garde, non seulement tu détruiras cet extérieur mais tu te détruiras toi-même, tout seul, par excès d’outrances comme, pauvre, tout te détruit par excès de violence sur ton insignifiante personne. Riche, tu es trop signifié.

Le mot vient du pouvoir : riki, dont on devine une parenté avec le roi, rex. Le puissant. Le puissant définit, en creux, la foule des impuissants par statut : le possédant se décrit par ses possédés et les dépossédés. Roi et sujets, dominant et dominés, riche et pauvres. L’un ne va jamais sans les autres puisque l’un se nourrit des autres.

Je suis devenu très riche… On le devient de trois façons : par le vol, par l’héritage, ou par hasard. L’honnêteté et les scrupules ne mènent jamais à la richesse, et l’on comprend pourquoi : riche tu deviens l’adversaire de tout.

Riche tu t’ennuies, rien ne te taraude plus que des conflits que tu t’inventes contre d’autres riches. Pour vivre intensément il te faut multiplier les crimes, et plus le temps passe, plus tu deviens insensible à ces menus plaisirs que sont l’extorsion, la dépossession, la captation, la corruption, l’amassement d’or et de pouvoir. Tu t’emmerdes, tu prends des risques gigantesques qui te font exulter, puis rire, puis simplement sourire. Tu t’accoutumes. Drogué au gros pognon, tu atteins le seuil où ta richesse est trop forte pour toi. Tu sens frémir le désir du suicide.

Les grands riches se ruinent en yachts, en casinos, en tableaux, en tout ce qui ruine. Les grands riches sont trop riches, ils le sentent et s’attaquent eux-mêmes. Ils sont comme les pauvres : si éloignés du sort commun qu’ils en deviennent insupportables. Mais comme on n’a que très rarement vu des pauvres tuer des riches, tandis que les riches tuent les pauvres en abondance et en toute impunité, ce sont les riches et eux seuls qui peuvent se détruire, quand ils ne supportent plus cette existence obscène. C’est leur destin, c’est leur mission : ils deviennent dingues, alcooliques, camés, ou criminels, aventureux, cherchant les pires dangers, les trouvant parfois ; leur esprit s’effondre, ou leur morale se liquéfie et, de sursignifiants qu’ils étaient, ils deviennent asignifiants, incompréhensibles, irréels. Ils deviennent de vrais dieux, bien surréalistes.

Tout comme les grands pauvres, les grands riches échappent à l’humanité commune ; les voilà monstres. Raison pour laquelle instaurer un seuil maximal de revenus est une chose admirable, car ainsi non seulement on peut envisager, avec l’argent récupéré, l’instauration d’un revenu minimal, afin que les pauvres n’implosent pas, mais le revenu maximal empêche les riches d’exploser. Tout le monde y trouve son compte. La morale peut enfin pénétrer dans la pièce, s’enfoncer dans le canapé et prendre la télécommande. La société redevient saine.

Et que l’on ne me dise pas que c’est impossible : les grands riches gagnent des mois entiers à chaque jour qui passe. 6000 euros par jour en moyenne, en 2012, pour les patrons du cac40, contre 47,50 bruts pour ceux de leurs employés – et ils sont nombreux – à être payés au SMIC.

Ce 5 mai 2013…

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Place de la Bastille avant les premiers discours. CC BY-3.0

ALLAN ERWAN BERGER   Ce 5 mai 2013, il a fallu que j’y aille. Pensez donc : j’allais enfin côtoyer des gens qui faisaient la promotion de la Sixième République ! Dans la vie de tous les jours on les rencontre séparément, au café, à la boulangerie, derrière une caisse… On les rencontre certes un peu partout mais isolés, en état presque de siège. Insultés, haïs, méprisés par les médias, et surtout niés dans leurs espérances comme dans leurs prétentions. Car voilà : nous n’existons pas.

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Peu à peu la Place de la Bastille se remplit. Des petits marchands circulent, flairant l’aubaine. On fait signer des pétitions, on chante, on ajuste son déguisement. Et Paris sans voitures se met à sentir bon. CC BY-3.0

Hier, dans les écrans d’Atlantico, Benoît Rayski nous a craché un fier jet de venin. Depuis longtemps la Droite souffrait à cause de Cabu et de son beauf irréfutable, facheux sexiste facho machiste, gros con vulgaire. Rayski propose le concept de beauf de gauche, et ses internautes s’y précipitent, réjouis et soulagés. Enfin ils tiennent leur revanche ! Voici, ce 5 mai, la manifestation des sales cons. Préparez votre seau à vomir, car nous sommes hideux.

LE DÉFILÉ DES BLAIREAUX

2013_05_06_002Quittant la place, je me dirige vers la gare de Lyon à la recherche du début du cortège, qui n’en finit pas de se densifier. Des orateurs se succèdent au micro d’une tribune invisible. Leurs paroles volent au-dessus de nos têtes. Il n’y est question que de la Sixième. On sent que cela passionne. C’est le sujet principal de la journée. Tout ce que nous vivons chaque jour en représente l’amont. La Sixième, qui procède de nos misères, ouvre la porte sur l’aval. Nous ne voulons plus être des sujets. Et nous avons nos idées : dans la foule, souvent les gens brandissent des panneaux ou des calicots avec des conseils portant sur les meilleurs moyens d’assembler une Constituante qui soit solide, impartiale, non truquée, non truqueuse. Les balais d’aujourd’hui ne sont clairement pas une fin, mais un préalable. La richesse de notre espoir dépose sur les visages des sourires.

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« Une ciquantaine de militants d’EELV » se seraient joints à la manifestation, a-t-on dit ici et là. Les drapeaux verts étaient pourtant plus nombreux. Voici un groupe, qui va former un bloc derrière son calicot. Le temps passant, les tissus verts et rouges se mélangeront un peu partout le long du défilé. CC BY-3.0

La beaufitude dont nous sommes attaqués semble ne pas laisser beaucoup de traces. C’est bien là le problème : répliquer à un trait demande un minimum de pertinence. Das le car à l’aller, autour de moi les gens étaient des enseignants, des consultants, des syndicalistes, des étudiants, des chercheurs. Rayski a rêvé ses beaufs incultes. Son pétard fera long-feu, et seuls les faibles d’esprit persisteront à vouloir en faire un argument.

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En avançant dans la rue de Lyon, je double un autre groupe d’Écologistes, que le voisinage d’horribles Communistes ne semble pas indisposer. CC BY-3.0

Toujours pas de nouvelles de la tête du cortège. La foule pourtant s’agglutine. Une fanfare éclate, et couvre par vagues les paroles de l’animatrice, qui annonce… Eva Joly !

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Voici les premières arches. La Coulée verte, qu’elles soutiennent, est une ancienne voie ferrée. Elle est pleine de gens qui observent quelque chose. La foule, ici, semble attentive. Je distingue, au carrefour avec l’avenue Daumesnil, un grumeau de cameramen, des projecteurs, et un petit podium. Voilà les orateurs ! CC BY-3.0

Tournant le dos à la Bastille, s’adressant à la gare de Lyon, de sa petite voix Eva Joly explique et instruit. Les gens semblent honorés de sa présence, qu’ils interprètent comme une caution. Non nous ne sommes pas des fous exaltés.

2013_05_06_006C’est donc ici que se tiendra le carré de tête. Par terre, contre une arche, voici la corde de l’enceinte qui attend, gardée par des volontaires. Tout à l’heure, les politiques se glisseront à l’intérieur. La foule, très compacte, n’envahit pas cet espace. On écoute EvaJoly.

Il est quand même dommage qu’on ne puisse avoir accès à la face ventrale du personnage. Ce sont les télévisions qui en ont l’exclusivité. Tout se passe comme si, encore une fois, les médias devaient se tenir entre les orateurs et nous.

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Unilever écoute la candidate Écologiste, l’ancienne juge. On sent beaucoup de respect. Nulle familiarité décontracte n’émane de cette masse de gens assemblés. On se tient droit. CC BY-3.0

Nous avons dépassé monsieur l’Éléphant, qui est de toutes les manifestations de la Gauche. Nous avons longé des stands pour la Sixième République. Le dernier Siné mensuel était vendu à la criée par une jeune fille qui saurait tout à fait se tenir devant un micro.

Voici Pierre Laurent qui prend la parole. Son arrivée m’a surpris alors que je travaillais à contourner la foule extrêmement pressée qui entoure le podium. Je n’ai pu, à cause de ces foutues caméras qui bloquent tout, saisir une bonne image de cet homme. La voix est claire, le ton claque. Et les gens réagissent. Tout à l’heure ils se taisaient ; maintenant, moins intimidés, ils commentent. Je remarque très étonné que l’on ne se grimpe pas les uns sur les autres pour approcher au plus près des représentants. Le gueux FdG est poli.

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Et c’est au tour de Mélenchon. N’ayant pas trop envie de s’adresser aux caméras, ils se tourne vers sa droite pour parler aux drapeaux, vers sa gauche pour parler à la Coulée verte, en alternance. CC BY-3.0

Le temps s’arrête. La joie prend chair dans les phrases. Quelques mots honorant les syndicalistes, qui prennent les coups pour tous et brûlent leurs vies au combat, soulèvent des approbations étouffées. Puis la Sixième redevient le grand sujet. C’est à la population de s’emparer de son destin ; les politiciens de l’ancien monde doivent se reculer dans l’ombre. Les compromissions qu’ils défendent sapent toute la société. C’est un fait notable, tout de même : les représentants du Front de Gauche travaillent à se mettre au chômage !

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Sous la magie de nos idées, même les feux de circulation prennent les bonnes couleurs. CC BY-3.0

Combien de gens ai-je pu rencontrer, qui se verraient bien Constituants ! Cette affaire les passionne. Mais voici comme les médias ont travaillé à faire de cette manifestation un défilé anti-Hollande. Dans la foule ont circulé des journalistes, par paires, souvent des deux sexes. Voici par exemple un duo : la fille, qui conduit l’équipe, tient le micro. Elle avise un gars qui a de la trogne. Elle lui colle sans honte aucune ses seins sous le nez, et très aguicheusement l’invite à s’exprimer. Le caméraman a un regard pas franc. Je m’arrête et observe. J’entends les paroles. L’interviewé commence par causer, à longues phrases, de la Sixième République, des changements nécessaires, de la moralisation, de la prise en main des affaires de la Cité par ceux qui y vivent et l’entretiennent. Mais la journaliste recadre le bonhomme, et l’oriente sur François Hollande. Ô pauvre innocent qui te saisis de la perche qu’on vient de te tendre : voilà que tu dis tout le bien que tu penses de notre président ! Et comme tu l’assaisonnes ! Derrière son appareil, le caméraman affiche un rictus satisfait. La fille remercie. Le duo replonge dans la foule à la recherche d’un autre gogo, mâle ou femelle. Le soir, dans le car, nous écouterons les flashes-info d’Europe 1, de RTL, de France-Inter : il n’y sera question que de la manifestation anti-Hollande. L’auditeur comprendra, preuves audio à l’appui, que les manifestants n’avaient rien à foutre de cette Sixième République. Ou si peu ! Bref, entre le score calamiteux de la manif, et les préoccupations de cette populace, MélAnchon aura tout faux. Des experts le démontreront, pondérés, polis, évidemment désolés pour cet imbécile populiste. Mais quelle idée, aussi, que de brandir la menace du terrible balai !

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Ébranlement de la manifestation. De part et d’autre du carré de tête, et surtout dans sa vague d’étrave, c’est le foutoir le plus instable. À propos, saurez-vous trouver Charlie ? Cliquez sur l’image pour en charger le fichier original. CC BY-3.0

La manifestation se met en marche. Une foule se presse loin devant le carré de tête, dans l’espoir d’atrapper un bout de vision des figures saintes. C’est ici comme lors d’une procession, lorsqu’on promène des statues que les fidèles voudraient embrasser. Ce n’est pas un culte, mais beaucoup d’amour et de reconnaissance. C’est pourquoi, devant les politiques, tenant bien au carré la corde de l’enceinte inviolable, des membres du service d’ordre font bouclier, et refoulent le plus poliment qu’ils peuvent, mais avec énergie, les gens qui se précipitent pour voir. Ces grands glissements de foule obligent le carré de tête à s’arrêter souvent, pour que la masse retrouve une respiration, et qu’on évite autant que faire se peut de créer des accidents. Voyez, sur l’image ci-dessus, la joie partout !

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Au cœur du cortège, Avenue Daumesnil, un carré du Front de Gauche. Cela fait trois heures que nous sommes assemblés, et nous avançons au pas du visiteur de musée. CC BY-3.0

Les balais sont de toutes les tailles, de toutes les formes, et de trois couleurs : soit paille, soit rouge, soit vert. De temps en temps une chorale lance une bordée de slogans qui finit sur un cri sauvage. Ça rigole, ça rit, ça sourit. Le soleil tape, mais il y a de l’air.

LES VISAGES

Le blogueur RVA, dans sa non-manifestation avec les bolcheviks n’a pas vu de visages souriants. Je l’explique aisément, pour deux raisons :

  • D’abord, il est assez fréquent qu’un compte-rendu reflète d’abord l’état d’esprit de la personne qui le rédige. Par exemple j’étais content, j’ai donc surtout vu des gens contents. Et je les ai photographiés. RVA, qui n’est absolument pas du FdG, n’avait aucune raison de frétiller. Il fut donc plus sensible à la lassitude des visages. Voilà ce qu’il restitue : …question cris, chants, hurlements et joie on pouvait repasser. C’était presque une manifestation silencieuse à part quelques tentatives de crieurs professionnels ou camions à musique.
  • Ensuite, RVA s’est posté sur la fin du parcours, boulevard Diderot. Je jure que lorsque nous fûmes enfin parvenus au dernier tiers de ce boulevard, nous en avions tous marre. Ça n’avançait pas, il faisait chaud, les cafés étaient bondés et les jambes faisaient mal. RVA a donc fort logiquement vu plein de gens, dont Mélenchon, qui tiraient la gueule.

Mais au début, c’était autre chose…

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Place de la Bastille, deux dames discutent au milieu de la foule qui se ramasse. CC BY-3.0

Quand se partagent de la ferveur, et de l’espoir, et tout cet étonnement de se compter autant à croire en un même faisceau de possibilités, les regards s’entrecroisent et se cherchent, réactifs, prêts à communiquer. C’est tout à fait flagrant sur cette image :

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Gens attentifs et curieux de tout, causant avec des inconnus. Cliquez sur l’image pour en charger la version originale, qui est en CC BY-3.0

Et ici, saurez-vous me dire si on fait la gueule, et pourquoi ?

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On dirait bien que nous voici harassés. Les regards ternissent et, quand ils ne sont pas concentrés sur la fatigue qui monte, ils deviennent méfiants. Non ? CC BY-3.0

Eh bien non !

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Trente secondes après avoir pris la photo précédente, je prends celle-ci. Ont-ils bien l’air malheureux, ces pauvres marcheurs ? CC BY-3.0

J’aurais envie d’écrire : tout est à peindre. David l’officiel peinturlureur de la Révolution aurait été emballé par tant de sujets. Tenez, voici un homme désolé, pour l’ami RVA :

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« Je ne réussirai donc pas à me mettre à l’ombre » semble penser ce manifestant. À moins qu’il ne songe mélancoliquement à un Perrier-citron ? À sa fille qu’il ne verra pas avant son prochain week-end de garde ? Ou bien est-il profondément dubidatif devant ce qu’il vient d’entendre ? CC BY-3.0

L’interprétation des images est presque toujours inexacte. Il n’en va pas de même avec les sons. RVA, qui n’est vraiment pas un gauchiste rouge, écrit avec droiture : Contrairement à ce que les médias TV ont raconté comme France 2, je n’ai pas entendu de slogans et encore moins de slogans anti-hollande. Ce n’est donc pas une manifestation anti hollande ! Sinon je serais resté chez moi, ou je serais rentré.

Je suis bien d’accord. L’anti-hollandisme c’est bon sur Twitter, mais en manif pour une Sixième, ce serait un peu hors-sujet. Voyez comme RVA est honnête, et comparez à mes duos de journalistes dont j’ai causé plus haut, qui tous cherchaient la même chose : des injures, des vilaines paroles… et qui, ne pouvant toujours les obtenir spontanément, ont travaillé à les faire naître. Voilà ce qu’est la télévision : un endroit où l’on fabrique des histoires, que l’on fait ensuite passer pour de l’information. Internet, en autorisant la consultation de centaines de sources libres, contradictoires, sérieuses ou connes, légères ou argumentées, permet de se forger un aperçu bien plus juste de n’importe quel événement.

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Après la dispersion. Les provinciaux cherchent leurs cars. CC BY-3.0

Dans le car, pendant le retour, la radio annonça les chiffres « de la Préfecture » : énorme éclat de rire. Merci pour cette bonne blague, messieurs du ministère. Nous avons observé vos policiers qui nous protégeaient de la circulation, comptaient, filmaient, ou cherchaient, dans les foules, le cinglé imprévisible. Vous salopez leur réputation avec votre communiqué futile, mais la honte en rejaillit sur vous, tandis qu’ils ne peuvent que se taire.

FIN DE LA MANIFESTATION DES BEAUFS DE GAUCHE.
À TRÈS BIENTÔT POUR DE NOUVELLES GLAIRES.


À LIRE

Un commentaire intéressant de monsieur Michel Koutouzis sur la restitution médiatique de l’histoire en marche, avec une prise de position : Les promoteurs du chaos sur Mediapart.

Les deux France d’un certain 5 mai 2013

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Victor Hugo versus le Gnome de la nuit

ALLAN ERWAN BERGER Le 5 mai 2013 deux France défilèrent. La France bleue à l’ouest, la France verte à l’est.

À l’est la France verte, vert-pomme ou vert-feuille, vert d’eau, vert frais, portera ses espoirs de libération de la politique, par la destruction du temple à l’intérieur duquel la pauvre est enfermée. Cet édifice est depuis trop longtemps carié de circuits souterrains, invisibles chemins d’initiés qui fragilisent tout pour la satisfaction de quelques avidités salaces. Infesté de marchands qui prétendent y régner par prêtres interposés, encombré d’icônes mensongères, il pue. La France verte n’en peut plus de ce temple, elle veut un amphithéâtre.

La France bleue marine et vert-de-gris, la France rance, brune, blanche, raciste, capitularde et collabo, ayant décidé de parasiter l’action de la France verte en se greffant sur son calendrier, portera le même jour son amour pour la Restauration, et sa haine de tout ce qui émancipe. Son dégoût porte moins, du reste, sur la corruption que sur la destruction des anciens codes ; c’est la France du mouton qui hurle avec les loups, la France du chacun sa merde et Dieu pour tous, la France où le vainqueur a tous les droits, les vaincus tous les devoirs. C’est la France où les faibles n’ont pas de voix, et où tout doit se soumettre. C’est la France des dominés et des dominants, des larbins et des maîtres. Ennemie jurée de 1968, ennemie même de 1944, c’est la France des estrapades, des roues, des exécutions publiques ; c’est la France des mouchard et des bagnes, la France de la censure, la France émeutière, infantile, terrorisée, mortelle, celle qui se délecte du voyeurisme et des jugements sommaires.

La France verte, elle, n’est ni soumise ni collabo ; au contraire elle est collaborative. Elle participe, elle échange, elle s’enrichit de ses partages. Elle ne s’empare de rien contre le droit des gens, car elle est droiture ; elle ne murmure pas en douce contre les grands voleurs, et ne s’incline pas devant eux en rêvant de leur impunité. La France verte c’est la France des associations, des artistes, des philosophes. C’est la France des gens qui enrichissent la France : c’est la France des enfants et des maîtresses d’école, la France qui cherche et qui enseigne, qui trouve et qui distribue ses trouvailles. C’est l’anti-France de la France rance.

Le 5 mai 2013, la France verte a battu le pavé en chantant demain. La confrontation s epoursuit trois ans plus tard. La France rance chantera hier, et battra le tambour. Faites votre choix, et maudits soient les indifférents car c’est par eux que pénètre la faiblesse d’esprit, qui ouvre la porte aux invasions et à la perte de toute joie. Veuillez vous défendre!