Ces mots qu’on ne cherche pas…

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DANIEL DUCHARME   Il est rare qu’on prenne le temps de chercher, dans un dictionnaire courant comme Le Petit Robert ou Le Petit Larousse illustré, des mots usuels comme amour, amitié, mariage, mort, pluie, trahison, etc. Normal, me direz-vous, puisqu’on en connaît déjà les définitions. Pourtant, c’est souvent de ces mots que l’on discute lorsqu’on se réunit autour d’une table avec des amis. C’est aussi ces mêmes mots qui figurent dans les chansons, dans les poèmes ou dans les films que nous allons voir au cinéma. En fait, on ne se donne jamais la peine de réfléchir à la portée de ces mots justement parce qu’ils sont si simples, si connus, si familiers, en somme, qu’on n’en voit pas l’utilité. Mais, ce faisant, on omet que ces mêmes mots revêtent un caractère personnel du fait qu’ils ont une résonance particulière pour chacun d’entre nous.

Si personnel soit-il, ce dictionnaire obéit à des principes éditoriaux dont voici la substance:

— Chaque mot se présente sous la forme d’uniterme, comme dans les dictionnaires courants.
— Seuls les noms communs, c’est-à-dire les substantifs qui figurent déjà au dictionnaire, font l’objet d’une entrée.

Cet essai est une œuvre ouverte et, comme on dit sur le Web, en constante progression. Je vous remercie de contribuer à son enrichissement par vos commentaires. Et voici un exemple du type d’articles que je fais sur ces mots qu’on ne cherche pas:

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Pauvreté :

Le Petit Robert (1987) définit la pauvreté par « l’état d’une personne qui manque de moyens matériels, qui manque d’argent. » Le dictionnaire s’appuie aussi sur l’insuffisance de ressources pour préciser cette notion qui repose essentiellement sur le concept de manque, sur ce qu’on n’a pas en comparaison avec ce qu’on pourrait ou devrait avoir. Personnellement, je ne suis pas à l’aise avec cette vision trop étroite de la pauvreté. Après tout, je suis originaire d’une famille pauvre qui a vécu dans un quartier pauvre au milieu de voisins et amis qui étaient aussi pauvres que nous. Puisque nous étions tous pauvres, nous n’avions pas nécessairement l’impression d’être en état de manque. Cela s’expliquait sans doute par le fait que, contrairement aux pauvres d’aujourd’hui, nous ne partagions pas la vie quotidienne de ceux qui possédaient toutes ces choses que nous ne pouvions acquérir, même en rêve. En conséquence, l’élément comparable – les possédants – ne faisait pratiquement partie que de notre imaginaire, un monde presque inaccessible tant nous vivions renfermés sur nous-mêmes avec notre culture, nos valeurs et nos traditions religieuses. Si on ajoute à cela que ces possédants parlaient une langue étrangère, on comprendra mieux que la distance qui nous séparait d’eux s’avérait quasiment infranchissable.

Depuis lors, à l’instar de la plupart des pays occidentaux, le Québec a bien changé et, depuis les années soixante, grâce à l’accès au crédit à la consommation, les enfants des ouvriers se sont hissés au niveau de la classe moyenne, laquelle regroupe dorénavant la majorité de la population. Une population endettée, certes, mais qu’on ne peut plus qualifier de pauvre. Aussi la pauvreté constitue-t-elle un phénomène marginal, et ceux qui en font partie – les pauvres – sont des proscrits qu’on préfère tenir à l’écart. Récemment, dans un quartier de Montréal, plusieurs propriétaires ont porté plainte suite à l’annonce de la construction d’un immeuble dédié aux logements sociaux : la proximité de ces pauvres allait diminuer la valeur de leurs propriétés…

Alors, qu’en est-il de la pauvreté aujourd’hui ? Cette question, je n’ai cessé de me la poser tout au long des mes séjours aux Comores et au Cap-Vert (1988-1994), dans ces pays où les gens sont pauvres comme nous-mêmes nous l’étions dans certains quartiers de Montréal dans les années 1950. En clair, cela signifie que, tout comme nous, ils avaient à manger, sans pourtant être en mesure de s’offrir certaines choses au quotidien ; qu’ils étaient logés, sans pour autant posséder les meubles les plus chics ; qu’ils pouvaient permettre à leurs enfants d’aller à l’école, même si les études supérieures exigeaient un lourd sacrifice pour les parents. Surtout, comme nous-mêmes, malgré leur pauvreté, ils faisaient partie prenante d’une civilisation dans laquelle, collectivement, ils se reconnaissaient, partageant un ensemble de valeurs qui leur permettaient de vivre dans une relative dignité.

Aujourd’hui, la pauvreté a changé de visage ; elle arbore maintenant des aspects extrêmes : des sans-abris, des familles disloquées, des enfants abandonnés, etc. En fait, la pauvreté frappe de plein fouet ceux qui ne disposent d’aucune structure de pensée pour soutenir leur existence, pour guider leurs actions. Autrement dit, la pauvreté est d’abord culturelle, culture étant pris ici dans son sens originel, soit celui de civilisation.

La pauvreté n’est plus tant économique que sociale. Elle est le lot des laissés pour compte, des toxicomanes, des hommes ou des femmes en situation de chef de famille monoparentale, un concept utile pour ceux qui cherchent à masquer le phénomène de plus en plus inquiétant de l’abandon des enfants par leurs parents, particulièrement par leurs pères. Bref, les pauvres d’aujourd’hui sont les victimes d’une civilisation qui a rompu avec ses fondements.

Mais ces pauvres occidentaux sont-ils autant démunis que ceux que l’on retrouve aux Comores, au Cap-Vert ou dans un quelconque pays du Sud ? Je ne le crois pas… car, à mon avis, les seules personnes vraiment victimes de la pauvreté, en état de manque quasi permanent, sont les personnes âgées qui ne sont plus en mesure de générer des revenus pour survivre et qui sont, la plupart du temps, abandonnés par leur famille. Ceux-là sont vraiment pauvres… au point d’en mourir. L’écrivain français J.M.G. Le Clézio, prix Nobel de littérature en 2008, ne s’y est d’ailleurs pas trompé. Dans un entretien qu’il accordait au Magazine littéraire en novembre 2008 (p. 99), il disait : « Je pense qu’il est difficile d’imaginer pire chose que la détresse d’une personne âgée, seule dans une ville, vivant presque sans rien, dans un taudis […] On retrouve régulièrement des gens de 70-80 ans, morts de faim, dans des réduits insalubres, qui n’ont pas osé demander de l’aide. »

La canicule de l’été 2003 en France lui a donné raison : on retrouva, une fois la situation climatique revenue à la normale, des centaines de vieux morts dans des appartements parisiens. Personne ne s’était inquiété d’eux.

Quant aux autres, les pauvres des sociétés occidentales, je persiste à déclarer que leur pauvreté est d’abord et avant tout culturelle, un manque qui les empêche de vivre dans la dignité. J’entends le bruit de ceux qui s’apprêtent à monter aux barricades. Qu’ils y montent… J’ai vécu avec moins de 1000 dollars par mois de 18 à 37 ans. Je n’avais alors ni maison ni voiture ni meuble dignes de ce nom, mais je n’étais certes pas pauvre… Je vois maintenant des jeunes, avec tous les gadgets électroniques en vogue, qui s’enfoncent irrémédiablement dans la pauvreté, ces jeunes dans des quartiers près de chez nous… à l’ombre des écoles, des bibliothèques et des musées qu’ils ne fréquentent pas. Alors, je pose la question : comment peut-on être pauvre quand on a un ordinateur à la maison et un smartphone dans sa poche ? Comment peut-on être pauvre quand on a au bout des doigts Wikipédia, Gallica, BAnQ, etc. ?

Si manger n’est pas un problème, vivre en est un, assurément, et la pauvreté revêt un autre visage. Un membre d’une famille africaine, malgré le manque matériel, vit indéniablement mieux qu’un ressortissant d’une famille disloquée d’un quartier « sensible » d’une société occidentale.

Le manque est ailleurs ; la pauvreté aussi.

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site elpediteur.com

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