Amsterdam (Ian McEwan)

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DANIEL DUCHARME   Ian McEwan est l’auteur du roman Expiation (Atonement) qui est à l’origine du film du même nom, le très beau film du réalisateur britannique Joe Wright. Le film Expiation m’a conquis pour ses images, sa musique, son scénario et, enfin, sa narration de type classique. Rien de tel, toutefois, dans Amsterdam dont chacun des chapitres met en scène, en parfaite alternance, Clive et Vernon, deux amis qui se fréquentent depuis plus de trente ans. Le premier, Clive, est un célèbre compositeur de musique classique qui, au moment des faits, a reçu la commande d’écrire une symphonie dédiée au millénaire – l’an 2000. Le second, Vernon, est à la tête du journal londonien The Judge, un journal respectable qui se doit de l’être un peu moins s’il veut augmenter son lectorat, seul moyen d’assurer sa survie dans un mode médiatique férocement compétitif. Les deux amis appartiennent à la génération des baby boomers, de ces individus «nourris dans la situation d’après-guerre du lait et du jus vitaminé de l’État, puis soutenus par la prospérité timide, innocente de leurs parents, pour atteindre l’âge adulte en une période de plein emploi, d’universités nouvelles, de bons livres de poche, sous le règne néoclassique du rock and roll et des idéaux qu’on pouvait se permettre» (p. 24). Conscient de leurs privilèges, McEwan ajoute: « Lorsque les barreaux de l’échelle s’étaient rompus derrière eux, lorsque l’État était passé de la providence à la mise au pas, ils se trouvaient déjà en sûreté, ils avaient consolidé et entrepris d’établir tel ou tel élément de leur existence – goût, opinion, fortune.» (p.24)

Amsterdam débute à l’enterrement de Molly Lane, la maîtresse commune de Clive et Vernon qui en ont gardé un souvenir impérissable. Mais Molly a aussi été l’amante du ministre des Affaires étrangères, Julian Garmony, avant d’unir sa destinée à George Lane, un homme terne, mais riche, qui a su créer le vide autour d’elle, au point de refuser l’entrée à chacun d’entre eux pendant la lente agonie de sa femme. De cela, Clive et Vernon lui en veulent, bien entendu. Et ils en veulent aussi au ministre Garmony qui ne s’est jamais gêné pour les mépriser, surtout Clive dont il décrie la musique. Or, quelques jours après l’enterrement, George contacte Vernon pour lui remettre des photographies de Garmony prises par Molly à l’époque où elle fréquentait ce ministre qui, bien entendu, ne l’était pas encore. Ces photos fort suggestives le montrent en petite tenue féminine, presqu’en travesti. Vernon y voit l’occasion rêvée de rehausser les ventes de son journal en provoquant un scandale politique sans précédent. Contre l’avis de Clive qui, malgré sa haine du ministre, se refuse à adopter une telle conduite, Vernon publie ces photos à la une du Judge, ce qui entraîne sa chute, puis sa démission. Pendant ce temps-là, Clive est en plein processus de création, situation difficile qui le conduit aussi à certaines extrémités. Pourquoi avoir choisi Amsterdam comme titre de ce roman? Tout simplement parce que c’est dans cette ville que se conclut le récit, lors d’une réception pendant laquelle les deux amis, brouillés puis réconciliés, se rencontrent, la veille même de la première de la Symphonie du millénaire.

Il y a tout de même un élément commun entre Expiation et Amsterdam. En effet, dans les deux cas, une question d’éthique est à la source du déclenchement d’une série d’événements qui conduisent les héros à leur perte. Dans Amsterdam, toutefois, l’accent est davantage mis sur la morale, l’ambition, l’hypocrisie, les jeux malsains, bref la complexité des relations humaines en cette fin de siècle, alors que, dans Expiation, c’est la culpabilité, l’attitude du héros face à sa faute, qui est le moteur du récit.  Dans Amsterdam, le comportement moralement douteux des deux héros ne donne pas lieu à l’expression d’une culpabilité, et cela tient sans doute à la conclusion du récit que je vous invite à découvrir par vous-même.

Que penser de Amsterdam? À mon avis, il s’agit d’un très beau roman dont on a gâché la fin… Beau roman parce qu’il fourmille de pages sublimes sur le vertige de la création au moment où tout homme est en proie au doute quand la mort approche en raison du processus normal de vieillissement des corps. D’ailleurs, les deux amis ne craignent pas de regarder la mort en face. En témoigne ce passage: «La résidence médicalisée, la télé dans la salle commune, le loto, et les vieillards avec leurs clopes, leur pisse et leur bave. Il ne l’accepterait pas » (p. 37). C’est de Clive que l’auteur parle, ce même Clive qui, en cas de maladie grave, propose un pacte de suicide assisté à son ami Vernon qui l’accepte sans problème. Alors, que reste-il à faire? « Créer quelque chose, et mourir » (p. 31), la création étant «une façon de nier le hasard qui nous engendre, et d’écarter de soi la peur de la mort» (p. 92). Un beau roman, donc. Et qui, en plus d’être beau, s’avère très éclairant sur la société contemporaine, notamment la société anglaise des années d’après- Thatcher. Mais Amsterdam est un roman dont la fin est gâchée, toutefois, parce qu’à ces pages sublimes succède une conclusion grotesque, une farce macabre à laquelle je n’ai pas cru un seul instant. Cela dit, plusieurs critiques pensent autrement. Tout jugement est arbitraire, comme on sait. Mais ce qui ne l’est pas, c’est que Ian McEwan est un écrivain majeur de la littéraire anglaise du tournant du siècle, du 20ème, bien entendu.

Né en 1948 à Aldershot (Royaume-Uni), Ian McEwan écrit depuis les années 1970. Il a publié plusieurs romans, recueils de nouvelles et œuvres dramatiques, notamment des scénarios pour le cinéma. Parmi ses romans les plus marquants, citons Un bonheur de rencontre (Seuil 1983), Les chiens noirs (Gallimard 1994) et Expiation (Gallimard 2001).  Amsterdam s’est mérité le prestigieux Booker Prize en 1998. Pour en savoir davantage sur Ian McEwan, je vous invite à consulter son site web : http://www.ianmcewan.com/

Ian McEwan. Amsterdam / traduit de l’anglais par Suzanne V. Mayoux. Paris, Gallimard, 2001.

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site elpediteur.com

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