CONTRE VENTS ET MARÉES (Mariette Théberge)

On ne jette pas des mots sur une feuille de papier
Uniquement pour jeter des mots sur une feuille de papier
(p. 34)

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YSENGRIMUS   La poésie de Mariette Théberge se présente comme une suite de courts textes mobilisant une versification libre, déliée et naturelle. Toute prosaïque, elle sonne parfois presque comme de la prose (d’où le sous-titre du recueil: Poésie et prose) La palette est, l’un dans l’autre, diversifiée car, sur un ensemble de thèmes volontairement restreint et dans un style sobre, sciemment convenu mais sans excès archaïques ou académiques, la poétesse avance un travail textuel proposant une fort intéressante jonction entre tradition et modernité. On sait très honnêtement pondérer le lyrisme et le vibrato des émotions.

État d’âme, état d’amour

Entre l’ombre et la lumière
Entre chien et loup
Mon âme vagabonde
Rejoint la rivière

État d’âme, état d’amour
Traîner la nuit
Saisir le jour
Et tout soudain s’évanouit

Pas de deux ou valse des fleurs
Sous l’alcôve se glisse
Le corps de l’amant
Éperdu de tant de liberté

Apprécier la douceur du moment
L’envelopper de sa folie
Consoler sa peine
En prolongeant la nuit
(p. 45)

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On sait aussi, tout aussi finement, jouer de poésie concrète, en allant chercher des présentations combinant avec bonheur naïveté picturale, couleurs primaires, mouvements fondamentaux, et tendresse simple de l’évocation.

Vie de quartier

Dans sa cour près de la margelle
Une petite fille joue à la marelle
Allez va! Saute jolie sauterelle

Devant la grande maison blanche assise sur le gazon
Une jeune demoiselle attend son compagnon
Sous le grand érable, presque centenaire
Des petits garçons chahutent sans raison

Des amoureux heureux de se retrouver
Main dans la main vont se promener
Il fait si bon dans le vieux quartier

Sur le pont jonchant la rivière
Maître héron vient se poser
Comme il a l’air fier sur un seul pied
Sur la grande rue et de chaque côté
De magnifiques petites maisons colorées
Qu’elles soient anciennes ou victoriennes
Toutes ont une histoire à raconter

Celle du médecin, du quincaillier
Du forgeron ou du boulanger
Sans laisser en reste le vieux moulin et son meunier
(p. 33)

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Le concret, tout comme l’intime, ne prive en rien la poétesse d’un sens assuré du grandiose et de la gravité. C’est que ses thèmes portent une douleur immanente, languissante et cuisante. Cela vous force nécessairement, au moins dans certains cas, à prendre de la hauteur, ou de la distance, ou du recul (historique ou géographique). Il faut savoir souffrir tout en ne geignant pas inutilement et ce… quitte à s’expatrier thématiquement, de temps en temps.

À Frédéric (Hommage à Frédéric Chopin)

Un piano pleure sa mélodie
Triste complainte du temps qui fuit
Une sérénade alourdie par la pluie
Chante le piano, chante sous ses doigts agiles
Comme elle est douce sa mélodie

Joue, Frédéric, joue encore
Joue plus fort encore
Joue les moi tes préludes
Comme jadis du temps de mes études

Le temps est gris à Varsovie
Voici que l’allemand surgit
Va Frédéric, joue encore plus fort
Fais-moi oublier cette guerre et tous ses morts
(p. 38)

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Les pleurs nous remplissent le ventre. Oui, c’est bien de cela qu’il s’agit. Mais la poétesse voit vite à retrouver ses déterminations profondes (la socio-historicité de son peuple, avant celle des autres peuples). Elle retrouve les regards et les cris qui sont ceux de sa terre, de ses berges, de son eau. Le monde naturel est celui auquel Mariette Théberge reste intimement chevillée.

Contemplation

Elle est là devant moi
Je la regarde et je l’observe
Quand elle se berce elle me berce aussi
Si elle tangue je tangue à mon tour
Je la contemple immobile dans la pâleur du jour
Je l’attends, je l’attends
C’est mon ami, ma sœur, c’est la mer
(p. 15)

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De fait, dans le travail de Mariette Théberge se fait sentir très calmement, très sereinement, la fameuse touche néo-terroir dont on parle tant, en ce moment. C’est le souvenir, sa prégnance, sa charge purifiée d’évocation qui porte une portion significative des envolées.

Souvenir de ma mère (extrait)

Dans la maison une odeur enivrante
Une odeur d’enfance, un parfum de bonheur
Celui du pain qui cuit qui me ramène au temps de jadis
Alors que je n’étais qu’une jeune écolière
Toutes les semaines, le vendredi matin
Maman cuisait son pain
(p. 25)

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Mais aussi (notamment de par l’évocation de la fatalité des cycle saisonniers, un des thèmes centraux de ce recueil) on assiste à la mobilisation dudit néo-terroir dans la manifestation de la lancinance et de la permanence de la douleur. Et, encore une fois, l’intimité avec la nature, le retour en elle, pourrait peut-être un petit peu, ici, nous guérir.

Visions automnales (extrait)

Je regarde immobile et blafarde
S’envoler les oies blanches et les outardes
Emmitouflée dans mon châle de laine
Oh! Comme j’aimerais qu’elles m’emmènent
Pour m’éviter une fois de plus
Que le froid d’octobre me prenne
(p. 58)

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On cherche le soleil, on cherche sa chaleur, son ardeur. On ne trouve que le froid. Le livide frisson qui est en nous, tout comme celui que nous impose fatalement l’implacable irréversibilité de l’avancée de la vie en ce monde.

Mars sur terre (extrait)

Je cherche éperdument le soleil
Afin qu’il m’apporte le bienfait tant souhaité
Je continue ma route, avançant lentement
Les arabesques du vent ralentissent mes pas
Mais encore et toujours je défie le froid
(p. 56)

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Mais alors quelle est donc cette douleur qui cherche tant à se dissoudre et se perdre dans le flux naturel, à y retourner, en aspirant tant à s’y abstraire, s’y éthérer, s’y apaiser. Une formulation un peu absconse (justement le type de formulation rebattue dont Mariette Théberge a la fine adresse de se tenir bien loin), parlerait peut-être de traumatisme infantile. On évoque plutôt ici la blessure d’un petit oiseau.

L’oiseau blessé

Un petit oiseau à l’aile brisée
Quelqu’un lui a volé son enfance
Brisé son âme et son innocence
Quelle profondeur a donc sa blessure?
Petit être sans défense et sans armure

Petit papillon, toi si gracile
Pourquoi tant de méchanceté, toi pourtant si fragile
Image parfaite de l’insouciance et de la beauté
Petit cœur pur désormais écorché
(p. 27)

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Cette cuisante blessure, bon, au mieux, on l’apprivoise, on l’intériorise, on se la fait vibrer dans le ventre. La nature (toujours la nature) nous y aide, crucialement. Cette envie presque viscérale qui nous tourmente finit par faire son chemin en nous, s’y installer, y perdurer, s’y étendre.

La fille de la mer (extrait)

Elle est la fille de la mer
Elle la connaît du plus profond de ses entrailles
Une envie presque viscérale la tourmente
Combien de fois elle a voulu la retrouver
Danser avec elle, laissant porter son âme
Sur les flots mordorés de la lune pleine de l’été
(p. 17)

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Mais, au bout du compte comme au bout de la péninsule, il ne faut surtout pas s’illusionner. Tout passe, tout est déterminé, comme condamné, frappé de mort. C’est l’avancée des saisons qui nous fournit, dans sa simplicité atavique, sûre, si parlante, la mise en forme de la conscience acérée de l’infaillibilité du fatal.

Visions automnales (extrait)

Octobre fait déjà apparaître
Ses gouttes d’eau aux parvis des fenêtres
Balayant tout sur son passage
Jusqu’aux derniers soubresauts de l’été
(p. 58)

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Devant un tel inexorable (le vieux clown auguste quitte les enfants, le cirque flétri part pour ne plus revenir…), c’est dans une forme fraîche et vive d’entendement abstrait qu’émergera, assez simplement, la sagesse. Ça va, ça va les saisons. On a compris. Les petits oiseaux blessés vont devoir, tourmentés autant qu’enquiquinés, vous traverser jusqu’au moment de terminer leurs trajectoires les pattes en l’air dans le neige. Bien compris, l’inexorable des saisons. Tout bon. Mais, hé, hé, regardez-moi donc ça… il y a aussi le hors-saison!

Hors-saison (extrait)

Ils [les petits oiseaux — P.L.] s’apprêtent à quitter pour leurs quartiers d’hiver
Refaisant ainsi le chemin à l’envers
Saison morte ou de transition
Tout simplement hors-saison
(p. 59)

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Il n’y a pas à chipoter. La sagesse s’extirpe de la roue des saisons. Oui, oui, la voici bel et bien hors-saison. En voilà une solide méthode d’encadrement thérapeutique (si vous me passez le mot) des douleurs de la vie. En voulez-vous une autre? Eh bien, pourquoi pas la profondeur d’un regard plein d’amour?

Profondeur

De la profondeur de ton regard
J’ai saisi la douceur de ton cœur
La grandeur de ton âme
Tel un soleil levant
Sur l’aurore de mon existence
(p. 48)

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Dans le cercle sobre, en cheveux mais bien coiffé, de ces quelques éléments thématiques, en tranquillité, en force, Mariette Théberge nous convoque à une rencontre simple, fraîche, unifiée. Une rencontre où la rusticité de vie touche la sagesse des nations tout autant que le bonheur de la formulation s’articule dans une langue simple, pour une poéticité bien tempérée. La langue, elle aussi, ici, porte un châle en attendant l’hiver et —surtout— en parlant parlure… Sur ce point, justement, avez-vous votre préférence?

Les mots (extrait)
Préférez-vous des mots de tous les jours?
Au revoir à bientôt merci ou bonjour
Sans les mots nul écrit
Sans eux que deviendrait la poésie?
(p. 34)

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Rien à redire qui ne soit redit. La poésie est ici. Vu que ce qui se dit se dit. Il faut tout juste lire. Le recueil de poésie Contre vents et marées — Poésie et prose contient 41 poèmes. Il se subdivise en cinq petits sous-recueils ou Parties: Vivre en ce pays (p 11 à 17), À ma famille (p 21 à 30), À mes amis poètes (p 33 à 38), États d’âme (p 41 à 51), et Les saisons de ma vie (p 55 à 61). Ils sont précédés d’une préface de John Mallette intitulée Lueur de printemps (p 5) et d’un texte de remerciements (p 6-7). La quatrième de couverture renseigne succinctement sur la biographie de la poétesse et sur ses influences premières en poésie. L’image de couverture est une photographie prise par Léona Gauthier et représentant le quai des Escoumins. Une photo en noir et blanc du grand-père de la poétesse apparaît dans le corps de l’ouvrage (p 22).

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Mariette Théberge, Contre vents et marées — Poésie et prose, Mariette Théberge, 2014, 63 p.

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Ysengrimus

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