Courir dans les bois sans désemparer (Sylvie Aymard)

DANIEL DUCHARME   J’aime les premiers romans, ces œuvres qui illustrent souvent le résultat de ce que l’auteur a enfoui au fond de lui pendant longtemps avant de l’exprimer, couché sur le papier, sous la forme d’un texte touffu, maladroit, souvent avec une abondance de mots qui provoquent le vertige. Les premiers romans que j’ai lus au cours de l’été 2008 – dont le sublime Sourire de loup de Monica Ali – m’ont tous fait cet effet-là. Mais ce ne fut pas le cas pour Courir dans les bois sans désemparer de Sylvie Aymard qui nous offre un roman plutôt court (110 pages) et fort bien ficelé. La différence s’explique sans doute par le fait que ce premier roman a été commis par une auteure de cinquante-deux ans, et non vingt-huit. Parfois, cela peut faire une différence.

Courir dans le bois sans désemparer raconte l’histoire d’une femme désespérée qui se réfugie, décidée à mourir, dans une maison de campagne à l’orée d’une forêt. Là, repliée sur elle-même, elle fait le décompte de sa vie, se souvenant de ce qu’elle a vécu. Ses souvenirs la ramènent d’abord au début des années 1970 alors qu’elle travaille comme dactylo dans un bureau d’architectes. Un jour, elle accepte l’invitation à dîner de monsieur Léon, son patron, et, de fil en aiguille, elle finit dans son lit, puis dans sa vie. Quand une fille, qui n’a même pas le bac et qui est mal dans sa peau depuis qu’elle est née (car son père voulait un garçon, pas une autre fille), sort avec un monsieur bien mis, on peut s’attendre à ce que la différence de référents culturels constitue un problème entre eux, surtout pour la fille, bien sûr, qui en souffre, constamment humiliée par les amis condescendants et par la famille de Léon. Sous la pression de ce dernier, qui a honte d’elle en public, elle s’évertue à changer… mais en vain: chassez le culturel, il revient au galop, non? Tout cela va bon train jusqu’au jour où, lors d’un week-end à la campagne, survient Nathan, un éternel étudiant qui se balade en camionnette dans toute la France hippie. Là, c’est le coup de foudre. Un coup de foudre à l’ancienne où un homme et une femme décident d’unir leur vie sans qu’ils ne se soient touchés encore. Au petit matin, elle quitte le lit de Léon, prend ses affaires et monte dans la camionnette de Nathan. Et ils partent ensemble, tous les deux, comme ça. Pour la première fois de sa vie, elle se sent aimée pour ce qu’elle est, pour elle-même. Et elle et Nathan vont s’aimer pendant au moins dix ans. D’un amour comme celui qu’on ressent quand on s’agenouille devant un autel. D’un amour qui aurait pu durer toujours si le malheur n’était pas venu les frapper de plein fouet. Alors là, contre toute attente, elle, la narratrice, décide de ne pas mourir, consciente toutefois du fait qu’elle devra apprendre à vivre seule, à continuer à être celle qu’elle est, à s’épanouir ainsi, pour s’ouvrir enfin aux autres, se disant, pour conclure son roman que: «Vivre. C’est déjà pas si mal».

Je sais bien qu’on ne devrait jamais résumer un roman, car c’est toujours réducteur, quand ça ne trahit pas les intentions de l’auteur. Là-dessus, Courir dans les bois sans désemparer est l’exemple le plus éloquent qu’un bon roman ne se réduit pas à une histoire, quoiqu’en disent les pages littéraires, de plus en plus anorexiques, des journaux. Et le premier roman de Sylvie Aymard est sans nul doute à ranger dans la catégorie des bons romans, car elle a su trouver le ton juste, le style idoine, pour nous faire pénétrer, par une économie de mots, dans la vie de cette fille de rien du tout, de cette fille comme il en existe des milliers d’autres, ces filles qui grandissent dans des familles ordinaires, avec des possibilités limitées, qui font des petits boulots, se marient, font des enfants, vieillissent en n’ayant jamais pris conscience de leurs potentialités. La narratrice de Courir dans les bois sans désemparer aurait pu être l’une ces filles, si cela n’avait pas été la rencontre de cet homme qui, par son seul amour, l’a révélée à elle-même. Maintenant, elle peut vivre. Seule.

De Sylvie Aymard, on ne connaît pas grand chose, si ce n’est qu’elle est née en France en 1954, qu’elle travaillait comme guide au musée Cluny à Paris et que, si l’on en croit son éditeur, elle vit quelque part en Bourgogne où elle se consacre à l’écriture. Après Courir dans les bois sans désemparer, Sylvie Aymard a publié, chez le même éditeur, Du silence sur les mains (Maurice Nadeau, 2008).

Sylvie Aymard. Courir dans les bois sans désemparer. Paris, Maurice Nadeau, 2006.

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site elpediteur.com

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