Des additions aux «Pensées philosophiques» de Diderot

YSENGRIMUS   Écrite en 1762, L’Addition aux Pensées Philosophiques de Denis Diderot (1773-1784), fut publié anonymement en 1770 sous le titre Pensées sur la religion. Ce recueil fait suite aux Pensées philosophiques publiées, anonymement aussi, en 1746. Continuant de jouer de l’aphorisme, Diderot nous sert les raisonnements «spontanées» de l’homme simple pensant logiquement, sans malice, et ratiocinant les apories irréconciliables de son éducations religieuse. Manifeste athée en échancrure, ferme et acide, cette présentation syncopée apparaît aujourd’hui comme un texte humoristique pétillant de candeur satirique et d’intelligence, tout en ne perdant rien de la portée critique corrosive qui fit sa force et son immense succès d’époque. Bigots et fidéistes de toutes confessions s’abstenir…

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1. Les doutes, en matière de religion, loin d’être des actes d’impiété, doivent être regardés comme de bonnes œuvres, lorsqu’ils sont d’un homme qui reconnaît humblement son ignorance, et qu’ils naissent de la crainte de déplaire à Dieu par l’abus de la raison.

2. Admettre quelque conformité entre la raison de l’homme et la raison éternelle, qui est Dieu, et prétendre que Dieu exige le sacrifice de la raison humaine, c’est établir qu’il veut et ne veut pas tout à la fois.

3. Lorsque Dieu de qui nous tenons la raison en exige le sacrifice, c’est un faiseur de tours de gibecière qui escamote ce qu’il a donné.

4. Si je renonce à ma raison, je n’ai plus de guide : il faut que j’adopte en aveugle un principe secondaire, et que je suppose ce qui est en question.

5. Si la raison est un don du ciel, et que l’on en puisse dire autant de la foi, le ciel nous a fait deux présents incompatibles et contradictoires.

6. Pour lever cette difficulté, il faut dire que la foi est un principe chimérique, et qui n’existe point dans la nature.

7. Pascal, Nicole, et autres ont dit : «qu’un dieu punisse de peines éternelles la faute d’un père coupable sur tous ses enfants innocents, c’est une proposition supérieure et non contraire à la raison.» mais qu’est−ce donc qu’une proposition contraire à la raison, si celle qui énonce évidemment un blasphème ne l’est pas ?

8. Égaré dans une forêt immense pendant la nuit, je n’ai qu’une petite lumière pour me conduire. Survient un inconnu qui me dit : mon ami, souffle ta bougie pour mieux trouver ton chemin. Cet inconnu est un théologien.

9. Si ma raison vient d’en haut, c’est la voix du ciel qui me parle par elle ; il faut que je l’écoute.

10. Le mérite et le démérite ne peuvent s’appliquer à l’usage de la raison, parce que toute la bonne volonté du monde ne peut servir à un aveugle pour discerner des couleurs Je suis forcé d’apercevoir l’évidence où elle est, et le défaut d’évidence où l’évidence n’est pas, à moins que je ne sois un imbécile ; or l’imbécillité est un malheur et non pas un vice.

11. L’auteur de la nature, qui ne me récompensera pas pour avoir été un homme d’esprit, ne me damnera pas pour avoir été un sot.

12. Et il ne te damnera pas même pour avoir été un méchant. Quoi donc ! N’as−tu pas déjà été assez malheureux d’avoir été méchant ?

13. Toute action vertueuse est accompagnée de satisfaction intérieure ; toute action criminelle, de remords ; or l’esprit avoue, sans honte et sans remords, sa répugnance pour telles et telles propositions ; il n’y a donc ni vertu ni crime, soit à les croire, soit à les rejeter.

14. S’il faut encore une grâce pour bien faire, à quoi a servi la mort de Jésus−Christ ?

15. S’il y a cent mille damnés pour un sauvé, le diable a toujours l’avantage, sans avoir abandonné son fils à la mort.

16. Le dieu des chrétiens est un père qui fait grand cas de ses pommes, et fort peu de ses enfants.

17. Ôtez la crainte de l’enfer à un chrétien, et vous lui ôterez sa croyance.

18. Une religion vraie, intéressant tous les hommes dans tous les temps et dans tous les lieux, a dû être éternelle, universelle et évidente ; aucune n’a ces trois caractères. Toutes sont donc trois fois démontrées fausses.

19. Les faits dont quelques hommes seulement peuvent être témoins sont insuffisants pour démontrer une religion qui doit être également crue par tout le monde.

20. Les faits dont on appuie les religions sont anciens et merveilleux, c’est−à−dire les plus suspects qu’il est possible, pour prouver la chose la plus incroyable.

21. Prouver l’évangile par un miracle, c’est prouver une absurdité par une chose contre nature.

22. Mais que Dieu fera−t−il à ceux qui n’ont pas entendu parler de son fils ? Punira−t−il des sourds de n’avoir pas entendu?

23. Que fera−t−il à ceux qui, ayant entendu parler de sa religion, n’ont pu la concevoir ? Punira−t−il des pygmées de n’avoir pas su marcher à pas de géant ?

24. Pourquoi les miracles de Jésus−Christ sont−ils vrais, et ceux d’Esculape, d’Apollonius de Tyane et de Mahomet sont−ils faux ?

25. Mais tous les juifs qui étaient à Jérusalem ont apparemment été convertis à la vue des miracles de Jésus−Christ ? Aucunement. Loin de croire en lui, ils l’ont crucifié. Il faut convenir que ces juifs sont des hommes comme il n’y en a point ; partout on a vu les peuples entraînés par un seul faux miracle, et Jésus−Christ n’a pu rien faire du peuple juif avec une infinité de miracles vrais.

26. C’est ce miracle−là d’incrédulité des juifs qu’il faut faire valoir, et non celui de sa résurrection.

27. Il est aussi sûr que deux et deux font quatre, que César a existé ; il est aussi sûr que Jésus−Christ a existé que César. Donc il est aussi sûr que Jésus−Christ est ressuscité, que lui ou César a existé. Quelle logique ! L’existence de Jésus−Christ et de César n’est pas un miracle.

28. On lit dans la vie de Monsieur De Turenne, que le feu ayant pris dans une maison, la présence du saint−sacrement arrêta subitement l’incendie. D’accord. Mais on lit aussi dans l’histoire, qu’un moine ayant empoisonné une hostie consacrée, un empereur d’Allemagne ne l’eut pas plus tôt avalée qu’il en mourut.

29. Il y avait là autre chose que les apparences du pain et du vin, ou il faut dire que le poison s’était incorporé au corps et au sang de Jésus−Christ.

30. Ce corps se moisit, ce sang s’aigrit. Ce dieu est dévoré par les mites sur son autel. Peuple aveugle, égyptien imbécile, ouvre donc les yeux !

31. La religion de Jésus−Christ, annoncée par des ignorants, a fait les premiers chrétiens. La même religion, prêchée par des savants et des docteurs, ne fait aujourd’hui que des incrédules.

32. On objecte que la soumission à une autorité législative dispense de raisonner. Mais où est la religion, sur la surface de la terre, sans une pareille autorité ?

33. C’est l’éducation de l’enfance qui empêche un mahométan de se faire baptiser ; c’est l’éducation de l’enfance qui empêche un chrétien de se faire circoncire ; c’est la raison de l’homme fait qui méprise également le baptême et la circoncision.

34. Il est dit dans Saint Luc, que Dieu le père est plus grand que Dieu le fils, pater major me est. Cependant, au mépris d’un passage aussi formel, l’église prononce anathème au fidèle scrupuleux qui s’en tient littéralement aux mots du testament de son père.

35. Si l’autorité a pu disposer à son gré du sens de ce passage, comme il n’y en a pas un dans toutes les écritures qui soit plus précis, il n’y en a pas un qu’on puisse se flatter de bien entendre, et dont l’église ne fasse dans l’avenir tout ce qu’il lui plaira.

36. Tu es petrus, etc. Est−ce là le langage d’un dieu, ou une bigarrure digne du seigneur des accords ?

37. In dolore paries. Tu engendreras dans la douleur, dit Dieu à la femme prévaricatrice. Et que lui ont fait les femelles des animaux, qui engendrent aussi dans la douleur ?

38. S’il faut entendre à la lettre, pater major me est, Jésus−Christ n’est pas Dieu. S’il faut entendre à la lettre, hoc est corpus meum, il se donnait à ses apôtres de ses propres mains ; ce qui est aussi absurde que de dire que Saint Denis baisa sa tête après qu’on la lui eut coupée.

39. Il est dit qu’il se retira sur le mont des oliviers, et qu’il pria. Et qui pria−t−il ? Il se pria lui−même.

40. Ce Dieu, qui fait mourir Dieu pour apaiser Dieu, est un mot excellent du baron de la Hontan. Il résulte moins d’évidence de cent volumes in−folio, écrits pour ou contre le christianisme, que du ridicule de ces deux lignes.

41. Dire que l’homme est un composé de force et de faiblesse, de lumière et d’aveuglement, de petitesse et de grandeur, ce n’est pas lui faire son procès, c’est le définir.

(Denis Diderot, Addition aux Pensées philosophiques, 1762)

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Denis Diderot

Les droits d’auteurs de ce texte appartiennent aux instances concernées. Il est publié ici, sur un espace citoyen sans revenu et libre de contenu publicitaire, à des fins strictement documentaires et en complète solidarité envers son apport intellectuel, éducatif et progressiste.

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Ysengrimus

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13 pensées sur “Des additions aux «Pensées philosophiques» de Diderot

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    6 novembre 2013 à 7 07 37 113711
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    Les paradoxes des histoires de bon dieu. C’est toujours savoureux.

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    6 novembre 2013 à 11 11 04 110411
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    Né en 1713, il publie sous un pseudo (?) en 1746.

    Mais c’est l’age de Jésus qui aurait commencé sa vie publique à 33 ans.

    De cet homme, ce ne peut être coïncidence.

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      7 novembre 2013 à 11 11 30 113011
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      Merci Docteur ès lettres de l’Université Denis Diderot (Paris VII)

      Cause:
      37. In dolore paries. Tu engendreras dans la douleur, dit Dieu à la femme prévaricatrice. Et que lui ont fait les femelles des animaux, qui engendrent aussi dans la douleur ?

      Effet:
      33. C’est l’éducation de l’enfance qui empêche un mahométan de se faire baptiser ; c’est l’éducation de l’enfance qui empêche un chrétien de se faire circoncire ; c’est la raison de l’homme fait qui méprise également le baptême et la circoncision.

      Un livre/kilo de plume c’est plus pesant qu’une livre/kilo de fer.

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    6 novembre 2013 à 11 11 16 111611
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    Que Dieu soit mort n’est pas très grave. C’est une de ces idées qui vont et viennent dans notre conscience. L’ennui, c’est son deuil qu’on nous fait porter en noir longtemps…

    pjca

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    6 novembre 2013 à 17 05 16 111611
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    Il a dû être convoqué par le Pape. Comment a-t-il fini sa vie ?

    Ça m’inspire quelques réflexion:

    Es-ce à dire que l’Esprit Saint s’est incarné en colombe pour expérimenter le vol?

    À quel moment de son histoire Dieu a-t-il commencé a avoir des cheveux blanc?

    Jésus a-t-il fait une bar mitzva?

    Comment Joseph pouvait-il dormir tranquille en sachant qu’à tout moment il pourrait avoir une autre bouche à nourrir ou que des anges pouvaient venir ‘honorer’ sa femme qui dormait à ses cotés?

    Bonne journée

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      6 novembre 2013 à 17 05 35 113511
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      Ça m’a fait rire, pseudonyme peepHole, votre histoire des cheveux blancs et des anges qui peuvent venir « honorer » la femme de Jos qui dort à ses côtés.

      Jos était aussi mal placé pour devenir jaloux, sa femme ne se réveillait même pas lorsque les anges l’honoraient. Y a juste le problème de la bouche supplémentaire à nourrir qui pouvait vraiment le faire un peu chier.

      Serge Charbonneau
      Québec

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        7 novembre 2013 à 0 12 10 111011
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        Je présume qu’il devait avoir un budget en conséquence, avec une grosse colonne pour les imprévus. 😉

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    7 novembre 2013 à 0 12 42 114211
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    Parc T.D. Bouchard, vu de ma fenêtre 5nov. 2013


    Et si Dieu nous aimais tellement, au point de sacrifier son fils, pourquoi ne lui est-il pas venu a l’idée de tout simplement éradiquer le mal !?
    Dieu, Allah, Yawhé ont-ils déja été présentés l’un a l’autre ?
    La croix sur laquelle Jésus aurait été crucifier, avit-elle servi avant…a-t-elle servi après !?
    Ne devrait-on pas servir des tranches de pains ordinaire et/ou ménage lors de la communion puisqu’il est question de pains et levain ?

    (ceci est un test)
    bonne journée

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      7 novembre 2013 à 7 07 30 113011
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      Dieu est «infiniment» bon.

      C’est là qu’on a découvert que l’infini avait des limites.

      Serge Charbonneau
      Québec

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    7 novembre 2013 à 1 01 08 110811
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    Je ne connaissais pas ce Diderot. Il a fait quelques très bonnes observations.

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    25 novembre 2015 à 0 12 51 115111
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    C’était le bon temps de la révolution bourgeoise, n’est ce pas? Quant la philosophie a dégénérée en s’embourgeoisant.

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    26 novembre 2015 à 12 12 25 112511
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    Ah l’époque des Lumières!
    ces Encyclopédistes qui préparèrent le libéralisme économique français de la Révolution par la propagande anglo-saxonne); Liberté (de circulation des grains pour une meilleure spéculation) Égalité (remplacement de la monarchie pour légiférer la spéculation libre des marchands) Fraternité (celle des nouveaux lobbies économiques au dériment du peuple).
    https://www.youtube.com/watch?v=u-PbkXjhT5U

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