EXUO (Loana Hoarau)

YSENGRIMUS   Ce soir là, Jérémi, la vingtaine, a fait la fête un peu fort avec ses potes. Ces derniers l’ont ensuite laissé prendre le volant alors qu’il était rond comme une bille. Si bien qu’il s’est retrouvé impliqué dans un accident mortel. Sans le vouloir, il a tué des gens, un adulte et un enfant, le mari et le fils d’une pauvre mère. Pour en rajouter dans ses déboires, il se prend conséquemment six ans de taule pour homicide involontaire. Il fait son temps puis remonte péniblement sur le rail de la vie. Il est désormais paumé, semi-clochardisé et sans avenir. Un peu par hasard, un peu par combines, il va graduellement retrouver une sorte d’insidieuse vie sociale. Cela va se mettre en place dans les conditions les plus étranges que l’on puisse imaginer. De véritables conditions feutrées, hyper-classe, grand luxe du premier monde. Durablement culpabilisé (au point d’entendre une sorte de voix intérieure qui l’enquiquine en permanence), Jérémi va ni plus ni moins que se retrouver au sein d’un essaim de personnalités elles aussi durablement culpabilisées…

Il n’y avait rien de pire que de se sentir coupable. Que de se sentir coupable et impuissant. Claire et ses efforts qui avaient fini par tuer son fœtus. La mère qui avait perdu son mari et son fils. Moi qui avais provoqué un accident. Comment calculer la douleur? Avions-nous les mêmes sentiments?

Cuisante, la culpabilité est un anesthésiant puissant. Elle tue la paix de l’esprit et engourdit l’autodéfense. Jérémi va donc se trouver embringué dans des histoires et des pratiques de plus en plus compliquées et mystérieuses. Au début, la chose est assez légère, presque badine. Pour le coup, on se croirait un peu dans La Dolce Vita de Fellini ou dans Eyes Wide Shut de Kubrick. Des masques et des dominos lubriques, folâtres et interchangeables vous utilisent furtivement et cela n’est pas si mal et rapporte bien. De quoi se laisser juste emporter.

Puis Jérémi va signer un contrat… Comprenons-nous ici, il ne s’agit pas de débattre avec notre terrifiante Loana Hoarau sur le statut légal d’un contrat inique signé entre personnes physiques. Si je signe avec notre auteure étoile un contrat où je m’engage, disons, à brûler tous les feux rouges de chez elle à chez moi, le contrat est nul et non avenu sitôt signé, puisqu’il m’incite à poser des gestes et à adopter des positions illégales, aux yeux de la société civile. Un contrat entre individus ne peut pas lever les lois civiles, qui, elles, sont plus amples que lui. Or Jérémi, jeune repris de justice mal renseigné et qui craint la flicaille comme la peste, ne sait pas ça. Pour lui: un contrat c’est un contrat c’est un contrat. Il signe, il est lié… jusqu’au bout du bout du bout.

Ce que j’essaye de dire ici sans trop en dire, c’est que Jérémi se croit désormais défini par un accord paraphé qui l’entraîne à faire (plus précisément: à se laisser faire) des choses que l’on ne lirait que dans un roman de Loana Hoarau… Et il faut jouer le jeu, tout simplement parce que le jeu fonctionne parfaitement, dans la psychologie sommaire et traumatisée de Jérémi. Congelé par ses culpabilités anciennes, frigorifié par une curiosité autopunitive (qui est un peu aussi la nôtre), morbide, lent, apathique, Jérémi ne se rend pas compte qu’il arrête une entente qui l’entraîne tout simplement hors-existence, juridique ou narrative. Il signe, consent, et se sent ensuite lié à cet engagement qui l’engage, lui, et nous avec lui, dans l’horreur qui l’attend.

À l’horreur façon Loana Hoarau s’ajoute ici un nouvel élément délétère: le mystère. Qu’est-ce qui se passe exactement, dans ces immenses domaines de rupins dolcevitesques qui utilisent et trivialisent des êtres humains comme des jouets ou des plats fins. Vers où allons-nous, quand on s’auto-embobine avec ce genre de personnages chics, glacés et raffinés, qui, eux, sont au dessus des lois qui nous affectent nous, quand ils affectent de nous les imposer. Un autre sentiment vient alors gentiment tenir compagnie à l’horreur que nous connaissions bien. Ce sentiment, c’est l’épouvante. Nous vivons froidement, pas à pas, à l’aveuglette, la quête angoissée de la compréhension du secret d’un monde qui se cherche et ne se donne que lorsque la radicalité inopérante du consensus contraint est allée si loin qu’il n’est même plus possible de tenir la plume.

La quête de Jérémi est physique, charnelle certes, mais elle est aussi largement mentale. Il a tout perdu. Sa crédibilité sociale, le respect de ses parents, l’estimes de ses copains de jeunesse, son amoureuse à laquelle il tenait tant. Il perd tout par lambeaux, il tombe en morceaux, il se démembre, son existence se démantibule. Le style décalé, parfaitement dominé, de Loana Hoarau nous fait entrer dans ce lot de terreurs masculines d’autant plus captivantes quand on se redit que c’est une femme qui tient la plume. L’auteur-personnage ne préserve que cette ressource ultime, justement: celle d’une jolie plume fontaine qu’on lui a laissé sur une table antique, avec du papier. Tant et si bien que tout se scribouille dans un cauchemardesque monde de rêve quasi-paranormal. Le Locataire de Polanski est ce à quoi la finale fera un peu penser.

Exuo, c’est le fait de s’expulser de soi-même et de la matrice du monde au point de s’autodétruire. Et non, il n’est pas possible de s’autodétruire en solo, sans recourir à l’autre, vu que notre autodestruction n’est jamais que ce que l’autre nous fait devenir.

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Loana Hoarau, Exuo, Montréal, ÉLP éditeur, 2018, formats ePub ou Mobi.

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Ysengrimus

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