George Orwell: La ferme des animaux

Orwell_fermeDANIEL DUCHARME   Je connaissais depuis longtemps la célèbre maxime de l’auteur de 1984 – « Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres » –, mais je n’avais encore jamais lu le roman d’où elle était tirée: La ferme des animaux, traduit autrefois par La République des animaux. Il s’agit d’un petit roman, pour ne pas dire un conte, de moins de 150 pages qui se lit d’une seule traite. Autrement dit: c’est passionnant.

C’est passionnant parce que, en un nombre restreint de pages, George Orwell résume l’histoire de la première moitié du vingtième siècle. Dans les faits, il résume l’histoire de la Russie soviétique, de la Révolution bolchévique de 1917 à la Guerre froide en passant par le Pacte germano-soviétique de la Deuxième guerre mondiale. Il résume l’histoire de la foi révolutionnaire qui animait les ouvriers et paysans, victimes du capitalisme sauvage. L’histoire de l’idéologie révolutionnaire aussi, de la bévue de ceux qui croyaient que la Révolution ne tiendrait pas deux ans. Enfin, il raconte les grandes trahisons: le travestissement de la figure légendaire de Lénine, le bannissement de Trotski et l’usurpation du pouvoir par Staline, chef suprême à vie du nouveau régime.

Tout cela, bien entendu, est une question d’interprétation car, dans La Ferme des animaux, ce sont les quadrupèdes qui chassent l’homme tyrannique de la ferme pour en assumer la gestion collective. Au début, l’animalisme – la théorie révolutionnaire véhiculée par les cochons, avant-gardes éclairés de la Révolution – assure la cohésion de la collectivité. Mais petit à petit les porcs prennent la direction des opérations de la ferme. Avec l’aide des chiens, ils bannissent Boule de Neige, le rival de Napoléon qui devient alors président « permanent » de la communauté. Commence alors le travestissement par l’idéologie des principes de départ. À la fin, les animaux vivent sous la domination des cochons, secondés par les chiens. Ils ont oublié leur vie d’antan et, tout en souffrant comme jamais, s’estiment tout de même heureux de s’être libéré de la tutelle des humains.

On sait que George Orwell a dénoncé la montée du totalitarisme du bloc communiste. L’a-t-il fait au profit du capitalisme occidental ? Je crois que non. Témoin de son temps, il a vu des pays comme l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne sombrer dans le même mal. Le personnage de Benjamin, l’âne cynique de La Ferme des animaux, donne à penser qu’au fond Orwell était animé par un profond pessimisme. En témoigne ce passage: « Seul le vieux Benjamin affirmait se rappeler sa longue vie dans le menu détail, et ainsi savoir que les choses n’avaient jamais été, ni ne pourraient jamais être bien meilleures ou bien pires – la faim, les épreuves et les déboires, telle était, à l’en croire, la loi inaltérable de la vie » (p. 139-140). Et la dernière phrase du roman confirme cet état des choses: « Dehors, les yeux des animaux allaient du cochon à l’homme et de l’homme au cochon, et de nouveau du cochon à l’homme ; mais déjà il était impossible de distinguer l’un de l’autre » (p. 151).

Morale du conte de George Orwell: ne perdez pas votre temps à faire de la politique car rien ne peut vraiment changer chez les êtres humains.

Georges Orwell est le pseudonyme d’Éric Blair, un Anglais né en Inde en 1903. À l’instar de Lawrence Durrell, il vit dans différentes colonies britanniques avant de s’installer en France en 1936, de sorte qu’il n’a pour ainsi dire jamais vécu en Angleterre. 1984, publié chez Gallimard, est de loin son roman le plus célèbre, mais La Ferme des animaux, publié la première fois en 1945 – cinq ans avant que George Orwell ne s’éteigne à l’âge de 47 ans, en 1950 – le suit de très près.

On peut trouver le petit roman d’Orwell en édition de poche, bien entendu. Mais il est également disponible en version numérique et ce, à titre gratuit, sur le site d’Ebooks libres & gratuits. Pour y accéder, cliquer sur ce lien.

Même si vous êtes nés après 1970 et que, en conséquence, vous n’êtes pas familiers avec l’idéologie « révolutionnaire » dont les représentants hantaient les couloirs des établissements d’enseignement dans les années soixante, il faut lire La Ferme des animaux car, sous la forme d’une parodie, d’un conte moral pour enfants, George Orwell met en lumière le penchant naturel de tout homme tenté par la politique: l’appétit pour le pouvoir qui, dans certains cas, conduit au totalitarisme.

  • Orwell, George. La ferme des animaux, c1945.
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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site elpediteur.com

6 pensées sur “George Orwell: La ferme des animaux

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    21 septembre 2014 à 7 07 05 09059
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    My conclusion men are pigs, I’m a pessimist too like Eric Blair alias George Orwell was.

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    21 septembre 2014 à 9 09 45 09459
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    Bonjour, Les humains qui vivent dans le concret ne tolèrent pas la politique; la tolère que les humains vivant dans leurs pensées…

    Donnez à l’humain le nécessaire pour ses besoin physiques et il acceptera de vivre dans ses pensées – bien comprendre : les pensées suggérées par les maîtres. Retirez-leur le nécessaire et ils se retrouvent dans le concret et là, la révolution grondera.

    Ça vous dit quelque chose…?

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    21 septembre 2014 à 9 09 51 09519
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    Orwell était un trostkyste confirmé et ses deux romans les plus connues, la ferme des animaux et 1984, sont la synthèse des bobards trotskystes sur l’URSS. C’est pourquoi l’auteur donne un beau rôle au cochon « Snowball ».

    « totalitarisme du bloc communiste » : voilà bien une expression issue des propagandes atlantistes, qui a été répété à satiété par nos massmédias de merde, basé sur un mot inventé par Hannah Arendt pour bien se faire voir des Anglo-Uniens après avoir célébré la victoire de l’Armée Rouge en 1945. Remarquez que cette connasse pseudo-philosophe (mais réellement amoureuse du nazi impénitent Heiddeger, qu’elle défendra bec et ongles jusqu’à la toute fin) n’a jamais appliqué son mot-fétiche aux « démocraties occidentales », qui sont pourtant bien plus dictatoriales et ayant bien moins de considération pour la vie humaine que les pays du « bloc communiste » (les crimes de la colonisation dépassent de loin toutes les histoires de goulag ou de « camps de rééducation par le travail, n’en déplaise au grand délirant réactionnaire à Soljenitsyne, et ce sans compter le tort fait aux Premières Nations par le Canada british et les USA). Le philosophe Slavoj Zizek a dénoncé avec raison ce concept-foutoir de « totalitarisme » de cette même niaiseuse qui avait parlé également de « banalité du mal ».

    Pas étonnant qu’on fasse grand cas ici en Occident de ces romans d’Orwell. Il est bien connu que les cadres de la CIA qui s’occupent de la propagande anti-soviétique sont tous issu du parti trostkyste états-unien, à commencer par John Burham dans les années 40, bras droit de « Snowball » et deuxième tête dirigeante du parti trotskyste états-unien.

    Il est à noter que jamais l’URSS n’a voulu occuper les pays d’Europe de l’Est. Avec toutes les reconstructions qu’elle devait faire sur son territoire ravagé, si elle avait pu éviter d’investir dans l’occupation militaire des pays d’Europe de l’Est, elle l’aurait fait. Sauf qu’il lui fallait son glacis de sécurité contre une éventuelle nouvelle agression, sachant toute l’aide que les Anglo-zuniens ont accordé à l’Allemagne nazi pour attaquer l’URSS et conscient des petits pays à tendance fascisante comme la Roumanie et la Hongrie qui ont toujours considéré la Russie comme un vulgaire territoire de chasse où tout les massacres, viols et rapines sont permis (voir les travaux d’Annie Lacroix-Riz, ceux de Jacques Pauwels ou encore l’entrevue que j’ai publié ici aux 7 avec l’historien russe Valentin Faline).

    L’ironie dans l’histoire d’Orwell : Celui-ci voulait écrire un roman qui dénonce l’URSS de l’époque de Staline (1984) mais finalement il a écrit la dystopie à laquelle nous mène nos régimes capitalistes « démocratiques » actuels.

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      11 février 2017 à 20 08 45 02452
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      Je rebondis sur ta dernière phrase Charles.
      Et j’en pense « oui et non » . Car Orwell était un vrai homme de gauche, et dans 1984, il dénonçait le totalitarisme, en s’appuyant certes sur le stalinisme. Mais à cette époque, le totalitarisme était politique, alors que maintenant il est économique.
      D’ailleurs tout comme la colonisation qui était géographique est désormais devenue économique. Mais là est un autre débat …

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    21 septembre 2014 à 18 06 03 09039
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    Merci Daniel de nous parler de ce livre. Je l’ai découvert moi aussi assez tardivement, quand mon fils a eu à l’étudier au lycée.
    J’ai beaucoup aimé, et j’en ai fait un article, il y a 3 ans, que je vous fais partager : http://forget.e-monsite.com/pages/divertissements/orwell-la-ferme-des-animaux.html
    J’ai eu aussi la chance l’an dernier de voir une adaptation au Théâtre absolument fantastique : http://www.theatreonline.com/Spectacle/La-Ferme-des-Animaux/11669#infospectacle.
    Si vous avez l’occasion, je vous la recommande !

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    27 septembre 2014 à 8 08 19 09199
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    Je vous remercie pour tous vos commentaires. Chien Guevara, je suis allé lire votre texte sur La ferme des animaux. Plus complet que le mien. Merci pour ce partage. Je vais prendre le temps de découvrir votre site.

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