Green: La reconstruction

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DANIEL DUCHARME   Jérôme Lafargue mène une existence tranquille partagée entre son appartement parisien et son bureau de la Sorbonne où il enseigne la littérature. Il est marié avec une Tchèque avec laquelle il coule des jours heureux depuis plus de trente ans. Son fils lui donne bien un peu de fil à retordre… mais ça demeure dans la normalité. Un jour, son existence routinière est perturbée par un appel téléphonique d’un certain Johann Launer, un historien allemand de passage à Paris qui insiste pour le rencontrer. D’abord réticent, puis intrigué, Jérôme lui donne un rendez-vous dans un café du quartier. Le lendemain, il se trouve devant un homme malheureux, un homme qui vient de découvrir qu’il n’est pas l’homme qu’il croyait être, en ce qu’il ne serait pas le fils de son père. Après la mort de ce dernier, il a trouvé des documents troublants et, parmi ceux-ci, une photographie du professeur français – qui n’était alors qu’étudiant – avec sa femme, alors une jeune fille qu’il venait de rencontrer lors d’un séjour à Munich qu’il a fait au cours de l’été 1968. La jeune fille, celle qui allait devenir sa femme, fuyait le Printemps de Prague, et lui, mai 1968.  Étrangement, Jérôme se reconnaît sur cette photo… mais n’a aucun souvenir de celui qui l’a prise. Johann lui apprend qu’il s’agit de Wenzel Launer, son père.  Peine perdue, Jérôme ne se souvient de rien… mais accepte néanmoins de prendre les documents pour les consulter à la maison. Ensuite, il rentre chez lui, promettant de revoir l’homme dans les prochains jours.

À partir de ces documents, Jérôme Lafargue reconstruit, tout en poursuivant ses activités familiales et professionnelles, l’histoire de ce séjour munichois au cours duquel il a effectivement rencontré Wenzel Launer, le père de Johann. Ainsi, fragment après fragment, il restitue, à partir de son présent à lui, la réalité antérieure et en consigne le résultat dans son journal. Une fois cet exercice achevé, il rencontre à nouveau Johann dans ce café du quartier mais, contre toute attente, il ne lui révèle rien de ce qu’il a découvert, rien du récit qu’il a reconstruit à partir de souvenirs enfouis dans sa mémoire et que la lecture de ces quelques documents a contribué à faire émerger à la surface de sa conscience.  Car l’homme qui se trouve devant lui, après son séjour à Paris qui s’est involontairement transformé en vacances, est apaisé, calme, presque joyeux. À quoi bon troubler une sérénité que l’homme a enfin retrouvée? Lafargue livre alors le résultat de sa réflexion: « Le vrai problème pour tout homme, n’est-ce pas plutôt de trouver un moyen de résoudre les contradictions qui nous empêchent de vivre, c’est-à-dire, d’exister au présent? » (p. 181)

Je ne vous raconterai pas l’histoire des Launer sinon vous perdriez tout intérêt à vous procurer ce roman d’Eugène Green. Sachez seulement que cette histoire a quelque chose à voir avec les événements tragiques de la Deuxième guerre mondiale.

La reconstruction est un roman qui, sous couvert de la fiction, constitue une réflexion  sur la mémoire et sur la construction de l’être. Non sans raison, l’auteur a choisi un style direct pour s’exprimer, et toute l’histoire, y compris les passages relatant les événements de 1968, est rédigée au présent de l’indicatif. Cette question de style, qui a plus d’importance qu’on ne le croit, prend tout son sens dans la conclusion du récit. D’ailleurs, La reconstruction débute par une visite que le héros fait à son père qui souffre de la maladie d’Alzheimer. Et il se termine par une autre visite, à l’occasion du congé pascal, faite à ce même père à la mémoire vacillante. Il s’agit d’un signe que l’on perçoit nettement à la fin du roman. Les intentions de l’auteur sont non équivoques: il a voulu, par son roman, nous livrer une réflexion profonde sur la filiation, l’identité, l’être et le temps. Et il y est parvenu, car il s’agit d’une réussite totale.

Malgré le sérieux qui sous-tend son récit, l’auteur de La Reconstruction  ne manque pas d’humour, notamment dans les passages où il écorche la vision ultra-moderniste de la littérature diffusée par ses collègues. Par ailleurs, il démontre un attachement réel à la langue française en recourant à des mots comme, par exemple, « cocalaïte ».

Si j’en crois Wikipédia, Eugène Green est un cinéaste et dramaturge français né à New York en 1947. À la fin des années 1970, il fonde une compagnie de théâtre baroque, le Théâtre de la Sapience. La reconstruction est son premier roman. Fasse le ciel qu’il en écrive d’autres.

Eugène Green. La reconstruction. Paris, Actes Sud, 2008

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site elpediteur.com

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