Jaenada – Vie et mort de la jeune fille…

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DANIEL DUCHARME   Je ne me souviens pas où j’ai entendu parler de ce roman. Je sais seulement que j’en avais consigné le titre dans un fichier  «à lire» que j’alimente à partir de critiques parues dans la presse et de suggestions faites par des collègues et amis. Un vendredi midi, je suis passé en coup de vent à la bibliothèque, histoire d’avoir quelque chose à lire dans le bus qui, après le travail, allait me ramener à la maison. Le bouquin que je cherchais n’étant pas disponible (un roman de Robertson Davies – Un homme remarquable – que mon ami René Girard m’avait vivement conseillé), je suis tombé par hasard sur celui-ci. Je l’ai donc emprunté et en ai commencé sans tarder la lecture. Le problème c’est que je n’ai pu m’arrêter tellement ce roman est prenant, haletant.  Pourtant, il ne s’agit ni d’un roman policier à l’intrigue complexe ni d’un thriller aux actions rebondissantes. Non, dans le roman de Jaenada, l’intrigue importe peu; c’est surtout une question de style, de rythme, car le temps réel du récit ne se déroule qu’en quelques jours seulement.

Dans le premier tiers du roman, le narrateur – un homme désabusé d’une quarantaine d’années ayant néanmoins réussi sa vie professionnelle – va dîner chez un couple d’amis (les Muratti) qui habitent un grand appartement du 15e arrondissement à Paris. Riches et désœuvrés, ceux-ci reçoivent chaque samedi des invités de toutes sortes – artistes, écrivains, publicistes ou autres – avec lesquels ils s’enivrent jusqu’à plus soif. Normalement, tout est prévisible dans ces soirées: on boit, on joue à des jeux de société à la con et on finit par se saouler à mort. Puis on rentre chez soi, sans trop savoir comment. Ce soir-là, Muratti a bu plus que de coutume et se met à raconter qu’il a une fille d’un peu moins de quarante ans, toxicomane, prostituée, et qu’il s’avère incapable de nouer quelque relation que ce soit avec elle. Sous l’effet de l’alcool, et probablement de stupéfiants, il évoque une série d’anecdotes concernant sa fille, comme ces vacances dans le sud de la France pendant lesquelles sa fille de treize a couché avec tout ce qui comptait de gars dans la région.  En écoutant ce récit, un déclic se fait entendre dans la tête du narrateur. Il connaît cette fille blonde, ou plutôt il l’a déjà connue quand il avait seize ans, justement dans ce bled du sud de la France…

Le deuxième tiers du récit se déroule le lendemain matin chez le narrateur. Celui-ci, affublé d’une solide gueule de bois, revit les événements impliquant la jeune fille blonde alors qu’il était en vacances avec deux de ses amis (qu’il ne revoit plus depuis longtemps en raison des aléas de l’existence). Il se remémore la jeune fille blonde qui, en dépit de son jeune âge (treize ans), lui a fait l’amour comme rarement une femme ne l’a fait ensuite. C’est d’ailleurs un moment fort du roman puisque la description de cette expérience sexuelle s’étend sur plus de vingt pages. En se souvenant de cela, le narrateur écrit pourtant: «J’étais excité comme un bambin, et je ne comprenais pas vraiment pourquoi. Ça n’avait rien à voir avec quoi que ce soit de sexuel, ni de sentimental, ce n’était pas le souvenir qui me troublait, c’était plus profond, plus violent, ça touchait à ma vie même» (p. 124-125).

Dans le dernier tiers du roman, après avoir obtenu les coordonnées de la fille de Muratti, le narrateur se rend à Marseille, car il ressent l’impérieux besoin de la revoir. Et il la voit, en effet, la fille de Muratti, mais ce n’est pas la jeune fille blonde de ses seize ans. C’est une femme foutue, vulgaire, une pute dont la circulation de stupéfiants dans les veines se compare aisément aux heures de pointe des grandes villes occidentales. Alors le narrateur se lève et prend sans tarder le chemin de la gare: il rentre chez lui, à Paris.

Qu’est-ce qui fait qu’on doive lire ce roman ? On doit d’abord le lire pour la qualité du récit bien rythmé et parsemé de digressions que l’auteur glisse entre parenthèses, ne se gênant nullement pour ouvrir d’autres parenthèses dans les parenthèses existantes quand il le juge nécessaire. On doit aussi lire ce roman parce que l’auteur nous rappelle que, peu importe ce que nous devenons, l’étincelle de l’enfance reste en nous, enfouie quelque part et prête à se rallumer. Là-dessus, il écrit: «Il y en a pourtant qui sont vraiment cons, demeurés qui se croient seuls au monde, irrécupérables, mais quand même, un enfant plein d’avenir les regarde de quelque part» (p. 187). Enfin, on doit lire ce roman qui constitue, à sa façon, un acte de mémoire. Qui d’entre nous n’a jamais eu envie de revoir, ne serait-ce qu’une seule fois, un homme ou une femme, qu’il a connu dans un passé révolu? C’est justement ce que Jaenada fait dans ce roman: renouer avec un passé, tisser un fil entre le présent et le passé, de manière à retrouver notre intégrité. Comme je me plais souvent à le dire, se souvenir c’est créer, et l’auteur de ce roman le fait d’une manière magistrale.

Philippe Jaenada a plusieurs romans à son actif : Le chameau sauvage (1997), Néfertiti dans un champ de canne à sucre (1999), La grande bouche molle (2001) et Le cosmonaute (2002). Pour en savoir davantage sur cet auteur, je vous invite à consulter son site web : http://www.jaenada.com

Philippe Jaenada. Vie et mort de la jeune fille blonde. Paris, Grasset, 2004.

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site elpediteur.com

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