Kenaz: Retour des amours perdues

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DANIEL DUCHARME   Je connais assez mal la littérature juive. D’ailleurs je ne sais même pas s’il faut parler de littérature juive ou hébraïque, voire israélite. Ce que je sais, par contre, c’est que Yehoshua Kenaz écrit en hébreu et qu’il vit en Israël. Et je sais aussi que les auteurs juifs n’écrivent pas nécessairement dans cette langue et, bien entendu, ne vivent pas tous en Israël.  Quoi qu’il en soit, je renonce à statuer de manière définitive sur le sujet. Donc, je connais assez mal cette littérature. L’année dernière, j’ai lu deux romans de Aharon Appelfeld: Katerina (Gallimard 1996) et Tsili (L’Olivier 2004). Ces deux romans, par ailleurs excellents, sont empreints de judaïté, et la diaspora juive y joue un rôle important. Ce n’est toutefois pas le cas de Retour des amours perdues, un roman qui se déroule tout entier à Tel-Aviv, ville d’Israël aux prises avec des problèmes assez similaires à ceux que connaissent la plupart des grandes villes occidentales: montée de l’insécurité, fracture du lien social, baisse de la qualité de vie, surenchère immobilière, etc.

Dans Retour des amours perdues, Yehoshua Kenaz raconte la vie quotidienne des locataires dans un immeuble de Tel-Aviv. Il s’agit d’un récit à quatre voix qui, au fur et à mesure que progresse notre lecture, monte en crescendo jusqu’à la fin. Gabi, jeune femme dans la trentaine, retrouve un amant dans un appartement que ce dernier loue expressément à cette fin. Dans l’appartement voisin, Aviram, associé dans une agence immobilière, écoute leurs ébats, fasciné par les cris de plaisir de la jeune femme, en tentant de faire taire son chien qui aboie sans cesse.  À l’étage, un vieillard paralysé retrouve un certain plaisir à vivre grâce à son aide-soignante philippine. Puis, les parents d’un déserteur font tout leur possible pour ramener leur fils  à la maison et, partant, dans le droit chemin.

Retour des amours perdues est un roman intimiste qui n’est pas sans rappeler certains récits de Michel Tremblay: ceux d’un monde prisonnier de lui-même dont les personnages se croisent, se parlent, mais ne se comprennent jamais. À mon avis, ce roman vaut la peine d’être lu, car il nous fait comprendre que, en dépit de leur judaïté, les Israéliens partagent cette lassitude universelle de la vie quotidienne dès qu’elle se déploie à l’abri de l’aventure. Le cas d’Aviram est assez typique, d’ailleurs, de cette problématique. Il gagne bien sa vie, une collègue de son âge se déclare même prête à atténuer sa solitude, mais « il n’était guère tenté, ne se sentant pas disposé à lui sacrifier le rêve secret auquel il tendait de tout son être – faire, ne fût-ce qu’une seule fois, la conquête du chat ronronnant derrière le mur de sa chambre pour racheter le vide et l’insipidité de son existence, quelles qu’en soient les conséquences » (p. 183).  Qu’advient-il de l’amour dans le rêve secret d’Aviram? Gabi, la maîtresse derrière le mur, a la réponse à cette question : « L’amour n’existe pas sans projection dans l’avenir, et quelque chose disait qu’il lui reviendrait changé, car il lui avait répété : Je t’aime » (p. 169). Gabi a d’ailleurs largué son amant… et s’est finalement liée d’amitié avec nul autre qu’Aviram.

Écrivain israélien, Yehoshua Kenaz est né en 1937 et vit à Tel-Aviv. Après des études de philosophie et de langues romanes à l’Université hébraïque de Jérusalem, puis de littérature française à la Sorbonne à Paris, il traduit en hébreu les oeuvres d’auteurs classiques français, tout en travaillant dans la rédaction du quotidien israélien Ha’aretz. Il a publié de nombreux ouvrages en hébreu, dont certains ont été traduits en français, notamment Infiltration (Stock 2003), Vers les Chats (Gallimard 1994), et les recueils de nouvelles Paysage aux trois arbres (Actes Sud 2003) et Moment musical (Actes Sud 1995). En 1995, il a reçu le Prix Bialik (l’un des principaux prix littéraires du pays) pour l’ensemble de son oeuvre. Pour en savoir davantage sur cet auteur, on lira avec profit un entretien qu’il a accordé à Nathalie Yungerman en septembre 2004 sur le site de la Fondation de la Poste (France) [http://www.fondationlaposte.org/article.php3?id_article=647 ]

Kenaz, Yehoshua. Retour des amours perdues / traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen. Paris, Stock, 2004.

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site elpediteur.com

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